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Vers pour le Ballet du Roy
representant la
Furie de Roland
1618

 

La Folie
à la Reyne

I'apperçoy, grande REYNE, au iugement de tous,
Entrant en vostre Cour de combien ie m'oublie,
Et sçay bien que me voir paroistre devant vous
C'est voir devant Pallas patroistre la folie.

Nul respect toutesfois ne me peut dispenser
De monstrer en ce lieu mon pouvoir & mes gestes;
Si vos rares vertus s'en veullent offençer
Elles s'en doyvent prendre à vos beautez celestes.

Les rayons de vos yeux plains d'appas Innocens
Regnent si puissamment sur une ame heroique,
Que pour la travailler iusqu'à perdre le sens
Amour n'a plus besoin d'employer Angelique.

Außi possedez-vous de si fameux lauriers,
Que leur bruit espandu sur la terre & sur l'onde
Va porter à vos pieds les plus braves guerriers,
Et le ROY le plus grand qui soit en tout le monde.

Elle mesme
à l'Assemblée

Ne prenez point pour une iniure
Le pouvoir que i'ay dessus vous:
Quoy que la Grece se figure,
Ses Sages n'estoient que des Foux.

Si la cervelle la plus saine
Se considere avecque soin,
Elle verra qu'une neuvaine
Luy fait encores grand besoin.

Mais quelles que soit ma puissance
I'aurois grand tort de m'en louer:
Chancun me rend obeïssance,
Et pas un ne veult l'advouer.

Pour Monsieur de Luisnes,
Representant Astolfe

Par miracle ie viens du celeste seiour
Au secours de Roland, à qui l'excés d'amour
Fait vois par ses champs d'horribles tragedies.
Voyez si de m'aymer mes amys ont raison,
Puis que ma paßion va de leurs maladies
Iusques dedans le Ciel chercher la guerison.

Pour obliger Roland dont le mal ie ressens
Puis-ie faire aujourd'huy qu'il recouvre le sens,
Sans faire avecques blasme une folie extreme ?
I'apporte à mon amy l'eau qui le doit guerir,
Et ie ne pense pas à me guerir moy-mesme
Du mal dont la rigueur me va faire mourir.

Ceux qui me blasmeront me blasmeront à tort,
Et l'estat où ie suis la sueur de la mort
Est l'eau qui peut finir le tourment que i'endure.
Phyllis le veut ainsi, si quelque autre liqueur
Avoit cette vertu de la rendre moins dure,
Souvent l'eau de mes pleurs eust amoly son coeur.

Pour le ROY,
representant un Chasseur

Tels que ces grands Chasseurs dont le bras indonté
De monstres autresfois purgea toute la terre,
Pour asseurer le front du peuple espouvanté
Aux plus fiers animaux ie viens faire la guerre.

L'orage de mes coups ne tombe point en vain,
En quelque lieu qu'ils soient leur blessure est fatale:
Si puissant est le dard que ie porte en la main
Qu'il atteint de plus loin que le dard de Céphale.

Ta foiblesse, ô mon dard, en un poinct se faict voir,
C'est qu'un cerf s'en delivre avecques le dictame.
Heureux si ce dictame avoit mesme pouvoir
Sur la flesche d'Amour qui m'outreperce l'ame.

Mais certes ie me plains d'un excés de bon-heureux
Me plaignant des beaux yeux dont ie porte les marques:
Les blessures qu'ils font, c'est le plus grand honneur
Que puissent recevoir les Dieux & les Monarques.

Pour Monsieur de Chalez,
representant Angelique

Si l'amant se transforme en la personne aimee,
Et si des feux d'Amour ayant l'ame enflamee
Son action fait voir quel est l'oeil son vainqueur:
Sans que ma voix l'explique
Il paroist Angelique
Et Royne de mon coeur.

Auiourd'huy que l'Amour fais que ie me desguise
En la rare beauté dont mon ame est esprise,
Ie souhaitte à mes iours, qu'un accident subit
Vienne coupper leur trame,
Ou me donner la Dame
Dont ie porte l'habit.

S'il arrive qu'en fin ses bontez soient si grandes
Que de faire à son coeur accorder mes demandes,
Par ses yeux tout divins ie iure & luy promets
Que parmy leurs orties
Les filles repenties
Ne la verront iamais.

Pour Monsieur de Liancourt,
representant Rolland le Furieux

Sera-til dict, qu'un homme sans courage
Soit mon rival, & face que la rage
Verse en mon coeur un poison si bruslant ?
Destin cruel, à mon bien trop contraire,
Tu peux beaucoup, si ne sçaurois-tu faire
Qu'un Adonis triomphe de Roland.

Quel deshonneur de perdre la victoire
Contre un mignon qui n'eut iamais la gloire
de se trouver au milieu des hazards ?
Et bien qu'il eust l'ame toute heroique
Il ne me peut retenir Angelique,
Ie la prendrois entre les mains de Mars.

Mais si le fard a un affeté langage
Ioinct à celuy qu'il porte en son visage
Fait que Medor d'Angelique est vainqueur,
Ce seroit m'arrester à l'escorte
Si maintenant ie voulois par la force
Avoir le corps dont un autre a le coeur.

Pour Monsieur le Comte de la Roche-Guyon,
representant un usurier

Heureux ces vieux matelots,
Qui ne craignent plus les flots
Ny d'Amour, ny de Neptune,
Et dont l'esprit vigilent
Sans courre aucune fortune
Fait profiter le talent.

Le bien que i'ay sur la mer
Ne me fait point blaspemer
Quand elle s'enfle d'orages:
La risque où ie me suis mis
C'est de prester sur bons gaiges
Aux meilleurs de mes amis.

Mais n'entrez point en soupçon
Que d'une mesme façon
Tout le monde ie mesure;
Quand ie sers une beauté
L'Amour fait que mon usure
Devient liberalité.

Pour Monsieur de Monpovillan,
representant un Usurier

Ie te tesmoigne en aymant tant de discretion,
J'aime si cherement l'obiet pour qui i'endure,
Qu'à dessein de pouvoir cacher ma paßion
I'ay chargé sur mon dos le manteau de l'usure.

Ainsi le bruit estant semé de tout costé
Que l'avarice au lieu du plaisir me surmonte,
I'ay beau voir ce que i'ayme en toute liberté
Sans que le mesdisant en face un mauvais compte.

Si les coeurs que l'amour engage de tout poinct
Avoient le soin d'aymer d'une façon discrette,
Il est vray qu'auiourd'huy les Dames n'auroient point
Pour leurs historiens Pasquin & la Gazette.

Pour Monsieur le Chevalier de Vendosme,
Representant un Berger

Encore que ie sois un Berger amoureux,
Qui né du sang des Dieux ay le nom d'Alexandre,
Ie ne suis pas pourtant ce Berger mal-heureux
De qui l'ardente amour mis son païs en cendre.

Mais deussé-ie desplaire à ces trois Deïtez
Qui mirent leur querelle au iugement d'un homme,
Si le Ciel nommoit arbitre des beautez,
Celle qui tient mon coeur auroit außi la pomme.

Si iadis ta beauté receut le prix d'honneur,
Déesse qui nasquit de l'escume de l'onde,
N'en sçaches point de gré sinon à ton bon-heur,
La Dame que ie sers n'estoit point lors au monde.

Pour Monsieur de Rochefort,
representant un Berger

Ieunes Amansn gentils courages,
Qui vous consommez nuict & iour
Pour des beautez qui sont volages,
Venez aux champs faire l'amour:
Il n'est point de Bergere
Dont l'humeur soit legere.

Les Dames sçavent si bien plaire
Qu'elles vous trompent tost ou tard;
Les Bergeres tout au contraire
Et naissent & vivent sans fard;
Leur ame & leur visage
En ignore l'usage.

L'Empire de toute la terre
Leur est moins cher qu'un pauvre amant;
Ainsi que leur haine est de verre,
Leur amour est de diamant:
Tant plus belles elles sont,
Moins leurs coeurs ont des aisles.

Pour Monsieur de Brantes,
representant un Berger

Apres avoir passé toute ma vie
Sans que l'Amour le peust rendre asservie,
Ie suis en fin espris d'une beauté,
Qui captivant chacun qui la regarde
Fait que i'ay pris des brebis en ma garde,
Moy, qui n'ay peu garder ma liberté.

Pauvre trouppeau, tu cours grande fortune,
Car quelque soin qui mon ame importune
Ie n'ay les yeux que sur l'oeil mon vainqueur;
Et quand i'aurois cent & cent yeux encore,
Puis-je empescher que le loup te devore,
Tandis qu'Amour me devore le coeur ?

Que ce danger toutesfois ne t'estonne,
Tel est mon sort, que sans cesse il me donne
Plus de suiet d'apprehender qu'à toy.
Cet ennemy dont tu crains la furie
Cherche à loger dedans ta bergerie,
Le mien helas ! est logé dedans moy.

Amour, cruel, est entré par la bresche
Qu'on faict les coups de mainte ardente flesche
Qui m'a percé la poictrine & le flanc.
I'ay beau pleurer, mes pleurs n'ont point de charmes:
Comment pourrois-je esmouvoir par des larmes
Un ennemy qui se bagne en mon sang ?

Pour Monsieur de Bleinville,
representant un Fol

Beautez de qui l'esprit plein de perfections
Iette un oeil de mespris dessus mes actions
Pour n'y voir aujourd'huy ny mesure ny regle:
De grace, pardonnez à cet aveuglement
Qui trouble tout à faict l'oeil de mon iugement,
Le soleil qui m'aveugle aveugleroit un aigle.

Pourquoy l'astre qui luit aux hommes paresseux
Ne m'a-til exempté d'estre un homme de ceux
Qui font à leur repos une immortelle guerre ?
L'amour ne rendroit pas mon coeur ambitieux
De se perdre plustost en s'eslevant aux Cieux
Que de ses conserver en rempart sur la terre.

Qu'on ne m'en parle plus, le sort e nest jetté,
Ie veux voller au Ciel d'une rare beauté,
Quoy que le Dieu de Seine un tombeau me prepare.
Si mon aisle se brusle au feu de ses appas,
Au moins suis-je asseuré d'estre exempt du trespas,
Car ce n'est pas mourir de mourir comme Icare.

Pour Monsieur d'Humieres,
representant un Fol

Beautez pleines d'appas,
Ne vous estonnez pas
De voir que de tout poinct auiourd'huy ie m'oublie.
I'ay trop faict de seiour
Parmy les flots d'Amour,
Pour ne point arriver au port de la Folie.

Mon esprit transporté
Se plainct d'une beauté
Qui toutes les beautez en cruauté surpasse.
O Dieux qu'il est amer
De retourner en mer,
Quand on est à deux doigts pres du havre de Grace.

Practiquer tous les iours
De nouvelles amours,
C'est des hommes du temps la plus grande allegresse.
Quand à moy qu'à changer
Rien ne peut obliger,
Ie veux perdre le sens en perdant ma Maistresse.

Pour Monsieur le Baron de Palluau,
representant une Folle

Il est vray, ie confesse, Amour,
Que pour ioüer quelque bon tour
Il faut aller à ton escolle.
La beauté qont ie suis espris
Est enfin cause que i'ay pris
Le geste & l'habit d'une Folle.

Aux maisons pleines de rumeur
Ie fais entrer en belle humeur
Les esprits que i'y trouve mornes.
Sçaves vous lors dequoy ie ris ?
C'est de voir rire des maris,
A qui ie fay porter les cornes ?

Un chacun de vous se deçoit,
S'il s'imagine que ce soit
Un bavolet où ie me frotte.
Les plus relevez de la Cour
Au mesme prix de mon amour
Voudroient bien porter la marotte.

R. Bordier