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Francesco Gasparini
Antonio Lotti

La Nymphe Apollon

 

La Ninfa Apollo,
Plaisanteriescénique pastorale en musique, en III Actes
représentée au Théâtre Tron de S. Cassano, Venise, le dernier soir du Carnaval de l'an 1709

Poésie du Comte Francesco de Lemene, de Lodi

musiques de:
-
Francesco Gasparini [1661 - 1727]
-
Antonio Lotti [1667 - 1740]

 

 

les personnages

Philis [Filli], nymphe
(La Signora Maria Domenica Pini, dite La Tilla)

Lilla, nymphe en habit de berger
(La Sig. Lucinda Diana Griffoni)

Elpinus [Elpino], berger
(Il Signor Stefano Romani)

Tircis [Tirci], berger
(Il Sig. Gio. Paita)

 


Acte I
Acte II
Acte III

 

 

Acte Premier

 

 

Scène première
Jardin avec fontaine et statue d’Amour
Lilla, habillée en berger

 

Récitatif

Lilla, habillée en berger
Des rivages fleuris
De ma Céphise natale, je viens chez vous,
Ciel heureux, douce brise, ombre plaisante
De la thessalienne Tempé; je viens chez vous,
Nymphe errante, exilée,
Voyageuse et amoureuse.
Sous des vêtements d’emprunt,
Mon Tircis adoré,
Lilla vient ici vers toi, suivant les traces
De son amour trahi:
Je sais que tu aimes Philis; pour que tu me reviennes,
Mon cœur me dicte un subtil stratagème.

 

Air

Lilla

La beauté à qui j’aspire m’est infidèle,
Et pourtant, bien qu’infidèle, je l’aime,
Et je suis si éprise de lui
Que je pardonne déjà à son visage
La scélératesse de son cœur cruel.

 

Scène 2
Philis, Elpinus

 

Récitatif

Philis
Tu m’importunes, Elpinus,
Et tu veux que je suive Amour. Je ne le connais pas.

Elpinus
Si ton penser désire
Connaître Amour, de grâce, Philis,
Regarde dans mes pupilles.
Tu verras avec émerveillement
Un gentil petit esprit qui te ressemble.
Tu le vois ?

Philis
Oui.

Elpinus
Ce ravissant petit esprit,
Si tu ne le connais pas, ô Philis, c’est lui, Amour.

Philis
Ce que je vois dans tes yeux, c’est mon visage.

Elpinus
Tu es dans mes yeux comme tu es dans mon cœur.

Philis
Je suis donc Amour ?

Elpinus
Tu es, Philis, l’amour de mon âme.
Donc, Philis...

Philis
Assez.

Elpinus
J’entends...

Philis
Ça suffit comme ça.

Elpinus
Ô cruelle, et tu voudrais...

Philis
Dis-moi donc, Elpinus,
Si cette rose est belle.

Elpinus
Oui, elle est belle, car avec son cinabre natif,
Elle imite la pourpre vivante
De tes lèvres.

Philis
Prends-la, Elpinus, je te la donne, mais tais-toi.

 

Air

Elpinus

Je me ferme la bouche avec ton beau cadeau.
Et je le baise pour me taire;
Et maintenant, ma poitrine éprouve
Que si t’aimer fait mon délice,
Mon plaisir est de t’obéir.

 

Scène 3
Philis, Tircis

 

Récitatif

Philis
Pourtant, tu es douce, ô liberté.

Tircis
Philis, comme je te vois
Pour faire envie à la plus belle aurore,
Toute ornée de fleurs !

Philis
Je viens de cueillir à l’instant
Ces charmantes fleurs au jardin de Licoris.

Tircis
Oh, cent fois, mille fois fortunées fleurettes,
Choisies par un sort favorable
Pour languir et mourir sur le sein de Philis !

Philis
Tircis, laquelle de ces fleurs te plaît le plus ?
Dis-le moi, je te la donnerai.

Tircis
Ma pensée ondoie, je ne puis choisir.

 

Air

Tircis

Cette belle fleurette
Qui te plaît le plus
Sera, Philis, celle
Qui me plaira le plus.

 

Récitatif

Philis
Eh bien, prends, Tircis, prends
Ce beau jasmin, qui se donne à toi.
Prends la fleur, et non la main.

Tircis
Hélas, pardonne-moi.
Le jasmin est blanc,
Blanche est la main elle aussi,
Et on ne peut distinguer l’une de l’autre.

Philis
Pauvre simplet !
Qui ne sait pas distinguer une main d’une fleur !

Tircis
Mon erreur était légère.
Pardonne-moi, belle.

Philis
Je te pardonne. Adieu.

 

Air

Philis

Aller jusqu’à accorder une fleur, cela peut se faire ;
Mais mon cœur, pas question:
Je le veux en liberté.
Que la beauté accorde une faveur
N’est pas toujours une preuve d’amour.

 

Scène 4
Tircis

 

Récitatif

Tircis
Si je pense à Philis, et si je repense à Lilla,
En mon sein se livre un étrange combat
Entre la beauté proche et la beauté lointaine

 

Air

Tircis

S’il s’agit de Lilla, je pense à sa vivacité,
Et je ne puis
Aimer une autre nymphe qu’elle;
Mais si je vois ensuite les pupilles
De Philis,
Alors, c’est elle qui me paraît plus belle.

S’il s’agit, etc.

Suit le ballet

 

Scène 5
Lilla seule

 

Récitatif

Lilla
En vain, Tircis, je te cherche, en vain je me fatigue,
Pourtant, toutes les nymphes, tous les bergers m’ont dit
Que tu hantes ces parages;
Maintenant que, sous un si bel ombrage, je m’allonge sur le côté,
Allez, ô mes soupirs, en quête de Tircis.

 

Air

Lilla

Allez, partez vite,
Partez, volez,
Trouvez-le, et dites-lui
Qu’il faut qu’il ait pitié
De mon grand martyre.
Allez, ô mes soupirs, en quête de Tircis.

[Elle s’endort.]

 

Scène 6
Philis, Lilla

 

Récitatif

Philis
Quel est ce berger que je vois
Qui dort doucement ?
Qui a jamais vu de si belles formes ?
Ah ! quelle nouvelle douleur tu éprouves, mon cœur !
<En cet instant
<Je sens en moi qu’à mon cœur est arrivé
<Un trait qui l’a blessé.
< C’est une rude vengeance
<Que tire l’amour d’une âme orgueilleuse.
<En cet instant, etc.
Mais il se réveille déjà. Oh, quels beaux yeux il ouvre !

Lilla
Nymphe, puisqu’en resplendissant sur toi une étoile amie
Te fait à chaque instant plus belle,
Dis-moi, nymphe, qui es-tu ?

Philis
Je suis Philis,
Humble habitante de ces bois.

Lilla
(Philis ? Qu’entends-je ? C’est ma rivale.)

Philis
Et toi, beau berger,
Si tu as l’âme aussi noble que ton visage est ravissant,
Dis-moi, berger, qui es-tu ?

Lilla
(Il me vient l’idée d’une imposture; puisse-t-elle m’être utile !)
Philis, je te le dirai; mais je ne voudrais pas
Que tu ailles le redire à quiconque.

Philis
Non, je ne le dirai pas.

Lilla
Tu pourras te taire ?

Philis
Je pourrai.

Lilla
Sache que je suis Apollon
Qui, quittant les hautes sphères,
Fais maintenant retour vers les plaines de Thessalie,
Séjour que je préfère de plus en plus à celui du ciel.

Philis
Ô le plus beau d’entre les dieux,
De grâce, laisse-moi t’adorer:
Je te reconnais aux lumières
De ton céleste visage.

Lilla
(Elle est vraiment naïve !) Allons, nymphe, relève-toi,
Ô belle adoratrice,
Relève-toi du sol. Ne vois-tu pas
Que ta génuflexion, humble et pieuse,
Proclame que je suis Apollon ou un dieu ?

Philis
Il n’y a personne qui nous observe.

Lilla
Ô douces plaines,
Douces, bien que j’aie trouvé chez vous,
Aveugle à mes larmes, sourde à mes plaintes,
Daphné cruelle à mes souffrances.

Philis
À un amoureux terrestre,
Un cœur, s’il veut, peut refuser des regards miséricordieux;
Mais moi, dieux du ciel,
Amour me garde d’être jamais cruelle.

Lilla
J’ai souvent, à midi, conduit ici à l’ombre
Le royal troupeau d’Admète
Que j’avais fait paître le matin le long de l’Amphryse.

Philis
Si tu es encore désireux, Apollon,
De faire paître du bétail, un nombreux troupeau
De cent et cent agnelles blanchoie pour moi.
Prends-les, comme tu veux,
Et conduis-les au pâturage,
En seigneur ou en berger, données ou confiées.

Lilla
Je serai ton berger, gentille Philis,
Confie-moi ton troupeau.

Philis
Et avec mon troupeau, mon cœur.

Lilla
(Son amour abusé va servir à mes vœux.)
Si ce cœur que tu me donnes
Est libre de toute passion, je l’aime et l’accepte.

 

Air

Philis

Je jure à ta beauté
Une foi éternelle.
Souviens-toi que tu es mon espérance.
Crois que j’aurai pour toi
Sans cesse, l’amour de Clytie;
Et ma constance
Ne sera pas moindre.

Je jure, etc.

 

Scène 7
Lilla seule

 

Récitatif

Lilla
<Que ce soit vanité de ma part, ou que ce soit
<La simplicité de Philis, c’est ma chance
<Qu’elle me croie Apollon, et jure m’appartenir.
<Ainsi, à mon ingrat Tircis,
<Je ravis un cœur qui me rendait jalouse.
<Et mon sein trahi
<Espère le voir d’abord berné, puis repentant.

 

Air

Lilla

<Ainsi le berger oublie la source
<Au profit du ruisseau
<Parce qu’il la croit inférieure en fraîcheur;
<Mais quand, dans la chaleur,
<Il n’y trouve plus la fraîcheur de l’onde,
<Alors il laisse le ruisseau, et retourne à la source.

Haut de page 

 

Acte II

 

 

Scène première
Philis

 

Récitatif

Philis
Qui est plus heureuse que moi
Si les dieux obéissent à mes ordres,
Et pas des dieux plébéiens,
Mais le plus beau dieu des demeures constellées ?
Qui est plus heureuse que moi ?
Amour, toi qui te dresses ici
À toi, une nymphe d’amour éprise
Rend grâces dévotement,
Blessée par un si beau trait de ta main.
Qui est plus heureuse que moi ?
Mais, aïe ! Tircis vient par ici.
Je vais tourner mes pas dans cette direction.
Elpinus vient par là; comment pourrai-je
Me soustraire à de si importunes amours ?
Je me cacherai de leur amour derrière Amour.

[Elle se cache derrière la fontaine.]

 

Scène 2
Elpinus, Tircis, Philis derrière la statue

 

Récitatif

Elpinus
Ô vrai simulacre
De ce cruel Amour, rocher impitoyable,
Que seul le fer du burin anima,
Je te consacre mes soupirs brûlants.
De grâce, fais qu’elle les entende,
Celle qui me tourmente;
Mais je sais bien que tu n’entends pas mes prières
Et que tu n’es pas moins sourd que Philis.

Tircis
Amour, au lieu de feu, tu répands de l’eau,
Ce seront sans doute les larmes
D’amants infortunés
Que fait pleurer la cruauté de Philis.

Elpinus
Tircis !

Tircis
Elpinus, je divague
À cause de ce dieu sourd et aveugle.

Elpinus
Moi aussi, je divague à cause de lui.

Tircis
Philis est souffrance pour mon espérance.

Elpinus
Philis est joie pour mon désir.

Tircis
Dis-moi, Amour, dois-je la laisser ?

Elpinus
Dis-moi, Amour, dois-je la poursuivre ?

Ensemble
Dois-je alimenter ou éteindre mon ardeur ?
Que me conseilles-tu, Amour ?

Philis
Bergers, restez en paix.
Philis est attachée à Apollon, non à Amour.

Tircis
Elpinus ?

Elpinus
Tircis ?

Ensemble
Qu’entends-je !

Elpinus
Oh prodige !

Tircis
Oh miracle !

Elpinus
« Bergers, restez en paix ?
Philis est attachée à Apollon, non à Amour ? »

Tircis
Mais n’as-tu pas entendu, Elpinus,
Que l’oracle divin
Ressemble à Philis par son doux parler ?

Elpinus
C’est vrai, c’est vrai. Écoutez la merveille !
Ensemble
Philis a une voix si belle
Qu’Amour parle avec la voix de Philis.

 

Air

Tircis

Amour me parle seulement
Avec la bouche de Philis,
Amour qui bande son arc
Depuis ses pupilles
Pour bien blesser un cœur.

Amour, etc.

 

Scène 3
Philis seule

 

Récitatif

Philis
Je retiens mon rire à grand peine,
Avec un oracle astucieux,
Sans être reconnue, j’ai berné l’un et l’autre.

 

Air

Philis

Ma lèvre rit, mais mon cœur souffre,
Pour son dieu encore lointain.
Amour l’appelle ici, et le cherche,
Mais il le cherche et l’appelle en vain.

Ma lèvre, etc.

 

Suit le ballet

 

Scène 4
Elpinus

 

Récitatif

Elpinus
J’aperçois Philis venant du bois
Par ce chemin, avec un berger.
Je ne distingue pas qui c’est.

 

Scène 5
Lilla, Philis, Elpinus caché

 

Récitatif

Lilla
Tu es trop belle
Pour craindre que je ne t’aime pas.

Philis
Pourtant, dieu chéri, je voudrais...

Lilla
Nymphe, dis ce que tu souhaites.

Philis
Quelque marque assurée de ton amour.

Lilla
Écoute donc. Je te jure
Par l’onde noire du sulfureux Averne,
Philis, je te jure un amour éternel.

Philis
Quelle joie !

Elpinus
(Quel tourment !
Ah ! Pourquoi ne suis-je pas sourd ? Pourquoi est-ce que j’entends ?)

Lilla
Et si tu crains que je jure en vain sur l’onde noire,
D’une promesse plus vraie,
Je te le jure aussi par cette blanche main.

Philis
Oh, doux serment, qui m’est plus cher !

Elpinus
(Oh spectacle amer !
Rêvé-je, ou déliré-je ?
Ah ! Pourquoi ne suis-je pas aveugle ? Pourquoi est-ce que je vois ?)

 

Duo

Lilla
Ô neiges intactes
D’une main si pure,
Le lis n’est pas si blanc que vous.

Philis
Ô main, c’est de lait
Que te fit la nature,
Mais Amour te fit plus douce que le lait.

 

Récitatif

Philis
Mais si tu jures de m’aimer, je n’oublie pas,
Bien-aimé adoré, que tu es un dieu.
Voici heureuse à tes pieds
Ton amoureuse en adoration.
Ô suprême Apollon ! ô divinité révérée
Des Muses et de la lumière.

Elpinus
(Oh Ciel ! C’est Apollon !)

Philis
Reçois mon vœu amoureux...

Lilla
Et tu reviens donc encore
À ces marques de soumission que je t’ai défendues ?

 

Air

Lilla

Je veux que tu m’aimes
Comme toute autre nymphe
Aime son berger.
À l’ombre, au soleil,
Elle le suit, elle le veut,
Elle l’invite, elle l’appelle,
Le doux compagnon
D’un fidèle amour.

Je veux, etc.

 

Scène 6
Philis, Elpinus caché

 

Récitatif

Philis
Si mon dieu ne veut pas que je l’adore,
Il peut cesser d’être dieu,
Et alors, grande divinité et grande beauté 
Ne suffiront pas toujours sur terre.

 

Air

Philis

Brillantes étoiles de mon soleil,
Toutes de rayons, toutes d’ardeur,
Cessez d’être belles,
Ou laissez-moi vous adorer.

Brillantes, etc.

 

Scène 7
Elpinus

 

Récitatif

Elpinus
Qu’ai-je vu, malheur ! qu’ai-je entendu !
Donc, Apollon est l’amant aimé de Philis ?
Donc, avec ses charmes, elle pouvait
Rendre amoureux les dieux ?
Maintenant, malheureux, je comprends l’oracle.
Hélas, que puis-je encore espérer, si un dieu immortel
Devient mon rival ?
Quelle fureur empoisonnée
Emplit mon sein, agite mon âme,
Quelle glace sans pitié
Qui semble furie de l’Averne, et vient du ciel ?

 

Air

Elpinus

Je te sens, jalousie,
Plus cruelle que tout poison,
Plus mortelle que tout serpent,
Tu me déchires le sein;
Et tu es d’autant plus cruelle
Que mon rival est plus puissant.

Je te sens, etc.

Haut de page

 

Acte III

 

 

Scène première
Tircis seul

 

Récitatif

Tircis
Maintenant qu’on voit Philis
Suivre Apollon et les divinités castaliennes,
Amour m’inspire un aimable stratagème.
Prenant une lyre dorée,
Je couronnerai mes cheveux faussement blonds
Du feuillage phébéen
Et j’usurperai d’Apollon le costume et le nom.

 

Air

Tircis

Pour poursuivre un cœur rigoureux,
Apollon et moi sommes semblables:
Si étant dieu, il s’est fait berger,
Moi, berger, je me ferai dieu.

 

Scène 2
Philis, Elpinus

 

Récitatif

Philis
Je ne puis plus nier.
Je suis amoureuse d’Apollon, et tu l’as vu.

Elpinus
J’ai vu mes malheurs,
J’ai entendu mon infortune.
Reçois maintenant, Philis,
Ces derniers soupirs,
Ces ultimes larmes
D’Elpinus agonisant.
<Ah, hélas ! je meurs.
<Je meurs, et j’emporte avec moi
<Dans les royaumes souterrains
<Dans mon ardeur pour jamais sans espoir
<Mon douloureux enfer.
Toi, parmi de si hautes fortunes,
Va jouir des prestigieux hyménées des dieux.
<Je te vois déjà la dame
< Du Cynthe, de Claros, de Délos,
<Et peut-être déesse du ciel.
Vis joyeuse d’un si heureux sort,
Et que ma mort amère accroisse ta jouissance.

Philis
Philis n’a pas une âme aussi cruelle
Que tu crois, Elpinus,
Et tes larmes me font presque pleurer,
Je souffre de ta souffrance;
Mais le destin le veut ainsi,
Et si par la loi de l’immortel destin
Je ne suis pas à Apollon, je serai à Elpinus.

Elpinus
À qui meurt, il est indifférent
Que ce soit le destin ou l’amour qui le tue.

 

Duo

Philis
Souffre, Elpinus, tu ne mourras pas.

Elpinus
Belle Philis, je mourrai.

Philis
<Je n’en crois rien.

Elpinus
<Tu verras bientôt.

Philis
<Vis, vis.

Elpinus
<C’est impossible.

Philis
Souffre, etc.

 

Scène 3
Philis

 

Récitatif

Philis
Elpinus s’en va affligé.
Devant son cruel tourment amoureux,
Je me sens attendrie,
Et mon cœur, à défaut d’amour, ressent de la pitié.
Mais l’âme de mon Apollon est trop enflammée,
Il me console et me dit à tout moment
Aimer Philis qui l’aime et qui l’adore.

 

Air

Philis

Je fais confiance à l’espérance,
Je me flatte de sa constance,
Et je me réconforte;
Par cette tromperie, au moins,
Mon sein d’amour épris
Modère sa douleur.

J’accorde foi, etc.

 

Scène 4
Elpinus et Lilla, de côtés opposés

 

Duo

Elpinus
Ô malheureux cœur,
Tu n’es pas encore mort.

Lilla
Dans les maux d’amour,
L’espoir est réconfort.

Ensemble
Dans le mal que je subis...

Lilla
J’éprouve...

Elpinus
Je ne trouve pas...

Lilla
De la douceur

Elpinus
De remède.

Lilla
Je vis en espérant.

Elpinus
En soupirant, je meurs.

 

Récitatif

Elpinus
(C’est Apollon. C’est bien lui, je le reconnais.)
Ô divinité cachée sous un habit pastoral,
Divin Apollon,
Écoute avec pitié un mortel qui te supplie.

Lilla
(L’imbroglio est plaisant.)
Berger, comment sais-tu que je suis Apollon ?

Elpinus
Je le sais, ne nie pas, c’est Philis elle-même,
Ta Philis, qui le fait savoir.

Lilla
Philis le fait savoir, alors qu’elle a promis de se taire ?

Elpinus
Elle a promis, c’est vrai, mais ce qu’une femme
Pourrait jamais taire, je vous le laisse trouver.

Lilla
Bon, que veux-tu de moi ?

Elpinus
Je t’offre mes vœux
Parce que tu te fais fort, puissant archer,
De percer de flèches les monstres dans nos plaines.

Lilla
Serait-ce qu’à nouveau,
Cette plaine fameuse, si appréciée du Ciel,
Est infestée par le farouche Python ?

Elpinus
Une bête plus venimeuse
Qu’un aspic, que Python, que l’hydre, que la Furie
Maltraite mon âme.

Lilla
Quel monstre est plus cruel que ceux-ci ?

Elpinus s
C’est le cruel monstre de la jalousie.

 

Air

Elpinus

<Ce n’est que trop vrai,
<Il n’y a pas de monstre
<Plus cruel que la jalousie.
<Enfer d’amour,
<Pour infliger un tourment éternel,
<Elle unit en elle grand feu et grande glace.

<Ce n’est que, etc.

 

Récitatif

Lilla
Et ce monstre si cruel
A répandu tout son venin dans ton sein ?

Elpinus
<De grâce, puissant archer, tires-en vengeance,
<Décoche l’adroite pointe
<D’une de tes flèches
<Et ôte la vie au monstre dans mon sein.

Lilla
J’ai pitié de ton mal.
Dis-moi qui est la nymphe, et quel est ton rival.

Elpinus
Malheur ! Je me tais, ou je le dis ?
Mais pourquoi me taire plus longtemps ?
La nymphe est Philis.

Lilla
Et le rival ?

Elpinus
C’est toi.

Lilla
(L’imbroglio est de plus en plus beau !)
<J’éprouve tant de pitié pour tes malheurs,
<Berger, que si tu veux,
<Je quitterai Philis.

Elpinus
<Ah, dieu blond, non !
<Philis, que j’adore, savoure
<La fortune immortelle de ses amours.
<Je ne hais pas son bien, je hais mon mal.

Lilla
<L’amour compensera
<La noble fidélité
<D’une si courtoise passion.
<Espère, espère, berger; je te le promets.
Philis vient justement.

Elpinus
Adieu...

Lilla
Ne t’en va pas.

Elpinus
Comment pourrai-je l’endurer ?

 

Scène 5
Les mêmes, Philis

 

Récitatif

Lilla
Philis, tu arrives à temps;
J’ai à me plaindre de toi.

Philis
Toi, de moi ?

Lilla
Oui.

Philis
Pourquoi ?

Lilla
Parce qu’à préserver
Les secrets des dieux,
Tu as été trop négligente.

Philis
Et qu’ai-je dit ?

Lilla
Tu m’as découvert aux autres.
Ce berger le sait.

Elpinus
Oui, tu me l’as dit.

Philis
Mais je te l’ai dit seulement quand tu le savais.

Elpinus
C’est vrai, je le savais déjà.

Lilla
Quand l’as-tu su ?

Elpinus
Précisément en cet endroit,
Sans me faire repérer, j’ai vu comment,
Philis agenouillée à tes pieds,
S’est déclarée amoureuse de toi,
Et a répété souvent le nom d’Apollon.

Philis
Oui, ça s’est passé comme ça.

Lilla
S’il en est ainsi, c’est toi qui m’as découvert.

Philis
Ma faute était innocente.

Lilla
Mon âme se repent presque de son amour.

Philis
Pardonne, cher Apollon, je ne le ferai plus.

 

Air

Philis

Je ne dirai pas que tu es ce dieu
Pour qui je souffre et pour qui je meurs.
Je ne le dirai qu’à ces arbres,
Et seule la brise amoureuse saura
Que tu es celui que j’adore tant.

Je ne dirai pas, etc.

 

Scène dernière
Les mêmes, Tircis vêtu en Apollon

 

Récitatif

Tircis
Si vous ne me reconnaissez pas
À mes blonds cheveux, à mon carquois, à l’arc,
Au laurier toujours vert,
À mon manteau de lumière,
À cette lyre dorée
Dont j’accompagne souvent mon chant
Pour donner vie à la renommée,
Inclinez-vous, mortels: je suis Apollon.

Lilla
Le véritable Apollon, ô Dieu !
Il vient punir ma trompeuse plaisanterie.

Tircis
(Ô Dieu ! Si je ne m’abuse,
C’est Lilla; c’est bien elle, c’est mon amour.)

Philis
Qui est plus confuse que moi ?

Elpinus
Voilà un nouvel Apollon.

Lilla
(Comme il me regarde attentivement !
Déjà, dans son cœur, il s’irrite de ma faute.)

Tircis
(C’est Lilla, c’est Lilla, c’est elle.
Plus je la regarde, plus elle est belle,
Et plus elle est belle, plus c’est elle.)

Lilla
Puisse sa colère s’apaiser.

Lilla
Ô véritable Apollon, à tes pieds,

[elle s’agenouille]

Tu vois une malheureuse.
J’invoque ta pitié:
Si je me suis fait passer pour Apollon, je l’ai fait par jeu;
<Je sais que je ne peux me cacher à ton regard.

Tircis
<(Vu que je n’y comprends rien, je ne sais que répondre.)

Philis
Donc, tu n’es pas Apollon.

Lilla
<Je l’ai été, mais c’était une plaisanterie.

Philis
<Il ne faut pas plaisanter avec les dieux.

Tircis
<Lève-toi, lève-toi, je te l’ordonne.

 

Air

Tircis

Je sais que tu n’es pas Apollon
Sans que tu me le dises
Et je sais que qui se cache
Sous ton vêtement trompeur
N’est ni homme, ni dieu.

 

Récitatif

Philis
C’est une bête ?

Tircis
C’est une femme.

Lilla
Je suis femme, c’est vrai; les dieux savent tout.

Philis
<Grand, immortel Apollon,
Je sais que pour Daphné, un jour, le cruel Amour
T’a percé le cœur. Aujourd’hui, je t’en prie, dis-moi 
Si Amour t’a aussi blessé pour Philis.

 

Air

Tircis

Philis est belle, chacun le voit,
Il n’est point de cœur qui ne la désire,
Mais que je l’aime,
Amour et ma foi me l’interdisent.

Philis, etc.

 

Récitatif

Elpinus
Ô Philis !

Philis
Que veux-tu dire ?

Elpinus
Ô Philis, entends-tu ?
Entends-tu ? Apollon ne t’aime pas.

Philis
Je ne mérite pas son amour, et Philis ne le souhaite pas.

Elpinus
<Donc, tu ne te souviens pas ?

Philis
<Je flatte d’avoir de la mémoire. Que vas-tu me dire ?

Elpinus
Si par un décret de l’immortel destin,
Tu ne dois pas être à Apollon ?

Philis
Je serai à Elpinus.

Elpinus
Ô Elpinus, heureux au-delà de toute espérance !

Tircis
Que Philis soit donc à Elpinus;
Mais quel châtiment recevra
La nymphe qui a méprisé ma divinité ?

 

Air

Lilla

Apollon, pitié !
Mon cœur se repent déjà
De son erreur innocente
Et s’en va tout triste.

Apollon, etc.

 

Récitatif

Tircis
Pour que les mortels voient
Combien est cher aux dieux un cœur qui s’humilie,
Je te pardonne ton erreur, nymphe gentille,
Et avec une amoureuse joie
(Nymphe, donne-moi la main) je te fais mon épouse.

Philis
Ô nymphe chanceuse !

Tircis
Mais en me refusant ta main, tu me refuses ton amour.

Lilla
Apollon, hélas, je ne puis; hélas, cela ne m’est pas permis.
Ma main et mon cœur appartiennent à Tircis.

Tircis
Adorable refus ! Que je suis heureux !

 

Air

Philis
Petite folle !

Elpinus
Simplette !

Philis et Elpinus
Un si beau sort
Ne te tente pas ?

Philis
Petite folle !

Elpinus
Simplette !

 

Récitatif

Lilla
Si je n’ai pas mon Tircis,
Aucun sort pour moi ne peut être heureux.

Tircis
Si tu ne veux pas, nymphe, changer de vouloir,
Regarde, je veux sur le champ
Grâce à mon pouvoir suprême, me changer moi-même.

Philis
Elpinus, nous allons voir un dieu qui se transforme
Et prend un nouvel aspect.

Tircis
Prends cette lyre dorée.

Lilla
À moi la lyre.

Tircis
J’enlève mon manteau vermeil.

Lilla
Je prends le noble manteau.

Tircis
Désarmez mon flanc de l’arc et du carquois,
Qui constituaient sa glorieuse charge.

Elpinus
Je prends le carquois.

Philis
Je prends l’arc.

Tircis
Et que le vert feuillage retourne à la forêt !

Elpinus
Je jette la couronne.

Tircis
Je veux laver mon front
Dans cette source.

Tir. [sic ; plutôt Philis]
Peut-être qu’avec le pouvoir de l’eau
Il veut se revêtir d’un nouveau visage.

Tircis
Maintenant, si tu me dédaignes comme Apollon, me voici Tircis.

Lilla
Ô Tircis !

Tircis
Ô Lilla !

Ensemble
Ô cher/Ô chère !

Tircis
Maintenant, ne me rejette plus. Lilla, ta main !

Lilla
Voici ma main. Mais tu es donc Tircis ?

Tircis
Je le suis.

Lilla
Tu n’es plus Apollon.

Tircis
Je suis autant Apollon que tu l’étais.

Lilla
Mais, ô ma douce flamme,
Pourquoi te faire passer pour Apollon ?

Tircis
Et toi, pourquoi ?

Lilla
Je l’ai fait par plaisanterie.

Tircis
Et moi par jeu.
Chères neiges, je vous serre.

Elpinus
Et toi, Philis, mon cœur.Philis
Moi aussi, je te donne ma main.

 

Duo [ou quatuor: le chiffre est illisible]

Qu’Hyménée unisse étroitement
La main avec la main
Comme Amour unit
Le cœur avec le cœur,
L’âme avec l’âme.

Qu’Hyménée, etc.

 

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