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Vers pour le Ballet du Roy
representant les Aventures de Tandrede en la Forest enchantée
livret de René Bordier
la musique serait de:
Pierre Guédron

Recit d'Ismen Magicien, qui vient faire sortir Pan & les autres Deitez de la Forest de Hierusalem,
laquelle il veut enchanter & commettre à la garde des puissances Infernalles

Ie suis cet enchanteur si fameux dans le monde,
Ismen de qui la voix resuscite les morts,
PAr les plaintes de l'air las de faire la ronde
I'ay terminé ma course aux Enfers d'où je sors.

Ie roulle en mon esprit de si hautes pensées
Pour faire que Sion ne soit point mise aux fers,
Qu'à la veille de voir ses murailles forcées
I'ay creu qu'il me falloit consulter les Enfers.

Puisque des fiers rorrens l'imperieuse audace
S'arreste & se desrobe à ma discretion,
Ne pourray-je arrester l'outrageuse menace
Des Chrestiens obstinez au siege de Sion ?

Leur chef dont le courage est affamé de gloire,
En vain par ses travaux espere l'emporter;
Les degres pour monter à si haute victoire
Sont en cette forest que je vais enchanter.

Ie sçauray remparer ses fieres aduenues
De tant de murs armez de monstres & de feux,
Que leur flame & leurs cris montans jusques aux nues
Feroient mesme au Dieu Mars herisser les cheueux.

Sans craindre que le Ciel à mes faits porte ennuie,
Ie crains sur tous les Rois & les Princes estrangers,
Godefroy, ce lion ennemy de sa vie,
Que l'honneur precipite au milieudes dangers.

Ie crains que son courage à qui tout effort cede
De ses murs flamboians ne force le rempart,
Ioignant à sa valeur la valeur de Tancrede,
A qui cette gloire il voudra faire part.

Qu'ils donnent tou en proye à leurs fureurs extresmes,
Ils ne gagneront rien d'estre victorieux:
Car ie puis au besoin les vaincre par eux-mesmes,
Leur faisant recevoir un affront glorieux.

Aux arbres de ce bois s'ils donnent attaintes,
Les Esprits que i'auray sous l'escorce enfermez
Verseront tout à coup tant de sang & de plaintes,
Qu'außitostla pitié les rendra desarmez.

Ainsi voulant commettre & ces bois & ces plaines
Aux Demons enflamez d'un eternel courroux,
Vous Pan, Faunes, Silvains, Satyres, & Silenes,
Sans tarder plus long-tems, sus delosgez-en tous.


Second recit du mesme Magicien, qui invoque Pluton &
les puissances Infernalles pour venir garder ladicte Forest

Toy Pluton, qui regis l'infernalle caverne,
Et vous Iuges affreux, d'implacables courroux,
Demons, hostes cruels des gouffres de l'Arverne,
Accourez à ma voix, ie vous convoque tout.

Donnez toute l'horreur dedans l'Enfer enclose
Au secours de Sion, & songneux de garder
Les arbres de ces bois où son salut repose,
Faites que les François ne l'osent aborder.

Remparez ses dehors de cent formes confuses,
Où paroissent des feux, des murs, & des archers,
Dont les affreux regards soient autant de Meduses,
Qui les coeurs les plus fiers transforment en rochers.

Vous autres defenseurs du dedans & des rives,
Dedans cette Forest disposez tous de rang,
Animez ses oiseaux de mille voix plaintives,
Ses vents de longs souspirs, & ses arbres de sang.

Quoy ? vos rebellions me feront cette inivre
De vous rendre à mes loix le courage endurcit,
Et de vous retenir lors que ie vous conivre ?
Que si, que si Demons: mais en fin les voyci.


Pour le Roy, representant le Chef dès Chevaliers des Advantures

Chef de cent nations aux combats animées,
Ie ne suis point venu dans les champs Idumées
Poußé d'ambition,
Mais poußé d'une ardeur d'embrasser la querelle
De la pauvre Sion,
Qui gemist sous le joug d'un Tyran infidelle.

Le prodige qui tient cette ville captive
Ne faict point que mes yeux d'une oeillage craintive
Me furent son pouvoir.
Si ce monstre cruel me donne de la crainte,
C'est la crainte de voir
Les ruisseaux de son sang soüller la terre Saincte.

Quand ie ne pourrois faire aux despends de ma vie
Que la Cité de Dieu ne fust plus asservie,
Ma gloire & mon bon-heur,
C'est que de tous les Roys le Roy le plus auguste,
N'a iamais eu l'honneur
De s'estre mis aux champs pour qurelle si iuste.


Pour les Buscherons, Scieurs de bois, Sagittaires, et Chevalliers de l'armée Chrestienne
envoyez en la Forest enchantée:
qui est la trouppe qui a dansé avec le Roy selon l'ordre cy apres

Pour les Buscherons
Aux Dames
Pour Monsieur De Liancourt

Fy de ces Buscherons, qui naiz dans les mespris
Au bois sec ou tortu font une triste guerre:
Les arbres les plus beaux des Forests de Cypris,
Sont les bois glorieux que ie couche par terre.


Pour Monsieur De Bleinville

Bien que ie sois poußé du desir de parestre,
Ne me souhaittez pas, que la faveur des Roys
Me face quelque iour grand Veneur, ou grand Maistre,
C'est assez que ie sois grand abbateur de bois.


Pour Monsieur D'Humieres

Ce n'est pas grand trophée
Que la lyre d'Orphée
Des plus fiers animaux ait charmé le courroux:
La douceur tesmoignée
Du son de ma congnée
Ravit tous les oyseaux excepté les Coucoux.


Pour Monsieur De Chalez

O Beautez, qui voyez le mestier que ie fais,
Si vous me mesprisiez il iroit bien du vostre:
Ma congnée aujourd'huy faict d'estranges effets,
Quand elle abbat du bois elle en faict venir d'autre.

Pour les Scieurs de bois
Aux Dames
Pour Monsieur D'Elbeve

Ie travaille sans cesse avec un tel effort
A scier des Beautez li rigueur endurcie,
Que l'Amour est ingrat si quand ie seray mort
Dans le Ciel de Venus il ne loge ma scie.


Pour Monsieur De Rohan

Personne mes voeux ne reçoit
Qui soudain ne m'en remercie,
Car tout ce que l'oeil apperçoit
N'a rien de si doux que ma scie.


Pour Monsieur De La Roche-Guyon

Ne mesprisez point mon outil,
L'advantage qu'il vous presente
C'est qu'il n'est rien de si subtil
A se loger dans une fente.


Pour Monsieur Le General des Galeres

Ie ne suis point de ceux dont l'outil mercenaire
Sert indifferemment à toutes sortes d'arts.
Si mes bras à scier s'occupent d'ordinaire,
C'est pour les traits d'amour, & les lances de Mars.

Pour les Sagittaires
Aux Dames
Pour Monsieur De Bassompierre

Puis que l'amour m'appelle au mestier de Bellonne,
Que n'ay-je comme vous le courage inhumain,
Et que n'ay-je, ô Beautez, le pouvoir qu'il vous donne,
C'est de bander un arc sans y mettre la main.


Pour Monsieur De Brantes

Bien que mon arc bande à cause de vous,
Et que ma flesche à nulle autre ne cede,
Ne craignez point la rigueur de mes coups,
S'ils font le mal, ils donnent le remede.


Pour Monsieur De Courtanvaut

Ne cachez point les lis de vostre gorge ouverte,
Ie suis trop lamheureux lors que ie vise au blanc,
Sur moy seul, ô Beautez, tombe toute la perte,
Ie ne tire un seul coup qu'au despens de mon sang.


Pour Monsieur le Comte de La Roche-Foucault

Ne craignez point les traits que mon bras va tirer,
Toute ame que ie blesse en est d'ayse ravie.
Quel mal à mes amis pourrois-je procurer,
Puis qu'à mes ennemis mes coups donnent la vie ?

Recit des Esprits enfermez en la Forest enchantée,
qui se plaignent aux Chevalliers qui entrerent par force en ladicte Forest,
de ce qu'ils viennent troubler leur repos

Quelle estrange manie, ô cruels adversaires,
Precipite vos pas
En ces lieux solitaires,
Où n'habitent sinon l'horreur & les trespas ?

Au moins en vos fureurs ne privez point de vie
Les arbres de ces bois,
Si vous n'avez envie
De nous faire mourir pour la seconde fois.

Ce n'estoient gens de peu ceux que ce bois enserre:
L'ardente paßion
Du mestier de la guerre
Les fit tomber au pied des heuts murs de Sion.

Quand son siege espuisa nostre sang & nos ofrces,
Le Monarque des morts,
De ces dures escorces
Revestit nos esprits despouillez de leurs corps.

Voudriez-vous nous livrant à lexcés de vos rages
Surpasser les corbeaux,
Et les bestes sauvages,
Dont l'inhumanité respecte nos tombeaux ?


Recit de l'esprit de Clorinde enfermé en un Cyprés,
qui se plint à Tancrede apres qu'il eut donné un coup d'espée audit Cyprés

Toy, de qui la rigueur m'a faict cesser de vivre,
Ne te suffit-il pas
De m'avoit mise à mort, sans me venir poursuivre
Mesme apres le trespas ?

Au cercueil où ie suis quelle fureur te porte
A troubler mon repos ?
O Tancrede inhumain, me veux-tu vive & morte
Meurtrir à tout propos ?

Aux guerriers de Sion ton ame sanguinaire
Se devroit addresser,
Sans venir au tombeau chercher un adversaire,
Qui ne peut t'offenser.

La rigueur qui me reste au tourment que j'endure,
Et tout ce que ie puis,
C'est de te reprocher d'avoir l'ame plus dure
Que le tronc où ie suis.

Fay ce qu'il te plaira, ie ne puis à mes plainctes
Rien adiouster sinon
Que lors que ie receux tes mortelles attaintes,
Clorinde estoit mon nom.


Pour Monsieur De Luynes
representant Tancrede

Eschappé des périls de ta flame & du fer,
Où mon courage alloit chercher mes funerailles,
Ie sors d'une Forest que les monstres d'Enfer
Deffendoient remparez de flambantes murailles.

La menace & l'effroy que leurs yeux font pleuvoir
Pensoient intimider la fierté de mes armes,
Mais au fort du danger leur tranchant a faict voir
Qu'elles ont une trempe à l'espreuve des charmes.

Au lieu de mille feux, mille morts, mille horreurs,
Me devoient empescher d'achever ma poursuitte,
I'ay contrainct tout le camp de ses noires Fureurs
De chercher son salut dans la honte & la fuitte.

Que les siecles futurs ne m'aillent eflevans
Pour un si haut exploict nulles marques de gloire,
Ie n'ay rien merité de dompter les vivans,
Puis que les morts ont peu m'arracher la victoire.

Que dis-je transporté ? ce n'est rien de nouveau
Si des gemissements ont combattu Tancrede;
Ie plains mes ennemis qui gisent au tombeau,
Et cede à la pitié quand la force me cede.

Autres Vers aux Dames

Si ie suis garanti des flames dont l'ardeur
Menaçoit tout mon corps de le reduire en cendre,
Ce n'est pas, ô Beautés, que transi de froideur
Ie vive dans le feu comme la Salemandre.

Phyllis a si bien sceu m'enflamer peu à peu
De ce rayon divin qui dans son oeil esclate,
Qu'à force de brusler i'esprouve que le feu
M'est ce que le poison estoit à Mithridate.

Amour qui me destine un tourment nompareil
Faict que parmy les feux ie conserve mon estre:
Ou du moins ie ressemble à l'oyseau du Soleil,
L'oeil qui me faict mourir me faict außi renaistre.


Pour Monsieur le Comte de Soissons
representant un Chevallier des Advantures

Si mon sang & ma vie,
Quand l'honneur m'y convie,
Ne sont pas les tresors que i'espargne le moins,
Et si dans les perils i'ay faute d'asseurance,
Rendez-en tesmoignage, ô Beautez de la France,
Vos yeux en ont esté les fideles tesmoins.

Ils ont veu mon courage,
Couvert d'un grand orage
Lutter contre l'effort de monstres inhumains,
Et pous fruict glorieux de l'essay de mes armes,
Ils m'ont veu revenir de l'effoy des allarmes
Les lauriers sur le front & les palmes à la main.

Mais bien qu'il soit notoire,
Que le desir de gloire
Ayt emporté ma vie au milieu des hazards,
I'ay tort de me vanter, le coeur le plus timide
Auroit esté vaillant, puis qu'il avoit pour guide
Ce Monarque, dont l'oeil est un Astre de Mars.


Pour Monsieur le Grand Prieur de France,
representant un Chevalier des Advantures

Que ce divin objet qui me donne la loy
Ne m'estime de ceux dont l'amour a des aisles:
Caliste auroit grand tort de douter de ma foy,
Puisque ie suis armé contre les infidelles.

Mon coeur qui se promet un glorieux retour
Des plus fiers ennemis ne craint point la menace,
Deux beaux yeux l'ont remply de tant de traits d'amour
Qu'un seul des traits de Mars n'y sçauroit trouver place.

Dequoy me servira que le Dieu des combats
A mes faits genereux mille palmes appreste,
Si Venus qui preside aux amoureux esbats
Des myrtes les plus beaux ne couronne ma teste ?

Recit que les Anges font au Ciel

Puis que le Ciel aux armes de Tancrede
Par elles a produict un merveilleux effet,
Afin que l'allegresse à la douleur succede
Honorons de nos chants l'enchantement deffaict.

Recit qu'ils viennent faire devant la Reyne

L'esclat de vos Beautez si dignes de louange
Faisoit croire à nos yeux que vous estiez un Ange,
Mais le Soleil & nous
N'avons rien de beau, Reyne, à lesgal de vous.

Vos yeux, Astres divins, remplis de chastes flames
Seroient des libertez qu'on les plus belles ames
Uniques possesseurs,
N'estoit que le Ciel vous a doné deux Soeurs.

Quelle gloire à vos pieds ne se voit abbaissée,
Puisque vostre beaué possede la pensee,
Et les sceptres divers
Du Roy le plus grand qui soit de l'Univers ?

Recit qu'ils font en retournant vers le Theatre

O Vous, Esprits glorieux,
Qui guidés le Bal des Spheres des Cieux,
Venez tout à la fois
Danser un Bal qui seconde nos voix.

Vos yeux voyant les clairtez
Que respand icy l'astre de beautez
Ne pourront au retour
Qu'avec mespris revoir l'astre du iour.

Recit qu'ils font estans retournez au Ciel en attendant le grand Ballet,
qui represente les Chevalliers Conquerans de la Palestine

Ce Monstre dont l'Enfer fut la noire origine
Aux peuples Baptisez ne donne plus d'effroy:
Les Chrestiens sont vainqueurs, toute la Palestine
Faict retentir au Ciel le nom de Godefroy.

Pour le Roy,
representant lesdits Chevalliers

Apres avoir gangné tant de rudes batailles,
Apres avoir forcé tant de fieres murailles,
Et couru soubs l'effort d'un monde de guerriers
Des fortunes etranges,
Ie sors du champ de Mars, tout couvert de lauriers,
Et comblé de louanges.

Sur la camp insolentdes peuples Infidelles
La Victoire aujourd'huy n'ébranle plus ses ailes;
Son vol s'est arresté sur mon chef glorieux
Où le Ciel guidée.
Apres mille combats ie sors victorieux
Du Tyran de Iudée.

De ses royalles tours & palais magnifiques
Il ne paroist plus rien que des tristes reliques:
Sa honte & son trespas dérobent à mes yeux
Ses menaces superbes,
Et l'orgueil de son front qui voysinoit les Cieux,
Se cache sous les herbes.