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L'Union de la Paix & de l'Amour
Pastorale en I Prologue & III Actes
representée par l'Academie Royale de Musique
etablie à Roüen
1700
 

PROLOGUE

les personnages du Prologue:

les interprètes:


Le Destin

Mr Leger

La Renommée

Mlle Gautier

Un plaisir

Mr Le Fevre

Suite du Destin
Suite de la Renommée
Suite de Plaisirs & de Graces
Plusieurs Peuples

Le Theâtre represente le Palais du Destin

Le Destin:
Mon pouvoir absolu que respectent les Dieux,
S'étendoit autrefois sur la Terre & sur l'Onde:
La Paix, ce bien delicieux,
Qui de mille autres biens est la source feconde,
Ne décendoit jamais des Cieux,
Sans avoir consulté ma Sagesse profonde;
Mais un Heros laborieux,
Un Hero qu'en tous Lieux la Victoire seconde,
A brisé du Destin le joug imperieux,
Et par des Exploits glorieux
Sa valeur aujourd'huy fait le destin du Monde.

Le Choeur de la Suite du Destin:
Un Hero qu'en tous Lieux la Victoire seconde,
A brisé du Destin le joug imperieux,
Et par des Exploits glorieux
Sa valeur aujourd'huy fait le destin du Monde.

Le Destin:
Pour celebrer le retour de la Paix,
Mortels chantez, le Destin vous l'ordonne,
Et par vos soins meritez les bien-faits
Du Heros qui vous le donne.

[on entend un bruit des Trompettes]

Ces sons harmonieux
Que celle qui prend soin d'annoncer ses Conquestes,
Vient faire entendre en ces Lieux,
Vont se mêler à vos galantes Fêtes.

[on reprend l'air des Trompettes pour la descente de la Renommée]

La Renomée:
Aprés avoir servi les glorieux Exploits
Du plus puissant des Rois,
Pour publier la Paix sur la Terre & sur l'Onde,
L'amour veut qu'aujourd'huy mon zele le seconde,
A retablir son Empire & ses Loix:
Faisons raisonner nos Trompettes,
Rapellons ici les plaisirs,
Les tendres Amourettes,
Pour satisfaire à ses pressans desirs.

Le Choeur de la Suite de la Renommée:
Faisons raisonner nos Trompettes,
Rapellons ici les plaisirs,
Les tendres Amourettes,
Pour satisfaire à ses pressans desirs.

[les Plaisirs viennent danser un air]

Le Destin:
Hastez vous de donner un spectacle à la Terre,
Qui n'ait point eu d'égal & qui n'en ait jamais:
Joignez à ces Concerts de Guerre
Les doux chants de la Paix.

Deux hommes & une femme:
Charmante Paix, qu'on vous rend de justice,
Lorsque de tous les Biens on vous croit le plus doux:
Mais comment voulez-vous helas ! qu'on en joüisse ?
Puisque vous ramener les Amours avec Vous.

Contre les plus insensibles,
Ils lanceront mille traits;
Il n'est point de coeurs paisibles,
Quand l'amour en est si prés.

[les Plaisirs & les graces dansent un menuët]

Une des Graces:
La Paix a beaucoup de charmes
Pour avoir de beaux jours
Elle est d'un grand secours:
Mais, sa tranquilité ne vaut les allarmes
Que causent les Amours.

[on repete le menuët, aprés lequel on danse une Gigue]

Un Plaisir:
O l'heureux sort d'estre aimé quand on aime !
Et qu'il est doux de l'éprouver soi-même;
Que de plaisirs on goûte à tous momens !

Tendre jeunesse,
Aimez sans cesse,
Mille enjoüemens
Rendront vos jours charmans:
Quand on s'engage
Dans le bel âge
O l'heureux sort d'être toûjours Amans.

[on redanse la Gigue]

Il faut aimer ou renoncer à vivre,
Jamais penchant ne fut plus doux à suivre;
Les jeunes Coeurs sont faits pour les amours:
Si l'on soûpire
Sous leur Empire;
Ils ont toûjours
D'agreables retours:
Jusques aux larmes
Tout a des charmes,
Il faut aimer pour avoir de beaux jours.

Le Destin & la Renommée:
Au pouvoir de l'amour il est temps de vous rendre,
Il n'est aucuns mortels ni Dieux
Qui puissent s'en deffendre:
Pendant que nous allons retourner dans les Cieux,
Pour l'assurer de vôtre obeissance,
Chantez les attraits & la puissance
Que ce Dieu fait voir en ce jour,
Et par vôtre réjoüissance,
Aprenez aux Bergers d'alentour,
Que la Paix dans ces Lieux s'unit avec l'amour.

Choeur où tout le monde chante:
Chantons les attraits & la puissance
Que ce Dieu fait voir en ce jour,
Et par nôtre réjoüissance,
Aprenons aux Bergers d'alentour,
Que la Paix dans ces Lieux s'unit avec l'amour.

ACTE PREMIER

les personnages de la Pastorale:

les interprètes:


Meladon

Mr Leger

Silvie

Mlle Sallé

Licidas

Mr Cochereau

Climene

Mlle Cochereau

Arcas

Mr Bonnel

Iris

Mlle Poüssain

Le Satire

Mr Sallé

La petite Corette

Mlle Gautier

Choeur de Satyres
Choeur de Bergers & de Bergeres

Le Theâtre represente une Forest & dans le fond un Boccage


Scene premiere
Le Satyre

Le Satyre, seul:
Ah, quel tourment d'aimer, quand on n'est point aymable !
Faut-il que le cruel amour
Me fasse éprouver en ce jour
L'horreur d'un sort si déplorable ?
Soûmis aux durens Loix d'un penchant amoureux ?
J'offre en vain une ardeur fidelle,
Chaque Nymphe à mes voeux rebelle
Rit de mes soins & meprise mes feux:
Sous ton Empire
S'il faut que je soûpire,
Prés des yeux qui m'auront charmé,
Amour, rends moy plus digne d'estre aimé.
Nourrissons la douce esperance
De voir finir un jour cette longue souffrance,
Aimons ne nous rebutons pas,
Les plaisirs de l'amour n'ont jamais tant d'appas,
Qu'aprés un peu de resistance.
Séjour délicieux,
Boccages, naissance verdure,
O vous qu'enrichit la Nature
De ses Dons les plus précieux !
Ruisseaux, qui mêlez en ces Lieux
Vôtre doux & charmant murmure,
Vous allez voir finir les tourments que j'endure;
Et l'amour aujourd'hui va changer en plaisirs,
Mes vains & languissans soûpirs:
Mais, quel objet charmant paroist dans ce Boccage ?
Que d'attraits ! que d'appas !
Ah ! pourquoy ce Berger vient il suivre ses pas ?
Retirons nous sous cet épais feüillage,
Craignons de nous trop engager,
Il faut un peu se ménager
Quand on craint de porter ombrage.

[il se retire pour attendre le moment que Climene soit seule]


Scene 2
Climene, Licidas

Climene:
C'est par vostre retour, Printemps, que dans ces Lieux
Nous revoïons Zephire & Flore,
Par leurs doux soûpirs faire éclore
Les Fleurs qui brillent à nos yeux;
Quand tout renaist dans la Nature
Et que nos Champs reprennent leurs attraits,
Ah ! faut-il que l'amour d'un Ingrat, d'un parjure,
Dans son perfide coeur soit éteint pour jamais ?

Licidas:
A vos appas j'aurois rendu les armes,
Mais vos mépris ont effrayé mon coeur;
Vos yeux remplis d'un feu trompeur,
A ma tendre constance ont couté mille allarmes:
Vôtre beauté
M'avoit sçû prendre,
Vôtre fierté
A sçû me rendre
la liberté.

Climene:
Par les rigueurs,
On éprouve un Amant fidelle,
Il n'auroit jamai de douceurs,
S'il ne passoit en son ardeur nouvelle
Par les rigueurs.

Licidas:
Par les faveurs,
On se fait un Amant fidelle,
Il se promet peu de douceurs,
S'il ne commence en son ardeur nouvelle
PAr les faveurs.

Tous deux ensemble:
Par les rigueurs,
Par les faveurs, &c.

Licidas:
Pourquoy les Belles
Sont-elles
Cruelles ?
Par un couroux ingenieux
Elles allarment nôtre flâme:
Ah ! quand on fait le charme de nos yeux,
Doit on causer le tourment de nôtre ame ?

Climene:
Telle est la Loy de nos Hameaux,
Nous voulons qu'un Berger souffre quand il soûpire,
Plus il a ressenti de maux;
Plus douce est à ses yeux la fin de son martyre.
La Rose embellit nos Champs,
Les Epines Cruelles
N'en rendent point les charmes moins puissants:
L'amour a ses plaisirs, par de legers tourmens,
Prepare les Amants fidelles.

Tous deux ensemble:
Par les rigueurs,
Par les faveurs, &c.

[on entend une Symphonie plaintive]

Climene:
Qu'elle triste harmonie
Interrompt icy nos discours ?

Licidas:
C'est Meladon, qui de Silvie
Ressent l'injuste tyrannie,
Et vient chercher quelque secours
Au sort infortuné de ses tendres amours.

Climene:
Je sçay la douleur qui le presse,
Il m'a tantost appris ses mortels déplaisirs:
Ne troublons point ses languissants soûpirs,
Et voyons jusqu'où va l'excés de sa tristesse.


Scene 3
Meladon

Meladon:
N'est-il pas temps, enfin, de soûmettre mon sort
Aux ordres rigoureux de l'Objet que j'adore ?
Ses mépris, ses rigueurs, me livrent à la mort;
Pour le fléchir, j'ay fait un vain effort,
Helas ! je souffre trop, pour vouloir vivre encore:
Ce fut dans ce charmant séjour
Que mes yeux enchantez virent d'abord Silvie:
Ici commença mon amour,
J'y viens finir ma vie.
C'en est fait je cours au Trépas,
Il me rendra ce repos favorable,
Dont je n'esperois plus me flatter ici bas;
Adieu Silvie, adieu Bergere impitoyable,
Souvenez vous au moins d'un Amant miserable
Qui meurt pour vos divins appas.
Si vôtre coeur eût pû se rendre
A l'ardeur la plus tendre,
Ah ! ne la meritois-je pas ?

[il veut se percer le Sein; mais il est arresté par Arcas qui se saisit de son fer]


Scene 4
Climene, Licidas, Meladon, Arcas,
Troupe de Bergers & de Bergeres

Arcas:
Nous quittons nostre charmante Rive,
Pour accourir à vôtre voix plaintive,
D'où vous vient ce cruel transport ?

Meladon:
Ah ! pourquoi, cher Arcas, retardez vous ma mort ?
Vôtre pitié pour moy, n'est-ce qu'une pitié vaine,
Rien ne peut soulager ma peine,
Laißez moi m'affranchir des rigueurs de mon sort.

Arcas:
L'excés de sa douleur
L'empêche de nous dire
Ce qui cause mon martyre,
Pendant qu'il va mouvrir son coeur,
Bergers, déplorez mon malheur.

[Arcas sort avec Meladon]

Le Choeur:
O Meladon ! ô Berger trop sensible !
Quel destin ! ah quel sort terrible !

[on danse une Sarabande grave, aprés laquelle tout le monde s'en va. Climene & Licidas restent seuls]

Climene:
Que Licidas dans ces tourments
Ne peut-il éprouver de semblables tourmens ?
Vainement vôtre indifference
Vous flatte de braver l'amour & sa vengeance:
Croyez-vous échaper à ses traits méprisez ?
Si quelque fois ce Dieu differe
D'asservir un temeraire
Qui ne le connoist pas assez:
Il vient un temps où sa Colere
Severe,
En l'accablant par des coups plus cruels,
Venge l'honneur de ses Autels.

Licidas:
C'est un Enfant dont la foiblesse
Ne me sçauroit causer d'ennui:
J'empêcheray qu'il ne me blesse,
Et serai libre malgré lui.

De ses appas & de ses charmes
Je ne crains point le doux poison:
Et quoy qu'il ait de fortes armes,
Je suivray toûjours ma raison.
Mais, pour n'exposer pas mon coeur à ses allarmes,
Il faut en évitant vos plaintes & vos larmes,
M'arracher à sa trahison.

[il quitte Climene]

Climene:
Il me quitte l'Ingrat, il ne veut plus m'entendre
O Dieu puissant ! qui regnez sur les coeurs,
Avez-vous sur le mien épuisé vos ardeurs ?
Lui sera t'il toûjours permis de se deffendre ?
Helas ! pour vous vanger, que pouvez-vous attendre ?
Mon coeur vous fournira ces traits pleins de rigueurs,
Qui me forcerent à me rendre;
Arrachez les d'un coeur si tendre,
Pour en faire à l'ingrat ressentir les horreurs.
Et faites que je voye à mon tour ses ardeurs,
Sans m'en laisser surprendre.

[Elle veut s'en aller; mais elle est arrêtée par le Satyre]


Scene 5
Climene, le Satyre

Le Satyre:
Belle Nymphe arrestez, écoutez un moment.

Climene:
Fuis, ta presence augmente mon tourment,
Qui t'a rendu si temeraire,
Que d'oser approcher de moy ?

Le Satyre:
Le desir de vous plaire
Et de vivre sous vostre Loy.

Climene:
L'amour est-il connu d'un monstre tel que toy ?

Le Satyre:
L'amour sous son Empire
Soûmet tout ce qui respire,
Et tous les coeurs peuvent sentir ses feux:
Qu'importe, Bergere cruelle,
Que je sois un objet affreux,
Pourvû que j'aye un coeur fidelle;
Avec des traits si beaux, un Amant infidelle;
Doit-il être d'un prix plus charmant à tes yeux ?

Climene:
Quand l'Amour nous engage
On seroit trop heureux,
Si le mépris d'un volage
Pouvoit éteindre nos feux:
Plus on se fait de violence
Plus le coeur se trouve enflamé,
Et jusqu'à l'inconstance,
Tout plaist dans un Amant aimé.

Le Satyre:
Essaye un peu de ma tendresse,
L'ardeur qui pour toy me presse
S'enflamera chaque jour:
Tu me verras brûler d'une flâme constante,
Et tes beautez, Bergere trop charmante;
Augmenteront sans cesse mon amour.

Climene:
D'un coeur comme le tien je méprise l'hommage;
Va vanter autre part ta constance & ta foy:
L'amour m'eût vû bien-tost braver son esclavage,
S'il n'offroit à mes fers, qu'un captif tel que toy.

[elle s'en va]

La Satire:
La cruelle me fuit & me livre à ma rage:
Venez Faunes, venez Silvains,
Venez d'un malheureux adoucir le martyre,
Vangez un amant qui soûpire,
Et charmez par vos jeux l'horreur de ses dédains.

Le Choeur des Satyres & des Silvains:
Nous voilà prests à punir qui t'outrage
Faut il faire souffrir
Languir,
Perir,
Que rien n'échape à nôtre rage !

Le Satyre:
Non, non vôtre couroux
NE m'est point necessaire;
Mais chantez, dansez tous:
Effacez les mépris d'une ingratte Bergere,
A qui je n'ay sçû plaire,
Vous rendrez mon Destin plus doux.

[les Faunes & les Satyres dansent deux airs, aprés lesquels ils chantent ce qui suit]

Le Choeur des Satyres & des Faunes:
Si c'est l'amour qui vous tourmente
Vous aurez toûjours à souffrir,
Sa douleur est toûjours présente
Et lors qu'un bel objet l'augemente
L'on ne peut jamais en guerir:
Si c'est l'amour qui vous tourmente
Vous aurez toûjours à souffrir.

[on redanse une fois le second air]

Nôtre douleur devient extrême,
Quand l'amour trompe nos projets:
Pour mieux goûter un bien suprême,
C'est de trouver en ce qu'on aime
De quoy nous rendre satisfaits.
Nôtre douleur devient extrême,
Quand l'amour trompe nos projets.

Le Satyre:
Je suis content de vôtre zele,
Allez, retournez dans vos bois;
Je veux chercher ici pour la derniere fois
Quelque soulagement à ma peine cruelle:
Peut-être en ce jour plus heureux,
L'amour aura pitié de mon sort rigoureux.

ACTE SECOND

Le Theâtre represente des Jardins, des Fontaines avec des Allées de verdure en perspectives


Scene premiere
Silvie

Silvie, seule:
Mes Moutons n'iront plus s'assembler sous l'Ormeau,
Ils n'oseroient chercher le frais, ni l'herbe tendre
Depuis que le Berger, qui m'a voulu surprendre,
A porté sa Houlette en un autre Hameau:
Helas ! que l'Infidelle, en quittant mon Troupeau,
Ne laissoit-il du moins son Chien pour le deffendre ?

Je me laissai seduire au langage nouveau
D'un Ingrat, d'un trompeur, qui me faisoit comprendre,
Que plutost on verroit les Agneaux entreprendre
De combattre les Loups, qu'il quittast mon Troupeau:
Helas ! si l'Infidelle, au bord de ce Ruisseau,
Revenoit me parler, je craindrois de l'entendre.


Scene 2
Silvie, Iris, le Satyre caché

Iris:
Venez-vous rêver en ces Lieux
Aux maux que font souffrir les charmes de vos yeux ?

Silvie:
D'un Amant qui trahit ses feux & ma tendreße,
Mon coeur ici cherche à se dégager;
Et ces Lieux écartez, si je ne puis changer,
Cacheront du moins ma foiblesse:
L'Inconstant Meladon ne me fait que trop voir,
Que mes yeux n'ont aucun pouvoir:
Il me quitte l'ingrat, ma douleur est extrême,
Il rompt les Serments qu'il a faits.
Quel supplice d'apprendre helas ! parce qu'on aime
Le peu que valent nos attraits ?

Iris:
Vous croyez vainement Meladon infidelle,
Il vous aime n'en doutez pas;
Agité des transports d'une douleur mortelle,
Nous avons tantost sa main cruelle
Prête à lui donner le Trepas,
Et sans nôtre secours helas !
Vous auriez vû perir l'Amant le plus fidelle,
Que l'amour ait jamais soûmis à vos appas:
Connoissez mieux l'avantage
Que vous avez sur ceux qui vivent sous vos Loix:
En vous voyant on peut estre volage,
Mais, c'est pour la derniere fois.

[le Satyre paroist]

Silvie:
Ciel ! que cherche en ces Lieux ce malheureux Satyre ?

Silvie & Iris:
Evitons les horreurs que sa presence inspire.

Le Satire:
Où fuyez-vous, objets charmans ?
Demeurez, que pouvez-vous craindre
De mes tendres empressemens !

[il s'adresse à Silvie]

Vous que je viens d'entendre ici se plaindre
D'un Berger qui fait vos tourments,
Soulagez l'ardeur qui me presse,
Et goûtez aujourd'hui la charmante douceur,
D'allumer pour vous dans mon coeur
Les feux toûjours constans d'une injuste tendresse.

Silvie:
Ose tu me parler d'amour ?

Le Satire:
Ah ! charmante Bergere !
Je languis pour vous nuit & jour;
Et je veux mourir, ou vous plaire.

Silvie:
Fuis loin d'ici, crains ma colere.

Le Satire:
Qui refuse de s'enflamer,
Ne connoit pas l'usage
Du temps propre à charmer:
Servez vous mieux d'un si doux avantage;
Le plaisir de se faire aimer,
S'en fait souvent avec l'âge.

[s'adressant à Iris]

Et vous n'auriez point quelque pitié de moy ?

Iris:
Non, retire toy,
Ton air farouche,
N'a rien qui touche,
Il me cause un mortel effroi.

Le Satire, s'adressant à Silvie & à Iris, l'une aprés l'autre:
Ah ! cruelle Bergere,
Ne veux tu pas m'aimer ?
Si je dis que pour toy je suis tendre & sincere,
Cet aveu doit-il t' allarmer ?
Ah ! cruelle Bergere,
Ne veux-tu pas m'aimer ?
J'ay beau vouloir te plaire,
Rien ne peut t'enflamer;
Ton air severe,
Me desespere,
Toy, qui sçais tout charmer !
Ah ! cruelle Bergere,
Ne veux-tu pas m'aimer ?

[s'adressant à Silvie]

Seras-tu toûjours inhumaine ?

Silvie:
Je ne puis plus souffrir tes importuns discours.

Le Satire, à Iris:
N'adouciras-tu point mon amoureuse peine ?

Iris:
Fuis, va chercher tes Tigres & tes Ours.

Le Satyre:
Ah ! c'est trop voir braver l'ardeur qui me possede,
Cessez d'outrager mon amour,
Ou redoutez en ce jour,
La fureur qui lui succede:
Je me feray raison dans mes transports jaloux
Du mépris qu'on fait de ma flâme,
Et l'amour pour jamais sortira de mon ame
Pour vous livrer à mon couroux.

Silvie & Iris:
Venez Bergers, accourez nous deffendre.

Le Satire:
Il est temps de venger mon coeur de vos refus,
Tremblez, vos cris sont superflus,
On ne peut les entendre.

[il veut les enlever]


Scene 3
Silvie, Iris, le Satyre, Licidas, Meladon

Licidas & Meladon:
Nous venons à vôtre secours,
Contre qui devons nous prendre vôtre deffense ?

Le Satyre:
O Ciel ! quel sort pour mes tendres amours ?
Quoy ! vous triompherez toûjours
De vostre injuste presence ?
C'en est fait, l'amour sort pour jamais de mon coeur.
Je vous vendray bien cher, cruelles, le bonheur
D'avoir trop sçû me plaire,
Et la vengeance qu'on differe,
Ne perd rien de sa fureur.

Meladon & Licidas:
Crains que nostre juste colere
Ne nous fasse en ton sang éteindre cette ardeur ?

Le Satyre:
Un Amant qui perd ce qu'il aime,
Voit-il rien à redouter ?

Craignez plutost vous-même,
La fureur qui vient m'agiter:
Pour un coeur méprisé, c'est un plaisir extrême,
De trouver quelque obstacle à vaincre & surmonter,
Et rien ne peut épouventer
Un amant qui perd ce qu'il aime.

[il s'en va]

Meladon, arrestant Silvie:
Inhumaine arrestez, helas ! où fuyez-vous ?
Quoy ! vous redoutez moins la rage
De ce Monstre cruel, dont l'amour vous outrage,
Que les feux d'un Amant qui meurt à vos genoux.
L'ardeur dont ma flâme est suivie;
Doit elle allarmer vostre coeur ?
C'est en vous immolant ma vie,
Que je veux venger, trop ingratte Silvie,
De l'excés de vôtre rigueur.

Silvie:
Sous une trompeuse apparence,
Vous déguisez, envain, vôtre crime à mes yeux;
Si vous n'estes pas plus heureux
Accusez en vôtre inconstance.

Meladon:
Quoy ! J'aurois pû changer ? le croyez vous ? helas ?
Non, par une barbare adresse,
Vous feignez des soupçons que vous n'écoutez pas,
Ah ! consultez tous vos appas,
Ils répondront de ma tendreße.

Silvie:
Si vôtre coeur s'en fût laissé toucher,
J'aurois eu moins d'inquietude:
En vantant mes appas, perfide, c'est chercher
Un pretexte de plus, à vôtre ingratitude:
Une autre a sçû plaire à vos yeux,
Vous avez brisé nostre chaîne,
JE vous ay surpris en ces Lieux
Aux pieds de l'aimable Climene.

Meladon:
A tort vous osez condamner,
Souffrez que je vous desabuse.

Silvie:
Non, Je n'entends plus rien, c'est une vaine ruse;
On doit finir un amant qui s'est fait soupçonner,
Qui l'écoute souvent s'abuse;
Et vouloir souffrir qu'il s'excuse,
C'est vouloir lui pardonner.

[Climene paroist]

Meladon:
Dieux ! que pour me tirer de peine,
Climene ici vient à propos !


Scene 4
Meladon, Climene, Iris, Licidas

Meladon:
Venez rendre à mon coeur, le calme & le repos,
Apprenez à cette inhumaine,
Si vos yeux ont brisé ma chaine ?
J'ay beau verser des pleurs, on rit de mes tourmens
Comme de ma tendresse,
Et l'on compte pour rien, tous les maux que je sens:
Encor que l'hiver paße & que l'Eté renaisse,
Aprés le doux Printemps,
Je voy que pour moy seul, le froid dure sans cesse.

Climene:
Vous l'accusez en vain de changement,
Son coeur vous aime tendrement,
Et vôtre Amour n'en doit rien craindre:
Il n'est point en ces Lieux de plus fidelle Amant,
Tantost à mes genoux il est venu se plaindre
De vos mépris, de son tourment.

Climene, Iris & Licidas:
A sa tendresse il est temps de vous rendre,
Comblez son espoir & ses voeux;
Et faites un Amant heureux
Du plus fidelle & du plus tendre.

Iris:
J'ay vû couler des pleurs mille fois de ses yeux.

Licidas:
Je suis témoin de sa souffrance.

Climene:
Ne doutez plus de sa constance.

Tous Ensemble:
Comblez son espoir & ses voeux.


Scene 5
Arcas, Meladon, Climene, Iris, Licidas,
Troupe de Bergers & de Bergeres

Arcas:
Moderez pour un temps cette chaleur extrême
Et devenez attentifs à ma voix,
Silvie & Meladon, pour la derniere fois,
L'amour m'a prononcé sa volonté suprême;
Dés l'aurore ces mots, dans le fond de nos bois,
Sont sortis de sa bouche même:
Arcas, je vais finir les rigoureux tourments
De ceux qui sont sous mon empire,
S'ils ont souffert quelque Martire,
Bien-tost, ils vont estre contens:
Dans une heureuse intelligence
Bergers & Bergers aimeront desormais,
Plus de froideurs, de soins ni de souffrance,
Tranquilité, Douceur & Paix.

Le Choeur repete ces quatre derniers vers:
Dans une heureuse intelligence, &c.

[on danse quelques Airs]

Deux Bergeres:
Cruels tourmens, tristes allarmes,
Retirez vous de l'empire amoureux:
L'amour viendra pour essuyer les larmes
De ceux qui brûlent de ses feux.
Cruels tourmens, tristes allarmes,
Retirez vous de l'empire amoureux.
Les objets qui font tous vos charmes
Reconnoistront en vous rendant les armes,
La sincerité de vos voeux.
Cruels tourmens, tristes allarmes,
Retirez vous de l'empire amoureux.

[on danse plusieurs airs]

Meladon:
S'il se pouvoit que la belle
Qui me retient sous sa Loy;
De quelqu'autre ardeur nouvelle
Ne soupçonnât plus ma foy;
Est il un Berger fidelle,
Qui fut plus content que moy ?

[on danse le même air]

Si la charmante Silvie
Que j'aime si tendrement:
Sçavoit qu'elle est mon envie
Et que j'aime constamment;
Est-il un sort dans la vie,
Qui me parust plus charmant ?
Dans une heureuse intelligence.

Le Choeur:
Dans une heureuse intelligence
Bergers & Bergers aimeront desormais,
Plus de froideurs, de soins ni de souffrance,
Tranquilité, Douceur & Paix.

ACTE TROISIE'ME

Le Theâtre represente toûjours des Forests & des Boccages


Scene premiere
Silvie, Meladon

Silvie:
Mes soupçons sont finis, j'en crois vôtre Serment,
Vous allarmez vainement.
JE me rends à l'amour que vostre ardeur inspire,
Je fais sans en rougir un aveu si charmant:
Le plaisir d'aimer tendrement,
S'augment encor par celui de le dire.

Meladon:
Avec transport, j'adore vos beaux yeux,
Je jure à vos appas une flâme éternelle.
Ah ! si vous me rendez l'Amant le plus heureux,
Vous me verrez aussi le plus fidelle.
Cruels tourmens, soupçons jaloux,
Vous faites en ce jour le bonheur de ma vie:
C'est pour vous seuls helas ! Et par vos coups
Que je connois le prix de l'amour de Silvie.

Silvie:
Quand tout succede au gré de nos desirs,
L'amour content languit, & n'a pas tous ses charmes:
C'est dans le trouble & les allarmes,
Qu'il trouve ses plus doux plaisirs.

Silvie & Melandon:
Reprenons des chaines si belles,
Que nos ardeurs soient éternelles !
En publiant de si beaux feux,
Sans cesse on chantera dans ces aimables Lieux,
Heureux les coeurs qui sont fidelles.

Meladon:
Puisque l'amour va combler nos desirs,
Venez Licidas & Climene,
Vous partageâtes nôtre peine,
Vous partagerez nos plaisirs.


Scene 2
Silvie, Meladon, Licidas, Climene

Licidas:
En vain vous fuyez ma presence,
L'amour m'entraine sous vos appas:
Cruelle écoutez-moi, faites-vous violence
Pour recompenser ma constance,
Ou du moins pour voir mon trepas.

Climene:
Vivez pour sentir vos allarmes
Et pour me voir insensible à vos feux,
Vous avez méprisé mes soûpirs & mes larmes,
Et mon coeur à son tour se dérobe à vos voeux;
Et plus vous serez amoureux,
Plus ma vengeance aura de charmes.

Licidas:
Je ne connoissois pas l'amour
Quand j'ay méprisé sa puissance:
Et c'est par vôtre indifference
Que j'en dois faire helas ! l'épreuve dans ce jour ?
Je le trouve ne vos yeux, je ne puis m'en deffendre:
Le cruel se sert de leurs traits:
Pour forcer mon coeur à se rendre
Usez mieux du pouvoir qu'il donne à vos attraits:
Ah ! si je l'abandonne à ses charmes secrets,
Ce n'est pas pour le reprendre.

Climene:
Ne cherchez point à m'engager,
En feignant un amour extrême:
Ah ! si je vous disois, ingrat, que je vous aime,
Je vous verrois bien-tost changer.

Silvie & Meladon:
Belle Climene, il faut vous rendre
A l'amour d'un Berger si tendre & si constant;
De vôtre coeur suivez le doux penchant,
Puisque le sien ne sçauroit s'en deffendre.

Climene:
Mon dépit vainement s'y voudroit opposer:
Que l'on croit aisément tout ce que l'on souhaitte !
En sa faveur cessez de me presser;
Mon coeur, sans le secours que vôtre ardeur lui prête,
N'a que trop de penchant helas ! à l'excuser:

[parlant à Licidas]

N'abusez pas de ma foiblesse.

Licidas:
Climene enfin se rend à sa tendresse,
Quel changement grands Dieux !
Est-il un mortel plus heureux ?
Belles fleurs dont ma Bergere
Se pare dans ce grand jour,
Ah ! ne croyez pas lui plaire
Plus que mon ardent amour:
Qu'avez-vous de fraicheur que son sein de surmonte,
Ou d'éclat que son teint n'efface en un moment ?
Si vous êtes prés d'elle, ah ! c'est pour vôtre honte,
Bien plus que pour son ornement ?

Licidas & Climene:
Quittons ces bords & ce rivage,
Pour chercher la repos, le silence & l'ombrage;
Mêlons nos voeux à nos soûpirs,
Goûtons le retour des plaisirs.

[on entend une symphonie]

Licidas:
Quel bruit nouveau se fait entendre ?

Meladon:
C'est ce Satyre furieux,
Qui vient pour troubler en ces Lieux,
Les charmes que sur nous, l'amour aime à répandre.

Licidas:
Ne contraignons point ses soûpirs,
Laißons à sa douleur un cours libre & tranquille,
Et joüissons de la rage inutile,
Qu'en son ame jalouse excitent nos plaisirs.

[tout le monde s'en va & laisse le Satyre seul]


Scene 3
Le Satyre

Le Satyre, seul:
De quels cris odieux retentissent nos plaines ?
L'amour dérobe à ma fureur
Deux objets qu'il unit des plus aimables chaines;
Les Echos enchantez m'anoncent leur bonheur
Pour redoubler encor mes peines:
Où sont ils ces heureux Amans ?
Esperent ils trouver le secours favorable
D'une retraitte impenetrable
A mes jaloux ressentimens ?
Arbres épaix, Forests obscures,
Où la clarté du jour ne penetra jamais;
Solitaires Témoins des maux qu'Amour m'a faits,
Partagez avec moy mes tristes avantures,
Et faites-moy redire au moins par vos Echos,
Quel azile écarté me cache mes Rivaux.
Mais, qu'elle est mon injuste attente
Dans ma fureur impatiente ?
J'en attendois un vain secours;
Les Bois, les Forests les plus sombres,
Se plaisent à cacher sous leurs épaisses ombres
Les Amans & leurs amours.
Cherchons, cherchons ces coeurs perfides
J'ay mes jaloux transports pour guides
Ils me serviront beaucoup mieux.
Embrazons ces Forests, dont l'ombre & le silence
Trahiroit mon dépit & ma juste vengeance
En les dérobant à mes yeux,
Portons la Terreur, le Ravage
Par tout où ma fureur adressera mes pas,
Et que ma jalouse rage
Signalle son paasage
Par mille affreux trépas.
Que la vengeance a de quoy plaire !
Hâtons en les efforts trop long temps suspendus:
Chaques moments qu'on la differe
Sont autant de plaisirs perdus.
Immolons ces Amans à ma fureur extrême,
Et rendons leur hymen fatal:
Qu'il est doux de punir une ingratte qu'on aime,
Par le trépas de son Rival.

[il s'en va pour ne plus paroistre]


Scene 4
Arcas, Iris

Arcas:
Eloignez vous chagrins, Tristesse
Et cessez de troubler
Des coeurs qu'amour a voulu rassembler.
Pour prix de leur tendresse
De ses plaisirs ce Dieu va les combler
Eloignez-vous chagrins, Tristesse
Et cessez de troubler
Des coeurs qu'amour a voulu rassembler.

Arcas & Iris:
Quittez Bergers, vos Troupeaux, vos Houlettes,
Venez, profitez tous de ces heureux momens:
Prenez vos Haut bois, vos Musettes,
Pour enchanter ces fidelles Amans:
Quittez Bergers, vos Troupeaux, vos Houlettes,
Venez, profitez tous de ces heureux momens.
Joüißez des douceurs parfaites
Qui vont calmer vos rigoureux tourmens.
Quittez Bergers, vos Troupeaux, vos Houlettes,
Venez, profitez tous de ces heureux momens.

[on joüe une Marche pour faire entrer tout le monde sur le Theatre, & pour estre presens à l'arrivée de l'Amour & de la Paix]


Scene 5
L'Amour & la Paix

[on joüe une Simphonie pour l'entrée de l'Amour & de la Paix]

L'Amour:
Par ma puissante souveraine,
Je viens lier vos coeurs d'une éternelle chaîne;
Et pour combler tous vos souhaits,
Je ramene avec moi les plaisirs & la Paix.

L'Amour & la Paix:
Chantez cette union charmante,
Que chacun ici se ressente
De nos bien faits.

L'Amour:
Amans, brûlez d'une flâme constante,

La Paix:
Rien ne troublera plus vos desirs desormais:

L'Amour & la Paix:
L'Amour s'unit avec la Paix.

La Paix:
Parez vos Houlettes
De verds Rameaux,
Tirez de vos Musettes
Des sons nouveaux:
Courez, faites redire
A vos Echos,
Que l'amour dans son Empire
Assure un plein repos.

Le Choeur:
Parons nos Houlettes
De verds Rameaux,
Tirons de nos Musettes
Des sons nouveaux:
Courons, faisons redire
A vos Echos,
Que l'amour dans son Empire
Assure un plein repos.

[on danse une Gavotte, apres laquelle un Berger chante]

Un Berger:
Tendres Amans, soyez fidelles
Et laissez enchanter vos coeurs:
Que vos ardeurs soient éternelles,
Goûtez-en toûjours les douceurs
Il n'est plus de peines cruelles,
Quand l'amour fait cessez nos pleurs.

[on danse un Menüet, apres lequel on chante]

Une Bergere:
Un doux charme ici nous attire,
Ces Lieux sont ornez par l'amour:
Vivez Amans sous son empire,
Les plaisirs y font leur sejour.
Jamais envin on y soûpire,
Profitez tous d'un si beau jour.

[on danse une Chaconne]

Une Bergere:
Eclairez, ô beaux jours !
Eclairez pour jamais nos charmantes prairies,
Et vous Ruisseaux, que vôtre cours,
Entretienne toûjours
Nos douces rêveries:
Que la Paix regne dans ces Lieux,
Banissons les soucis, les soûpirs & les larmes,
Que les ris & les jeux
Succedent aux allarmes.

Le Choeur, pour finir, repette ces quatre derniers vers:
Que la Paix regne dans ces Lieux,
Banissons les soucis, les soûpirs & les larmes,
Que les ris & les jeux
Succedent aux allarmes.