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LA Provençale
Livret de Lafonds
musique de: Jean-Joseph Mouret

La Provençale était à l’origine la 5° entrée d’un opera-ballet de Mouret qui en comportait trois à la création: le Triomphe de Thalie, rebaptisé par la suite: Les fêtes de Thalie. Aux entrées, la fille, la veuve, la femme, furent ajoutées une 4° entrée: la veuve coquette, puis une cinquième: La Provençale. Cette dernière connut un certain succès au point d’être représentrée seule par la suite et parodiée par Favart sous le titre: la fille mal gardée


FLORINE jeune Provençale, qui a toujours été renfermée
NERINE, surveillante de Florine
CRISANTE , vieux Tuteur de Florine
LÉANDRE, jeune Provençal, amoureux de Florine

La Scene est dans une Bastide en Provence


Le théâtre represente un jardin garni d'orangers, qui n'a d'autre issue que par la mner qui en borne le point de vue; le côté de la terre est entouré de hautes murailles

Scène 1
Nérine, Crisante

Nérine:
Où courés-vous, avant le jour?
Quel démon si-tôt vous réveille?

Crisante:
Penses-tu qu'un jaloux sommeille,
Quand il est bercé par l'amour?
Florine en ce moment redouble mes allarmes;
Je m'exerce la nuit à garder ses appas.

Nérine:
L'exercice est pénible, il ne vous convient pas:
Laissés-moi veiller sur ses charmes.

Crisante:
C'en est fait... pour Crisante il n'est plus de repos:
Mon coeur est saisi d'épouvante
Depuis que, chaque jour, une barque galante
Vient se promener sur les flots:
Elle approche trop de la rive;
On entend des concerts, chéris dans ces climats;
Florine y paroit attentive.
Et cent Pois sur ces bords elle porte ses pas.

Nérine:
Dés que le plaisir se présente,
La jeunesse vole aprés lui;
Plus elle a ressenti d'ennui,
Plus sa joie est vive & piquante:
Dès que le plaisir se présente,
La jeunesse vole aprés lui.

Crisante:
Du cóté de la terre, un mur, à triple étage,
Sert de digue aux soúpirs de mille amants divers:
Je médite un projet, qui déjà me soulage...
Je veux faire fermer le passage des mers.

Nérine:
Il faut, pour achever l'ouvrage,
Faire fermer aussi le passage des airs.

Crisante:
Je crains pour mon amour quelque triste aventure.
Florine, par nos soins élevée en ces lieux,
Plus belle que l'astre des cieux,
Croit qu'à ses traits naissants le sort a fait injure:
J'ai su, par une adroite & nouvelle imposture,
Lui fesant d'elle-méme un portrait odieux,
Donner le change à la nature:
Ne perdons pas le fruit d'un art industrieux.

Nérine:
Notre sexe n'est pas crédule,
Quand on l'accuse de laideur;
Et l'objet le plus ridicule
Se croit aimable au fond du coeur.

Crisante:
Florine est simple, elle est naïve,
Garde-toi bien de la désabuser:
Retranchons-lui d'abord l'aspect de cette rive;;
Nous songerons aprés à l'épouser.

Elle vient... elle réve... & sa vue attentive
Sur ces flots, que je crains, semble se reposer...

(On voit Florine qui se mire sur le rivage)


Scène 2
Nerine, Crisante, Florine

Crisante (à Florine):
Venir en ces lieux, quel dessein vous engage?

Florine (se mirant dans la mer):
L'onde est calme sur ce rivage,
Elle offre à mes regards un fidele miroir;
Malgré tous mes défauts, je me plais à m'y voir:
C'est mon plus doux plaisir, laissés m'en faire usage.

Nérine:
Je vous l'ai déjà dit, l'image de vos traits
Doit vous faire une horreur extréme.

Florine:
Cet avis vous convient, profités-en vous-méme;
Il semble pour vous fait exprès.

Crisante (à Florine):
Nérine est aimable, elle est belle,
Je voudrois qu'en beauté vous pûssiés 1'égaler;
Quelle grâce! tout plaît en elle.

Florine (regardant Nérine):
J'aime mieux ma laideur, que de lui ressembler.

(à Crisante)

Mais enfin dans mes traits, qu'ai-je donc qui vous blesse?

Crisante (à Florine):
Ils sont trop délicats, ils ont trop de finesse
Et vos yeux, pleins d’un certain feu
Sont trop ouverts...& la bouche trop peu.
Vous aves contre vous encor votre jeunesse;
Ce vice ne peut s'excuser.
Connoissez cependant jusqu’où va ma foiblesse;
Malgré tant de défauts je vais sous épouser..
Vous frémissés... vous changes de visage.

Florine (à part):
O Ciel! de ce malheur daigne me préserver.

Crisante:
Je sors, pour ordonner un mur sur ce rivage:

(à Nérine)

Nérine, en attendant, prends soin de l'observer.

(il sort)


Scène 3
Nerine, Florine

Florine (regardant la mer):
Mer paisible, où cent fois j’ai cherché mon image,
Offrés moi sur les flots celle de mon vainqueur.
Que n'ai-je pour lui seul mille attraits en partage?
Ah! si j'ôse en croire mon coeur,
Ce n'est point le hazard, c'est un soin plus flateur
Qui l'attire sur ce rivage.
Mer paisible, où cent fois j'ai cherché mon image,
Offrés-moi sur les flots celle de mon vainqueur.

(Nérine paroît)

Ciel! Nérìne aura pu m'entendre.

Nérine:
Crisante saura tout; j'ai de quoi le surprendre.

(Entrée de matelots)

Mais, o ciel! de quels son retentissent ces bords?...
Tout est perdu... c'est la barque fatale.
J'y vois le jeune objet qui cause vos transports.
Rentrés.

Florine:
Non, je demeure

Nérine:
O, douleur sans egale!
Allons, hâtons-nous de partir;

Cherchons par-tout Crisante, il le faut avertir.


Scène 4
Nerine, Florine, Léandre, Provençaux & Provençales

Léandre (empêchant Nérine de sortir):
Arrête, Argus impitoyable,
Il y va de tes jours, si tu sors de ces lieux.

(à Florine)

Et vous, rassurés-vous, objet incomparable!
Pour seconder mes voeux, un ami secourable
Amuse en ce moment un jaloux odieux;
Et pour me montrer à vos yeux,
J'ai saisi l'instant favorable.
Le tendre amour dont je ressens les coups
Soûmet à vos attraits amant le plus fidele:
Des plus rares beautés vous êtes le modèle
Et les Dieux n'ont rien fait de si charmant que vous,

Florine (à Nérine):
Vous l'entendés, Nerine on dit que je suis belle.

Nérine (à Florine):
Ne voyés-vous pas bien qu'on se moque de nous.

Florine: (à Léandre):
Vous dites que je suis aimable,
Mais je doute de vos discours;
On me reproche tour les jours
Que mes traits n'ont rien d'agréable.

Léandre:
Et qui peut vous tenir ce langage odieux?
Tout cede au pouvoir de vos yeux,
Vous aves plus d'éclat que la naissante Aurore;
Vous étes l'image des Dieux:
C'est peu de vous aimer, il faut qu'on vous adore.

Florine:
Quel langage flateur!... recommencés encore.

Léandre:
C'est peu de vous aimer, il faut qu’on vous adore.

Nérine (à part):
Faut-il perdre en un jour le fruit de tant de soins,
Et que mes yeux en soient témoins?

Léandre (à Florine):
Une retraite si fauvage,
Doit-elle être faite pour vous?
Souffrés que comme amant, & bientôt comme époux,
Je finisse votre esclavage:
Et tandis que votre jaloux
Est, par mes soins, occupé loin de nous,
Que nos concerts soient mon premier hommage.

(danse des Matelots)

Choeur:
Jeune beauté, c'est dans vos yeux
Que les Amours prennent leurs armes;
Qu'au bruit de nos concerts ils volent en ces lieux,
Qu'ils y fassent briller leurs charmes.

(on danse)

Une Provençale & le Choeur

Fonte que la Beauta s'esconde,
L'Amour faou ben leou la trouva,
Son la gau son l'ame dou monde
Per s' uni toutei dous son fa.

Quelque part que la Beauté se cache,
L'amour fait bientôt la trouver:
Ils sont la joye & l'âme du monde,
Ils sont faits pour s'unir tous deux.


La Provençale

Quant uno folletto ei poutidou,
Tarde guaire de s'escouta
Car toujour lou plaisi ly cridou
Qu'ei d'in l'âge de lou goudta.

Quand une jeune fille est jolie,
Elle ne tarde guère à s'écouter;
Car sans cesse le plaisir lui crie
Qu'elle est dans l'âge de le goûter.

(on danse)

Léandre (à Florine):
Venés, belle Florine,
Partons, embarquons-vous
Venés charmer l'époux
Que l'amour vous destine;
Suivés-moi.

Florine:
Ciel! que dite-vous?...

Léandre:
Craignés le retour d'un jaloux
Mais, je le vois...

Florine (apercevant Crisante):
O Dieux! Je cesserai de vivre
Si son projet seconde son couroux.

Léandre:
Souffrés que je vous en délivre,
L’Himen va nous unir par les noeuds les plus doux,

Florine:
Vous voulés m’épouser... je consens à vous suivre.


Scène Dernière
Crisante, Nerine, Florine, Léandre, Provençaux & Provençales

Florine monte avec Léandre sur le tillac de la barque, & laisse Nérine avec Crisante. Ils veulent l’un & l’autre courir après Florine, mais on forme une danse en rond, qui les enferme

Crisante (voyant qu’on lui enleve Florine):
O Rage! o désespoìr! Perfides matelots...
Ah! rendés à mes cris une beauté si chere
Ingrate! tu me fuis... Hélas! que dois-je faire?
Si je te perds, je vais m’abîmer dansles flots.

Florine (dessus le tillac, à Crisante):
D'ou vient cette fureur nouvelle?
Vous perdés peu, vous le savés
Je suis laide, Nérìne est belle
Épousés-la, si vous pouvés.