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Nicolas Racot de Grandval

Six Cantates Sérieuses & Comiques à voix seule, avec Simphonie avec la Basse Continue
Oeuvre Posthume, 1755

 

Rien du Tout
Cantate n° 2, à voix seulle & Simphonie & la basse continüe

 

 

Quoi, l'on m'ordonne de chanter,
A moi qui suis la Musique !
Mais, quand je voudrois, pourois je contenter
Les gouts divers dont on se pique.

L'un voudra du badin, l'autre du pathétique,
Du brillant ou du cromatique, du sérieux ou du comique,
Du langoureux ou du bachique.
Accordés vous, je chanterai,
Décidés ou je me tairai.
Dois-je fixer l'incertitude
Ou ma demande vous séduit ?
Ecoutés ce triste prélude
Et le chant plaintif qui le suit.

Monarque redouté de ces royaumes sombres, laissés vous toucher par mes pleurs.
Rendés moi ma chere Euridice, ne séparés pas nos deux coeurs.
Quoi, ces plaintes & ces regards ne vous font pas verser de larmes ?
Le badinage & ses attraits sans doute a pour vous plus de charmes.

L'amant qui toujours soupire,
Me fait soupirer d'ennui,
Moins il sait me faire rire
Et plus je me ris de lui.
Quand de dépit l'ame atteinte,
Vous riés, aimeriés vous mieux
Du Dieu du vin les chants joyeux.

Liqueur enchanteresse,
Par une douce yvresse
Remplis tous nos desirs.
Mais votre coeur moins gai que tendre
Aux plaisirs d'un amour ardent
Exprimé le plus vivement,
Aime mieux se laisser surprendre.

Voi ces jeunes tourterelles
Se baiser sur ces ormeaux,
Le battement de leurs ailes
En agitent les rameaux.

Vous demeurés glacés à des chants si flateurs !
L'amour satisfait sur les coeurs
N'a plus de puissance;
Connoissés le dans ses fureurs
Et dans sa vengeance.

Courons a la vengeance,
Dépit mortel allumés mon couroux.
Ah ! faut-il des fureurs pour vous rendre plus sensibles ?
Vous fremissés ! quitons ces images terribles.

Dormés amours, dormés dans une paix profonde,
Dormés amours inéxorables,
En goutant le repos vous le donnés aux coeurs.

Tout dort ! éveillés vous, écoutés moi:
Réveillons les avec effroi.

Cruelles filles des Enfers,
Démon fatale, affreuse jalousie,
Venés, sortés, vos gouffres sont ouverts.

Ah ! je le voi, les tendres sentimens
Vous laissent dans l'indifference,
La terreur & la violence,
Pour vous sont aussi des tourmens.

La seule harmonie
De divers Instrumens suivie,
Sçait se faire aimer.
Que les parolles soient frivoles, seule elle a droit de vous charmer.
De Neptune en couroux, de Jupin furieux,
Elle invite a grand bruit le tintamare affreux.

Dieu des mers servés mon couroux
Que le Ciel menace, qu'il tonne
Jupiter armés vous du foudre
Lancés vos carreaux eclatans.

On se sent par tout par elle
Transporter au fond des forets.
J'entens le cors qui nous appelle
Courons, lançons nos traits.

Trop souvent elle vous ramène
Ecouter les chants amoureux,
Dont les bergers toujours heureux,
Font retentir la plaine.

Chantés, raisonnés ma musette,
Les plus aimables concerts
Dans ces charmantes retraittes
En font retentir les airs.

Suivés les loix qu'Amour vient nous dicter lui même,
Suivés les loix que nous cherissons dans nos bois.

Enfin au milieu d'une paix,
Qui devroit durer a jamais
Elle rappelle encor l'image
De la guerre & du carnage.

Que Bellone a ses cris affreux
Ne trouble plus nos paisibles retraittes,
Que les tambours & les trompettes
N'eclattent plus dans nos jeux.

Vous venés tour-à-tour d'entendre
Du Vif, du fort, du gai , du tendre;
Parlés, eh bien ! que voulés vous ?
D'ou peut venir ce froit silence.
Est-ce horreur ? est-ce indifference ?
Ah ! je sçais le moyen de vous accorder tous.

Au deffaut du vôtre
Je suivrai mon gout,
Faites chanter quelque autre,
Je ne chanterai rien du tout,