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Ismene
Pastorale héroïque
Livret de François-Augustin Paradis de Moncrif

musique de: François Rebel & François Francoeur

 

Le Théatre représente un Temple: on voit un Bois dans l'enfoncement

Daphnis:
Zephirs, aimables Fleurs, & vous claire Fontaine,
Vous m'avez vû cent fois suivre les pas d'Ismene,
Apprenez lui mes feux: qu'ils puissent la toucher !
Daphnis dût-il nourrir une tendresse vaine,
Au penchant de son coeur ne peut point s'arracher.

Viens, vole Amour, parle toi-même,
Fait triompher l'ardeur dont je suis enflâmé:
Si je ne puis me croire aimé,
Je ne dirai jamais que j'aime:
Mais je sens que le Dieu m'éclaire,
A la Beauté la plus severe,
Par un détour ingénieux,
On peut peindre, & voiler ses feux;
C'est à la fois s'expliquer & se taire.

Ismene vient; Amour, favorise mes soins,
J'attendrai le moment de la voir sans Témoins.

Cloé:
Votre félicité, belle Ismene, m'est chere,
J'aime à voir qu'en ces Lieux tout s'empresse à vous plaire:
Dans les Jeux, que pour vous on prend soin de former,
Vos talens enchanteurs vous font mille conquêtes;
Ce fut pour couronner votre art de tout charmer,
Que l'Amour inventa nos Fêtes.
Veut-on offrir au plus aimable Objet
Le premiers dons que le Printems ramene,
La Bergere la plus vaine, malgré soi dit en secret:
Ah ! ce prix est pour Ismene;
Mais nos Jeux en ce jour ne peuvent vous flater.

Ismene:
Jadis le Dieu des Bois, dans ce Lieu solitaire,
Du Destin de nos Coeurs dévoiloit le mistere:
J'ai besoin de la consulter.

Cloé:
Et par quel miracle,
Ce divin Oracle,
Rendroit-il votre sort plus doux ?

Le Choeur:
Qui vous voit vous adore:
Vous nous enchantez tous;
Peut-on former des voeux encore,
Quand on est belle comme vous ?
Qui vous voit vous adore:
Vous nous enchantez tous.
Le même jour ramene parmi nous
La Fête d'Ismene & de Flore.
Qui vous voit, &c

Cloé:
Nos demi Dieux, avec un soin jaloux,
Ont placé votre Image au Temple de l'Aurore.

Le Choeur:
Qui vous voit, &c

Ismene:
Dieux des ames,
Quand tes flâmes
En secret regnent sur nous.
Quel martire,
Pour détruire
Un enchantement si doux;
On soûpire,
On veut lire
Dans le coeur de son Amant;
Tant de peine,
Ne nous mene
Qu'à l'aimer plus tendrement.

Cloé:
Vous voulez en ces lieux former des voeux secrets,
Nous reviendrons bientôt célébrer le succès.

Ismene:
O vous ! qui nous fites entendre
De l'obscur avenir l'inévitable Loi,
A Daphnis en secret j'ai destiné ma foi:
Dites-moi si son coeur est tendre;
Mais gardez-vous de me l'apprendre,
Si c'est pour un autre que moi.
Je le rencontre au matin;
S'il est des Fleurs dans la Plaine,
Il en seme mon Chemin;
L'Air qui me plait davantage,
Aux Echos de ce Bocage
Il le chante tout le jour.
Mais Daphnis, regret extrême !
Ne m'a point dit, je vous aime.
Non, Daphnis, n'a point d'amour.
A la Fête de l'Aurore,
Je quittai bientôt les Jeux:
Il dansa, dit-on, encore;
Mais l'ennui point dans les yeux,
Il suivit bientôt mes traces;
Je fus dans le Temple aux Graces,
Il parut dans le moment.
Mais, Daphnis, surprise extrême !
Ne me dit point, je vous aime;
Non, Daphnis n'est point amant.
Ah ! c'est lui-même.
Quel dessein vous attire en ce Bois écarté.

Daphnis:
J'y viens rever en liberté.

Ismene:
Vous, rever ?

Daphnis:
Je formois d'agréables chimeres:
C'est ma seule félicité.

Ismene:
Quoi ! des erreurs vous sont-elles si cheres ?
Votre bonheur fera peu de Jaloux.
Comment peut-on ceder aux charmes des mensonges ?
C'est fuir des biens cent fois plus doux:
Pour s'égarer avec les Songes,
L'erreur qui séduit aisement s'envole,
Le reveil détruit un bien si frivole.
Votre bonheur fera peu de Jaloux, &c.

Daphnis:
J'imaginois une Beauté,
Par un jeune Berger suivie,
Lisis, c'est le Berger, la Nimphe, c'est Zélie.
Mais quoi ! ce recit inventé,
Peut-être déja vous ennuye ?

Ismene:
La peinture des tourmens,
Ou du bonheur des Amans,
N'est jamais indifferente;
Sont-ils dans l'attente,
D'un destin heureux,
Avec eux on s'impatiente.
Sont ils dans l'attente, &c.

Daphnis:
Il éleve un Autel, où la Reine des Roses
Regnoit sur mille Fleurs nouvellement écloses;
A sa Voix d'une Lyre unissant les doux sons,
Des charmes de Zélie ils célévroit l'Empire.

Ismene:
N'aurez-vous pas retenu ses Chansons ?

Daphnis:
Sans peine je puis le redire.

Traçons d'une Venus nouvelle
L'heureux Tableau;
A mesure qu'il est fidéle,
Il est plus beau:
Lorsqu'il enchante, on ne peut craindre
Qu'il soit flaté;
A peine l'Art va jusqu'à peindre
La verité.

Ismene:
Il cessa de chanter ! Ah ! Daphnis, quel dommage !

Daphnis:
Si la Chanson vous plait, il chanta davantage.

Celui qui bravant l'esclavage,
A pû la voir;
Contre un autre écueil fait naufrage,
Sans le prévoir,
Au doux penchant
Qui vous attire
En l'écoûtant,
On croit seulement
Qu'on admire,
On est Amant.

Ismene:
Le Portrait est charmant...
Consentez, je vous prie,
Que la Nimphe l'ait entendu.

Daphnis:
Sans doute, le Berger avoit joint sa Zélie.

Ismene:
Je crois imaginer ce qu'elle a répondu.
Quand il seroit sincere,
Ce Portrait enchanteur,
D'une fidéle ardeur
Cette preuve est legere.
Ah ! demandez à plus d'une Bergere;
Un éloge flateur
Est moins souvent le langage du coeur,
Que l'art trompeur de plaire.

Daphnis:
Non, s'écria Lisis: quelle injustice; ô Dieux !
Quand c'est vous qu'on adore,
Ne peut on vanter ces beaux yeux,
Et tout l'amour qu'ils font éclore ?
Quand c'est vous qu'on adore,
L'Amant qui l'exprime le mieux,
Le sent mille fois mieux encore.
Mais Lisis connoît trop qu'il doit fuir vos attraits.

Ismene:
Lisis, fuir Zélie ! Eh ! quel dépit l'inspire !

Daphnis:
Il prouve son amour par mille soins discrets.
En douter, c'est lui dire
Je ne vous aimerai jamais.
Vous n'imaginez plus ce que la Nimphe pense.

Ismene:
Je la crois interdite... En consultant son coeur.

Daphnis:
Et ce coeur, il n'a donc que de l'indifference ?

Ismene:
Peut être du Berger il accuse l'erreur.

Daphnis:
Quoi ! l'erreur; que ce mot pour Lisis a de charmes !
Un espoit enchanteur adoucit ses allarmes:
Il tombe à ses genoux: Ah ! connoissez mes feux:
Ciel ! on vient.

Ismene:
Achevez.

Daphnis:
On annonce des Jeux,
Lisis desesperé, fut contraint de se taire.
Eh ! que pensoit Zélie en ce moment facheux ?
Elle partageroit sa colere.

Cloé:
L'Oracle a-t'il parlé, sans doute dans ce jour,
Le Destin à vos voeux n'oppose point d'obstacles ?

Ismene:
Je n'ai consulté que l'Amour,
C'est le plus charmant des Oracles.
Daphnis, je vous choisis, vous êtes mon vainqueur;
Mais, que dis-je ! choisir: j'obéis à mon coeur.
Oui, Daphnis, je vous aime, oui, je vous aime.

Daphnis:
Aveu charmant ! Félicité suprême !
Un seul mot a rempli les veux que je formois.

Ismene:
Depuis long-tems je vous aimois.

Daphnis:
Dans votre coeur je n'osois lire.

Ismene:
Depuis long-tems je vous aimois:
Qu'il me tardoit de vous le dire.

DUO:
Du tendre Amour j'ignorois le pouvoir,
Ce Dieu triomphe dans mon ame.
Ah ! que j'aime à vous devoir,
Le doux transport qui m'enflâme.

Amours, Plaisirs & Jeux,
Regnez Troupe riante.
Que tout chante
Dans ces Lieux.

Cloé:
Que tout chante
Dans ces Lieux.
Ismene estcharmante,
Daphnis est heureux.

Le Choeur:
Que tout chante, &c.

Daphnis:
Vous qui voulez charmer,
Voici tout le mistere;
Songez moins à plaire
Qu'à bien aimer.
Amant d'un Objet charmant,
Sa seule présence
Payoit mon tourment:
Perdant avec constance
Les soins que j'offrois;
Du moins je l'adorois.
Vous qui voulez charmer,
Voici tout le mistere;
Songez moins à plaire
Qu'à bien aimer:
Belle Ismene,
Quelle chaîne !
Sort plein d'attraits !
Heureux désormais,
Nos jours vont couler en paix.
Vous qui voulez charmer,
Voici tout le mistere;
Songez moins à plaire
Qu'à bien aimer.