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Le Temple de la Gloire
Feste en I Prologue & III Actes [Bélus, Bacus & Trajan]
donnée à Versailles le 27 Novembre 1745

& remise au Theatre de
l'Academie Royale de Musique le 19 Avril 1746

Livret de Voltaire
musique de: Jean-Philippe Rameau


Prologue
Acte I
Acte II
Acte III

Prologue

les personnages du Prologue:

les interprètes:


L'Envie

Mr Le Page

Apollon

Mr Jeliote

Démons de la Suite de l'Envie
Muses & Heros de la Suite d'Apollon


Scene premiere
L'Envie & sa Suite

L'Envie:
Profonds abîmes du Ténare,
Nuit affreuse, nuit éternelle,
Dieux de l'oubli, Dieux du Tartare,
Eclipsés le jour qui me luit;
Démons, apportés-moi votre secours barbare,
Contre le Dieu qui me poursuit.

Les Muses & la gloire ont élevé leur Temple
Dans ces paisibles lieux:
Qu'avec horreur je les comtemple !
Que leur ébat blesse mes yeux !

Profonds abîmes du Ténare,
Nuit affreuse, nuit éternelle,
Dieux de l'oubli, Dieux du Tartare,
Eclipsés le jour qui me luit;
Démons, apportés-moi votre secours barbare,
Contre le Dieu qui me poursuit.

La Suite de l'Envie:
Notre gloire est de détruire,
Notre sort est de nuire;
Nous allons renverser ces affreux monumens,
Nos coups redoutables
Sont plus inévitables
Que les traits de la Mort & le pouvoir du Tems.

L'Envie:
Hatés-vous, vangés mon outrage;
Des Muses que je hais embrasés le bocage,
Ecrasés sous ces fondemens,
Et la Gloire, & son Temple, & ses funestes Enfans
Que je hais encor davantage.
Démons ennemis des vivans,
Donnés ce spectacle à ma rage.

[les Furies paroissent sur la Scene, & forment une Danse caractérisée]


Scene 2
Apollon, suivi des Muses, de demi-Dieux & de Heros,
L'Envie & sa Suite

Apollon:
Arrétés monstres furieux.
Fuis mes traits, crains mes feux, implacable Furie.

L'Envie:
Non, ni les mortels, ni les dieux
Ne pourront désarmer l'Envie.

Apollon:
Oses tu suivre encor mes pas ?
Oses tu soutenir l'éclat de ma lumiere ?

L'Envie:
Je troublerai plus de climats,
Que tu n'en vois dans ta Carriere.

Apollon:
Muses & demi-Dieux, vangés-moi, vangés-vous.

[les Heros & les demi-Dieux saisisßent l'Envie]

L'Envie:
Non, c'est envain que l'on marrête.

Apollon:
Etouffés ces serpens qui sifflent sur sa tête.

L'Envie:
Ils renaîtreont cens fois pour servir mon courroux.

Apollon:
Le ciel ne permet pas que ce monstre périsse,
Il est immortel comme nous:
Qu'il souffre n un éternel suplice.
Que du bonheur du monde il soit infortuné;
Qu'auprés de la gloire il gémisse,
Qu'à son Trône il soit enchaîné;
Qu'il y soit abandonné
Aux transports impuissants d'une rage éternelle:
Il vera cent Heros qu'icy la gloire apelle.
Et le plus généreux le plus juste de tous
Y sera couronné par elle
Aux yeux de ce monstre jaloux.

[l'Antre de l'Envie disparoît.
On voit les deux côteaux du Parnasse. Des Berceaux ornés de guirlandes de fleurs, sont à my-côté & le fonds du Théatre est composé de trois Arcades de verdure, à travers lesquelles paroît le Temple de la Gloire dans le lointain
]

Le Choeur des Muses & des demi-Dieux:
Ennemi toûjours terrible
Tu seras toûjours abattu,
Les arts, la gloire, la vertu
Nouriront ta rage inflexible.

Apollon, aux Muses:
Vous; entre sa Caverne horrible
Et ce Temple où la Gloire apelle les grands coeurs,
Chantés Filles des Dieux, sur ce côteau paisible:
La Gloire & les Muses sont Soeurs.

Pénétrez les humains de vos divines flammes,
Charmez, instruisez l'univers,
Régnez, répandez dans les ames
La douceur de vos concerts.

Pénétrez les humains de vos divines flammes,
Charmez, instruisez l'univers.

[danse des Muses & des Heros]

Le Choeur des Muses:
Nous calmons les allarmes,
Nous chantons, nous donnons la paix;
Mais tous les coeurs ne sont pas faits
Pour sentir la prix de nos charmes.

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PREMIER ACTE

Bélus


les personnages du Ballet:

les interprètes:


Lidie

Mlle Chevalier

Arsine, Confidente de Lidie

Mlle Bourbonnois

Une Bergere

Mlle Coupée

Bélus

Mr De Chassé

Bergers & Bergeres
Soldats de la Suite de Belus

Le Théâtre represente le Bocage des Muses, dans lequel Lidie, Princesse de l'Asie-mineure, vient sacrifier: Le Temple de la Gloire paroît dans le lointain


Scene premiere
Lidie, Arsine

Muses, filles du ciel, la paix regne en vos Fêtes,
Vous suspendés les mortelles douleurs;
Dans les coeurs des humains vous calmés les tempêtes,
Les jours serains naissent dans vos faveurs.

Amour, sors de mon coeur, Amour, brise ma chaîne,
Belus m'abandonne aujourd'hui,
Dépit vangeur, trop juste haine
Soyez s'il se peut mon apui,
Amour, sors de mon coeur, Amour, brise ma chaîne,
Ne sois pas tiran comme lui.

Muses, filles du ciel, &c.

Arsine:
Les Muses quelquefois calment un coeur sensible,
Et pour les implorer vous quittez votre cour.
Mais, craignez de chercher ce Guerrier invincible:
Au temple de la gloire il vole en ce grand jour,
Il en sera plus inflexible.

Lidie:
Non, je veux dans son coeur porter le repentir.
Il cherche ici la gloire, et ce nom me rassure:
La gloire pourra choisir
Un vainqueur injuste & parjure.

Helas ! Je l'ai vû vertueux.
Que le sort a changé ! Que sa grandeur l'égare !
Je l'ai crû bienfaisant; sensible, généreux;
Son bonheur l'a rendu barbare.

Arsine:
Il insulte à des rois qu'à domptez sa valeur.
Dévant lui marche la vengeance,
L'orgueil, le faste, la terreur;
Et l'Amour fuit de sa présence.

Lidie:
Que de crimes, ô ciel ! Avec tant de vaillance !
Déesses de ces lieux, apui de l'innocence,
Consolez mon coeur allarmé;
Secourez-moi contre moi-même,
Ne permettez plus que j'aime
Un Heros enivré de sa grandeur suprême,
Qui n'est plus digne d'être aimé.


Scene 2
Lidie, Arsine,
les Bergers & les Bergeres

[les Bergers & les Bergeres consacrés aux Muses, sortent des Grottes du Parnaße, au son des instrumens champêtres]

Lidie, aux Bergers:
Venez tendres Bergers, vous qui plaignés mes larmes,
Mortels heureux, des Muses inspirés,
Dans mon coeur agité répandés tous les charmes
De la Paix que vous célébrés.

Les Bergers en Choeur:
Oserons-nous chanter sur nos foibles Musettes,
Lorsque les horribles Trompettes
Ont épouvanté les Echos !

Une Bergere:
Nous fuyons devant ces Heros
Qui viennent troubler nos retraittes.

Lidie:
Ne fuyez point Belus; employez l'art des Dieux
A fléchir ce grand coeur autrefois vertueux.
Les Muses dans ces bocages
Inspirent vos chants divins:
Vous calmez les monstres sauvages,
Enchantez les cruels humains.

Le Choeur de Bergers:
Nous calmons les monstres sauvages;
Enchantons les cruels humains.

[on danse]

Une Bergere:
Le Dieu des beaux arts peut seul nous instruire,
Mais le seul Amour peut changer les coeurs,
Pour les adoucir il faut les séduire,
Du seul dieu d'Amour, les traits sont vainqueurs.

[on danse]

Descend dieu charmant, viens monter la Lire,
Viens former les sons du dieu des neuf Soeurs;
Préte à la vertu ta voix, ton sourire,
Tes traits, ton flambeau, tes liens de fleurs.

[on danse]

Un roi qui fait des heureux,
Voit combler ses voeux;
Le vrai bonheur le couronne
Quand il le donne.

Dans les palais dans les bois,
On bénit ses justes loix;
Il goute, il verse en tous lieux
Les bienfaits des Dieux:

A sa voix les vertus renaissent,
Les ris, les jeux les caressent;
La gloire, et l'amour
Partagent sa cour.
Dans son rang suprême,
C'est lui seul qu'on aime,
C'est lui plus que ses faveurs,
Qui charme les coeurs.
Doux son de notre Musette,
Chante, & repéte:

Un roi qui fait des heureux, &c.

[on reprend la Danse, qui est interrompue par un bruit de Trompettes, & d'autres instrumens guerriers]

Le Choeur des Guerriers, qu'on ne voit pas encore:
La guerre sanglante,
La mort dévorante,
Signalent nos fureurs:
Livrons-nous un passage
A travers la carnage,
Au faîte des grandeurs.

[Lidie sort]

Petit Choeur de Bergers:
Quels sons affreux ! quel bruit sauvage !
O Muses, protégés nos infortunés climats.

Une Bergere:
O Gloire, dont le nom semble avoir tant d'apas,
Seroit-ce-là votre langage ?

[on voit des éclairs, et l'on entend le tonnerre]

Le Choeur des Bergers:
Les éclairs enflamment les cieux,
La foudre menace la terre:
Déclarés-vous grands Dieux par la voix du tonnerre,
Que Belus arrive en ces lieux ?


Scene 3
Belus & ses Guerriers, Lidie
Choeur des Bergers

[Belus paroît dans le lointain, entouré de ses Guerriers, aux portes du Temple, au milieu des foudres & des éclairs: Il s'avance dans le bocage des Muses]

Bélus:
Ou suis-je ? qu'ai-je-vû ? Non je ne puis le croire;
Ce Temple qui m'est dû, ce séjour de la gloire
S'est fermé devant moi ?
Mes soldats ont pâli d'effroi.
La foudre a dévoré les dépoüilles sanglantes
Que j'allois consacrer à Mars;
Elle a brisé mes étendars
Dans mes mains triomphantes.

[le bruit du tonnerre recommence]

Dieux implacables, Dieux jaloux,
Qu'ai-je donc fait qui vous outrage !
J'ai fait trembler l'univers sous mes coups
J'ai mis des rois à mes genoux,
Et leurs sujets dans l'esclavage;
Je me suis vangé comme vous;
Que demandez-vous davantage ?

Le Choeur des Bergers:
On n'imite point les dieux
Par les horreurs de la guerre,
Il faut pour être aimé d'eux
Se faire aimer sur la terre.
Un roi que rien n'attendrit
Est des rois le plus à plaindre,
Bientôt lui-même il gémit
Quand il faut toujours le caindre.

Bélus:
Quoi, dans ces lieux on brave ma fureur,
Quand le monde à mes pieds se tait dans l'épouvante !

[on entend une Simphonie]

Un plaisir inconnu me surprend & m'enchante,
Dans le sein même d'lhorreur !

De ces simples Bergers la candeur innocente,
Dans mon coeur étonné fait passer sa douceur !

[on danse]

La Bergere:
Ecoutez dans nos chants le dieu qui nous inspire,
Rendez tous les coeurs satisfaits,
De vos severes loix adoucissez l'empire,
La gloire est dans les bienfaits.

Le Choeur des Bergers:
Un roi que rien n'attendrit
Est des rois le plus à plaindre,
Bientôt lui-même il gémit
Quand il faut toujours le caindre.

Bélus:
Plus j'écoute leurs chants, plus je deviens sensible.
Dieux, m'avez-vous conduit dans ce séjour paisible,
Pour m'éclairer d'un nouveau jour ?
Des flatteurs m'aveugloient, ils égaroient leur maître,
et des Bergers me font connoître
Ce que j'ignorois dans ma cour.

Lidie, allant vers Bélus:
Connoissez plus encor; voyez toute ma flamme:
Je vous ai suivi dans ces lieux,
Pour vous je demandois aux Dieux
D'adoucir, de toucher votre ame.

Vos vertus autrefois avoient sû m'enflammer,
Vous avez tout quitté pour l'horreur de la guerre,
Ah ! Je voudrois vous voir adoré de la terre,
Dussiez-vous ne me point aimer.

Bélus:
C'en est trop; je me rends au charme qui m'attire:
Peut-être que des Dieux j'aurois bravé l'empire,
Mais ils empruntent votre loix.
Ils ont guidés vos pas, leur bonté vous inspire,
Je suis désarmé, je soupire;
J'ose espérer qu'un jour j'obtiendrai sous vos loix,
La gloire immortelle où j'aspire.

Les dieux garants de mes voeux,
Appaiseront votre colere,
Et pour mériter de vous plaire,
Je rendrai les mortels heureux.

Lidie & Bélus:
Descends des cieux, lance tes flammes,
Triomphe Amour, dieu des grands coeurs,
Ranimes les vertus & les nobles ardeurs
Qui doivent regner dans nos ames.

Le Choeur:
Allez, donnez tous deux au monde,
De justes loix & de beaux jours,
Dans une paix profonde,
Entre la gloire & les amours.

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SECOND ACTE

Bacus


les personnage du Ballet Bacus:

les interprètes:


Bacus

Mr Poirier

Erigone

Mlle Fel

Une Bacante

Mlle Bourbonnois

Le Grand-Prestre de la Gloire

Mr Le Page

Choeur & Troupe de Bacantes, d'Egipans, de Menades & de Guerriers
Suite du Grand Prêtre de la Gloire

Scene premiere
Bacus & Erigone,
précédés des Bacantes, d'Egipans, de Ménades & de Guerriers

Une Bacante:
Accourez, Bacus vous l'ordonne,
Chantons ses loix, suivons ses pas.

Le Choeur:
Accourons, Bacus nous l'ordonne,
Chantons ses loix, suivons ses pas.

La Bacante:
Bacus, aprés tes fiers combats,
La foule des jeux t'environne,
La main des plaisirs te couronne,
Et l'Amour vole dans tes bras.

Le Choeur:
Accourons, Bacus nous l'ordonne,
Chantons ses loix, suivons ses pas.

La Bacante:
Tes mains ont paré nos climats
Des trésors divins de l'automne,
Le chagrin fuit, tout s'abandonne
A tes présens, à tes appas.

Le Choeur:
Accourons, Bacus nous l'ordonne,
Chantons ses loix, suivons ses pas.

[on danse]

La Bacante:
La brillante Erigone avec Bacus s'avance,
L'univers l'embellit, s'anime en leur présence.

Bacus, de tes nobles ardeurs
Nous ressentons la violence:

Tout céde à ta puissance,
Tes douces fureurs
Dévorent nos coeurs.

Le Choeur:
Tout céde à ta puissance, &c.

[on danse]

Bacus:
Erigone, objet plein de charmes,
Objet de ma brûlante ardeur,
Je n'ai point inventé dans les horreurs des armes
Ce Nectar des humains nécessaires au bonheur,
Pour consoler la terre, & pour sécher les larmes;
C'étoit pour enflammer ton coeur.

Banissons la Raison de nos brillantes fêtes,
Non, je ne la connus jamais,

Dans mes plaisirs, dans mes conquêtes;
Non, je t'adore, & je la hais.
Banissons la Raison de nos brillantes fêtes.

Erigone:
Conservés-la plûtôt pour augmenter vos feux;
Elle ajoute aux amours un charme inalterable.
Leurs traits en sont moins dangereux,
Et leur flamme en est plus durable.

Bacus:
Ces faibles entimens offensent mon amour;
Je veux qu'une éternelle yvresse
De gloire, de grandeur, de plaisirs, de tendresse,
Regne sur mes sens tour à tour.

Erigone:
Vous allarmés mon coeur, il tremble de se rendre,
De vos emportemens il est épouvanté:
Il seroit plus transporté,
Si le votre étoitplus tendre.

Bacus:
Partagés mes transports divins,
Sur mon char de victoire, au sein de la molesse
Rendés le Ciel jaloux, enchaînés les humains,
Un Dieu plus fort que moi nous entraîne & nous presse.

Que le Tirse regne toujours
Dans les plaisirs & dans la guerre,
Qu'il tienne lieu de tonnerre,
Et des fléches des amours.

Le Choeur:
Que le Tirse regne toujours
Dans les plaisirs & dans la guerre,
Qu'il tienne lieu de tonnerre,
Et des fléches des amours.

Erigone:
Un désordre inconnu de mon ame s'empre !
Je veux calmer en vain ce trouble impétueux.
Il regne sur mon coeur, il le trouble, il l'égare.
L'Amour seul rendroit plus heureux.

Bacus:
Erigone, Silvains, Ménades que j'inspire,
Sécondés mon divin délire,
Célébrés mes bienfaits, mon triomphe, et mes jeux:

[en montrant le Temple de la Gloire]

Courons tous dans ce Temple auguste & solitaire;
Le plaisir nous égale aux Dieux qu'on y révere,
On doit nous adorer comme eux.

La Bacante:
La Gloire est dans ces lieux le seul Dieu qu'on adore,
Elle doit aujourd'hui placer sur ses Autels,
Le plus auguste des mortels.
Le Vainqueur bienfaisant des peuples de l'Aurore,
Aura ces honneurs solemnels.

Erigone:
Un si brillant hommage
Ne se refuse pas.
L'Amour seul me guidoit, sur cet heureux rivage;
Mais on peut détourner ses pas,
Quand la Gloire est sur le passage.

Ensemble:
Dans l'heureux cours
De nos beaux jours,
Tout est erreur, tout est folie;
Mais la gloire & les amours
Seront toujours
La plus douce erreur de la vie.

Bacus:
Le Temple s'ouvre,
La Gloire se découvre.
L'objet de mon ardeur y sera couronné;
Suivez-moi.


Scene 2
Le Grand Prestre de la Gloire & ses Suivans,
Bacus & Erigone,
précédés des Bacantes, d'Egipans, de Ménades & de Guerriers

Le Grand Prestre de la Gloire:
Téméraire, arrête,
Ce Laurier seroit profané,
S'il avoit couronné ta tête;

Déesse des heros du vrai sage & des rois,
Source noble & féconde,
Et des vertus, & des exploits,
O Gloire, c'est ici que ta puissante voix
Doit nommer par un juste choix,
Le Premier des maîtres du monde:

Bacus qu'on célébre en tous lieux,
N'a point ici la préférence;
Il est une vaste distance
Entre les noms connus & les noms glorieux.

Erigone:
Eh quoi ! De ses présens, la Gloire est-elle avare
Pour ses plus brillans favoris ?

Bacus:
J'ai versé des bienfaits sur l'Univers soumis;
Pour qui sont ces Lauriers que votre main prépare ?

Le Grand Prestre:
Pour des vertus d'un plus haut prix.

Contentés-vous, Bacus, de regner dans vos fêtes,
D'y noyer tous les maux que vos fureurs ont faits;
Laissés-nous couronner de plus belles conquêtes,
Et de plus grands bienfaits.

Bacus:
Peuple vain, peuple fier, enfans de la tristesse,
Vous ne méritez pas des dons si précieux.
Bacus vous abandonne à la froide sagesse;
Il ne sçauroit vous punir mieux:

Volés, suivés-moi, Troupe aimable,
Venés embellir d'autres lieux.

Par la main des plaisirs, des amours, & des jeux,
Vesez ce nectar délectable,
Vainqueur des Mortels & des Dieux:

Volés, suivés-moi, Troupe aimable,
Venés embellir d'autres lieux.

Bacus & Erigone:
Parcourons la terre
Au gré de nos désirs,
Du Temple de la guerre,
Au Temple des plaisirs.

[on danse]

La Bacante, avec le Choeur:
Bacus fier & doux vainqueur,
Conduis mes pas, regne en mon coeur;
La Gloire promet le bonheur,
Et c'est Bacus qui le donne.

Raison, tu n'es qu'une erreur,
Et le chagrin t'envirrone.
Plaisir, tu n'es point trompeur,
Mon ame à toi s'abandonne.

Bacus fier & doux vainqueur, &c.

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TROISIE'ME ACTE

Trajan


les personnages du Ballet Trajan:

les interprètes:


Plautine

Mlle Chevalier

Junie,Confidente de Plautine

Mlle Jacquet

Trajan

Mr Jeliote

Les Rois vaincus à la Suite de Trajan

Mrs Poirier, De la Tour, Gallard, Albert, Person & Le Fevre

La Gloire

Mlle Fel

Guerriers de la Suite de Trajan,
Choeur & Troupe de Prêtres de Mars
Choeur & Troupe de Prêtresses de Venus
Romains & Romaines

Le Théatre represente la ville d'Artaxate, au milieu de laquelle est une place publique ornée d'Arcs de triomphe, chargés de trophées


Scene premiere
Plautine, Junie

Plautine:
Revien divin Trajan, vainqueur doux & terrible,
Le monde est mon rival, tous les coeurs sont à toi;
Mais, est-il un coeur plus sensible,
Et qui t'adore plus que moi ?

Les Partes sont tombés sous ta main foudroyante,
Tu punis, tu vanges les Rois,
Rome est heureuse & triomphante,
Tes bienfaits passent tes exploits.

Revien divin Trajan, vainqueur doux & terrible,
Le monde est mon rival, tous les coeurs sont à toi;
Mais, est-il un coeur plus sensible,
Et qui t'adore plus que moi ?

Junie:
Dans ce climat barbare au sein de l'armenie,
Osés vous affronter les horreurs des combats ?

Plautine:
Nous êtions protegés par son puissant génie,
Et l'Amour conduisoit mes pas.

Junie:
L'Europe reverra son vangeur & son Maître,
Sous ces Arcs triomphaux, on dit qu'il va paraître.

Plautine:
Ils sont élevés par mes mains.
Quel doux plaisir succede à ma douleur profonde !
Nous allons contempler dans le Maître du monde,
Le plus aimable des humains.

Junie:
Nos Soldats triomphans, enrichis, pleins de gloire,
Font voler son nom jusqu'aux cieux.
Il se dérobe à leurs chants de victoire,
Seul, sans pompe, & sans suite, il vient orner ces lieux.

Plautine:
Il faut à des Heros vulgaires
La pompe & l'éclat des honneurs;
Ces vains appuis sont nécessaires
Pour leurs vaines grandeurs.

Trajan seul est suivi de sa gloire immortelle;
On croit voir prés de lui l'univers à genoux,
Et c'est pour moi qu'il vient ! Ce Heros m'est fidele !
Grands Dieux, vous habités dans cette ame si belle,
Et je la partage avec vous !


Scene 2
Trajan & sa Suite, Plautine, Junie

Plautine, courant au-devant de Trajan:
Enfin, je vous revois, la charme de ma vie
M'est rendu pour jamais.

Trajan:
Le Ciel me vend cher ses bienfaits,
Ma félicité m'est ravie.
Je reviens un moment pour m'arracher à vous,
Pour m'animer d'une vertu nouvelle,
Pour mériter, quand Mars m'appelle,
De commander à Rome, & d'être votre Epoux.

Plautine:
Qu'ai-je entendu ! Quel coup funeste !
Un moment ! Vous, ô Ciel ! Un seul moment me reste,
Vous me quittez ! Cruel ! Ah, vous ne savez pas
Quels tourments loin de vous ont suivi tous mes pas.

Trajan:
Je les éprouvois tous; et le ciel que j'implore,
Va terminer tant de rigueurs;
Il me rendra bientôt aux charmes que j'adore
C'est pour vous qu'il a fait mon coeur,
Je vous ai vûe, et je serai vainqueur.

Plautine:
Quoi, ne l'êtes-vous pas ? Quoi, seroit-il encore
Un Roi que votre main n'auroit pas désarmé ?
Tout n'est-il pas soumis, du couchant à l'aurore ?
L'univers n'est-il pas calmé ?

Trajan:
On ose me trahir ?

Plautine:
Non, je ne puis vous croire,
On ne peut vous manquer de foi.

Trajan:
Des Partes terrassés, l'inéxorable Roi
S'irrite de sa chute & brave ma victoire,
Cinq Rois qu'il a séduits sont armés contre moi;
Je les ai vû tremblants devant l'Aigle romaine,
Se dissiper de toutes parts,
Et la trahison les ramene;
Dans l'ombre de la nuit, non loin de ces Remparts,
Ils doivent s'ouvrir un passage,
Je vais les prévenir, je pars,
J'aurai pour moi les Dieux, les Romains, mon courage,
Et mon amour & vos regards.

Plautine:
Mes regards vous suivront; je veux que sur ma tête,
Le Ciel épuise son couroux,
Je ne vous quitte pas, je braverai leurs coups,
J'écarterai la mort qu'onb vous aprête,
Je mourrai du moins prés de vous.

Trajan:
Ah, ne m'accablés point, mon coeur est trop sensible;
Ah, laissés-moi vous mériter;
Vous m'aimés, il suffit, rien ne m'est impossible,
Rien ne pourra me résister.

Plautine:
Cruel, pouvés-vous m'arrêter ?
J'entends déja les cris d'un ennemi perfide.

Trajan:
J'entends la voix du devoir qui me guide,
Je vole; demeurés; la Victoire me suit.
Je vole, attendés tout de mon peuple intrépide,
Et de l'amour qui me conduit.

Ensemble:
[Je vais / Allés] punir un Barbare,
Terrasser sous [mes / vos] coups,
L'Ennemi qui nous sépare,
Qui m'arrache un moment à vous.

Plautine:
Il m'abandonne à ma douleur mortelle !
Cher amant, arrêtés; Ah ! Détournés les yeux,
Voyés encor les miens.

Trajan, au fond du Théâtre:
O Dieux ! O Justes Dieux !
Veillés sur l'Empire, et sur elle.


Scene 3
Plautine, Junie,
Choeur & Troupe de Prêtres de Mars, & de Prêtresses de Venus

Plautine:
Il est déja loin de ces lieux,
Devoir, es-tu content ? Je meurs, et je l'admire.
Ministres du Dieu des combats,
Prêtresses de Venus, qui veillés sur l'Empire,
Percés le Ciel de cris, accompagnés mes pas,
Secondés l'amour qui m'inspire.

Le Choeur des Prêtres de Mars:
Fier Dieu des allarmes,
Protége nos armes,
Conduis nos Etendarts.

Le Choeur des Prêtresses de Venus:
Déesse des Graces,
Vole sur ses traces,
Enchaîne le Dieu Mars.

[on danse]

Plautine:
Dieux puissants, protégés votre vivante image,
Vous étiés autrefois des mortels comme lui,
C'est pour avoir regné comme il regne aujourd'hui,
Que le Ciel est votre partage.

[on danse]

[on entend un Choeur de Romains, qui avancent ensuite sur le Théâtre]

Le Choeur des Romains:
Charmant Heros, qui poura croire
Des exploits si promts & si grands ?
Tu te fais en peu de tems,
La plus durable mémoire.

Junie:
Entendés-vous ces cris & ces chants de victoire ?
Trajan revient vainqueur.

Plautine:
En pouviés-vous douter ?
Je vois ces Rois captifs, ornemens de sa gloire,
Il vient de les combattre, il vient de les dompter.

Junie:
Avant de les punir par ses loix légitimes,
Avant de frapper ses Victimes,
A vos genoux, il veut les présenter.


Scene 4
Trajan, Plautine, Junie, la Gloire,
les Rois vaincus, le Choeur des Romains,
Choeur & Troupe de Prêtres de Mars, & de Prêtresses de Venus

Trajan, entouré des Aigles romaines & de Faisceaux:
Rois, qui redoutés ma vengeance
Qui craignés les affrons aux vaincus destinés,
Soyés désormais enchaînés
Par la seule reconnoissance;
Plautine est en ces lieux, il faut qu'en sa présence,
Il ne soit point d'infortunés.

Les Rois, se relevant, chantent avec le Choeur:
O Grandeur ! O Clémence !
Vainqueur égal aux Dieux,
Vous avés leur puissance,
Vous pardonnés comme eux.

Plautine:
Vos vertus ont passé mon esperance même,
Mon coeur est plus touché que celui de ces Rois.

Trajan:
Ah, s'il est des vertus dans ce coeur qui vous aime,
Vous sçavés à qui je les dois !
J'ai voulu des Humains mériter le suffrage,
Dompter les Rois, briser leurs fers,
Et vous apporter mon hommage,
Avec les voeux de l'univers.
Ciel ! Que vois-je en ces lieux ?

La Gloire, descend une Couronne de laurier à la main:
Tu vois ta récompense,
Le prix de tes exploits, sur tout de ta clémence;
Mes autels sont les tiens, tu regnes avec moi.

[le Théâtre change, & représente le Temple de la Gloire]

Plus d'un Heros, plus d'un grand Roi,
Jaloux envain de sa mémoire,
Vola toujours aprés la Gloire,
Et la Gloire vole aprés toi.

Trajan:
Des honneurs si brillans, sont trop pour mon partage,
Dieux dont j'éprouve la faveur,
Dieux de mon peuple, achevés votre ouvrage,
Changés ce Temple auguste en celui du Bonheur.
Qu'il serve à jamais aux Fêtes
Des fortunés humains:
Qu'il dure autant que les conquêtes,
Et que la gloire des Romains.

La Gloire:
Les Dieux ne refusent rien
Au Heros qui leur ressemble:
Volés, Plaisirs que sa vertu rassemble;
Le Temple du Bonheur sera toujours le mien.


Scene derniere
Trajan, Plautine, Junie, la Gloire,
les Rois vaincus, le Choeur des Romains,
Choeur & Troupe de Prêtres de Mars, & de Prêtresses de Venus

Le Choeur:
Chantons en ce jour solemnel,
Et que la terre nous réponde:
Un mortel, un seul mortel,
Fait le bonheur du monde.

[on danse]

La Gloire:
D'un bonheur nouveau
Goutés tous les charmes,
Mars est sans armes
L'Amour sans bandeau.

Le Choeur:
D'un bonheur nouveau
Goutons, &c.

La Gloire:
Regnez, plaisirs, regnez sans amollir les ames.
La mere de l'Amour est mere des Cesars.
Leurs coeurs sont animez de ses plus vives flammes,
Elle a conduit leurs pas aux plus sanglants hazards.
Regnez, plaisirs, regnez sans amollir les ames.
La mere de l'Amour est mere des Cesars.

Le Choeur:
D'un bonheur nouveau
Goutons, &c.

[on danse]

[la Simphonie exprime ici un Ramage d'oiseaux]

Trajan:
Ces oiseaux par leur doux ramage,
Embellissent nos concerts,
Ils annoncent dans leur langage
Le bonheur de l'univers.

Répondez à leurs chants, voix errante & fidelle,
Echo, frappez les airs de sons harmonieux,
Répétez avec moi: Ma gloire est immortelle,
Je regne sur un peuple heureux.

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