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Francesco Rossi

La Nymphe Apollon

 

La Ninfa Apollo,
Pastorale en III Actes, à représenter en musique
représentée pour le récréation de Carnaval de messieurs les Académiciens d'une livre, Venise, 1726
dédiée à l'Illustrissime Seigneur le Comte Carlo Villa

Poésie du Comte Francesco de Lemene, de Lodi

musiques de: Francesco Rossi [? - ?]

 

 

À qui le lit

Voici la nymphe Apollo, enfant de la célèbre plume de M. Francesco di Lemene, mais non telle qu’elle est sortie des mains de son auteur. L’addition d’un personnage, le déplacement des airs, les variantes et transpositions de quelques scènes, la rendent en grande partie différente de celle-là. Le lecteur doit savoir qu’un tel changement n’est pas l’effet d’un manque d’estime pour un si illustre Poète, ni d’une présomption d’améliorer la Poésie, mais résulte de la pure nécessité de l’ajuster à l’effectif et à l’habileté de ceux qui doivent la représenter, ainsi qu’à l’usage et au goût de la musique du théâtre moderne. Au contraire, celui qui l’a adaptée dans cette intention proteste qu’il n’aurait pas osé y porter la main s’il avait pu prévoir qu’elle dût être présentée en cet état au public par le moyen de la presse. Cette protestation doit suffire à l’absoudre de l’accusation de témérité, de même que pour excuser les expressions poétiques, il suffira de savoir que le cœur de celui qui l’écrivit est, le Ciel soit loué, entièrement catholique.

 

les personnages

Lilla, en habit d’homme
Philis
Tircis
Elpinus
Lyncus
, serviteur de Lilla.

 


Acte I
Acte II
Acte III

 

 

Acte Premier

 

 

Scène première
Un bosquet
Lilla, Lyncus

 

Récitatif

Lilla
Douces brises, ciel amical,
Dites-moi où est mon bien aimé.

Lyncus
Je vais te le dire.

Lilla
Tu le sais ?

Lyncus
Assurément.

Lilla
Parle vite. Et pourquoi n’as-tu rien dit jusque là ?

Lyncus
Doucement, doucement, et tu sauras tout.
D’abord faire la paix avec les boyaux
Qui sont tous en guerre, et puis ronfler 
Sept ou huit jours. Après revenir
Tranquillement à Céphise, et marcher, en prenant
Après chaque jour de route, un jour pour souffler.
Tel est ton bien. Allez, donne-moi mon pourboire:
Je te l’ai indiqué sans avoir besoin des brises ni du ciel.

Lilla
On n’en attend pas moins de toi.

Lyncus
Dis-moi, chère Lillette
Ma belle patronne,
Au nom de ces si nombreuses fois
Que je te portais petite enfant dans mes bras
Et que tu m’as fait tes besoins dessus,
Dis-moi, je t’en prie: Où t’en vas-tu ? Que cherches-tu ?

Lilla
Ce que je cherche ? Tu ne le sais pas encore ?

Lyncus
Je ne le sais pas. Je sais
Que si tu cherches bien, tu trouveras.

Lilla
Avant de quitter les plaisantes
Douces brises de Céphise, ma patrie,
Je t’ai pourtant dit que je prenais la route
Des charmantes prairies de la thessalienne Tempé,
Voici que nous y sommes arrivés.

Lyncus
Ma foué, c’est vrai.

Lilla
Je t’ai bien dit que je venais retrouver la trace de Tircis, mon idole,
Ce Tirsis conduit par un destin hostile
À respirer la brise de ce ciel étranger.
T’en souvient-il encore ?

Lyncus
Ma foué, c’est vrai.
Mais pourquoi t’a-t-il laissée 
Pour un si dur exil ?

Lilla
Parce qu’il a teint son épée du sang d’un rival,
Son sort ennemi l’a condamné
À s’infliger à lui-même l’exil, à moi la mort.
Et tu ne le sais pas encore ? Tu as pourtant vu
Comment la mort de Nisus,
Mon galant importun, son farouche rival,
A causé ma disgrâce et la sienne.

Lyncus
Ma foué, c’est vrai.
Mais nous, par les monts et les forêts,
Nous allons cheminant nuit et jour,
Et tu t’exposes à cent dangers.

Lilla
Sous des vêtements d’emprunt, inconnue de tous,
Que peut-il m’arriver ?

Lyncus
De leur grotte peuvent sortir
Un léopard, une panthère, un ours,
Et, à défaut d’autre chose, la morsure
De quelque bestiolette venimeuse
Qui t’enlèverait furtivement
Et qui te rendrait à la fin toute gonflée.

Lilla
Je ne crains pas un tel malheur. En attendant,
Oublie mon nom, ma patrie, mon sexe.
Tu m’appelleras Philenus.

Lilla
Je dirai aussi cela.
Le reste de mes nombreux mensonges peut s’en aller.

 

Air

Lilla

La tempête est surmontée,
Et je vois déjà mon étoile
Qui me dit:
Sois heureuse,
La douceur du port est proche.
Après tant d’amères peines,
Il semble que sur ces plaisants rivages
Commence mon réconfort.

La tempête, etc.

 

Scène 2
Lyncus seul

 

Récitatif

Lyncus
Mes esprits, réunion de chapitre ! Mensonges,
C’est à vous ! C’est ici qu’il faut faire preuve de jugement,
Parce que celle-ci aura appris de Tircis
À éventrer les gens, et, rendue enragée
Par l’amour, elle sera bonne
Pour leur faire faire dodo l’enfant do.

 

Air [?]

Lyncus

Ce sont deux choses à rendre fou:
Servir une femme, et une femme amoureuse.

 

Récitatif

Lyncus
Mais je vois venir des gens. À vous, mes pieds !

 

Scène 3
Philis, Elpinus

 

Récitatif

Philis
Tu m’importunes, Elpinus,
Et tu veux que je suive Amour. Je ne le connais pas.

Elpinus
Si ton penser désire
Connaître Amour, de grâce, Philis,
Regarde dans mes pupilles.
Tu verras avec émerveillement
Un gentil petit esprit qui te ressemble.
Tu le vois ?

Philis
Oui.

Elpinus
Ce ravissant petit esprit,
Si tu ne le connais pas, ô Philis, c’est lui, Amour.*

Philis
Ce que je vois dans tes yeux, c’est mon visage.

Elpinus
Tu es dans mes yeux comme tu es dans mon cœur.

Philis
Je suis donc Amour ?

Elpinus
Tu es, Philis, amour de mon âme.

Philis
Si donc je suis Amour, Elpinus, adieu.
Je veux me suivre moi-même.

Elpinus
Tu veux suivre toi-même ta beauté,
Et tes yeux, et ton cœur, où elle est imprimée.

Philis
Si je dois aimer mon visage chez un autre,
Écoute, Elpinus, ce que mon cœur décide:
Je suis amoureuse de quiconque n’est pas aveugle;
Et comme Amour est aveugle, je n’aime pas Amour.

Elpinus
Tu ne connais pas Amour, et tu sais qu’il est aveugle ?
Nymphe, ma foi, je t’ai prise au piège de tes paroles.

Philis
Je n’ai pas davantage vu Vénus, et je sais qu’elle est belle.

Elpinus
Donc, Philis...

Philis
Assez.

Elpinus
Écoute.

Philis
Ça suffit.

Elpinus
Et tu voudrais, cruelle...

Philis
Dis-moi donc, Elpinus,
Si cette rose est belle.

Elpinus
Oui, elle est belle, car avec son cinabre natif,
Elle imite la pourpre vivante
De tes lèvres.

Philis
Prends-la, Elpinus, je te la donne, mais tais-toi.

Elpinus
Tu me donnes cette rose, et tu veux que je me taise ?
Vois, je t’obéis
Et je presse ton beau cadeau sur ma bouche.
Ne va pas croire que je le fasse
Pour baiser cette fleur toute semblable
À ta bouche gentille:
C’est parce que, cruelle,
Tu me condamnes à me taire, c’est mon lot de me taire,
Et je me ferme la bouche avec ton beau cadeau.

 

Air

Elpinus

Je me tairai, si tu préfères
Mon amour quand il se tait et souffre;
Si sa foi vacille,
Je souffrirai en paix, taisant ma douleur,
Et ma peine
Espèrera quelque récompense.

Je me tairai, etc.

 

Scène 4
Philis, Tircis

 

Récitatif

Philis
Folle espérance !

Tircis
Ah ! comme je te vois,
Toute ornée de fleurs, ô belle Philis,
Pour rendre jalouse la plus belle aurore.

Philis
Je viens de cueillir à l’instant
Ces charmantes fleurs au jardin de Licoris.

Tircis
Oh, cent fois, mille fois fortunées fleurettes,
Choisies par un sort favorable
Pour languir et mourir sur le sein de Philis !

Philis
Tircis, laquelle de ces fleurs te plaît le plus ?
Dis-le moi, je te la donnerai.

Tircis
Ma pensée fluctue, je ne puis choisir.
Le narcisse est beau à voir,
La jacinthe est parfumée,
La rose est belle, le jasmin est vif.

Philis
Mais de mes fleurs, laquelle te plaît davantage ?

Tircis
Cette fleur fortunée qui t’attire le plus,
Philis, ce sera elle
Qui me plaira le plus.

Philis
Parmi les autres fleurs,
Je choisis le jasmin, qui dans sa blancheur
Déploie une belle couleur
D’innocence et de paix. Prends, ô Tircis,
Ce beau jasmin, qui se donne à toi.
Prends la fleur, et non la main.

Tircis
Hélas, pardonne-moi.
Le jasmin est blanc,
Blanche est la main elle aussi,
Et on ne peut distinguer l’une de l’autre.
Elle et lui ont des aspects semblables
Et la main qui me tend le jasmin
Semble du lait qui offre du lait;
Puisque une blancheur égale apparaît en eux,
Mon erreur était légère.
Pardonne-moi, belle.

Philis
Je te pardonne. Adieu.

 

Air

Philis

Oui, je te pardonne,
Mais je sais que de ton erreur,
Mon cœur n’éprouve aucun ressentiment,
Ne ressent aucun tourment.
Même si tu voulais, à chaque instant,
Commettre avec cent nymphes la même erreur,
Ta tromperie n’aurait
Aucune peine à éprouver.

Oui, je te, etc.

 

Scène 5
Tircis, Elpinus

 

Récitatif

Tircis
Je sens peu à peu
Mon cœur s’embraser d’un nouveau feu.
Lilla est encore dans mon cœur, Philis est dans mes yeux.
Je désespère de revoir celle-là; celle-ci,
Toujours présente, attire mon amour.
Si je pense à Lilla, et si je repense à Philis,
La beauté proche et l’éloignée
Se livrent en mon sein un étrange combat.
Si je pense à Philis, et si je repense à Lilla,
Je ne sais pas où l’amour incline et trébuche,
Car si j’ai Lilla au cœur, j’ai Philis sous les yeux.

Elpinus
Pourquoi, Tircis, es-tu seul, plongé dans tes pensées ?

Tircis
Mon cœur est destiné à toujours languir.
Quelle belle rose, Elpinus !

Elpinus
Le beau jasmin, Tircis !

Tircis
Ces fleurs différentes
Rivalisent entre elles par leurs qualités,
Et il semble que dans son langage,
Le mien dise: je suis beau.

Elpinus
Et la mienne: je suis belle.

Tircis
Qui t’a donné, Elpinus, une si jolie rose ?

Elpinus
Cette rose, avec ses épines,
Pour ma joie et pour mon tourment,
C’est Philis qui me les a données.

Tircis
(Malheur ! Qu’entends-je !)

Elpinus
Et toi, où as-tu cueilli ce jasmin ?

Tircis
C’est un cadeau de Philis.

Elpinus
(Malheur ! Qu’ouïs-je !)
Oh, comme d’étrange manière
Ma Philis échange, dans sa jalousie,
La rose et le jasmin.

 

Air

Elpinus

Du plaisir d’un si beau cadeau,
Je suis à peine couronné
Que force m’est de soupirer.
Tout ainsi, ma rose
Rit, ravissante, le matin,
Mais doit disparaître avec le soleil.

Du plaisir, etc.

 

Scène 6
Tircis seul

 

Récitatif

Tircis
Philis, ma Philis, je sens
Que mon amour naissant
Devient maintenant tourment de jalousie.
Oui, ce jasmin fut un cadeau de toi,
Mais dans sa blancheur,
Je ne trouve pas celle de ton cœur,
Et à peine mon amour est né
Que j’éprouve les supplices adultes de la jalousie.

 

Air

Tircis

Combien doux il serait, ô Dieu !
D’adorer une ravissante beauté
Si la cruelle jalousie
N’avait pas de place en notre sein !
Mais telle est la loi d’Amour
Que s’il accorde une faveur,
Ou il la jalouse, ou il la corrige
Avec l’âpre poison de la jalousie.

Combien, etc.

 

Scène 7
Lilla, Lyncus

 

Récitatif

Lilla
En vain, Tircis, je te cherche, en vain je me fatigue,
Pourtant, toutes les nymphes, tous les bergers m’ont dit
Que tu hantes ces parages;
Maintenant que, sous un si bel ombrage, je pose mon flanc,
Allez, ô mes soupirs, en quête de Tircis.

Lyncus
Loué soit le ciel, si on ne mange jamais,
Au moins, nous dormons un peu. Oh ! je vois bien
Que ce sieur Tircis
Devait te faire porter le deuil
Du sommeil, de la soif et de la faim.
Mais ce qui est le pire, c’est que
En guise de conversation
Je devrai, moi qui n’ai pas d’amoureux à chercher,
Rendre mon dernier souffle malheureux et à jeun.

Lilla
Ah ! si je repose, ô Tircis,
Mes malheurs n’ont point de trêve.
De grâce, chasse une part de mes tourments en songe
Et viens au moins me consoler sous forme d’ombre.

Lyncus
Allons, allons, repose-toi un peu.
Pour te procurer le sommeil,
Je te prendrai si tu veux sur mes genoux.

Lilla
Tais-toi et éloigne-toi.

Lyncus
Si tu ne veux pas, je te chanterai la Nana.
Fais dodo, mon cœur, dors contente,
Bientôt viendra Maman chérie.

Lilla
Si tu chantes de la sorte, je ne dormirai jamais.

Lyncus
Je vais chanter d’une voix plus suave.
Ne pleure pas, que ton papa ne t’entende plus.
Regarde, le Croquemitaine vient et te réclame.

Lilla
Reste tranquille, si tu peux; tais-toi, repose-toi
Toi aussi.

Lyncus
Volontiers. Je vais me faire la sieste
À l’ombre de ce hêtre. Oh ! qu’il est dur,
Ce sol ! En attendant,
Ô Lilla, souviens-toi du proverbe.

Lilla
Que veux-tu dire ?

Lyncus
Que quand l’homme est en train de dormir,
C’est son postérieur qui commande.

Lilla
Imbécile, repose-toi et tais-toi.

Lyncus
Oh, que de souffrances !
Adieu patrie, adieu amis, adieu parents !

 

Scène 8
Les mêmes, Philis

 

Récitatif

Philis
Il n’est déjà plus là, ce benêt de berger
Qui ne sait pas distinguer la main de la fleur.
Mais quel est cet autre que je vois
Qui dort doucement ?
Oh ! qui a jamais vu de si belles formes ?
Quelle jolie joue ! Quelle bouche ravissante !
Ma foi, il me plaît.

Lilla, dormant
Cruelle récompense...

Philis
Il rêve et se plaint.

Lilla
... De ma foi.

Philis
Il se vante de sa foi. Ah ! il soupire pour une autre.

Lilla
Sous d’autres habits que les miens...

Philis
Un déguisement ?
Ou son rêve l’abuse-t-il ?

Lilla
Et il me trahit.

Philis
Mais voici qu’il se réveille. Oh ! quels beaux yeux il ouvre !

Lilla
Oh songe cruel, oh foi, oh jalousie !

Philis
Malheur ! Misérable cœur, te voici pris.
Tu ne dois plus te vanter d’être libre.

Lilla
Nymphe, puisqu’en resplendissant sur toi une étoile amie
Te fait à chaque instant plus belle,
Dis-moi, nymphe, qui es-tu ?

Philis
Je suis Philis,
Humble habitante de ces bois.
Et toi, beau berger,
Si tu as l’âme aussi noble que ton visage est ravissant,
Dis-moi, berger, qui tu es.

Lilla
Philis, je te le dirai; mais je ne voudrais pas
Que tu ailles le redire à quiconque.

Philis
Je te le promets.

Lilla
Tu pourras te taire ?

Philis
Je pourrai.

Lilla
Sache que je suis Apollon
Qui, quittant les hautes sphères,
Fais maintenant retour vers les plaines de Thessalie,
Séjour que je préfère de plus en plus à celui du ciel.

Philis
Maintenant, je comprends la raison
De son rêve, s’il disait que son habit ment.
Ô le plus beau d’entre les dieux,
De grâce, laisse-moi t’adorer:
Je te reconnais aux splendeurs
De tes célestes yeux.

Lilla
(Elle est vraiment naïve !) Allons, nymphe, relève-toi,
Ô belle adoratrice,
Relève-toi du sol. Ne vois-tu pas
Que ta génuflexion, humble et pieuse,
Proclame que je suis Apollon ou un dieu ?

Philis
Il n’y a personne qui nous observe.

Lilla
Ô douces plaines,
Douces bien que chez vous,
Aveugle à mes larmes, sourde à mes plaintes,
J’aie trouvé Daphné cruelle à mes souffrances.

Philis
(Dans son rêve, il lui semblait encore poursuivre Daphné.)
Console-toi, noble dieu:
S’il advient aujourd’hui qu’un cheveu d’or t’enchaîne,
Tu n’auras pas à changer une nymphe en laurier.

Lilla
J’ai souvent, à midi, conduit ici à l’ombre
Le royal troupeau d’Admète
Que j’avais fait paître le matin le long de l’Amphryse.

Philis
Si tu es encore désireux, Apollon,
De faire paître du bétail, un nombreux troupeau
De cent et cent agnelles blanchoie pour moi.
Prends-les, comme tu veux,
Et conduis-les au pâturage,
En seigneur ou en berger, données ou confiées.

Lilla
Je serai ton berger, gentille Philis,
Et dans les plaines de Thessalie,
Je jouirai à nouveau de jours tranquilles,
Comme jadis avec le troupeau d’Admète, aujourd’hui avec celui de Philis.

Philis
Mais quel autre dieu vois-je dormir,
Ô berger ?

Lilla
C’est mon compagnon.
Ne le dérange pas, aimable nymphe.

Philis
J’obéis à tes ordres. Oh, quel suprême contentement
Nouveau pour mon âme, je ressens dans mon sein !

 

Air

Philis

Mon âme joyeuse dans mon sein
Brille de l’éclair de tes rayons.
Mais une étincelle leur suffit
Pour accroître ses plaisirs.

Mon âme, etc.

 

Scène 9
Lilla, Lyncus

 

Récitatif

Lilla
Oh naïve, malheureuse,
Tu emploies bien mal ton amour. Lyncus, debout, Lyncus,
Lève-toi.

Lyncus
Laisse-moi en paix.

Lilla
Lève-toi, Lyncus.

Lyncus
Tu peux bien dire tout ce qu’il te plaît.

Lilla
Quelle patience infinie !
Veux-tu la voir finir ?

Lyncus
Je suis arrivé au bout.

Lilla
Vite, Lyncus, debout, lève-toi ! Un ours ! Un ours 

Lyncus
À l’aide ! Compassion ! Pitié ! Au secours !
Où est l’ours ? Où est-il ?

Lilla
Ma foi, je t’ai bien eu.

Lyncus
Tu ne m’as pas si bien eu que ça.
Regarde, je reprends où j’en étais.

Lilla
Eh, réveille-toi, allons. Lève-toi, je m’en vais.
Mais il a déjà repris son sommeil. Je vais le laisser dormir,
Je ne vais pas bien loin.
Il ne dormirait pas ainsi, s’il avait dans la poitrine
Une partie de mes malheurs ou de mon amour.
Une grande passion est ennemie de la paix.

 

Air

Lilla

Aimer un beau visage
Paraît doux à qui n’aime pas;
Mais qui est pris par l’amour
Sait que ce n’est pas un plaisir.
Sa peine, c’est son soupçon,
Sa peine, c’est son désir,
Son plaisir pour lui est une peine,
Sa foi même est peine.

Aimer, etc.

 

Scène 10
Lyncus

 

Récitatif

Lyncus
Où est l’ours ? Lilla, fuyons ! Lilla,
Prends garde, fuis, courons ! Lilla. Mais je ne vois pas
Lilla. Oh malheureux !
Pauvre de moi ! Lilla ! Oui, Lilla est partie,
Et sans compliments,
La petite farceuse, elle m’a bien eu.

 

Air

Lyncus

Maudit soit le dormir,
J’ai perdu ma maîtresse
Et je ne sais pas ce que je vais faire.
Maudit soit le service,
Dormir est une bonne chose,
Mais servir ne l’a jamais été.

Maudit, etc.

Haut de page 

 

Acte II

 

 

Scène première
Un jardin avec un statue d’Amour qui forme une fontaine
Philis, puis Tircis, puis Elpinus

 

Récitatif

Philis
Qui est plus heureuse que moi,
Si les dieux obéissent à mes ordres,
Et pas des dieux plébéiens,
Mais le plus beau dieu des demeures constellées ?
Amour, toi qui te dresses ici
Sur un piédestal altier
Avec des entrailles de marbre, et qui pourtant, miséricordieux,
À une bouche qui a soif de ton flambeau
Lances en guise d’ardeur une lymphe glacée,
À toi, une nymphe d’amour éprise
Rend grâces dévotement,
Blessée par un si beau trait de ta main.
Mais, hélas ! Tircis vient par ici, et par là Elpinus.
Comment pourrai-je fuir ces importuns ?
Je me cacherai de leur amour derrière Amour.

[Elle se cache derrière la fontaine.]

Tircis
Philis, despotique Philis !
Si tu n’as pas souci de mon cœur,
Pourquoi, pour le faire tien, l’as-tu volé dans mon sein ?

Elpinus
Calme-toi, mon âme. Si Philis agréait ton amour,
Tu serais à bon droit jalouse de Tircis;
Mais puisqu’il se fait qu’elle dédaigne l’un et l’autre,
De quoi es-tu jalouse ? Uniquement de ses dédains.

Tircis
Ô vrai simulacre
De ce cruel Amour, rocher impitoyable,
Que seul le fer du burin anima,
Je te consacre mes soupirs brûlants.
De grâce, fais qu’elle les entende,
Celle qui me tourmente;
Mais je sais bien que tu n’entends pas mes prières
Et que tu n’es pas moins sourd que Philis.

Elpinus
Amour, au lieu de feu, tu répands de l’eau,
Ce seront sans doute les larmes
D’amants infortunés
Que fait pleurer la cruauté de Philis.

Tircis
Elpinus !

Elpinus
Tircis !

Tircis
Je divague
À cause de ce dieu sourd et aveugle.

Elpinus
Moi aussi, je divague à cause de lui.

Tircis
Philis est souffrance pour mon espérance.

Elpinus
Philis est joie pour mon désir.

Tircis
Dis-moi, Amour, dois-je la laisser ?

Elpinus
Dis-moi, Amour, dois-je la poursuivre ?

Ensemble
Que me conseilles-tu, Amour ?
Dois-je alimenter ou éteindre mon ardeur ?

Philis
Bergers, restez en paix.
Philis est attachée à Apollon, non à Amour.

Tircis
Elpinus !

Elpinus
Tircis !

Ensemble
Qu’entends-je !

Tircis
Oh prodige !

Elpinus
Oh miracle !

Tircis
Mais n’as-tu pas entendu, Elpinus,
Que l’oracle divin
Ressemble à Philis par son doux parler ?

Elpinus
Philis a une voix si belle
Qu’Amour parle avec la voix de Philis.

 

Scène 2
Tircis

 

Récitatif

Tircis
Si Philis, s’attachant aux pas du dieu blond,
Associe maintenant aux charmes de son visage
Les prestiges des saintes Muses,
Hélas ! elle redouble mes raisons de souffrir.

 

Air

Tircis

Crucifie-moi donc, ô perfide,
Amour, tyran sans pitié,
Arme de tout ce que tu as d’aimable
Une beauté cruelle et charmante.
L’âme forte et intrépide,
J’affronterai ma perte,
Et je serai toujours d’autant plus ferme
Qu’elle sera plus grande.

Crucifie-moi, etc.

 

Scène 3
Philis seule

 

Récitatif

Philis
Qu’il cesse de rire, celui qui le peut !
Oh, amoureux insensés, stupides !
Avec un oracle si rusé,
Comme j’ai bien joué l’un et l’autre !
Ô laurier toujours vert
Que ni l’été ni l’hiver
Ne dépouillent de sa verdeur éternelle,
Ne t’indigne pas si ma main
Te dépouille juste de quelques feuilles
Pour entrelacer dans ma chevelure
L’ornement immortel d’un rameau triomphal
Et couronner la gloire de mon service
Avec la plus belle récompense des victoires.

 

Air

Philis

Tu seras l’ornement et le plaisir
De mes charmes et de mes sentiments,
Plante consacrée au dieu que j’adore.
J’étais bien folle, quand je croyais
Qu’une fragile fleur, avec son vermillon ou sa blancheur,
Était un ornement et une gloire.

 

Scène 4
Un bosquet
Lilla, Elpinus

 

Récitatif

Elpinus
Berger, bien que tu sois
Étranger et inconnu,
Je ne veux pas te cacher ma douleur.
J’adore, ô Ciel ! un beau visage farouche,
Je souffre, mais sans espoir,
Et quand je désespère le plus,
Mes âpres peines s’accroissent encore.

Lilla
Je compatis à tes malheurs,
Car je sais quelle peine c’est
Que de languir pour un beau visage.
Mais qui est celle qui t’a ravi ton cœur et ta paix ?

Elpinus
La déesse de ces prairies
La plus belle, la plus ravissante,
Philis, oui, Philis: c’est elle qui blesse mon sein.

Lilla
Est-elle rebelle ? infidèle ? ou amoureuse d’un autre ?

Elpinus
Elle se refuse, et je la sais amoureuse;
Infidèle, non, jamais,
Car jamais son beau cœur n’a brûlé pour moi.

Lilla
Elle aime donc ?

Elpinus
Elle aime, il est vrai,
Mais elle réserve son amour au seul Apollon.

Lilla
Est-elle simple, ou orgueilleuse ?

Elpinus
Je ne sais; avec Tircis, mon rival,
Tout aussi malheureux que moi, nous avons entendu à l’instant
Par un prodige d’Amour, qu’elle adore Apollon.

Lilla
Quel Tircis ?

Elpinus
C’est un berger
Que son barbare destin
A chassé de Céphise vers nous.

Lilla
L’infidèle, l’ingrat !

Elpinus
Mais pourquoi te troubles-tu autant ?

Lilla
Ami, ce Tircis m’est connu,
Et la joie imprévue
De le retrouver ici, m’a surpris.
Mais dis-moi: depuis quand l’amour l’a-t-il enflammé pour elle ?

Elpinus
Moi, l’amour m’a pris aujourd’hui même; lui,
S’il brûlait auparavant, je ne puis le dire.

Lilla
Écoute, berger, je veux
Consoler tes misères.
Si tu n’as pas d’autre rival,
Philis sera à toi.

Elpinus
Tu ne me tends pas un piège ?

Lilla
Non, je ne te tends pas de piège. Continue
À l’aimer avec constance:
La résistance des belles
Finit par céder à un amant fidèle.

 

Air

Elpinus

Tu berces d’illusions mon espoir incertain;
Mon âme amoureuse espère et craint
Et ne peut être heureuse.
Telle au sein de la tempête déchaînée
La nacelle
S’en va secouée par deux vents.

Tu berces, etc.

 

Scène 5
Lilla seule

 

Récitatif

Lilla
Qu’ai-je entendu ! Qu’ai-je ouï ! Perfide Tircis,
Je te retrouve enfin, ingrat !
Quelle impitoyable jalousie
J’éprouve dans mon sein,
Elle me ronge, me déchire, me fouette !
Et ma foi, encore belle,
Souffre pour un infidèle ? Eh ! bannissons
Cet amour insensé. Rage, colère !
Mon cœur, haïssons l’ingrat ! Ah ! Cela,
Je ne pourrais le souffrir. Mais quoi ! Que sombrent dans l’oubli
La foi, l’amour, les tendresses, et que rien d’autre
Que la haine, n’ait de place en mon sein !
Que l’antidote, pour sa perte,
Se change en poison,
La foi en rigueur, l’amour en haine, les caresses
En reproches, en honte, en colère, en mépris.
Allons, mon cœur, vengeons-nous,
Et que mon martyre finisse avec mon amour.
Ah ! non, arrête-toi, imprudent !
Car j’adore encore Tircis, même traître.

 

Air

Lilla

Je l’aime infidèle, et suis plus attirée
Vers l’adoration d’un traître
Que vers ma juste vengeance.
Je changerais
Mes sentiments
Si je pouvais changer mon cœur.

Je l’aime, etc.

 

Scène 6
Philis, Tircis

 

Récitatif

Tircis
Ô belle laurée,
Je sais que tu te pares de lauriers
Parce qu’un nouveau désir
Te pousse maintenant à suivre
Le saint Apollon, et le chœur des Muses;
Mais tu peux aussi parer tes cheveux de lauriers
Parce que tu as combattu et vaincu mille âmes.

Philis
Tircis, je ne me flatte pas de tant de mérite,
Et la valeur de tes louanges
Ne peut me rendre ni plus fière, ni plus amoureuse.
Je ne mérite pas d’amour, et je n’aime pas,
Je ne suis pas cruelle, je ne suis pas rebelle,
Mais je ne veux pas souffrir les douces misères d’amour.

Tircis
Et pourtant, je sais que tu es amoureuse d’Apollon.

Philis
C’est par respect, c’est un devoir d’aimer les dieux.

Tircis
Mais puisque tu es si pieuse,
Un sentiment innocent ne pourra pas
Espérer de pitié de ta part ?

Philis
C’est en vain, Tircis, que tu essaies
De me faire t’aimer. Cette pitié que tu cherches
Est un charme sournois.

Tircis
Si belle et si cruelle ?

Philis
Sache donc que je ne me flatte
Ni de beauté, ni de pitié.

Tircis
Donc, toujours cruelle ?

Philis
Toujours.

Tircis
Et mon feu ?

Philis
Il s’éteindra.

Tircis
Mes soupirs ?

Philis
Ils finiront bientôt.

Tircis
Mes peines ?

Philis
Réduites à néant d’ici peu.

Tircis
Ma mort, assur... ?

Philis
Philis ne la désire pas, et Philis n’en a cure.

Tircis
Tu n’en as cure, mais tu la verras. Oui, ma mort
Te dira mon amour sincère et immense.

Philis
Sincère ou simulé, je n’y pense pas.

Tircis
De la pitié, au moins, à défaut d’amour !

Philis
Écoute donc:
Tu auras toute ma pitié et tout mon amour
Quand tu ne parleras plus ni d’amour, ni de pitié.

Tircis
Ô loi cruelle, plus cruelle
Que ton cœur ! Pitié, amour, cruels !
Je dois donc t’aimer
Sans te parler d’amour ? Eh bien, allons,
Faisons ta volonté. Que ma flamme secrète
Se cache, et qu’amoureuse et criminelle,
Ensevelie dans mon sein, elle le ravage.
J’adore cette loi sans pitié.
Je ferai que mon silence me tue par lui-même.
Et pour te plaire, ingrate,
Je serai de moi-même le muet meurtrier.

 

Air

Tircis

Un ordre de toi devrait être doux,
Mais il sort si barbare de ta bouche
Que l’Averne n’en a pas de plus cruel.
Force m’est d’y obéir en souffrant,
Et d’être l’artisan de mes si grands tourments
Si ta cruelle beauté le veut ainsi.

Un ordre, etc.

 

Scène 7
Philis, Lilla, Elpinus caché

 

Récitatif

Philis
Comment cet importun est-il au courant de mon amour ?

Lilla
Philis, pourquoi es-tu pensive et si troublée ?

Philis
Hélas !

Lilla
Tu ne réponds pas ?

Philis
Cachons-lui la vérité.
Oh, dieu, j’ai peur.

Lilla
De quoi ?

Philis
De ton amour, de ta foi.

Elpinus
(Philis avec l’étranger ? Écoutons: que va-t-il se passer ?
Je sens à nouveau le fouet de la jalousie.)

Lilla
Tu es trop belle
Pour craindre que je ne t’aime pas.
Nymphe, dis-moi ce que tu désires.

Philis
Quelque marque assurée de ton amour.

Lilla
Écoute donc. Je te jure
Par l’onde noire du sulfureux Averne,
Philis, je te jure un amour éternel.

Philis
Quelle joie !

Elpinus
(Quel tourment !
Ah ! Pourquoi ne suis-je pas sourd ? Pourquoi est-ce que j’entends ?)

Lilla
Et si tu crains que je jure en vain sur l’onde noire,
D’une promesse plus vraie,
Je te le jure aussi par cette blanche main.

Philis
Oh doux serment, qui m’est plus cher !

Elpinus
(Oh spectacle amer !
Rêvé-je, ou déliré-je ?
Ah ! Pourquoi ne suis-je pas aveugle ? Pourquoi est-ce que je vois ?)

Lilla (ou Philis: illisible)
Ô candides neiges d’une si blanche main,
Le lis n’est pas blanc comme vous.

Philis (ou Lilla: illisible)
Ô main, la nature t’a formée de lait,
Mais Amour t’a rendue plus douce que le lait.

Elpinus
(Quel est donc ce berger
Si cher au Ciel, à Philis, à l’amour ?)

Philis
Mais si tu jures de m’aimer, je n’oublie pas,
Bien-aimé adoré, que tu es un dieu.
Voici heureuse à tes pieds
Ton amoureuse en adoration.
Ô suprême Apollon ! ô divinité révérée,
Tu me fais défaillir de douceur,
Victime agréée par toi
Sur l’autel de mon sein.

Elpinus
(Oh Ciel ! C’est Apollon ? Oh infortuné !
Cette fois, oui, je suis perdu et désespéré.)

Lilla
Et tu reviens donc encore
À ces marques de soumission défendues ? Adieu, ma Philis.
Cache-moi dans ton cœur, aime-moi, et tais-toi,
Et réserve pour un meilleur moment tes vœux et tes baisers.

 

Air

Lilla

Ma Philis, adieu.Vis contente
Dans mon amour;
Moi, dans ton amour,
Je suis tout heureux.
Que ta belle foi
N’éprouve pas de peine,
Car ton cœur fidèle
Et constant, est digne
De récompense.

Ma Philis, etc.

 

Scène 8
Philis, Lyncus

 

Récitatif

Philis
Si grand est le plaisir que j’éprouve
Que j’en oublie ses ordres.

Lyncus
Cherche de ci, cherche de là, je ne trouve plus
Ma patronne ni morte ni vive.

Philis
(C’est le dieu ami de mon dieu.)

Lyncus
J’avais bien raison de dire qu’on ne peut jamais
Avoir affaire avec des femmes
Sans arriver à la fin dans quelque embrouille.

Philis
(Il se plaint.)

Lyncus
(Voilà une nymphe.
Je vais lui demander si par hasard
Elle l’aurait vue. Du cœur, et de la tête !
Elle me regarde fixe fixe.)

Philis
(Il parle, et me regarde attentivement.
C’est un subalterne. Il ne sait pas que je sais tout.)

Lyncus
(Elle se parle à elle-même.
Ma foué, elle en pince pour moi.
Soyons sur nos gardes, maître Lyncus,
Mettons-nous sur la défensive.
Mais attention ensuite à ne pas faire de cagade.)

Philis
Seigneur...

Lyncus
(Elle me prend pour un comte.
Courage ! Allons-y, par ici ou par là.)
Femme, si tu es une femme, car en vérité,
Je n’en sais rien, que veux-tu de moi ? Parle, et tu l’auras.

Philis
(Celui-ci a d’autres façons
Et veut affecter la gravité d’un dieu.Je ne sais ce qu’il doit me dire.)

Lyncus
Eh bien, allons, parle,
Aimable brebiette
Du bercail de mon cœur, qui vas pâturant
Les tendres herbettes
De nos très nobles faveurs.
Laisse, laisse tes craintes,
Car la bonté de nos pairs
Est comme le soleil, est comme le soleil... Le soleil...
Qui avec sa splendeur supraclarissime
Et avec une ardente affection...
Certes... Sûrement. Le soleil... (Malheur ! qu’est-ce que j’ai dit !)

Philis
(Si on ne savait pas qui il est, on le connaîtrait
À sa noble façon de parler,
Vu que les dieux parlent toujours par oracles.)
Ne te dissimule pas à moi. Sache qu’Apollon,
Le dieu ton compagnon,
M’a tout dit de toi. Sache que je sais
Parfaitement qui tu es. De grâce, fais-moi la faveur
De me permettre de m’abaisser pour t’honorer.
Je ne veux rien d’autre de toi.

Lyncus
(Ah, voilà une autre embrouille !)
Lève-toi, lève-toi, de grâce ! Et qui suis-je ?

Philis
Tu es un dieu compagnon du mien.

Lyncus
(Ma foué, en voilà une bien bonne !
Si ne jamais manger, comme font les dieux,
Ne suffit pas à faire de moi l’un d’eux,
Tu ne trouveras rien d’autre de divin en moi.)
Mais qui est celui que tu dis être mon compagnon ?

Philis
Ne fais pas semblant comme cela. Je le sais déjà.
C’est celui qui est arrivé avec toi tantôt
Habillé en berger, dans nos prairies.
Précisément à cet endroit,
Il n’y a guère, je l’ai trouvé dormant
Là où tu restais à savourer un doux repos.
Lui m’a dit qu’il avait quitté sa sphère
Et qu’il était Apollon, l’œil du monde.

Lyncus
(Oh, cette fourbe de Lilla !
Petite menteuse, menteuse, grosse menteuse !)
Mais où est-il allé ? Où se trouve-t-il ? Je suis
En colère contre Apollon
Qui m’a laissé en train de dormir
Et que je n’ai jamais pu retrouver.

Philis
Il vient de partir d’ici à l’instant.

Lyncus
Oh, que voilà Apollon né et mis au monde !

Philis
Mais toi, dieu, pardonne-moi,
Et exauce mes humbles désirs.
Dis-moi, divinité, qui es-tu ?

Lyncus
(Oh pauvre de moi ! qu’est-ce que je dois raconter ?)

Philis
Satisfais mon désir,
Et vis assuré de ma foi,
Car je te le jure le silence, comme à lui.

Lyncus
Je veux la satisfaire, mais... écoute... assez.
C’est vrai, je suis un dieu.
Reste stupéfaite et tremble. Je suis le dieu Pégase.

Philis
Je ne sais point qui est cette divinité-là.

Lyncus
Oh pauvrette ! Tu ne le sais pas ?
Le Ciel, la mer, le monde n’ont pas
Son semblable pour son emploi et sa vertu.
(Mais si tu ne le sais pas, je ne le sais pas moi non plus.)

Philis
De grâce, pardonne mon erreur.

Lyncus
Oui, je te pardonne.
Maintenant, si tu vois Apollon,
Dis-lui que je l’ai cherché comme un fou,
Qu’il se laisse voir,
Ou que je retournerai dans les hautes sphères.

Philis
Je t’adore et je t’obéis.
Le grand plaisir fait que je ne comprends plus rien en moi.

 

Air

Philis

De même qu’un ruisseau pauvre en eau
Ne va pas, furieux, se déchaîner contre ses rives,
Si les neiges et la glace
Que le soleil a fait fondre
Augmentent son débit,
De même, dans ma poitrine,
Je réfrène avec force
L’immense plaisir
Qui veut se répandre
Et s’attaque à son étroite cage.

 

Scène 9
Lyncus

 

Récitatif

Lyncus
Je n’en peux plus de rire. Oh quelle folle !
Mais quelle rusée gredine est cette Lilla !
Est-ce possible ? Pour se dissimuler,
Elle se fait passer pour Apollon;
Mais l’essentiel est que ce beau stratagème
Ne nous fasse pas casser le cou à elle et à moi.
Ces bergers amoureux
S’apercevront que nous sommes deux filous,
Et, jaloux, ils nous règleront notre compte,
Et notre apollinienne déité
Ne pourra pas les en détourner.
Oh ! je vois un moment
Où la tempête menace
Et va s’abattre au moins sur ma tête.

 

Air

Lyncus

Sans aucun signal de trompette ou tambour,
Assurément, une horrible bataille,
À coups de cailloux,
À coups de bâton,
Avec bêches, pioches et semblables armes
Va vite, vite arriver.
Et sans autres compliments,
Pif ! un œil, les dents en moins !
Paf ! une mâchoire par terre !
Pouf ! les tripes vont se promener,
La moitié d’un foie par ci,
Une fesse par là.

Sans aucun, etc.

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Acte III

 

 

Scène première
Le bosquet habituel
Tircis, puis Elpinus

 

Récitatif

Tircis
Ô Lilla, ô Philis, ô amour qui agitez
Mon âme infidèle et aimante,
Et me rendez en un moment
Et ingrat, et constant,
Dites, que dois-je faire ? Je vis dans la douleur,
Privé de l’une et de l’autre.
Et quel réconfort j’attends, je ne saurais le dire,
Puisque Lilla est loin, et je n’ai pas Philis.
Mais si l’on voit Philis
Suivre Apollon et les divinités castaliennes,
Amour m’inspire un aimable stratagème.
Prenant une lyre dorée,
Je couronnerai mes cheveux faussement blonds
Du feuillage phébéen
Et j’usurperai d’Apollon le costume et le nom.
Je vole l’exécuter.

Elpinus
Où vas-tu si joyeux et si pressé, Tircis ? Tu as entendu ?

Tircis
J’ai entendu.

Elpinus
Et moi, en plus, j’ai vu. Nous sommes au désespoir.

Tircis
Les plaintes sont vaines,
L’amour inutile. Philis pouvait
Avec son beau visage, ses yeux ravissants,
Rendre les dieux amoureux.

Elpinus
Quelle fureur empoisonnée,
Quelle glace sans pitié,
Emplit mon sein, agite mon âme;
On dirait une furie de l’Averne, et elle vient du ciel !

Tircis
Calmons-nous, Elpinus. Il ne nous est pas permis
D’envier l’heureux destin de Philis,
Ni d’être en amour les rivaux des dieux.

Elpinus
Je pourrais bien cesser de poursuivre Philis,
Ne plus l’espérer;
Mais je ne pourrai jamais cesser de l’aimer.

Tircis
Si l’aimer sans espoir
Est imposé à mon amour, je ne me bats pas, Elpinus,
Pour aimer seulement mon tourment;
Je ne veux pas que ma perte résulte de mon amour.

 

Air

Tircis

La constance en qui désespère
Est une gloire mensongère,
Folle vanité d’une basse fidélité.

La seule gloire de la constance
Est de souffrir en espérant
Ou d’être fidèle à la beauté aimée.

La constance, etc.

 

Scène 2
Elpinus, puis Philis

 

Récitatif

Elpinus
Las, qu’espérer désormais,
Si un dieu immortel se fait mon rival !
Voici la cruelle. Tu viens
Des forêts thessaliennes,
Tu viens, ô nouvelle Daphné,
Mais docile à Apollon, et non rebelle.
J’ai vu mes malheurs,
J’ai entendu mon infortune.

Philis
Il est vrai, Elpinus,
Je ne puis le nier, et je sais que tu l’as vu,
Je suis amoureuse d’Apollon.

Elpinus
Eh bien, reçois, ingrate,
Ces derniers soupirs,
Ces ultimes larmes
D’Elpinus agonisant.
Toi, jouis pendant ce temps
Des nobles destinées, des nobles hyménées
Des dieux;
Vis, joyeuse d’un si heureux sort,
Et que ma mort amère accroisse ta jouissance.

Philis
Philis n’a pas une âme aussi cruelle
Que tu crois, Elpinus,
Et tes larmes me font presque pleurer,
Je souffre de ta souffrance;
Mais le destin le veut ainsi,
Et si par la loi de l’immortel destin
Je ne suis pas à Apollon, je serai à Elpinus.

Elpinus
À qui meurt, il est indifférent
Que ce soit le destin ou l’amour qui le tue.

Philis
Vis, Elpinus. Qui sait ?
Devant ton cruel tourment amoureux,
Je me sens attendrie,
Et mon cœur, à défaut d’amour, ressent de la pitié.
Vis, car si par la loi de l’immortel destin
Je ne suis pas à Apollon, je serai à Elpinus.

 

Air

Philis

Si jamais mes sentiments retrouvent leur liberté,
J’ai tant de pitié pour toi que tu seras heureux.
Pour l’instant, je ne peux t’aimer, ni ne le pourrais;
Mais toi, aime-moi, je ne te l’interdis pas.

Si jamais, etc.

 

Scène 3
Elpinus, puis Lilla

 

Récitatif

Elpinus
Espérance désespérée ! amère joie !

Lilla
Amour, tu n’es pas encore rassasié
De mes si grands tourments ? Quand me rendras-tu
Heureuse avec mon bien-aimé ?

Elpinus
C’est lui, c’est Apollon,
Je le reconnais bien. Ô divinité cachée
Sous des vêtements pastoraux, divin Apollon,
Écoute charitablement un mortel qui te supplie.

Lilla
(Voilà une plaisante méprise.)
Berger, comment sais-tu que je suis Apollon ?

Elpinus
Je le sais, inutile de nier, c’est Philis elle-même,
Ta Philis qui me l’a confié.

Lilla
Philis le confie, alors qu’elle a promis de se taire ?
Elle a promis, c’est vrai, mais ce qu’une femme
Pourrait jamais taire, je vous le laisse à penser.

Elpinus
Si je t’offre mes vœux, ce n’est pas
Parce qu’au Ciel, sur le Pinde ou à Delphes,
Tu peux tout, tu fais tout. Je te les offre seulement
Parce que tu te fais fort, puissant archer,
De percer de flèches les monstres dans nos plaines.

Lilla
Sans doute est-ce qu’à nouveau,
Cette plaine fameuse, si appréciée du Ciel,
Est infestée par le farouche Python ?

Elpinus
Une bête plus venimeuse
Qu’un aspic, que Python, que l’hydre, que la Furie
Maltraite mon âme.

Lilla
Quel monstre est plus cruel que ceux-ci ?

Elpinus
C’est le cruel monstre de la jalousie.

Lilla
Ah, ce n’est que trop vrai,
Il n’y a pas de monstre plus cruel qu’elle.
J’ai pitié de ton mal.
Dis-moi qui est la nymphe, et quel est ton rival.

Elpinus
Je te l’ai dit il y a un instant.

Lilla
Je ne m’en souviens plus.

Elpinus
La nymphe est Philis.

Lilla
Et le rival ?

Elpinus
C’est toi.

Lilla
(L’imbroglio est de plus en plus beau.)

Elpinus
C’est toi qui m’as fait venir vers toi
Et m’as donné l’illusion de pouvoir espérer merci.

Lilla
J’éprouve tant de pitié pour tes malheurs,
Berger, que si tu veux, je quitterai Philis.

Elpinus
Ah, souverain dieu, non !

Lilla
Écoute-moi, et espère.
Continue à l’aimer, et je t’en promets la récompense.

Elpinus
Non, non: que Philis savoure
La fortune immortelle de ton affection.
Je ne hais pas celui qu’elle aime, c’est mon mal que je hais.

 

Air

Elpinus

Je me sentirais coupable
Si ma foi était couronnée:
Je ne veux pas trahir
Son bonheur ni son destin
Par mon amour.

Je te demande seulement
D’apaiser ma douleur acerbe;
Car son âpre rigueur
Est trop cruelle
Pour mon pauvre cœur.

Je me sentirais, etc.

 

Scène 4
Lilla, Lyncus

 

Récitatif

Lilla
Malheureuse Philis, si tu n’as pas d’autre
Meilleur destin, plus grand plaisir.

Lyncus
Halte, arrête, ne bouge plus ! Je t’ai trouvée.
Malheur, je n’en peux plus.
Où t’es-tu cachée jusque là ?

Lilla
J’étais ici, ou à proximité.

Lyncus
Moi aussi, et je ne t’ai jamais trouvée.
Mais oui, mais oui, tu as retrouvé Ticis,
Et c’est pour cela que tu es restée dans une tanière jusqu’à maintenant.

Lilla
Hélas ! mon sort ingrat ne l’a pas encore voulu.

Lyncus
Pouvoir du Monde ! Et pourtant, je sais que lui aussi
Se trouve dans ces parages,
Et je venais ici à l’instant pour t’en informer.

Lilla
Je ne le sais que trop, et je sais qu’infidèle et ingrat,
Il brûle pour une autre femme.

Lyncus
Oh, la canaille, le menteur !
Oh, quelle race bâtarde !
Et nous qui nous pelons pour lui
Pendant qu’il lance le hameçon à un autre poisson !
S’il t’échoit enfin de l’éprouver,
Qu’est-ce qu’on peut faire ? Nettoie-toi la bouche.

Lilla
Non, Lyncus, non. Il est malheureux,
Autant que moi. Philis, pour qui il soupire
N’a cure de son amour. Elle délire
Pour moi seule, car une innocente tromperie
Lui fait croire que je suis Apollon.

Lyncus
Cette innocence et cette tromperie,
En vérité, ça va finir d’un coup sans prévenir.
Ta Philis, précisément,
A voulu à toute force que je sois
Ton compagnon, et un dieu.
Oh ! je suis arrivé ici à la male heure,
Aux mains de ceux-là;
S’ils s’en aperçoivent,
Ils nous donneront notre salaire.

Lilla
Ne crains rien.

Lyncus
C’est facile à dire.
Toi, tu es jeune, femme, et belle
Tu peux facilement arranger les choses;
Mais pour moi, qui suis homme, vieux et laid,
La situation est désespérée.

Lilla
Sous peu, tes craintes seront terminées.

Lyncus
J’ai fait le plus gros, il reste à faire le reste.
Je t’en prie, par charité,
Dépêche-toi, trouve Tircis.
Agis en homme, en femme, ou en divinité,
Fais ce que tu veux, mais fais-le vite.

Lilla
Tu restes fidèle à ton habitude
D’être aussi stupide que peureux.

Lyncus
Je voudrais, si c’est encore possible, sauver ma peau.

Lilla
Allons, finissons-en. Je veux comme il me plaît
Rester ou partir. Suffit. écoute-moi.
Fais ton devoir, et attends mon vouloir.

 

Air

Lilla

Je frémis, je tempête, je m’enflamme, je brûle
De fureur, de haine, de mépris,
Et mon ingrat plaisir
Secoue en moi les flambeaux de la colère.

Cruel au cœur, le dard de la jalousie
M’irrite et m’égorge le cœur;
Ne viens pas accroître ma colère
Et ma peine. Sers-moi et tais-toi.

Je frémis, etc.

 

Scène 5
Lyncus

 

Récitatif

Lyncus
Eh ! comme la moutarde lui monte au nez
À toute vitesse ! Oh, cette fois,
Si je peux faire vite, je jure et je proteste
Que je ne trébuche plus. Allons donc, tu es
Bien équilibrée, ma foi ?
Si l’amour te fait délirer à ce point,
On aura sans doute du mal à trouver
Des hommes contents de s’amouracher.
Non, non. Je peux bien dire
Que tu es une belle épine dans le pied
Si tu finis par devenir folle par amour.

 

Air

Lyncus

Si je m’en sors les braies nettes,
Tu ne m’y reprendras plus jamais.
Jamais je n’ai vu de follette
Aussi belle que tu es.

 

Scène 6
Une fontaine avec la statue d’Amour
Lilla, Philis, Elpinus, puis Lyncus

 

Récitatif

Lilla
Philis, tu arrives à temps;
J’ai à me plaindre de toi, qui ne fais pas attention
À préserver les secrets des dieux.

Philis
Et qu’ai-je dit ?

Lilla
Tu m’as découvert aux autres.
Adresse-toi à Elpinus, il te le dira.

Elpinus
C’est vrai, tu me l’as dit.

Lilla
Mais je te l’ai dit seulement quand tu le savais.

Elpinus
C’est vrai, je le savais déjà.

Lilla
Quand l’as-tu su ?

Elpinus
En suivant ma Philis sans me faire repérer,
J’ai vu comment, suppliante, agenouillée à tes pieds,
Elle s’est déclarée amoureuse de toi,
Et a répété souvent le nom d’Apollon.

Lilla
S’il en est ainsi, c’est toi qui m’as découvert.

Philis
Ma faute était innocente.

Lilla
Mon âme se repent presque de son amour.

Philis
Pardonne, cher Apollon, je ne le ferai plus.

Lyncus
Je suis là, je suis là. Ne me fuis plus, bon sang !

Elpinus
Qui est celui-ci ?

Philis
C’est le compagnon et l’acolyte d’Apollon.

Elpinus
Il est dieu, lui aussi ?

Lyncus
Je suis tout ce qu’il te plaît.

 

Scène 7
Les mêmes, Tircis vêtu en Apollon

 

Récitatif

Tircis
Je reviens vers vous, et je reviens amoureux,
Chères prairies de Thessalie.
Si vous ne me reconnaissez pas
À mes blonds cheveux, à mon carquois, à l’arc,
Au laurier toujours vert,
À mon manteau de lumière,
À cette lyre dorée
Dont j’accompagne souvent mon chant
Pour donner vie à la renommée,
Inclinez-vous, mortels: je suis Apollon.

Lilla
Le véritable Apollon, malheur !
Il vient punir ma trompeuse plaisanterie.

Lyncus
Fuyons ! Je ne te l’avais pas dit ? Voilà la catastrophe.

Tircis
(C’est Lilla; c’est bien elle, c’est mon amour.)

Philis
Qui est plus confuse que moi ? Elpinus, que va-t-il arriver ?

Elpinus
Ce sera un prodige comparable
Que la Thessalie voie dédoublés
Les Apollons, comme Thèbes a vu les soleils.

Lilla
(Comme il me regarde attentivement !
Déjà, dans son cœur, il s’irrite de ma faute.)

Fin. [sic, sans doute Lyncus ]
Battons en retraite,
Si nous ne voulons pas mourir d’un coup de lyre.

Tircis
(C’est Lilla, c’est Lilla, c’est elle.
Plus je la regarde, plus elle est belle,
Et plus elle est belle, plus c’est elle.)

Lilla
Ô véritable Apollon, à tes célestes pieds,
Tu vois une malheureuse.
J’invoque ta pitié:
Si je me suis fait passer pour Apollon, je l’ai fait par jeu;
Je sais que je ne peux me cacher à ton regard.

Tircis
(Vu que je n’y comprends rien, je ne sais que répondre.)
Je sais que tu n’es pas Apollon. Lève-toi. Je sais
Que sous cet habit mensonger,
Tu n’es ni un homme, ni un dieu.

Lyncus
C’est une bête ?

Tircis
C’est une femme.

Philis et Elpinus, ensemble
Qui l’eût dit ?

Lyncus
Quel parfait astrologue !

Lilla
Je suis femme, il est vrai. De grâce, ô dieu, pardonne
Mon innocente tromperie. Me voici tout humble.

Tircis
Je pardonne ton erreur, gentille nymphe,
Et pour témoigner que ton beau cœur me plaît,
Ô nymphe, donne-moi la main; je te fais mon épouse.

Philis et Elpinus, ensemble
Oh, la chanceuse nymphe !

Elpinus
Philis, dis-moi, te souviens-tu ?

Philis
De quoi donc ?

Elpinus
Que si par un décret de l’immortel destin,
Tu ne dois pas être à Apollon...

Philis
Je serai à Elpinus.

Tircis
Mais pourquoi si réticente ?

Lilla
Apollon, hélas, je ne puis; hélas, cela ne m’est pas permis.
Ma main et mon cœur appartiennent à Tircis.

Tircis s
Adorable refus ! Que je suis heureux !

Lyncus
Eh, allez ! Donne-la vite !

Philis
Quelle benête !

Elpinus
Quelle folle !

Tircis
J’admire ta constance.

Lilla
Hélas, pardonne-moi.

Tircis
Si tu ne veux pas, nymphe, changer de vouloir,
Regarde, je veux sur le champ
Me changer moi-même, avec mon pouvoir suprême.
Prends cette lyre dorée.

Lilla
À moi la lyre.

Tircis
Prends ce manteau.

Lyncus
Je suis là.

Tircis
Prends cet arc,
Ce carquois, ce feuillage éternellement vert.

Lyncus
Je suis là. Doucement ! Lui aussi donne un coup de main.

Tircis
Je jette ma blonde chevelure.

Philis et Elpinus
Que vois-je ?

Lilla
Suis-je dans l’illusion, ou en pleine confusion ?

Lyncus
Lyncus lui aussi pourra s’habiller en Apollon.

Tircis
Maintenant, si tu me dédaignes comme Apollon, me voici Tircis.

Lilla
Ô Tircis !

Tircis
Ô Lilla !

Lyncus
Ô les respectables crapules !

Tircis
Maintenant, ne me rejette plus. Lilla, ta main !

Lilla
Me voici prête.

Elpinus
Et toi, Philis, mon cœur...

Philis
Je te donne la main, et je cède au dieu aveugle.

Lyncus
Grand bien vous fasse; mais moi aussi,
Je voudrais bien tendre la main à quelque chose,
Quelque chose qui se mange; d’épouse, je n’en veux pas.

Lilla et Tircis
Avec des nœuds si fermes,
Comme l’amour attache ensemble deux âmes !

Philis et Elpinus
Qu’Hyménée vienne lier nos deux mains !

 

Choeur

Une innocente tromperie
A fait notre bonheur
Et grâce à elle, amour et foi
Triomphent avec éclat.

 

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