Johann Adolf Hasse
Marc Antonio e Cleopatra
créée
à Naples en 1725 musique
de: Johann Adolf Hasse [1699 -
1783]
Sérénade
à deux voix
livret de Francesco Ricciardi

Récitatif Antoine Cléopâtre Antoine Cléopâtre Antoine Air Antoine Pourvu
que je puisse, mon amour, Pourvu
que jy détienne seul le
trône, Récitatif Cléopâtre Air Cléopâtre La
mort au visage farouche Mon
âme espère en permanence Récitatif Antoine Air Antoine Au
milieu des pompes étrangères, Le
noble faste et la grandeur, Récitatif Cléopâtre Air Cléopâtre Un
seul de tes soupirs, Dun
désir égal, Récitatif Antoine Cléopâtre Antoine Cléopâtre Antoine Duo Antoine Cléopâtre Antoine Un
cur qui na pas peur Cléopâtre Récitatif Cléopâtre Antoine Cléopâtre Air Cléopâtre « Adieu,
trône ; empire,
adieu ! » Et
à toi, je dirai, mon amour: Récitatif Antoine Air Antoine Comment
pourrais-je voir Ah,
rien que dy penser, chère, Récitatif Cléopâtre Air Cléopâtre La
blanche hermine Avant
quun empire orgueilleux Récitatif Antoine Air Antoine Là-bas,
parmi les myrtes des Champs
Élysées, Parmi
les ombres où demeurent Récitatif Cléopâtre Antoine Cléopâtre Duo Cléopâtre
et Antoine Bel
âge fortuné, parce
que, dépouillées de tout
parti-pris,
De cet élément salé
à qui jai voulu, aveugle,
confier le destin dun vaste empire,
me voici, ô belle reine,
qui reviens vers toi pour te suivre;
et il me semble que mon sort
na rien de funeste, si je puis encore
reposer, attaché par un amoureux lien,
dans les bras de ma belle
Cléopâtre.
Comment donc me reviens-tu,
ô mon époux, mon roi ? Comment
dois-je te nommer ?
Es-tu vainqueur ou privé de victoire,
triomphant dOctave, ou en
fuite ?
Tu le demandes encore ?
Ne sais-tu pas que là, sur la mer
dActium,
celui qui a voulu disputer au César
régnant
lauguste empire du monde romain
était aussi lamant de
Cléopâtre ?
Donc, tu as fui ?
À peine avais-je vu séloigner
de nous
les fuyantes antennes de tes bateaux,
que, ne pensant quà toi,
je ne me suis plus soucié du fameux
combat,
je suis parti le premier de la bataille,
jai livré à loubli les
ambitieuses idées
de lhonneur de lempire,
et, laissant à mon rival
libre accès à une brillante
victoire,
jai montré, en signe damour,
que Cléopâtre vaut bien plus
quun royaume.
texposer ce que je désire,
je ne me soucie plus de lempire,
et il suffit à ma pensée
de régner sur ton beau
cur.
je fais cadeau à mon superbe ennemi,
du monde entier et de Rome,
et pour toi, cher amour, joublie
même
mon ancienne haine.
Seigneur, ton malheur me pèse dautant
plus
que cest à moi-même que je dois
reprocher
davoir été la première
cause
de ta défaite dans le combat naval;
mais ne maccuse pas de lâcheté,
et crois
que si jai esquivé le risque de la
bataille,
si je nai pas osé affronter le
César latin
dans un combat audacieux,
cest uniquement la crainte de
lesclavage
qui ma éloignée de
lincertain événement,
car il me serait plus pénible que la
mort
que ton rival et ennemi puisse memmener,
avec faste et orgueil, enchaînée, au
Capitole.
ne me fait point horreur
si je peux en liberté
mourir sur le trône
où jai
régné.
sortir librement de mon sein;
déjà, même dans les langes,
jai porté avec moi
un si noble désir.
Maintenant que ma fortune,
avec son inconstance, a détourné ses
cheveux de moi,
la grandeur passée, le faste ancien,
et les soins amoureux
éveillent dans mon esprit
des souvenirs chéris, certes, mais qui me
tourmentent.
Ah, te souviens-tu, belle,
comment, sur les sables de Cilicie,
quand tu as fait briller devant moi
le premier rayon de ta beauté,
avec un humble hommage,
tu mas vaincu, et comment, prisonnier
damour,
jai donné mon cur à ton
beau visage
plus quau trône de
lAsie ?
elle méblouissait, le diadème
dans les cheveux,
et avec le cur plein damour,
elle me disait: « Ma belle idole,
je ne veux que languir pour
toi. »
mon âme nen a cure, et les
méprise;
elle veut seulement rasséréner
tes beaux yeux, face à mes peines,
par lardeur de ma
fidélité.
Oui, je men souviens, ô cher, et tu as
vu
quelles douces paroles évoquant le
mariage
enflammèrent nos deux curs dune
égale flamme.
Le Ciel bienveillant
nous donna un fruit de nos amours,
auquel la nature accorda
des dons suprêmes de beauté et de
valeur;
et il fut en même temps lornement et
lespoir
de lAsie et de lÉgypte.
De lOrient hautain,
tu as traîné à mes pieds nombre
de rois humiliés
et pourtant alors tu as vu
quassise sur un si beau trône,
Cléopâtre navait pas
dautre plaisir
que de choyer ton royal visage
et quen toi, elle voyait
lamant Antoine, plus que le
seigneur.
un regard damour,
avec un doux martyre,
venait vers mon cur
pour guérir ses plaies.
mon âme brûlait
et te disait alors:
« Oui, bien-aimé, je ne veux aimer
que toi. »
Ainsi le temps rapide fuit et senvole,
et des vives douceurs passées,
il ne nous reste rien dautre
quune mémoire inutile
qui en rend le souvenir douloureux.
Si nous avons goûté un temps
le visage séduisant dun sort
prospère,
maintenant quavec de tristes perspectives
les malheurs commencent à nous
ballotter,
il faut quune âme royale
toujours à soi-même égale,
rabatte lorgueil de ses infortunes.
Si je puis mourir libre sur mon trône,
le destin naura point de coup
qui puisse troubler mon grand cur.
Ton courage héroïque,
ma belle reine,
lAfrique le vante, le monde entier le
connaît;
mais si Octave ma vaincu en combat naval
et si je reviens fugitif,
je ne suis pas encore écrasé.
Il me reste encore tant de force
que sa victoire lui sera un jour
funeste.
Et doù donc la fortune dAntoine
peut-elle
si abattue et accablée, tirer du
réconfort
en espérant faire reverdir sur sa
tête
les lauriers déchirés
et le reconduire vainqueur à
Rome ?
LAfrique et lAsie ne sont pas encore
vaincues,
Octave ne dispose
que de quelques navires délabrés,
et je puis encore, sil aspire,
téméraire,
à suivre mes traces,
faire appel à maints rois vassaux
pour défendre lÉgypte
et lui rendre à nouveau incertain ce conflit
au sommet.
Continue à maimer,
ô ma belle reine.
Plus fidèle que moi
pour taimer, ne se peut trouver;
mais, ô Dieu, à quoi te sert
lamour sans les armes ?
Amour saura me donner
la valeur et la victoire.
ne peut être déclaré
vaincu;
si la fortune laccable,
elle ne peut lécraser.
Ah, cest un réconfort
pour un cur
désespéré,
qui face au destin
ne montre aucune
lâcheté.
Seigneur, ton espérance
est un espoir séduisant et fallacieux,
qui te cache la réalité, et fait que,
malgré mes paroles,
tu te crois encore
bien moins infortuné que tu ne
les.
Ceux que tu considères
comme mes princes et comme tes vassaux,
lAsie entière et les forces de
lÉgypte,
ont déjà été vaincus
dans la seule bataille dActium;
et à ton orgueilleux ennemi
César,
il ne reste plus
quà franchir un peu deau
pour triompher de notre sort
et voir tout entières à ses
pieds,
liées par les chaînes de
lesclavage,
lAfrique et lAsie, humiliées et
vaincues.
Que devons-nous donc faire, puisque
notre cruelle infortune est si dure
quelle nous ravit encore
les vives brises de lespérance,
celle qui reste à tous les
malheureux ?
Tu sais que désespérer de tout
salut
est lunique espoir des malheureux.
Je ne crains ni ne redoute
lhorrible aspect de la Parque jalouse,
quand elle est le remède dune
infortune extrême.
dirai-je alors avec une âme forte,
« je vous quitte et je cours à la
mort
pour mourir en
liberté. »
« Si tu apprends par mon exemple,
applique-toi à suivre qui taime
avec la même
majesté. »
Ah, chère, que le Ciel éloigne
de si funestes augures;
je ne me crois pas encore si malheureux
que, pour tarracher à la honte
dêtre esclave dOctave,
je sois forcé de te donner,
comme un gage extrême en un extrême
malheur
un coup mortel.
ces yeux, ô Dieu, qui sont
la lumière de mes yeux,
devenir ternes devant moi ?
je sens une peine amère
qui vient avec furie
déchirer mon cur.
Cesse, Antoine, de grâce, cesse
le triste épanchement de si tendres
paroles.
Nous avons vu le trône de lAsie
briller illuminé par nos armes
et nos triomphes;
au milieu des pompes et de la pourpre
dune fortune prospère,
sur les ailes de la faveur,
jai goûté les douceurs dun
doux amour.
Maintenant, nous sommes malheureux;
toute la colère du destin irrité
sabat désormais sur notre
tête.
Il est vain de sépancher en plaintes
inutiles.
Il ne nous reste rien dautre à
faire
que daller fièrement
affronter la mort avec une âme
forte.
pour ne pas souiller sa robe
reste près du danger,
et ne savise pas de fuir
mais sait sabandonner,
joyeuse, au chasseur.
souille mon honneur royal,
le farouche visage de la mort
ne me fera pas peur.
Ton courage héroïque, belle reine,
je ladmire tant que je sens
se réveiller mon audace
tout entière dans mes veines.
Si dans ma vie jai été ton
compagnon fidèle,
je veux également
mourir uni à toi dans ton destin
ultime.
nous vivrons encore sans être
séparés
et nous y descendrons
sans aucune souillure de
lâcheté.
une heureuse paix, une joie véritable,
nous nous aimerons sans nous lasser,
avec ardeur et
fidélité.
Puisque seule la mort
peut nous laisser réunis dans
lhonneur,
en dépit même de notre infortune,
mon bien-aimé, oui, mourons;
et que lorgueilleux vainqueur latin,
sil advient que sur nos rivages
il vienne triompher de notre sort,
ne tire quun demi plaisir de sa
victoire.
Oui, nous mourrons, chère;
il ne faut pas lutter ici-bas
contre les décrets du Ciel.
Sur mes défaites, je veux que
César
élève un seul empire
et que la couronne des lauriers de Rome,
restant à son successeur
rende ferme, pour soutenir le poids dun tel
sceptre
la main qui devra régir le monde.
Ainsi, au fil des années,
sous le ciel germain,
naîtra un nouveau soleil
qui, des sables des Maures aux rives de
lOrient,
illuminera la terre de ses rayons;
cest Charles le plus quhumain, le
grand,
qui par ses uvres admirables
plongera dans lombre tous ceux que la
Grèce ou Rome
avec leurs claires encres
nous ont jusquà présent
vantés comme héros fameux.
Dun si brillant soleil,
une lumineuse étoile sera la compagne,
telle que jamais plus claire et plus belle
nen vit le pays quarrose
lIster.
Devant léclair de ses beaux
rayons,
ce qui fait le prix et lorgueil de toute
autre beauté
devient obscur,
au point que celui qui de Mantoue
tira sa naissance, et qui, chantant les
héros,
monta si haut sur le mont castalien
devrait revenir de lhorrible
Achéron
pour retrouver les Muses.
Ainsi, que le nom illustre
dÉlisabeth
soit dignement claironné, afin
quil puisse voler en toute clarté
du blond Hydaspe à la lointaine
Thulé.
réjouis-toi, oui, car tu seras au comble
de ta grande félicité,
pour toi descendront du ciel
la justice et la pitié.
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Sous prétexte de laisser les personnages prophétiser la destinée de l'empire romain, le librettiste a glissé une bonne dose de flagorneries: "Charles le plus qu'humain" est l'empereur d'Autriche Charles VI (1685-1740, empereur à partir de 1711) qui compta le royaume de Naples parmi ses possessions de 1714 à 1733, donc à la date de la sérénade. Il passe pour avoir été mélomane et musicien passionné. Sa compagne est l'impératrice Élisabeth, née Élisabeth-Christine de Brunswick-Wolfenbüttel (1691-1750), épousée en 1708. "Le pays qu'arrose l'Ister" (le Danube) est l'empire d'Autriche-Hongrie. "Celui qui de Mantoue", etc., est évidemment Virgile: comprendre qu'il faudrait que Virgile ressuscite pour qu'Élisabeth soit chantée par un poète digne d'elle. Au dernier vers, "l'Hydaspe" est un fleuve des Indes (actuellement le Djelem, affluent de la Chenab). La gloire d'Élisabeth sera donc chantée de l'Inde à l'Islande. |
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