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Nicolas Bernier

Les Cantates Françoises, ou Musique de Chambre, à voix seulle, avec Simphonie et sans Simphonie, avec la Basse Continue
Livre Septiéme
   

Sapho
Cantate n° 3, à voix seulle & basse continüe

 

Récitatif

Dans cette Isle celebre où la Lyre d'Alcée
Des crimes des Tirans fit retentir les Airs,
Sapho dont la beauté troubloit tout l'univers,
Des soins d'un tendre amour se croyoit dispensée.
Tout cedoit à l'eclat de ses attraits naissans;
Les Graces à l'envi formoient ses jeunes ans,
Les Dieux quittoient leur cour pour lui rendre les armes,
Et fiere du pouvoir de ses regards vainqueurs,
La Nymphe s'aplaudit du progrez de ses charmes,
[
tendrement]
Et joüit du repos, qu'elle oste à tous les coeurs.

Air, legerement

Vous qui ne pouvez vous deffendre
D'une douce captivité,
Jeunes coeurs cessez de pretendre
Au triomphe de ma fierté:
Non, l'homage le plus tendre
Ne peut payer ma liberté.

Amour, si d'une vive flame
J'embrase la Terre et les Cieux,
Le seulle vanité m'enflame
J'ayme a regner comme les Dieux,
Garde toy d'asservir mon ame
Quand tu triomphes par mes yeux.

Récitatif

Dieux quel revers ! Tandis que sa rigueur eclate
Sur ces infortunez dont l'homage la flate,
Un Nocher embeli par les dons de Venus
Enchante ses beaux yeux, et bravant leur puissance
Vange tous les mortels de son indifference;
Mille soupirs enfin jusqu'alors inconnus
Des troubles de son coeur declarant la naissance
Achevent d'immoler sa fiere resistance
A des transports secrets vainement retenus
[
tendremment]
Dont sa langueur exprime ainsi la violence.

Air, tendrement [avec une Viole, ou une fluste ou un Violon]

Mere du Dieu dont j'eprouve les feux,
Viens terminer mon cruel esclavage,
J'ayme un mortel dont le mepris m'outrage,
Est-il, helas ! un destin plus affreux ?
Peut-u souffrir qu'insensible à ma flame
Il soit l'auteur des troubles de mon ame.
Ah ! si l'ingrat doit estre mon vainqueur,
Pour me vanger d'une si vive offence,
Tendre Venus fais naistre dans son coeur,
Autant d'amour qu'il a d'indifference.

Récitatif

Mais l'amour outragé rend sa plainte inutile;
Tandis qu'elle gemit les Nymphes de Sicille,
Au gré de l'Onde et des Zephirs
Enlevent à ses yeux l'objet de ses soupirs.
A ce spectacle, helas ! pale, interdite, errante,
Victime destinée aux Autels de l'Amour,
Sur un rocher affreux que le sort luy presente,
Elle attend qu'Atropos lui ravisse le jour:
Lorsque l'Amour pour remplir son attente,
La precipite au fond des flots,
Et la delivre enfin du plus cruel des maux.

Air, gay

Rendez vous aux voeux d'un coeur tendre,
Flatez l'ardeur de ses desirs,
Et ne prodiguez vos soupirs
Qu'à celuy qui sçait les entendre.

Mille amants soumis à vos loix,
Assurent en vain votre gloire,
Souvent on risue la victoire
A differer de faire un choix.