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Nicolas Racot de Grandval

Six Cantates Sérieuses & Comiques à voix seule, avec Simphonie avec la Basse Continue
Oeuvre Posthume, 1755

 

Léandre & Héro
Cantate n° 3, à voix seulle & Simphonie & la basse continüe

 

 

Or, écoutés l'histoire tendre,
De deux amans d'un grand renom;
Le garçons s'appelloit Léandre,
La fille avoit Héro pour nom.

Léandre étoit beau jouvenceau,
Beau jouvenceau étoit Léandre.
La belle avoit doucette peau,
L'oeil agaçant et le coeur tendre.

Le drôle fit tant qu'un beau jour,
L'himen couronna son amour.

Il employa le trantran
Des jeunes d'àprésent;
Héro faisant la grimace dit,
Ah ! comme on l'aimera,
On vous en fricassera.

Puis faisant la scandalisée,
Comme les filles font toujours
D'un air contrefait,
La rusée lui tint ce menaçant discours.

A qui donc penses tu parler ?
Crois tu que ta fine magie
Ait le don de m'encorceler,
Jarnycoton mort de ma vie,
Prens garde d'avoir par ton caquet
De ma main blanche un bon soufflet.

En verité mon aimable tendron
Vous le prenés sur un drole de ton.

Vous faittes la sotte
Lorsque je sanglotte.
Mon petit trognon,
Attendrissés vous donc.
Héro ma mignonne,
Ma belle bouchonne,
Voyés ma langueur;
Ah ! Dieux, quelle rigueur.

De mes cruels soucis
Quel sera le partage ?
Je vois vos yeux attendris,
En croirai je leur langage ?
Et de mon tendre hommage
Recevrai je le prix.

Cruelle & charmante assassine,
Daignés repondre à mes desirs.
Je vais me percer la poitrine
Si vous rebuttés mes soupirs.

En même tems le rusé jeune homme
Contrefaisant l'evanoui,
Fit si bien et si beau qu'en somme,
Il entendit un si doux oui.

Rarement fillettes échapent
Aux doux pieges de tes amans;
Ils protestent, jurent, se tapent,
Crac, les belles donnent dedans.
Et voila comme ils les attrapent,
Fillettes, defiés vous en.

Mon coeur n'est que trop tendre,
Dit la belle aux yeux doux,
C'est par trop me deffendre
D'amour & de ses coups.
Léandre, je veux vivre pour vous.

Quoique l'Hellespont soit bien large,
Lui dit le courageux garçon,
Avec grand plaisir je me charge
De nager ainsi qu'un poisson.

Mais si quelque requin vous mange.
Mais, reprit Léandre soudain,
Le cas seroit bien plus etrange
Si je mangeois quelque requin.

Adieu Héro, Me viendrés vous voir chez Léandre ?
Oui belle Héro, mais que ce soit incognito.
J'irai ce soir sans plus attendre
Je vous attens, adieu Léandre.

Si vous y manqués plus d'ami,
Je n'ai garde ma chere;
Je suis vigoureux & hardi,
Allés, laissés moi faire.

On ne doit point avoir peur
De passer l'onde amere,
Quand on est bon nageur.

A regret, Héro, dans sa tour,
S'en étant retournée,
Léandre attend, roti d'amour,
La fin de la journée:

Mais dès que la brunette nuit
Laissa voir les étoiles,
Il s'élança dans l'eau sans bruit,
Sans timon & sans voiles.

Dieu des mers,
Suspendés l'inconstance de l'onde
Calmés tous les vents orageux.
Le Dieu qui porte tresse blonde
Expose à vos flots dangereux,
Tumultueux, Impétueux,
Le plus fidel amant du monde.

Sur ce chemin scabreux
Protege moi Neptune;
Guide un amant heureux
Chés son aimable brune.

Volés Zephirs
Poussés moi vers la Déesse
Qui doit combler ma tendresse,
Des plus doux plaisirs;
Faites tant que j'arive enfin
Dans son château de gaillardin.

Sur les flots l'amant courageux,
Se faisoit un passage.
Le ciel sembloit flatter ses voeux:
Il s'avance au rivage,

Quand Borée alors furieux,
en sortant d'esclavage
Change un calme si doux en un orage affreux.

Tous les vents déchainés se déclarent la guerre.

Vite à mon secours Eole,
Je te promets mainte obole,
Ceci n'est point faribole,
Defais moi ce faquin.
Ce chien d'aquilon m'afole
Il me mene par bricole,
Sur mon dos il caracole,
Chasse ce maudit coquin.

Cessés vents furibons
D'exercer vos poumons,
Je ne vais que par sauts et par bonds,
Vous m'allés parbleu couler à fonds.

Vous a-t-on gagés,
Maudits enragés,
Pour me defriser
Tous mes beaux cheveux blonds ?
Quel vacarme de chien est-ce là ?

Vents qui formés les orages,
Calmés vous & laissés les flots en repos,
Finissés vos badinages,
Et rentrés dans vos noirs cachots.

Qui jamais vit pareille audace,
A quoi bon impitoyable race,
M'élever et puis je replonger,
Est-ce pour me faire enrager ?

Hola ho, quel vertigo,
Gardés de faire un quiproquo,
Prétendés vous longtems double canaille,
Avec ce fracas,
Du haut en bas,
Me baloter, par ma foi j'en suis las.

J'abime dans l'eau,
Adieu Héro.
Quel triste sort !
C'en est fait, je suis mort.

Héro soupçonnant le malheur
Dont la mer est complice,
Descendit tremblante de peur,
Mais quel fut son supplice.
Quels furent ses cuisans regrets,
Quand elle vit étant tout prés,
Un corps mort s'il en fut jamais.

J'ai perdu Léandre,
Cet époux si beau, si tendre,
Mon malheur est sur:
Cela m'est bien dur.

O mort, vien vole et termine mes jours,
Vien me rejoindre au tendre objet de mes amours,
Vole a mon secours.

Ne me dis point tout ci tout ça
Pati pata, Bredi breda,
Lance & relance ton dard sur moi,
Vole, ah, je te vois.

Ca promptement, précipitons nous hardiment,
Dans l'élément qui m'a ravi mon pauvre amant.
Non, remontons plutôt la haut,
Afin de faire un plus beau saut.
Me voici bien présentement
Pour cabrioler gentiment.
Léandre je vais enfin te suivre,
Héro sans toi ne peut vivre.
Attends la, o toi pour qui je soupire,
Doux objet de ma martire,

Attens moi beau sire,
Je descens au sombre empire.
Ce n'est pas vraiment pour rire,
C'en est fait, je meurs, j'expire.

Battelier dans ton navire
Chés Pluton viens me conduire,
Tien visage de satire,
Voila vilain dequoi frire.

Mets ça dans ta tirelire,
Allons marchons, tire, vire,
L'aire lanla lirelire lire,
Ah, m'y voila.