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Nicolas Bernier

Les Cantates Françoises, ou Musique de Chambre, à voix seulle, avec Simphonie et sans Simphonie, avec la Basse Continue
Livre Sixiéme
 

Calypso
Cantate n° IV, à voix seulle & basse continüe

 

Récitatif

De cette Isle fatale et celebre en naufrages
Que le prudent Nocher ne voit qu'avec horreur,
Calypso nuit et jour fatiguoit les rivages
De ses cris et de sa fureur:
Seduite quelque fois par une folle erreur
Elle croit voir encor son inconstant Ulisse,
[
tendrement]
Elle semble le suivre, elle luy tend les bras,
Et d'un tendre langage empruntant l'artifice
Adressse à ce heros ces mots qu'il n'entent pas.

Air, gravement & tendrement

Cruel amant pour qui seul je soupire,
Malgré les maux dont toy même est l'auteur,
N'es tu venu dans mon paisible empire
Que pour troubler le repos de mon coeur.

Des flots mutins l'inconstance funeste
T'avoit soumis sur ces bords à ma loy,
Helas ces flots et je les en ateste
Sont mille fois moins inconstans que toy.

Récitatif

Le coeur sans cesse plein de feu qui la devore
Elle mesloit ses pleurs avec ceux de l'Aurore,
Lorsque le débris d'un Vaisseau,
Par les flots ecumans jetté sur le rivage,
Offit à ses regards un spectacle nouveau.
Dieux ! quel etonnement ! de son Amant volage
Dans un jeune heros elle revoit ses traits,
Elle hoesite longtemps, mais l'espoir la rassure,
Elle vole au devant d'un bien si plein d'atraits,
De ce cher inconnu veut sçavoir les projets
Et s'instruit avec soin de sa triste avanture:
Mais quels nouveaux transports s'elevent dans son coeur
Lorsqu'elle aprend que c'est le fils de ce vainqueur
Dont le destin l'interesse,
Elle sent augmenter l'ardeur
Que ses soupirs et sa tristesse
N'avoient fait qu'entretenir,
Et bientost de ses maux perdant le souvenir
Elle change sa plainte en ces chants d'allegresse.

Air, legerement

Renaissez tendres Amours,
Regnez dans mon coeur tranquile,
Ramenez dans cet Azile
Les Plaisirs et les beaux jours.

Que le fils d'Ulisse eprouve
La puissance de vos traits
Adoucissez mes regrets
Par le bien que je retrouve.

Récitatif

La fidelle Eucharis dont les yeux pleins de charmes
Aux plus rebelle coeur feroit rendre les Armes,
A ces heureux transports meslant sa douce voix,
D'un aymable concert fait retentir les bois.
Cependant Calypso dont le Nymphes charmantes
Secondent les soins immortels
Sur un tendre gazon de mille fleurs naissantes
A l'Amour qui l'abuse eleve des Autels.
Ah ! quelle est ton erreur Amante infortunee,
Contre une triste destinee
Quel remede attens -tu d'un Dieu capricieux ?
Ton amoureuse ardeur s'en envain ralumee,
A des pleurs eternels condamne encor tes yeux
L'Amour vient de lancer un trait victorieux,
Mais ton espoir est vain Eucharis est aymee.

Air

Sourds à nos voeux les plus pressans
Amour ne suit que son caprice,
Souvent son extreme injustice
Est le prix de tout nôtre encens.

Armé de ses traits redoutables,
Il n'ayme qu'à troubler nos voeux,
Et s'il fait un Amant heureux,
Il fait cent rivaux miserables.