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Léandre
Sébastien de Brossard

 

 

Leandro, 1698

Cantate pour bas-dessus, haute-contre & basse,
avec 2 violons & basse continue

Sébartien de Brossard [1655 - 1730]

 

 

Preludio

 

Silencieuse, la nuit avait étendu
Ses ailes ouvertes;
La plage seule résonnait d’un bruit rauque.
Méprisant le danger de cette mer fracassante,
Nu et seul,
Le jeune amant d’Abydos
Entra dans l’eau menaçante.
Oh ! trop audacieux !
Dans l’ombre obscure et noire,

Ne luisaient ni étoile ni lune.
Seule une torche brillait d’un haut rocher;
Mais beaucoup plus que celle-ci,
C’étaient les rayons des yeux aimés qui brillaient.

Le dieu puissant
Qui règne sur les eaux,
Courroucé, s’indigna de cette téméraire audace.
Et donc, de son grand et féroce trident,
Par un prodigieux miracle,
Il fit remuer tout son royaume tempétueux.
Vers le signal aimé,
Sur la mer,
Le malheureux à la nage, serpentant,
S’en va, frappant l’onde;
La nuit amie entendit
Ses plaintes interrompues
Par les mugissements profonds
de l’Auster et du Notos.

 

Preludio

 

Voici les soupirs
qu’il adressa au ciel:
O Déesse, fille de la mer, mère de l’Amour,
Ainsi donc, là où tu es née,
Un cœur amoureux et fidèle
Doit-il rester mort et enseveli ?
Tu ne voudras que l’ardeur
Qui brille doucement en moi
Périsse et tombe au fond des eaux.
Permets que je parvienne à retrouver mon amour
Sur une voie plane et tranquille;
Permets que, escorté de ton étoile,
J’atteigne, dans son sein, mon havre.

 

Ritornello

 

Et vous, menaçantes lumières,
Soyez encore
Seulement attentives à toutes mes prières.
S’il faut que le mer m’engloutisse,
Si sur ces rives-ci ou sur celles-là
Je dois être brisé contre ces rochers,
Qu’on ne repousse pas
Au moins mon juste désir:
Que je puisse d’abord restaurer
Mes membres affligés et las
Entre les bras doux et sur le sein chéri.
Et alors quand je rentrerais
Peu m’importe de mourir.

Quel plus dur écueil
N’aurait été attendri
Au faible son de telles prières.
Mais non pourtant, l’arrogant
Ne se calma pas ! Au contraire, il fit croître
Ses eaux sourdes, d’un seul coup féroces
Et rapides et véloces.
Emportant sur l’horrible écume
Ses prières et ses lamentations,
Les vents éteignirent la petite lumière
de son pôle fidèle.
Et donc lui, la voyant s’éteindre,
Il fut subitement et perdu et vaincu.

Puis se rendant compte à la fin
Qu’il ne pouvait plus se défendre
Contre les eaux horriblement furieuses,
Vers les plages proches,
Fatigué, cet infirme soupirant
Il tourna ses yeux languissants et pleins de larmes:
O rives aimées, voici que je m’évanouis
Et que je meure.
Mais que ma dépouille
En vous soit accueillie
Afin que celle que j’adore puisse la voir
Et que mon sépulcre soit
Où est ma vie.

Il voulait en dire plus, mais le flot envieux
De l’avoir laissé échappé
Engloutit d’un seul coup ses mots avec son corps.

 

Ritornello

 

Aussitôt que la misérable Héro ouvrit les yeux
Les ténèbres de la nuit ayant été déchirées
D’un seul coup par l’éclair du matin
Et qu’elle découvrit,
Là, qui blanchissait sur le sable,
Misérable jouet des eaux,
Son bel amour,
Elle dit en pleurant (et elle put à peine le dire):
“Ah ! que le Ciel m’interdise de vivre !”
Et elle tomba sur la rive.

Ainsi, chanta Licon assis en mer
Et aucun des pêcheurs qui étaient à son côté
Ne put s’empêcher de verser des pleurs.