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Vers du Ballet de la Tromperie
represetné devant le Roy
1626

 

RECIT de la Tromperie

Ie suis la Deesse du tems
Fille de l'ombre, & du mensonge,
Dont le plus commun passe temps
Soit que ie veille, ou que ie songe,
D'une subtille main qui n'a point de seconde
Est de tromper icy les plus sages du monde.

Ces finets à double humeurs
Par la reigle que ie leur donne
Reçoivent de moy les faveurs
De iamais n'espargner personne,
Et d'un habile main, qui na point de seconde,
Je faicts tant qu'icy bas ils trompent tout le monde.

Belles ne craignez pourtant pas
De ces déguisez la malice,
Ils redoutent plus vos appas
Que vous n'apprehendez leurs vice;
Mais unissez vos traits à leur ruse feconde
Et vous pourrez gaigner les plus trompeurs du monde.

pour le Crocheteur

Belles secourez moy de grace,
Ie sans mon fardeau si pesant
Qu'il s'en ira bien tost panchant
Si vous n'approchez de ma place:
Venez ie vous iure la foy
Que vous porterez mieux que moy.

pour un Gladiateur

Combatre c'est tout mon bon heur,
C'est là que la gloire m'appelle,
Et crois que c'est manquer d'honneur
De vivre trois iours sans querelle:
Ie voys d'un oeil content mes plus fiers ennemis
Me demander la grace à ma valeur soubmis,
Ou mourir abbattus d'une playe profonde:
Pourtant quelque douceur que i'y puisse gouster,
Ie sçay que le plaisir de mettre un homme au monde
Est plus grand que celuy qu'on a de l'en oster.

pour l'Empirique

Ie promets guarit de tous maux,
Et ne fis iamais une cure,
Mais si long temps mon credit dure
Il faut des remedes nouveaux:
I'en sçay un tres grand, quand il entre,
C'est de saigner au bas du ventre.

pour l'Aveugle, aux Dames

Pauvre Aveugle trompé par un fin Charlatan
Belles, apres avoir cette niche soufferte
Ie vous demande un lieu pour y pleurer ma perte,
C'est le seul reconfort que de vous ie pretan:
Ne m'y conduisez point de grace,
I'iray bien tout seul à taton,
Je me contente de la place
Où me guidera mon baston.

pour la Bossu

Si i'ay le pourpoint contrefaict
Ce n'est qu'un defaut de nature,
Tout le bas est assez bien faict,
Et m'en reste à bonne mesure:
Belles ne vous desgoustez pas
Si ce Bossu dance des pas.

Vous sçavez que quand il vous voit
Son corps tellement se manie,
Que de penchant il devient droit,
Et pourroit servir Uranie:
Mais il ne l'auroit si tost faict,
Que son corps seroit contrefaict.

pour le Paralitique, aux Dames

Beautez que vos effects sont doux !
Le grand Dieu de la Medecine
N'est point habile au prix de vous,
Et ne se congnoit en racine:

Tout maintenant i'estois sans pous,
Et sans mouvement, & sans mine,
Mais soudain vous m'avez recous
D'une façon plus que divine:

Mes membres de mal oppressez
Se sont aussi tost redressez
Qu'ils ont senty vostre air propice:
Beautez, quels Dieux pleins de vertu
Peuvent ainsi pour leur service
Redresser un membre abbatu ?

pour le Fol, aux Dames

Vous voyez bien à son visage,
A ses yeux, à son entretien,
Et à son fantasque maintien,
Qu'un pareil à luy n'est pas sage.
Belles prenez bien garde à vous,
Il est fascheux quand il est doux.

pour la Boemiesne, aux Dames

Si vous voulez que ie devine
De vos secrets cachez quelles sont les pensees,
Ie cognois bien a vostre mine
Que de faire cela vous n'estes point lassees ?

pour la Nourrice

Je ne suis point de ces Nourrices
Qui craignant ne l'estre assez tost
Presient leur gage, & le depost
Emplit bien souvent leurs matrices.

la Laictiere, aux Dames

Mes Dames qui aymez le doux
Ce pot au laict n'est pas pour vous,
I'en porte un autre sous ma cotte
Dont le laict touche plus au coeur,
Ce ne sera pas la plus sotte,
Qui en goustera la liqueur.

pour l'Enfant

Belles voicy cet Innocent
Qui pend encor à la mamelle,
Celle qui aymera l'Enfant,
Le mette coucher aupres d'elle:
Car il n'y peut estre long-temps,
Qu'elle n'y prenne passe-temps.

pour le Boulanger

Ie suis un parfaict Boulanger
Venez à moy belles chalandes,
Le pain blanc que ie fais manger,
Est destrempé de laict d'Amandes:
Ie iouë quand le four est chaud
De l'esquevillon comme il faut,
Et pour un seul cas l'on m'adiourne
Qui n'est grand quoy que bien cognu,
C'est qu'entre ces pains que i'enfourne
J'en fais tousiours quelqu'un cornu.

pour le Procureur

Bien qu'on me tienne pour un Asne,
Ie suis sçavant en la chicane,
Et n'est pas iusqu'à mes valetz,
Qui ne soustiennent teste nuë,
Que i'esbransle tout le Palais
Aussitost que ie me remuë.

Cet art qui n'est point mecanique
Donne à celuy qui le practique
Mille delices à la fois;
Mais quoy que l'on en puisse dire
La plus grande que i'y reçois,
C'est quans on m'oblige à produire.

pour les Paysans

Si d'un pas qui n'est limité
Nous observons peu la mesure,
C'est nostre amour de la nature
Qui se porte à l'extremité:
Aussi les causes de nos flames
Pressent si puissamment nos ames
Par les excez de leur beautez,
Qu'il n'est point en nostre puissance
D'avoir la libre jouyssance
Du corps, ny de nos volontez.

pour les Deux Fripons

Nous sommes valets volontaires
De qui le soing diligent
Ne demande point d'argent
Pour nos salaires ordinaires,
Quand à couvert nous servons
Le subjet que nous suivons:

Belles, c'est un tres bon ménage
De nous arrester à vous,
Car en vous servant de nous
Vous aurez deux valets sans gage;
Qui donnent fort librement,
Ce qu'on desire en aymant.

pour l'Espagnol

Je prend volontiers à crédit
Toutes les hardes qu'on m'apporte;
Mais ie traite d'une autre sorte
Celles qui prestent dans le lit.

pour le Ioüalier

Ie fais credit à un chacun,
Belles avez vous besoin d'avence ?
Si vous ne payez c'est tout un
Ne craignez pas la violence;
Car ie veux traicter avec vous
Par un appoinctement plus dous.

pour le Tailleur

Prendre bien iuste la mesure,
Tailler, & coudre proprement,
Puis rabbatre bien la cousture,
Chacun le faict communément:
Mais c'est un miracle sans doute
D'enfiler dés le premier coup
L'aiguille quand on ne voit goute
Et cela ie le fais sur tout.

pour le Pipeur

Les hommes sont le but de mes fines cautelles,
Mais ie n'abuse point les femmes sur ma foy,
S'en voit il une icy qui se plaigne de moy
Quoy que ie sois souvent en affaire avec elles ?

pour les Pipez

Voyez, que du ieu la chaleur
Nous a reduit à ce malheur
De paroistre nuds en chemise,
Belles, nous sommes trop honteux,
Par pitié cachez nous tous eux
Où personne ne nous avise.

pour le Vinaygrier

Vou de qui la teste est si bonne
Goustez mon Vin-aigre piquant,
Car ie ne sçache point personne
Qui en ait de plus excellant:
Enfermez-le dans vos bouteilles,
Sans doubte il y fera merveilles.

pour la grosse Servante

Belles, i'enten bien le menage,
Servez vous de moy seulement,
Si ie ne balie souvent,
Ce n'est pas faute de courage,
Car ne travaillant qu'un petit
Ie demeure en mon appetit.

pour le Chanteur de Chansons sur le pont neuf

Si quelque belle moins farouche
Veut permettre que sa sa couche
Ie deslie mes callessons,
Iamais en aucune entreprise
Cupidon ne me favorise
Si ie la paye de chansons.

pour le couppeur de Bourse, aux Dames

Ie sçay d'une subtille main
Soudain que les proches ie fonde
Si bien mesnager mon dessein
Que ie couppe la bourse au monde:

Belles ne craignez pourtant point
Que les effects de ma malice
Vous attaquent iusqu'à ce point,
I'en ay deux a vostre service.

pour le crieur de sablon d'Estampe

Comme sur les bords du Pactole
Le sable en or se va changeant,
Du mien ie ferois de l'argent
Au bruict de ma seulle parole,
Mais, par ce qu'une avare fain
Ne me faict pas aymer le gain,
Je me plais qu'à l'honneur me fortune responde,
Et ie le porte seullement
Pour monstrer, que ie puis en qualité d'Amant
Ietter de la poussiere aux yeux de tout le mon.

RECIT de Mercure, & des Trompeurs

Ie suis ce demon qu'autres fois
On nommoit le Dieu d'artifice,
Mais ore il faut changer de voix,
Et nommer ainsi la iustice:
Car Themis avecque sa loy
Trompe mieux encore que moy.
Les humains se voyans dupez
Ont recours à ceste Deesse,
Mais quoy ? c'est pour estre pipez
D'une plus subtile finesse:
Car Themis avecque sa loy
Trompe mieux encore que moy.

pour le Commissaire

Quand le galand fait le mauvais,
Et qu'il porte ses armes droictes
Belles, soudain ie vous le mets
Dans vos prisons les plus estroittes,
Mais ie fais cela neantmoins,
Comme l'ordonnance le porte,
Sous la foy de deux bons tesmoins
Que ie fais tenir à la porte.

pour un Sergent à pied, aux Dames

Voyez un Sergent croté
Faulte d'estre bien monté,
Secourez son indigence,
Mes Dames remontez moy,
Et ie promets sur la foy
D'exploiter en diligence.

pour un Sergent à cheval

Je suis Sergent à cheval
Qui fait mainte chevauchee,
La plume dont i'escris, est souvant empeschee
Mais pour faire tousiours plus de bien que de mal:
Belles si ie vous adiourne,
Comparoissez promptement,
Si vous faictes autrement,
Et que chez vous ie retourne:
L'Amour qui se sert de nous
Levera defaut sur vous.

pour le troisiesme Sergent

Ie ne cours point de grands hazars,
Et si les plus cheris de Mars
Ne me disputeront la gloire,
En un iour ie faicts plus d'exploits
Que Cesar n'en fit en six mois
Avecque ma seule escritoire;
Je faits prisonnier par le Roy,
Mais i'ay trouvé plus fin que moy,
Et sens ma liberté ravie,
Car un Archer plus diligent
A coffré le pauvre Sergent
Dedans la prison de Silvie.

pour le Solliciteur, aux Dames

Mes Dames servez vous de moy,
Ie sollicite en bonne foy,
Et i'ay de tres bonnes adresses,
Mais pour vous servir une fois
Si ie ne vois toutes vos pieces
Ie ne puis poursuivre vos droits.