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Le Triomphe de la Raison sur l'Amour
Pastorale en VII Scenes
representée devant le Roy
le 26 Octobre 1696, à Fontainebleau

musique de: Jean-Baptiste Lully Fils

SIRE,

Je prens la liberté de présenter à VOSTRE MAJESTE', la Pastorale qu'elle a bien voulu entendre à Fontainebleau; l'approbation qu'elle luy a donnée est la récompense la plus glorieuse que j'en pouvois recevoir, & la seule à laquelle je sois veritablement sensible. Je suis tres-persuadé, SIRE, que je n'aurois pû reüssir dans ce petit Ouvrage, si je n'avois esté excité oar un aussi puissant motif que celuy de plaire à VOSTRE MAJESTE'; une si belle ambition tient souvent lieu de genie, & peut élever des dispositions mediocres: j'ay succedé à feu mon pere dans cette noble émulation: c'est par la veuë qui'il avoit de ne rien faire qui ne fût du goût de VOSTRE MAJESTE', & c'est par les soins qu'elle a eu de la faire travailler, qu'il s'est élevé au dessus des personnes de son Art: je seray trop heureux, SIRE, si je puis par mon application me rendre digne de ces mesmes nontez, je ne suis occupé que du soin de les meriter, & je ne trouve de bien employé que les momens qui peuvent me conduire à un si glorieux avantage. Je suis avec un tres-profond respect,

SIRE,

de VOSTRE MAJESTE',

le tres-humble, tres-obeïssant &
tres-fidele Sujet & serviteur,

Jean-Baptiste Lully

les personnages de la Pastorale:

Celimene, Bergere
Cloris, Bergere
Menalque, Berger
Tircis, Berger
Deux Songes funestes

Choeur de Bergers & de Bergeres

Scene premiere
Menalque, Celimene,
Troupe de Bergers & de Bergeres

Menalque:
Tandis que tout conspire
A remplir l'Univers d'horreurs,
Quel Dieu force Bellonne à porter ses fureurs
Loin des bornes de cet Empire ?

Celimene:
C'est au plus grand des Rois
Que nous devons la Paix qui regne dans nos bois.
Nostre bonheur extrême
Est le seul prix qu'il veut de ses travaux;
Ce vainqueur glorieux nous donne le repos
qu'il le prend pas lui-même.

Esnemble:
Joignez-vous, charmans oiseaux,
Joignez-vous sous ces feüillages
Au son de nos chalumeaux;
Unissons nos Concerts au murmure des eaux,
Et faisons à jamais retentir nos bocages
Du bruit de ses bienfaits nouveaux.

Le Choeur:
Joignez-vous, charmans oiseaux,
Joignez-vous sous ces feüillages
Au son de nos chalumeaux;
Unissons nos Concerts au murmure des eaux,
Et faisons à jamais retentir nos bocages
Du bruit de ses bienfaits nouveaux.


Scene 2
Menalque, Cloris

Menalque:
Me plaindray-je toujours de ta rigueur extrême ?
Amour, ne veux-tu point terminer mes malheurs ?
Mes larmes, mes trsites langueurs
Ne peuvent attendrir l'insensible que j'aime;
Où sont les charmantes douceurs
dont tu flattes les tendres coeurs
Lorsque tu les soûmets à ton pouvoir suprême ?
Me plaindray-je toujours de ta rigueur extrême ?
Amour, ne veux-tu point terminer mes malheurs ?

Cloris:
Quand on le veut, il est possible
De regner sur son coeur;
C'est pour ne pas combattre un penchant trop flateur,
Qu'on trouve l'amour invincible.

Menalque:
Il exerce sur nous un empire suprême,
Sans consulter nos coeurs il nous donne des fers,
L'Amour nous prend et nous quitte de même
Selon ses caprices divers.

Cloris:
On resiste à l'Amour quand on veut se contraindre;
Mais on aime les maux que ce Dieu fait souffrir.
On cherche toûjours à se plaindre,
Et l'on ne veut jamais guerir.

Menalque:
Dans cette charmante retraite
Tout flate notre espoir, tout rit à nos desirs:
Au Printemps de nos jours profitons des plaisirs,
La moisson en est bientost faite.

Cloris:
Non, je ne veux jamais aimer
Que mon troupeau & ma houlette,
C'est un erreur de se laisser charmer;
Quelques douceurs que l'Amour nous promette,
Les maux qu'il fait souffrir nous doivent allarmer.

Menalque:
L'Amour chasse l'horreur de nos sombres forests,
Tout y reconnoît sa puissance;
Et c'est pour exprimer la douceur de ses traits,
Que les petits oiseaux en troublent le silence.

Cloris:
La seule liberté donne des jours heureux,
C'est le seul bien qui peut me plaire;
La raison ne s'accorde guere
Avec les troubles amoureux.

C'est vous, sage raison, dont le secours celeste
Calme nos esprits agitez,
Lorsque l'Amour nous a precipitez
Dans un trouble funeste.


Scene 3
Celimene, Tircis

Celimene:
Suivez les doux transports de vos coeurs enflamez,
Chantez , petits oiseaux, sous ce naissant feüillage;
Vos voeux sont satisfaits aussi tost que formez,
Vous ne languissez point dans un triste eclavage.
C'est pour vous que l'Amour reserve ses plaisirs,
Vous goûtez sous ses koix une douveux extrême;
Sans contraindre vos coeurs vous suivez vos desirs,
Hélas ! il s'en faut bien que nous aimions de même.

Tircis:
Pourquoy craignez vous le danger
Dans le bel âge
Sur les côteaux, dans ce bocage,
Tout vous dit qu'il faut s'engager,
Aimez, c'est le temps d'y songer.

Celimene:
L'Amour offre à nos yeux ce qu'il a de charmant
Pour nous soumettre à sa puissance;
Mais, helas ! il tient rarement
Ce qu'il promet quand il commence.

Tircis:
Mes soins ne pourront-ils jamais vous engager,
Ecoûtez me soûpirs, Bergere trop cruelle;
Un Berger constant & fidelle,
N'est point à negliger.

Celimene:
Epargnez vous le ssoins d'une tendresse extrême,
En vain par vos discours vous croyez m'enflamer;
Pour engager un coeur qui se deffend d'aimer,
Tous les Bergers parlent de même.

Tircis:
Vous me fuyez ?

Celimene:
Je fuis les Bergers de ces bois;
Je crains trop leur humeur legere,
Ils n'aiment plus comme autrefois,
Ils courent tous les jours de Bergere en Bergere;
Non, je n'écoute rien, je suis trop en colere
Contre les Bergers de ces bois.

Tircis:
Mon coeur brûle pour vous d'une flâme éternelle.

Celimene:
Je n'aime que la liberté.

Tircis:
Arrestez.

Celimene:
Mon troupeau dans ce bois écarté
N'entend plus ma voix qui l'appelle,
Et je vous ai déja trop long temps écoûté.

Tircis:
Vous voyez dans ce ruisseau d'une vitesse extrême
S'éloigner de nos hameaux;
Le temps qu'on passe auprés de ceux qu'on aime,
Coule cent fois plus viste que ces eaux.

Celimene:
Vous ne cherchez qu'à me surprendre,
Et je ne veux plus vous entendre.


Scene 4
Cloris

Cloris, seule:
L'Amour d'un doux espoir flatte en vain mes desirs,
Je ne veux point porter ses chaînes;
J'estime trop ses plaisirs,
Et je crains trop ses peines.

Venez à mon secours, favorable Raison,
Peignez-moy les malheurs d'une amoureuse flame,
Détournez loin de moy le dangereux poison
Que l'Amour verse dans nôtre ame.

Mais quel Dieu vient calmer les troubles que je sens,
Mes yeux appesantis éviente la lumiere;
Le Sommeil a sur smes paupieres
Répandu ses pavots les plus assoupissants.


Scene 5
Deux Songes funestes

Premier Songe funeste:
Nécoute point l'Amour, il cherche à te surprendre,
Redoute ses fureurs;
Garde-toy de te rendre
A ses fausses douceurs.

Second Songe funeste:
Voy le preil affreux où ton coeur s'abandonne;
Malheureuse, tremble, frissonne;
Je voy pour toy mille abîmes ouverts,
Crains les maux que tu fuis, songe aux biens que tu perds.


Scene 6
Cloris

Cloris, seule:
Quelle voix m'a frapée, & que viens-je d'entendre ?
Détournez mes malheurs pressants,
Hâtez vous Dieux tout puissans,
Hâtez vous de me défendre.


Scene 7
Le Choeur de Bergers & de Bergeres

Le Choeur:
L'Amour n'a que de faux appas,
Heureux qui ne le connoît pas;
Fuyons l'amourex esclavage,
N'aimons que les fleurs & l'ombrage.

L'Amour est cruel & barbare,
Il trouble pour jamais les coeurs dont il s'empare.
La paix & l'innocence
Ne sont avec l'Amour jamais d'intelligence.