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Pastorale d'Issy
P
remiere Comedie Françoise en Musique
representée en France

livret de l'abbé Perron

musique de: Monsieur Camber
organiste de l'Eglise Collegialle de Saint Honoré à Paris

 

les personnages:

les tessitures:


Alcidor, Berger

Basse

Philandre, Berger

Bas-Dessus

Tircis, Berger

Taille

Silvie, Bergere

Dessus

Diane, Bergere

Dessus

Philis, Bergere

Dessus

Un Satyre

Taille-Basse


La Decoration du Theatre est un Païsage, soit Perspective, soit toille peinte, soit tapisserie de verdure avec deux Boccages à chaque costé du Theatre. La Piece peut estre mesme representée à la campagne dans un Cabinet de verdure: Elle commence par une grande Symphonie de Clavesins, Teorbes, Violes, & Dessus de Violon: qui tous ensemble jouënt l'ouverture de l'Acte. En suitte une partie des instruments se taist, & l'autre accompagne les voix avec des Ritournelles dans les Entre-Scenes jusques à la fin de l'Acte, que toute la Symphonie reprend & conclut.

ACTE PREMIER

L'ouverture de l'Acte par la Symphonie


Scene premiere
Le Satyre

Le Satyre:
Qu'il est fascheux d'aymer quand on n'est point aymable !
On languit sans espoir, jaloux & miserable,
Et l'on void tous les jours un moins fidelle amant
Posseder à ses yeux l'objét de son tourment.
Esperons, toutefois, au fort de nos disgraces,
Amour comme il luy plaist dispose de ses graces:
Cét Enfant indiscret, ce Dieu capricieux,
Bien souvent dans son choix est peu judicieux.
Des sujets malheureux de son cruel empire
Il quitte le meilleur & s'abandonne au pire:
Le vice & la laideur ne le rebute point,
Et la fortune & luy s'accordent en ce poinct.


Scene 2
Philandre, Alcidor

Philandre:
I'adore une cruelle
Qui rit de mon tourment.

Alcidor:
Ie sers une infidelle
Qui change à tout moment:
Le vent est moins leger.

Philandre:
Et la roche est moins dure.

Alcidor:
Est-il un mal pareil aux douleurs que j'endure ?

Philandre:
Est-il un mal, &c.

Alcidor & Philandre:
Est-il un mal, &c.


Scene 3
Philandre, Alcidor, Silvie

Silvie, sans apercevoir les Bergers:
Il faut aymer & passer son envie
De ce plaisir le plus doux de la vie:
Il faut aymer, mais d'un amour
Qui ne dure qu'un jour:
Mais d'un amour dont les flames legeres,
Douces & paßageres,
Puißent facilement s'esteindre & s'allumer:
C'est ainsi qu'ayment les Bergeres,
Et c'est ainsi qu'il faut aymer.

Alcidor & Philandre, la surprenant:
Et c'est ainsi qu'il faut aymer, Silvie,
D'un coeur leger,
Toujours prest à changer.

Silvie:
Son exemple vous y convie.

Alcidor & Philandre:
Manquer de foy ?

Silvie:
Les faux serments
Sont permis aux amants.

Alcidor & Philandre:
Ah !Le Ciel quelque jour punira ces injures,
S'il est un Dieu pour les amants parjures.

Silvie, en se mocquant:
S'il est un Dieu, &c.

Silvie se mocquant, Alcidor & Philandre, serieusement:
S'il est un Dieu, &c.


Scene 4
Philandre, Alcidor, Silvie, Diane

Diane:
Fuyons Amour, ce tyran de nos ames,
Fuyons ses traits, ses prisons & ses flames;
Ses plus charmants plaisirs
Causent mille soupirs;
Plus il est favorable
Plus il est dangereux,
Et le moins malheureux
Dans l'empire amoureux
Est toujours miserable.

Silvie:
Diane ton destin est bien contraire au mien,
Pour moy j'ayme en tous lieux,

Diane:
Et moy je n'ayme rien,
Tant que l'astre du jour brillera dans le monde.

Silvie:
Tant que la Lune au Ciel fera sa course ronde.

Diane:
Ie seray sans amour.

Silvie:
Mon amour changera.

Philandre:
Ah, cruelle !

Alcidor:
Ah, volage ! Amour nous vengera.

Alcidor & Philandre:
Amour, &c.

Alcidor:
O loy de la Nature
Impitoyable & dure,
Qui fait l'objet de nos desirs
Du sujet de nos desplaisirs !
Sexe leger, inconstant & volage,
Quel charme nous retient dans ton cruël servage ?
Et quel destin nous a soumis
A la rigueur d'aymer nos ennemis ?

Mais quoy ? contre ses charmes
En vain on prend les armes,
En vain le raison se deffend,
Il reste à la fin triomphant:
Tout fier qu'il est, inconstant & volage,
Il faut vivre & mourir dans son cruël servage,
Et le destin nous a soumis
Au doux tourment d'aymer nos ennemis.

[conclusion de l'Acte par toute la Symphonie]

ACTE SECOND

L'ouverture de l'Acte par la Symphonie


Scene premiere
Tircis,
Diane survient, qui se cache pour l'entendre dans le boccage

Tircis:
Depuis que ma Philis a quitté ces beaux lieux,
Tout est changé, l'onde & la terre,
L'Air & les Cieux.
La Nature languit, les lys de ce parterre
Fletrissent de douleurs,
Et si le Ciel qui l'a ravie
Enfin n'a pitié de mes pleurs,
Loin du Soleil qui me donne la vie,
Je vais mourir comme ces fleurs.

[Tircis se couche au pied du boccage & s'endort]


Scene 2
Tircis, endormy,
Diane, cachée,
Philis sans les appercevoir

Philis:
Mon coeur, vous le sçavez, la douleur est extreme,
De quitter ce qu'on ayme.
Mais quoy qu'un long sejour
Nous cause de souffrance,
Vous le sçavez, mon coeur, le plaisir du retour
Est plus grand mille fois que la mal de l'absence.

Tircis, se resveillant:
Ah, ma Philis est de retour !

Philis:
Ah, mon Tircis !

Tircis:
Ah, mon amour !
Helas ! hé qui t'a donc si long-temps retenuë ?

Philis:
Un dur destin,
Mais enfin,

Tous deux:
Mais enfin
Philis est revenuë.

Tircis:
Toujours constante à me garder sa foy ?

Philis:
Toujours esgale à n'aymer rien que toy.
Et mon Berger ?

Tircis:
Et ton Berger brusle de mesme flame.
Allons mon coeur.

Philis:
Allons mon ame.

Tous deux:
Allons mon coeur, allons mon ame;
Et puis qu'en ce bien-heureux jour
Le Ciel pour jamais nous rassemble,
Allons vivre & mourir ensemble,
Dans les delices de l'Amour.


Scene 3
Diane,
Le Satyre survient, qui se cache pour l'entendre dans le Bocage

Diane:
Que de plaisirs, que de tourments,
Que de douleurs, que de contentements
A celuy qui respire
Sous l'amoureux Empire !
Que ferons-nous, helas ! suivrons-nous, fuirons-nous
Un bien si cher, un mal si doux ?
Ah ! je sens que mon coeur a peine à se deffendre,
Qui combat en Amour est bien plus prest de se rendre.

La Satyre, la surprenant:
Rends-toy donc inhumaine,
Abandonne ton coeur
A ce puissant vainqueur.

Diane:
Ah, Monstre ! qui t'ameine ?

Le Satyre:
Et soulage ma peine.

Diane, en le repoussant:
Va, laissez-moy.

La Satyre, en la priant:
Va, laisse-moy.

Diane le repoussant, la Satyre la priant:
Laisse-moy.

Diane, en le repoussant:
Laisse-moy,
Monstre, va caresser les Tygres des rivages.

Le Satyre:
Va, cruelle, ils sont moins sauvages,
Moins fiers & moins Tygres que toy.

[conclusion de l'Acte par la Symphonie]

ACTE III

L'ouverture de l'Acte par la Symphonie


Scene premiere
Philandre, Alcidor, Tircis,
le Satyre survient, qui se cache dans le Boccage du costé droict

Philandre & Alcidor:
Escoutez, ruisseaux, escoutez, Zephirs,
Escoutez les soupirs
De deux Amants fideles,
Que font languir deux Bergeres cruelles.
Nous n'esperons de guerison
Ny d'elles, ny du temps, ny de nostre raison;
Nos maux sont des maux incurables;
Mais nous pouvons à la mort recourir,
Le refuge des miserables,
Et c'est assez pouvoir que de pouvoir mourir.

Tircis:
Souffrez, Bergers, souffrez avec constance:
Amour est un Dieu tout-puissant,
Et pour les siens toujours reconnoissant,
Il recompense
Lors que moins on y pense.

[les Bergers s'en vont]

Le Satyre, à Tircis:
Et moy, quand finiront ma peine & mon martyre ?

Tircis:
Pauvre Satyre,
Lors que tu n'auras plus de cornes sur le front.

Le Satyre:
O le sensible affront !
Cornes avoir, dans le siecle où nous sommes,
C'est le destin des hommes:
C'est la commune loy
De l'homme & de la beste,
Et tel en rit qui les as sur la teste
Bient plus grandes que moy.


Scene 2
Diane, Philis, Silvie

Diane & Philis, à Silvie:
He quoy, Silvie,
Toute sa vie
En amour changera ?

Silvie:
J'aymeray constamment quand Diane aymera.

Diane:
Diane ayme Philandre.

Silvie:
Quoy ce coeur de rocher
Amour l'a pû toucher ?

Philis & Diane:
Amour l'a pû toucher,
Il est prest de se rendre.

Silvie, en se mocquant:
Il est prest de se rendre.

Philis & Diane, serieusement, Silvie se mocquant:
Il est prest de se rendre.

Philis & Diane:
Estre cruelle à son amant,
C'est estre cruelle à soy-mesme,
Et se priver du bien le plus charmant.

Silvie:
Hé bien, aymons.

Toutes trois:
Aymons ce qui nous ayme.

Philis:
Aymons:

Diane:
Aymons.

Silvie:
Aymons.

Philis, à toutes deux:
Mais d'un amour extresme ?

Diane & Silvie:
Mais d'un amour extresme.

Philis, à Diane:
Ardemment ?

Diane:
Ardemment.

Philis, à Silvie:
Et fidellement ?

Silvie:
Et fidellement.

Toutes trois:
Aymons, aymons ce qui nous ayme,
Aymons, mais d'un amour extresme,
Ardemment & fidellement.

[conclusion de l'Acte par la Symphonie]

ACTE IV

L'ouverture de l'Acte par la Symphonie


Scene premiere
Silvie, Alcidor,
le Satyre survient qui se cache dans le boccage, à main droite

Alcidor:
Victoire, Amour.

Silvie:
Victoire, Amour.

Tous deux:
Victoire, Amour, victoire.

Alcidor:
Enfin ce coeur leger ayme fidellement.

Silvie:
Alcidor a la gloire
D'un pareil changement.

Alcidor:
O dieux ! le puis-je croire ?

Silvie:
Crois-le, Berger, & chante aßeurément,
Victoire, Amour, victoire.

Alcidor:
Victoire, Amour, victoire.

Silvie:
Enfin ce coeur leger ayme fidellement.

Tous deux:
Victoire, Amour, victoire, victoire.
Enfin ce coeur, &c.

[le Satyre se presente comme pour chanter, mais voyant venir les autres Bergers il se retire & se cache]


Scene 2
Philis, Tircis,
le Satyre caché

Tous deux:
On verra tout changer.

Philis:
Le jour.

Tircis:
En nuit.

Philis:
Et la nuit.

Tircis, ou tous deux:
Et la nuit en lumiere.

Philis:
Lors que Philis quittera son Berger,

Tircis:
Lors que Tircis quittera sa Bergere.

Tous deux:
Ce ruisseau finira de courir à la mer,

Philis:
Quand Philis,

Tircis:
Et Tircis,

Tous deux:
Quand Philis & Tircis finiront de s'aymer.

[le Satyre se represente encor comme pour chanter, mais voyant venir les autres Bergers il s'enfuit encore & se cache]


Scene 3
Diane, Philandre,
le Satyre caché

Diane:
Au moins toujours Philandre m'aymera ?

Philandre:
Autant ue ta beauté mon amour durera.

Diane:
Ha Berger !

Philandre:
Ha Bergere !

Diane:
Ha ! la beauté c'est une fleur legere,
Qu'on voit comme les fleurs croistre & s'épanoüir.
Et puis s'évanoüir.

Philandre:
Il en est d'immortelles,
Nos amours le seront.

Diane:
Il en est de mortelles,
Nos amours passeront.

Philandre:
Il en est d'immortelles.

Diane:
Il en est de mortelles.

Philandre:
Il en est d'immortelles.

Diane:
Il en est d'immortelles.

Tous deux:
Il en est d'immortelles,
Nos amours le seront.

Le Satyre:
Va languir, malheureux, au milieu des tourments,
Va, va mourir de douleur & d'envie;
Tandis que ces amants
Vont gouster à longs traits les douceurs de la vie.
O trop heureux rival !
O rage ! ô desespoir ! ô tourment sans égal !
Quelle forest ? quelle caverne sombre ?
Quelle obscurité d'ombre
Pourra cacher au jour
Ma honte & mon amour ?

[conclusion de l'Acte par la Symphonie]

ACTE V

L'ouverture de l'Acte par la Symphonie


Scene unique
Philandre, Tircis & Alcidor, composant un Choeur
Diane, Philis & Silvie, composant un autre Choeur

Les trois Bergeres:
Volez, petits Amours, sur vos plumes legeres,
Et venez couronner nos amants fortunez.

Les trois Bergers:
Vous, meres des Amours, venez, Graces, venez,
Venez parer de fleurs nos aymables Bergeres.

Les trois Bergeres:
Menez icy les Ieux, les Ris, & les Caresses,
Les Danses, les Festins, les divertissements.

Les trois Bergers:
Les regards, les baisers, & les embrassemens,
Les soupirs amoureux & les douces tendresses.

Les trois Bergeres:
Donnez-nous des beautez & des graces nouvelles.

Les trois Bergers:
Conservez pour jamais le Printemps de nos jours.

Tous ensemble:
Et faites par vos soins que nous trouvions tousiours.

Les trois Bergeres:
Nos Bergers plus galands.

Les trois Bergers:
Nos Bergeres plus belles.

Tous ensemble:
Enfin que nos plaisirs surpassent nos envies,
Et qu'ils ne soient troublez ny de soins ny d'ennuis:
Terminez nos beaux jours par de belles nuits,
Et par un doux trespas nos bien-heureuses vies.

Diane:
Faites qu'enfin la Paix ramene sur la terre
Le Repos, les Plaisirs & les Felicitez.

Alcidor:
Et chassez loin de nous, & loin de nos Citez,
Aux climats ennemis les fureurs de la guerre.

Diane, Silvie & Alcidor:
Rendez le sicle d'or à ces belles campagnes:
Qie la laict & le miel courent dans les ruisseaux.

Tircis:
Quand l'Ambre & le Nectar coulent des arbrisseaux,
Que les torrrents de vin coulent de nos montagnes.

Les trois Bergeres:
Que la terre en tous lieux produise toutes choses,

Les trois Bergers:
Qu'elle estalle à nos yeux mille nouveaux appas,

Tous ensemble:
Que Zephire & Cloris sement devant nos pas

Les trois Bergeres:
Le Lys & le Iasmin.

Les trois Bergers:
Les oeillets & les Roses.

Tous ensemble:
Enfin que nos plaisirs, &c.

Permission

Permis faire imprimer ladite Pastoralle, à la charge que l'Imprimeur retiendra ces presentes.
Fait ce 16. Mars 1659.

Daubray