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L'Union de l'Amour & des Arts
Ballet-héroïque en III Entrées compôsé des Actes de:
Bathile & Chloé,
Théodore,
& La Cour d'Amour
représenté par l'Academie Royale de Musique
le Mardi 7 septembre 1773
le Poeme est de Monsieur Le Monnier
musique de: Monsieur Floquet


Entrée I
Entrée II
Entrée III

 

PREMIERE ENTRE'E
Bathile & Chloé

les personnages de la Premiere Entrée:

les interprètes:


Hermotime, Grand-Prêtre d'Apollon, pere de Chloé

Mr Gelin

Chloé, Fille d'Hermotime

Mlle Beaumesnil

Théone, Confidente de Chloé

Mlle Châteauneuf

Bathilde, Amant de Chloé

Mr le Gros

Harpage, Amant de Chloé

Mr Durand

Un Prêtre d'Apollon

Mr Cavallier

Prêtres & Prêtresses d'Apollon
Peuples d'Athènes
Esclaves Athéniens
Gardes du Temple

La Scene est à Athènes, dans le Temple d'Apollon, dieu des Arts


Scene premiere
Chloé, Théone

Le théatre représente le temple d'Apollon, dieu des Arts

Théone:
Quel sombre ennui de votre coeur s'empare ?
Voici le jour heureux qui vous donne un époux:
Déjà de votre himen la pome se prépare,
Et vous versés des pleurs en des moments si doux !

Chloé:
Tu connois l'Amant que j'adore:
Je forme d'autres noeuds dans ce funeste jour;
Et tu peux t'étonner encore
Des pleurs que cette perte arrache à mon amour ?
O mon pere ! est-ce en vain que ma voix vous implore ?

Théone:
Ainsi, belle Chloé, rien n'a pu l'attendrir ?

Chloé:
Théone, hélas ! envain j'ai tout mis en usage.
Tout entier aux beaux arts, qu'Athènes voit fleurir,
Il veut que l'himen ne m'engage
Qu'au mortel, qui saura le mieux
Animer surla toile & chanter sur la lire
Mes frivoles appas... cruël présent des dieux !
Le jour est arrivé; l'instant fatal expire
Où je vais voir brîser le plus charmant des noeuds.

Théone:
Et Bathilde vous abandonne !

Chloé:
J'idgnore son destin, Théone;
Mais crois qu'il plaint mon sort affreux.

Forcé de me quitter par une loi severe,
Privé de la douceur de s'offrir à mes yeux;
Sans talents, sans espoir de s'offrir à mes yeux;
En restant dans ces lieux,
Eh ! qu'y pouvoit-il faire ?
Bathilde est simple & sans fard,
Son esprit est sans culture;
Mais, s'il ne doit rien à l'art,
Il doit tout à la nature.
Dans ses yeux j'ai vu, cent fois,
Briller le feu du génie;
Et c'est à lui que je dois
Les beaux jours de ma vie.

Mon amant ne fait qu'aimer;
Mais dans cet art il est maître:
Sans talens faits pour charmer,
Il fait encor s'y connoître.
L'Amour, qui forma son coeur,
Lui donna le don suprême
D'enseigner cet art vainqueur,
Aussi bien que lui-même.

Théone:
Que je vous plains ! quel sort affreux pour vous !
Le temple s'ouvre: on vient vous nommer votre époux...
C'est Harpage.

[elle sort]

Chloé:
Grands Dieux !... O Bathilde, pardonne.


Scene 2
Chloé, Hermotime, Harpage,
Prêtres & Prêtresses d'Apollon, Peuples d'Athènes

[on danse]

Hermotime:
Rendés grace, ma fille, à la faveur des cieux:
Voici l'époux que je couronne,
C'est Harpage... c'est lui dont les talents heureux
Ont décidé mon choix; & ma main vous le donne.
Les arts & les talents nous rapprochent de dieux.

Chloé:
C'est à vous que je dois la vie;
Du plus saint des devoirs tout m'impôse la loi:
Vous obéir est mon envie,
Et mon pere est un dieu pour moi.

Harpage, avec fierté:
En vous aimant, vous deviés croire
Que je trïompherois de mes plus fiers rivaux:
Par un aveu flatteur couronnés mes travaux;
Ajoûtés, s'il se peut, un prix à ma victoire;
Mon bonheur en ce jour
Doit égaler ma gloire.

Le Choeur:
Couronnés un amant digne de votre amour:
Son bonheur en ce jour
Doit égaler sa gloire.

Hermotime, à Chloé:
Qui peut causer le trouble où je vous vois ?
Lorsque votre bonheur m'occupe & m'interesse,
Le fatal soûvenir d'une aveugle tendresse
Vous fait-il dédaigner mon choix ?

Harpage:
Pour prix de mon amour sincere,
Laissés-moi lire au moins dans vos yeux satisfaits
Un aveu, qui mettra le comble à mes souhaits.

Cholé, froidement à Harpage:
Seigneur, j'obéis à mon pere;
Mais le tems seul calmera mes regrèts.

[on danse]

[pendant le Ballet, les prêtres apportent les vâses pour les libations; on allume le feu sacré]

Hermotime:
Tout est prêt pour le sacrifice:
Approchés... il est tems que l'himen vous unisse.

Chloé, à part:
Quel moment !


Scene 3
Un Prêtre d'Apollon,
Chloé, Hermotime, Harpage,
Prêtres & Prêtresses d'Apollon, Peuples d'Athènes

[le Prêtre fait pôser sur l'autel un tableau, porté par deux esclaves, & représentant Chloé: tout le peuple d'Athènes suit en foule le Prêtre d'Apollon, & reste derrière lui]

Le Prêtre d'Apollon:
Arrêtés !

Hermotime:
Quel chef-d'oeuvre nouveau
Vient-on offrir à ma vue ?

Le Prêtre d'Apollon:
Seigneur, une main inconnue
Dans le Temple, à l'instant, apporte ce tableau:
Le peuple, qui me suit, lui donne son suffrage.

Harpage, avec fierté & colere:
Seigneur, j'obtins le vôtre, & ce sont-là mes droits;
Aux yeux d'un peuple entier me feriés-vous l'outrage
De balancer dans votre choix ?
Chloé doit être mon partage:
Quel autre en ce moment peut me la disputer ?...

Hermotime, vivement:
L'heureux mortel qui fait du talent d'imiter
Faire un art si sublime.
Le terme n'est pas expiré,
Et votre himen encor peut être différé.

Chloé, à part:
Si j'ôsois me livrer à l'espoir qui m'anime !...

Harpage, avec dépit:
Ordonnés donc, Seigneur, qu'il s'offre à vos regards
Ce mortel...

Hermotime, avec chaleur:
Oui: qu'il se fasse connoître:
Dans le temple du dieu des arts
Son ouvrage immortel est digne de paroître:
Sachons à qui ma fille engagera sa foi...

Que vois-je ?

[appercevant Bathile qui perce la foule & vient se jetter aux piés d'Hermotime]

Harpahe:
O Ciel !

Chloé:
C'est Bathile.


Scene derniere
Bathile, Chloé, Hermotime, Harpage,
Prêtres & Prêtresses d'Apollon, Peuples d'Athènes

Bathile, à Chloé:
Oui, c'est moi.

[à Hermotime]

M'accordés-vous la victoire
Sur mes rivaux en ce jour ?
Je n'ai rien fait pour la gloire,
J'ai tout fait pour mon amour.
Je craindrois moins pour ma flâme,
Si, flatté d'un doux succès,
J'avois pu rendre ses traits
Comme ils sont gravés dans mon âme.

Harpage, à Bathile:
Vous n'êtes pas encore au comble de vos voeux ?

[à Hermotime]

Seigneur, par un hasard heureux,
Bathile est mon rival; je n'en devrois plus craindre:
Mais j'ai subi des loix qu'il doit suivre à son tour.
S'il est animé par l'Amour
Il chantera Chloé, comme il a su la peindre.

Bathile, à Harpage:
N'en doutés pas:

[à Hermotime]

Seigneur, suspendés votre choix;
Pour mériter Chloé tout me se fera facile. [sic]
Pzuple, écoutés ma voix.

[un des prêtres d'Apollon remet à Bathile une lire d'or]

Cholé, à part:
Dieux ! protégés Bathile !

Bathile:
Echo de mes soûpirs, organe de mes feux,
O ma lire, fais éclore
Des sons hamonïeux !
Je chante l'objet que j'adore.

[à Cholé]

Jamais la naissante aurore
N'eut l'éclat de vos attraits:
C'est la jeunesse de Flore
Qu'on voit briller dans vos traits.

Belle Cholé, tout doit vous rendre hommage;
Tout annonce que les dieux
Vous tont faite à leur image
Pour le charme des coeurs & le plaisir des yeux.

Jamais la naissante aurore, &c.

Le Choeur:
Quels accords vainqueurs nous ravissent ?

Hermotime & Cholé, avec le Choeur:
Est-ce un dieu qui charme [mes / nos] sens ?

Hermotime:
Que Cholé soit le prix de vos heureux talents.

Le Choeur:
Du plus parfait bonheur que ces amants jouïssent.

Harpage, à part:
Ciel ! je vois trïompher l'objet de mon mépris.

Cholé, à Harpage:
Bathile a mérité le prix.

[à Hermotime]

Souffrés que mon coeur le lui donne.

Harpage:
Ainsi, vous préférés son amour à mes feux ?
Ah ! tremblés pour l'amant que votre main couronne !
A ses transports jaloux mon âme s'abandonne;
Et je vais m'immoler un rival odïeux.

[il arrache des mains d'un soldat Athénien, mêlé par mi le peuple, un javelot & vient fondre sur Bathile, qui le désarme, l'abbat & lui pardonne]

Hermotime:
Prévenés sa fureur; qu'on l'entraîne.

Cholé:
Grands dieux !

Bathile:
Pardonnés ses transports à son amour extrême,
Et révoqués des ordres rigoureux:
Quand on perd ce qu'on aime
N'est-on pas assés malheureux ?

Hermotime:
Qu'entends-je ?... votre voix m'implore pour Harpage !
Bathile, à vos desirs je ne resiste plus:
Vos talents ont déja remporté l'avantage;
S'ils n'avoient pas décidé mon suffrage,
Je le devrois à vos vertus.

[il unit Bathile & Cholé, & pendant le trio on emporte l'autel & le tableau]

Hermotime:
Applaudissés à sa victoire,

Cholé:
Chantés l'Amour, c'est le dieu des talents.

Bathile:
Je lui dois mes succès brillants.

Ensemble:
Célébrés dans vos chants son trïomphe & sa gloire.

Le Choeur:
Applaudissons à sa victoire, &c.

[on danse]

Hermotime:
Accourés embelllir ces jeux,
Enfants chéris de Terpsicore:
Venés, par des efforts heureux,
Mériter en ces lieux
Un prix flatteur, formé des dons de Flore.

[un jeune Danseur & une jeune Danseuse tentent à l'envi d'obtenir le prix qui leur est propôsé: à la fin de leurs danses, on leur donne à chacun une couronne de fleurs]

Cholé:
Que ta chaîne a d'attraits !

Bathile:
Amours, lance à jamais
Tes traits.

Cholé:
S'il est des noeuds parfaits,

Ensemble:
C'est pour nous qu'il sont faits.

Cholé:
Mon coeur, enchanté de tes feux,
Va prendre un nouvel être.

Bathile:
Je ne connois de jours heureux
Que ceux que tu fais naître.

Ensemble:
Que ta chaîne, &c.

[un fête générale termine cet acte]

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DEUXIE'ME ENTRE'E
Théodore

Avertissement

Le sujet de cet Acte est le même que celui qui a été traité par Mr Roi, dans le Ballet des Grâces; on a supprimé le rôle dEudoxe, mere de Theodore, parce qu'on a cru qu'il faisoit longueur: on a d'ailleurs changé peu de chôses à l'ordre des Scênes.
Les vers marqués par des guillemèts, sont de l'ancien Opera.


les personnages de la Deuxieme Entrée:

les interprètes:


Théophile, Empereur de Bisance

Mr l'Arrivée

Théodore

Mlle du Plant

Léonce, Confident de l'Empereur

Mr de la Suze

Rivales choisies pour disputer l'Empire
Peuples de Bisance

La Scêne est à Bisance, dans le Palais de l'Empereur

Scene premiere
Théophile

Le théâtre représente la palais des Empereurs de Bisance

Théophile, seul:
Retraite, qui cachés l'aimable Théodore,
Retracés lui toûjours mes soûpirs & mes feux:
Son coeur n'est point ambitïeux;
La feinte est un art qu'elle ignore:
J'assûre mon bonheur en lui cédant encore
Le rang où m'ont placé les dieux.


Scene 2
Théophile, Léonce

Léonce:
Parmi tant de beautés, dont la troupe jalouse
Occupe, ou cherche vos regards,
Nommerés-vous enfin, seigneur, l'heureuse épouse
Qui doit monter au trône des Césars.

Théophile:
Mon choix est fait, Léonce; il faut ne rien te taire:
Mais je veux à toi seul dévoiler ce mistère.

Rappelle-toi ce jour, qu'égaré dans nos bois,
Et surpris par la nuit, je cherchois un asile;
Le sort guida mes pas vers un réduit tranquille
Où l'Amour, pour jamais, m'enchaîna sous ses loix:
C'est là que j'apperçus l'objet dont j'ai fait choix.

Il faudroit que l'Amour me prêtât son langage
Pour t'exprimer l'excès de ma félicité.
Peins-toi le plus rare assemblage
Des attraits dont les dieux font briller la beauté,
Et tu n'auras qu'une imparfaite image
Des charmes de l'objet dont je suis enchanté.

Pour t'exprimer l'excès de ma félicité
Il faudroit que l'Amour me prêtât son langage.

Léonce:
Connoît-elle le nom, le rang de son vainqueur ?
Et sait-elle à quel point votre flâme l'honore ?

Théophile:
J'ai voulu me cacher, pour éprouver son coeur;
Et c'est un secret qu'elle ignore:
Mais il faut qu'à ses yeux il éclate en ce jour.
Depuis qu'un ordre exprès l'a conduite à ma cour,
Les vains honneurs, dans son âme fidele,
N'ont jamais balancé l'amour.

Léonce:
Peut-être que l'éclat dont brille ce séjour...

Théophile:
Suis-moi: je veux tenter une épreuve nouvelle,
D'où va dépendre enfin son destin glorïeux:
Je la vois... évitons de paroître à ses yeux.

[ils sortent]


Scene 3
Théodore

Théodore, seule:
Amour, crüel Amour, rends l'espoir à ma flâme,
Ou cèsse, pour jamais, de regner dans mon âme.
Inutiles desirs !... j'ai perdu mon amant:
Ah ! quand l'ingrat peut-être a trahi sa tendresse,
Par quel charme inconnu, par quel fatal penchant
Mon coeur s'occupe-t-il sans cèsse
Du soûvenir d'un inconstant ?

[le fond du théâtre s'ouvre & laîsse voir les rivales choisies pour disputer l'Empire]

On vient: je vois mes rivales paroître...
Amour, dieu de mon coeur, embellis leurs attraits
Aux yeux de notre auguste maître:
Puisse-t-il dans ces lieux m'oublier pour jamais !


Scene 4
Théodore, Choeur des Rivales

Le Choeur des Rivales:
Venés avec nous, aimable rivale,
Goûter dans ce séjour le charme des plaisirs:
Nous disputons un bien d'un prix que rien n'égale,
Et qui doit flatter nos desirs.

Théodore:
Je n'apporte ici que des larmes;
Je ne dispute rien à tout ce que j'y vois:
Eh ! comment l'Empereur, en voyant tant de charmes,
N'a-t-il pas déja fait son choix ?

Le Choeur:
On ne rend pas toûjours justice
Aux attraits
Les plus parfaits;
L'amour est enfant du caprice
Et le hasard guide ses traits.
Les amants ne consultent guère
Que le penchant qui les fait aimer;
Et, pour nous, le desir de leur plaire
N'est pas toûjours l'art de les charmer.

[on danse]

Théodore:
Je suis prête à vous suivre:
Laissés-moi revenir du trouble & de l'effroi
Où mon coeur en secret se livre:
A votre emprèssement je fais ce que je doi.

[les Rivales sortent: les portes de l'appartement se referment]


Scene 5
Théodore, Théophile

Théophile, à part, au fond du théâtre:
Que vois-je ? o ciel ! c'est Théodore ?
A son aspect mon trouble augment encore.

Théodore:
Est-ce vous ?... quel bonheur vous présente à mes yeux ?

Théophile:
Je ne m'attendois pas à vous voir en ces lieux.

Théodore:
De mon malheur me faites-vous un crime ?
D'un rigoureux devoir déplorable victime,
Malgré-moi dans ces lieux on a conduit mes pas.

Théophile:
Le devoir seul ne vous y conduit pas.

Théodore:
Qu'entends-je, o ciel ! eh quoi, loin de me plaindre,
Vous me soupçonneriés d'une infidelité ?

Théophile:
Je vois l'excès des maux que mon amour doit craindre;
Vous allés m'immoler à votre vanité.

Théodore:
Ma tendresse est toûjours la même;
Voudrois-je tromper mon amant ?
L'éclat de la grandeur suprême
Vaut-il un tendre sentiment ?

Théophile:
En voyant l'Empereur, vous changerés peut-être.

Théodore:
Non: je ne veux jamais le voir, ni le connoître.

Théophile:
Je n'ai qu'un coeur à vous offrir.

Théodore:
Il suffit à mes voeux.

Théophile:
Non, vous devés me fuir.

Théodore:
Pouvés-vous desirer que je vous abandonne ?

Théodore:
L'amour tendre, que l'on couronne,
Doit-il être si peu jaloux ?

Théophile:
La beaité vous appelle au trône;
Formés des noeuds dignes de vous.

Théodore:
Vous me conseillés l'inconstance !
Est-ce ainsi que l'on doit aimer ?

Théophile:
Je sais combien je vous offense;
Mais rien ne doit vous allarmer.

Théodore:
Vous brûlés pour d'autres charmes.

Théophile:
Non, mon coeur vous rend les armes.

Ensemble

Théophile:

Théodore:

Rien ne brîsera mes noeuds
Vous devés chérir la vie;
Je n'aurai point d'autre envie
Que de voir combler vos voeux.

Vous avés brîsé vos noeuds !
J'aurois pu chérir la vie;
Mais je n'ai plus d'autre envie
Que de la perdre à vos yeux.

Théophile:
Vous fuyés...

Théodore:
Laissés-moi.

Théophile:
Non: je suis trop heureux.
Avec l'inconnu qui vous aime
Voyés tout l'univer tomber à vos genoux.

[le fond du théâtre s'ouvre, les peuples remplissent la scêne]


Scene derniere
Théodore, Théophile,
Suite de l'Empereur, Peuples de Bisance

Théodore:
Est-ce un songe trompeur ? quelle surprise extrême !

Théophile:
Recevés la grandeur suprême,
Mon coeur en vous l'offrant croit la tenir de vous.

[sur une marche, les peuples s'avancent & marquent leur satisfaction par des danses]

Théophile:
Peuples, rendés l'hommage à votre souveraine.
Théodore a fixé mon choix;
Vous allés joüir, sous ses loix,
Du bonheur que j'attends d'une si belle chaîne.

[la fête continue]

Théophile:
Célébrés votre souveraine.
Que son nom vole dans les airs;
Chantés mon trïomphe & sa gloire.

Le Choeur:
Que son nom, &c.

Théophile:
Que la voix des plaisirs anime vos concerts;
D'un si beau jour consacrés la mémoire.

Le Choeur:
D'un si beau jour, &c.

[pendant ce Choeur, les dames du palais & les officiers de l'Empereur conduisent Théodore au trône, qui est élevé à cet effet au fond du théâtre.
Théophile va se placer à côté de Théodore: les principaux seigneurs de sa Cour lui apportent le Sceptre & la couronne, qu'il place sur la tête de la nouvelle impératrice
]

[Cet acte est terminé par une fête générale]

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TROISIE'ME ENTRE'E
La Cour d'Amour, les Troubadours
Pastorale-héroïque en I Acte

les personnages de la Troisiéme Entrée:

les interprètes:


Aglaé, Présidente de la Cour d'Amour

Mde l'Arrivée

Floridan, Amant d'Aglaé

Mr le Gros

Céphise, amie d'Aglaé, dans les intérêts de Floridan

Mlle Beaumesnil

Un Vieillard, Provençal

Mr l'Arrivée

Une Vieille

Mlle Châteauneuf

Troubadours
Bergers & Bergeres
Provençaux
Vieillards Provençaux

La Scêne est dans un bocage, près la ville d'Arles, en Provence


Scene premiere
Floridan

Le théâtre représente un bocage, borné par une chaîne de montagnes. Dans le milieu est une statue de l'Amour, aux piés de laquelle est un trône de fleurs: des deux côtés sont des amphithéâtres.

Floridan, seul:
Vole Amour, remplis mon âme
De l'ivresse du bonheur:

Trïomphe des rigueurs de l'objet qui m'enflâme,
Et fait pâsser dans son coeur
Le sentiment de ma flâme.

Vole Amour, remplis mon âme
De l'ivresse du bonheur.

Quand un coeur sensible & tendre
Sait bien aimer,
Ne devroit-il pas pas s'attendre
A tout charmer ?
Amour, invente des peines,
Fais-moi souffrir;
Mais j'ai vécu dans ses chaînes,
J'y veux mourir.

Tout de ma belle maîtresse
M'a su ravir:
Elle occupera sans-cèsse
Mon soûvenir:
Ses rigueurs, trop inhumaines,
Me font languir:
Mais j'ai vécu dans ses chaînes,
J'y veux mourir.


Scene 2
Floridan, Céphise

Céphise:
L'insensible Aglaé dans ces lieux va se rendre.

Floridan:
Je hâtois par mes voeux l'instant de vous revoir:
O ma chere Céphise ! à votre amitié tendre
Devrais-je mon bonheur ? & venés-vous m'apprendre
Si je dois conserver, ou perdre tout espoir ?

Céphise:
Des amants sur nos coeurs connoissés le pouvoir.

Il n'est point de belle,
A l'amour rebelle,
Qu'un amant fidele
Ne puisse charmer:
L'art de trïompher de la plus crüelle,
C'est de bien l'aimer.

S'il en est qui se contraignent
Pour former des noeuds charmants,
C'est moins l'Amour qu'elle craignent,
Que l'inconstance des amants.

Foridan:
Achevés de calmer le trouble de mon âme:
Malgré le pretexte des Jeux,
Je tremble d'employer le stratagême heureux
Qui doit favoriser ma flâme.

Céphise:
Rien ne doit vous troubler.

Floridan:
Tout allarme un amant.

Céphise:
Sous le nom de Misis, sous un déguisement,
Que l'instant, que le lieu, que la fête autorise,
Nous ferons exprimer un coeur indifferent:
Quand je sers vos projèts, quand je les favorise,
C'est qu'à vos tendres feux cette ruse est permise.

Floridan:
Je trompe ce que j'aime ! & peut-être qu'un jour
Mon hommage auroit su lui plaire.

Céphise:
Un peu d'art en amour
Est souvent nécessaire.

Amants, amants, c'est une erreur
De vouloir qu'une beauté fière
Convienne jamais la premiere
Du trïomphe de son vainqueur:
Ncomptés pas; c'est une erreur.
Suivés ce que l'Amour lui-même
Vous prexcrit, pour votre bonheur:
Ce n'est pas tromper ce qu'on aime
Que d'éclairer les secrèts de son coeur.

Floridan:
Aglaé revient. Avant de faire usage
Des leçons que vous me donnés,
Souffrés que mes soûpirs, par un nouvel hommage,
Méritent d'être couronnés.

[Céphise sort]


Scene 3
Floridan, Aglaé

Floridan:
Par vous, belle Aglaé, l'Amour va dans nos fêtes
De mille amants regler l'heureux destin:
Ce dieu, pour mon bonheur, peut-il s'attednre enfin
A vous compter au rang de ses conquêtes ?

Aglaé:
Accordés, dans mon coeur, la raison & l'Amour,
Et je vous cede la victoire.
Du penchant le plus doux l'une défend ma gloire;
L'autre exige de moi le plus tendre retour.
Accordés, dans mon coeur, la raison & l'Amour,
Et je vous cede la victoire.

Floridan:
Eh ! que pouvés-vous craindre en couronnant mes feux ?

Aglaé:
Si les coeurs qu'Amour enchaîne
Etoient constants dans leurs noeuds,
Loin de m'en faire une peine,
Je voudrois aimer comme eux.
Mais, pour le malheur des belles,
Un souffle éteint son flambeau:
Ah ! pourquoi n'est-il pas sans ailes,
Comme il est souvent sans bandeau !

Floridan:
Faites vous de l'Amour une plus douce image.

Ce n'est pas en tiran qu'il règne dans un coeur:
Si l'univers lui rend hommage,
C'est qu'il est le dieu du bonheur.

Faites vous de l'Amour une plus douce image.

Aglaé, à part:
Dieux, quel trouble m'agite !

Floridan:
Eh quoi, vous soûpirés ?

Aglaé:
On vient: laissés en paix mon âme indifferente.
Sur le prix que mérite une ardeur si constante,
Mes yeux un jour peuvent être éclairés.

Floridan, à part:
Acheve, Amour, vient attendrir son âme,
Et seconde un projet inspiré par ta flâme.

[il sort]


Scene 4
Aglaé,
Bergers & Bergeres, Troubadours, Vieillards, Procençaux, qui arrivent en dansant

[pendant le Choeur, Aglaé fait placer tous les personnages chantants & dansants sur les deux amphithéâtres. A la fin du Choeur, elle va s'asseoir sur le trône qui lui est destiné, ayant àses côtés les vieillards]

Le Choeur:
Dans ce séjour
Le dieu d'Amour
Doit en ce jour,
Tenir sa Cour.
Venés, amants, accourés à nos voix,
C'est la beauté qui va dicter ses loix.

[on danse]


Scene derniere
Aglaé, Céphise, Floridan sous le nom de Misis & masqué,
Bergers & Bergeres, Troubadours, Vieillards, Procençaux, qui arrivent en dansant

Floridan:
Jugés cette amante insensible.

Céphise:
Cessés, Misis, de contraindre en ce jour
Les voeux d'un coeur paisible:
J'aimerois, s'il m'étoit possible
De craindre moins l'Amour.

Floridan:
Pour fuir l'Amour & pour le craindre,
Il faut avoir gémi sous le poids de ses traits:
Votre coeur peut-il se plaindre,
D'un sentiment qu'il n'éprouva jamais ?

Aglaé, à part:
Qu'entends-je ? quels accents ? Ciel ! sachons nous contraindre.

Céphise:
Les amants
Seroient charmants,
Sans l'art qu'ils ont de savoir feindre.
L'Amour, à les entendre, est un dieu plein d'attraits;
Leurs serments, chaque jour, attestent ses bienfaits;
Sa flâme par le tems ne peut jamais s'éteindre:
Toûjours tendres, toûjours constants,
S'ils ressentoient l'Amour comme ils savent le peindre.
Les amants
Seroient charmants.

Floridan:
L'objet de mon amour extrême
Peut différer encor l'instant de mon bonheur;
Mais rien n'éteindra mon ardeur.
Quand je le jure à ce que j'aime,
Me punisse des dieux la puissance suprême
Si je trahis jamais le serment de mon coeur.

Aglaé, à Floridan:
Au destin le plus doux vous devés vous attendre.

[à Céphise]

Aimés, jeune beauté; vous résisrés envain.
Soyés le prix d'un coeur fidele & tendre:
L'Amour le veut; tel est son ordre souverain.

Floridan, avec transport, & se démasquant:
C'est vous, c'est vous seule que j'aime,
Belle Aglaé, vous vous jugés vous-même.

Aglaé:
Qu'entends-je ?

Floridan:
Confirmés un arrêt si flatteur !
Pardonnés à mes feux cette innocente ruse:
Vous devés connoître mon coeur,
Et ma tendresse est mon excuse.

Céphise avec le Choeur:
Aimés, belle Aglaé; vous résistés envain:
Soyés les prix d'un coeur fidele & tendre:
L'Amour le veut; tel est son ordre souverain.

Aglaé:
Je ne m'en défends plus: l'Amour enfin m'enflâme;
Le charme de vsos feux
A pâssé dans mon âme:
Vous trïomphés.

Floridan:
Je lis mon bonheur dans vos yeux.

Aglaé:
Témoins de ma tendresse, imités mon exemple;
Cédés au plus doux des vainqueurs.
Les arrêts de l'Amour sont gravés dans nos coeurs:
Que sans-cèsse il y trouve un temple:
C'est en aimant qu'on obtient ses faveurs.

Céphise, aux Bergers:
Qu'un ardeur nouvelle
Anime vos sons en ce jour:
Chantés l'amant le plus fidele,
Et le trïomphe de l'Amour.

Le Choeur:
Qu'un ardeur nouvelle, &c.

[on danse]

Aglaé:
L'Amour est sûr de sa victoire,
Quand il nous blesse de ses traits.
Comment lui résister ? sa chaîne a mille attraits,
Et notre bonheur fait sa gloire.

[on danse]

Aglaé:
L'Amour a comblé mes d"sirs,
Que les traits qu'il lance ont de charmes.
Trïomphe, dieu charmant: quand on te rend les armes,
Ton règne est celui des plaisirs.

[on danse]

Céphise, un Vieillard & une Vieille Provençaux:
Aimable jeunesse,
Livrés-vous à la tendresse;
Souffrés que l'Amour vous blesse:
Dans ses noeuds tout interesse.
La froide vieillesse,
Malgré l'austère sagesse,
S'en va regrettant sans-cèsse
Des moments
Charmants.

La beauté s'efface;
Quand l'hiver des ans nous glace,
L'Amour ne suit plus nos traces;
Rien ne fait nous charmer:
L'âge heureux des grâces
Est le tems d'aimer.

Le Choeur:
Aimable jeunesse, &c.

Céphise, un Vieillard & une Vieille Provençaux:
L'Amour est doux à connoître:
Cherchés, sous un si bon maître,
Les fleurs qu'il fait naître
Pour les cueillir:
Sa main vous les donne,
Pour en former la couronne,
Dont le sage
Fait hommage
Au plaisir.

Le Choeur:
Aimable jeunesse, &c.

[un Divertissement général termine le spectacle]

J'ai lu, par ordre de Monseigneur le Chancelier, l'Union de l'Amour & des Arts, Ballet-héroïque, composé des actes de Bathilde & Cholé, de Théodore, & de la Cour d'Amour: je crois qu'on peut en permettre l'impression.
A Paris ce 3 Août 1773.

Marin

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