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La
Matrône:
Ombre de mon époux,
ombre toujours plaintive,
Hélas, hélas, que voulés vous, je
meurs.
Diffère d'un moment, chère ombre que
j'adore,
attens, ne descens point encore sur le rivage
ténébreux.
Le
récitant:
Ainsi s'exprimait une femme
dans le tombeau de son époux;
Mais chut, j'entens la bonne dame
Qui recommence, taisons-nous.
La
Matrône:
O mort, que vous êtes lente !
O mort, ô funeste mort
Terminés mon triste sort.
La
Suivante:
Croyés moi, lui dit sa suivante,
Etre veuve est un métier
Qui doit toujours ennuyer.
En regardant tantôt ce beau visage
Où le ciel mit de si rares attraits,
Je me disois, hélas ! Que c'est dommage
D'ensevelir tout cela pour jamais.
Qu'importe au mort que vous cessiés de vivre ?
Depuis hier un penser m'est venu:
Jureriés-vous qu'il fut homme à vous
suivre,
Si dans ce lieu vous l'aviés prevenu.
Dépéchés-vous vite
D'en prendre un second,
Sortons de ce gîte
Gagnons la maison.
Si quelqu'un vous blâme
Sans rime et raison,
Mocqués vous Madame
Du qu'en dira t'on.
J'ai toujours oui dire,
Et je le crois fort,
Qu'un homme qui respire
Vaut mieux qu'homme mort.
Le
récitant:
Un autre mort en grand silence,
Faisoit aussi sa résidence
Tout près de là,
Mais bien différemment,
Ses parens fuyoient la dépense
Car il n'avoit pour monument
Que le dessous d'une potence.
Il étoit dit par ordonnance,
Qu'un soldat plein de vigilance,
Le garderoit pour exemple aux voleurs:
Il entend pousser quelques plaintes,
Il vient, il voit la veuve en pleurs,
Son coeur en ressent mille atteintes.
Le
Soldat:
Dites le jeune Dame
Qu'avés-vous à pleurer ?
Qui vous chiffonne l'âme,
Et vous fait soupirer ?
La
Matrône:
Hélas ! Celui que j'aimois tant
Est pour jamais au monument.
Dans cette tombe noire
Je suis depuis trois jours,
Sans prendre nourriture,
Car je prétends mourir,
Et rejoindre mon cher époux,
Qui m'adoroit, il faut savoir.
Le
Soldat:
Si vous voulés m'en croire
Laissés ce trépassé,
Faut-il cesser de boire
Pour un verre cassé ?
De vos pleurs pour tarir le cours,
Formés de nouvelles amours.
Belle et charmante veuve
Vos doux attraits,
Ont fait sur moi l'épreuve
De mille traits,
Soulagés les,
Belle soulagés les.
Je suis un bon soldat,
Ti ta ta,
Sans honte je m'en vante,
Une femme avec moi,
Sur ma foi,
Sera toujours contente.
Je chante un Opéra
Tout par coeur,
Je danse comme un drôle,
Je fais parfois des vers
Excellens,
Et je rime à merveille.
Prenés-moi pour votre époux
Mon trognon, ma reine,
C'est un bon parti pour vous,
J'en vaux bien la peine,
Mon père est gros maltotier,
J'ai de l'or plein un panier,
Je suis gen gen gen,
Je suis ti ti ti,
Je suis gen,
Je suis ti,
Je suis gentilhomme,
Jeannot on me nomme.
La
Matrône:
Mon beau mignon faites gille,
Jean gille, gille joli Jean,
Tirés vîte vos guenilles,
Jean gille, gille joli Jean.
Le
Soldat:
Eh si donc beauté rud'anière,
La
Matrône:
Eh si donc rusé séducteur,
Le
Soldat:
Mais écoutés moi,
La
Matrône:
Point d'affaire.
Le
Soldat:
Oh mais madame,
La Matrône:
Oh mais monsieur.
Le
Soldat:
C'est trop vous deffendre
Il faudra vous rendre.
Il est certain petit moment
Où les dames où les dames,
Il est certain petit moment
Où les dames se rendent aisément.
Le
récitant:
Le drôle pour la mieux frapper
Court vite chercher son souper.
A cet aspect la pauvre Dame
Ne se deffend plus qu'un petit,
Et sent à la fois dans son ame,
Naitre l'amour et l'appétit,
Car dans l'instant Cupidon,
Ce malin petit fripon,
Avint un trait de sa poche,
Et puis tac, il lui décoche
Au coeur tout droit,
Tien, dit-il, voilà pour toi.
La
Matrône:
Vous êtes mon vainqueur,
C'est assés me deffendre:
Mais si mon foible coeur
Est forcé de se rendre,
Beau brunet, mes amours,
M'aimerés vous toujours.
Le
Soldat:
J'en jure par mon bissac,
Par ma bandoulière,
Ma longue rapière,
J'en jure par mon bissac,
Pipe, brandevin,
Fourmiment et tabac.
La
Matrône:
Vient Dieu d'himen, viens sans faire bruit
Sceller une union si belle,
Sous les auspices de la nuit.
Le
Soldat:
O l'aimable conquête !
Je triomphe enfin
De ce coeur si mutin,
Célébrons cette fête,
Aimons, buvons
Jusqu'à demain:
Dieu Bacchus que j'implore,
De l'amour dans nos coeurs redoublés les
désirs,
Que la brillante Aurore
Soit témoin de nos doux plaisirs.
Mangés ce pigeon
A la crapaudine,
Tatés du jambon,
Il a bonne mime,
Buvés quetre coups,
Charmante assassine,
Buvés quatre coups,
Topé, c'est à vous.
A la santé du défunt,
Faites-moi raison, petit oeil brun,
A la santé du défunt.
Unique objet de mon amour,
Il est déjà grand jour,
Il faut me rendre à mon devoir,
Adieu jusqu'à ce soir.
Le
récitant:
Notre dondon,
Toute ravigorée,
Du soldat enchantée,
Dit à sa Nanon:
La
Matrône:
Qu'il est joli
Mon p'tit mari,
Il ressemnle au deffunt,
On dirait que c'est lui.
La
Suivante:
Vous le trouvés donc joli ?
La
Matrône:
Vraiment, ma commère, oui.
La
Suivante:
Le gaillard a sçu vous plaire ?
La
Matrône:
Vraiment, ma commère, voire,
Vraiment, ma commère, oui.
Qu'enten-je !
Quel gémissement,
Sort de ce monument ?
Le Mary
defunt:
A ! Tu me trahis malheureuse !
Tu me suivras dans peu de tems;
Pour te reprocher ta foiblesse
C'est aux enfers que je t'attens.
Le
récitant:
Mais voici bien une autre histoire,
Ah pauvre soldat c'en est fait,
Un voleur a, dans la nuit noire,
Enlevé le corps du gibet:
Sasi d'une douleur mortelle,
L'époux maudissant ses amours,
Court vers son épouse nouvelle
Et lui tient ce discours:
Le
Soldat:
Ah ! Juste ciel, je suis perdu !
On m'a volé mon pendu !
Ah ! mon désespoir est extrême,
Je n'ai qu'à me pendre moi-même,
Hélas ! A quel saint me vouer ?
Cachés-moi sous votre panier.
La
Suivante:
O Dieux ! Dit Nanon, quel malheur,
On a volé votre voleur !
Puisqu'il n'est pour vous nulle grace,
Mettons notre mort à la place,
Cela vous sauve du gibet.
Aussitôt dit, aussitôt fait.
Le
récitant:
Notre veuc amoureuse
Sans peine y consentit,
Ah ! quelle ruse heureuse,
Vive les gens d'esprit.
Pouvoit-elle mieux faire
Tout bien considéré ?
Mieux vaut goujat sur terre,
Qu'empereur enterré.
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