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La Princesse d'Elide
Comedie héroïque
meslée de Musique, & d'Entrées de Ballet

La Pièce est de Moliere
musique de: Jean-Baptiste Lully

Les Plaisirs de l'Isle enchantée
Seconde Iournée

PROLOGUE
I. Intermede

L'Ouverture se fait par un grand Concert d'Instruments

Recit de l'Aurore,
par
Mademoiselle Hylaire, qui chante

Quand l'Amour à vos yeux offre un choix agreable,
Ieunes beautez laissez-vous enflamer;
Mocquez vous d'affecter cét orgueil indomptable
dont on vous dit qu'il est beau de s'armer:
Dans l'âge où l'on est aymable
Rien n'est si beau que d'aymer.

Soûpirez librement pour un amant fidelle,
Et bravez ceux qui voudroient vous blasmer;
Un coeur tendre & aymable, & le nom de cruelle
N'est pas un nom à se faire estimer:
Dans le temps où l'on est belle
Rien n'est si beau que d'aymer.

Autre Recit Burlesque de Lyciscas, & de trois Valets de Chien, chantans
Lyciscas:
Monsieur de Moliere
Valents de Chien chantans:
Messieurs D'Estival, Don, & Blondel

Ces trois valets de Chien, Musiciens, couchez au milieu du Theatre, se réveillent, & pour réveiller aussi Lyciscas leur camarade, chantent les paroles suivantes


Hola ? hola ? debout, debout, debout:
Pour la Chasse ordonnée, il faut preparer tout:
Hola ? ho debout, viste debout.

Ier Valet:
Iusqu'aux plus sombres lieux le jour se communique,

IIeme Valet:
L'air sur les fleurs en perles se resout.

IIIeme Valet:
Les Roßignols commencent leur Musique,
Et leurs petits concerts retentissent par tout.

Tous ensemble:
Sus, sus debout, viste debout ?
Qu'est-cecy, Liciscas, quoy ? tu romfles encore,
Toy qui promettois tant de devancer l'Aurore ?

Allons debout, viste debout,
Pour la Chasse ordonnée, il faut preparer tout,
Debout, viste debout, despeschons, debout.

Lysiscas, en s'éveillant:
Par la morbleu vous estes de grands braillars, vous autres, & vous avez la gueule ouverte de bon matin ?

Musiciens:
Ne vois-tu pas le jour qui se respand par tout ?
Allons debout, Lysiscas debout.

Lysiscas:
Hé ! laissez-moy dormir ancor un peu, je vous conjure ?

Musiciens:
Non, non debout, Lysiscas debout.

Lysiscas:
Ie ne vous demande plus qu'un petit quart d'heure ?

Musiciens:
Point, point debout, viste debout.

Lysiscas:
Hé ! je vous prie ?

Musiciens:
Debout.

Lysiscas:
Un moment:

Musiciens:
Debout.

Lysiscas:
De grace.

Musiciens:
Debout.

Lysiscas:
Eh.

Musiciens:
Debout.

Lysiscas:
Ic...

Musiciens:
Debout.

Lysiscas:
I'auray fait incontinent.

Musiciens:
Non, non debout lysiscas debout:
Pour la Chasse ordonnée, il faut preparer tout;
Viste debout, despeschons, debout.

Lysisicas:

Et bien laissez-moy, ie vais me lever: Vous estes d'estranges gens de me tourmenter comme cela: vous serez cause que je ne me porteray pas bien de toute la journée; car, voyez-vous, le sommeil est necessaire à l'homme, & lors qu'on ne dort pas se refection, il arrive... que... on est...

Ier:
Lysiscas.

IIeme:
Lysiscas.

IIIeme:
Lysiscas.

Tous ensemble:
Lysiscas.

Lysiscas:
Diable soient les brailleurs, je voudrois que vous eußiez la gueule pleine de bouillie bien chaude.

Musiciens:
Debout, debout viste debout, despeschons debout.

Lysiscas:
Ah ! qu'elle fatigue de ne pas dormir son sou.

Ier:
Hola ? ho.

IIeme:
Hola ? ho.

IIIeme:
Hola ? ho.

Tous ensemble:
Oh ! ho ! ho ! ho !

Lysiscas:

Oh ! ho ! ho ! ho ! La peste soit des gens avec leurs chiens de hurlemens, je me donne au Diable si je ne vous assome. Mais voyez un peu quel diable d'entousiasme il leur prend, de me venir chanter aux oreilles comme cela, je...

Musiciens:
Debout.

Lysiscas:
Encore.

Musiciens:
Debout.

Lysiscas:
Le Diable vous emporte.

Musiciens:
Debout.

Lysiscas, le levant:

Quoy toûjours ? a-t'on jamais veu une pareille furie de chanter ? par le sang bleu j'enrage, puis que me voila eveillé il faut que j'éveille les autres, & que je les tourmente comme on m'a fait. Allons ho ? Meßieurs, debout, debout, viste c'est trop dormir. Ie vais faire un bruit de Diable par tout, debout, debout, debout; Allons viste, ho, ho, ho ? Debout, debout, pour la Chasse ordonnée il faut preparer tout, debout, debout, Lysiscas debout ? ho ! ho ! ho ! ho ! ho.


Lysiscas s'estant réveillé, avec toutes les peines du monde, va crier aux oreilles de huit autres Valets endormis, qui dançent une Entrée, pendant que quatre Piqueurs sonnent du cor.

 

LE PREMIER ACTE DE LA COMEDIE
II. Intermede

Argument:

L'agreable Moron laissa aller le Prince pour parler de sa passion naissante aux bois, & aux rochers, et faisant retentir partout le beau nom de sa Bergere Philis, un Echo ridicule luy respondant bizarement, il y prit si grand plaisir que riant en cent manieres, il fit respondre autant de fois cét Echo, sans tesmoigner d'en estre ennuyé: Mais un Ours vint interrompre ce beau divertissement, et le surprit si fort par ceete veuë peut attenduë, qu'il donna de sensibles marques de sa peur: Il luy fit faire devant l'Ours toutes les soûmissions dont il se peut aviser pour l'adoucir: Enfin, se jettant à un arbre pour y monter, comme il vit l'Ours y vouloit grimper aussi bien que luy; il cria au secours d'une voix si haute, qu'elle attira huit pyasans armez de bastons à deux bouts et d'espieux, pendant qu'un autre Ours parut en suite du premier. Il se fit un combat qui finit par la mort d'un des Ours, et par la fuite de l'autre:


Scene premiere
Moron

Moron:
Iusqu'au revoir; pour moy je reste icy, & j'ay une petite conversation à faire avec ces arbres et ces rochers.
Bois, prez, fontaines, fleurs qui voyez mon teint blesme,
Si vous ne le sçavez, je vous aprens que j'ayme;
Philis est l'objet charmant
Qui tient mon coeur à l'attache,
Et ie devins son amant
La voyant traire une Vache.
Ses doigts tout plains de laict, et plus blancs mille fois
Pressoient les bouts du pis d'une grace admirable;
Ouf ! cette idée est capable
De me reduire aux abois.

Ah ! Philis, Philis, Philis.
Ah ! hem, ah ah ah ! hi hi hi, oh oh oh oh.
Voila un Echo qui est bouffon ! hom, hom, hom, ha ha ha ha.
Uh uh uh. Voila un Echo qui est bouffon !


Scene deuxiesme
Moron, Ours

Moron:

Ah ! Monsieur l'Ours, je suis votre serviteur de tout mon coeur: degrace espargnez-moy. Je vous asseure que je ne vaux rien du tout à manger, je n'ay que la peau et les os, et je voy de certaines gens la bas qui seroient bien mieux vostre affaire. Eh ! Eh ! Eh ! monseigneur, tout doux, s'il vous plaist. La la la la ! monseigneur que vostre Altesse est jolie et bien faite; elle a tout à fait l'air galand et la taille la plus mignonne du monde. Ah beau poil ! belle teste ! beaux yeux brillans et bien fendus ! Ah beau nez ! belle petite bouche ! petites quenotes jolies ! ah belle gorge ! belles petites menottes ! petits ongles bien faits. A l'aide, au secours, je suis mort, misericorde, pauvre Moron, a mon Dieu ! et viste, à moy, je suis perdu !

[les Chasseurs paroissent]

Eh, messieurs, ayez pitié de moy ! bon messieurs tuez moy ce vilain animal-là ? O Ciel ! daigne les assister. Bon le voila qui fuit, le voila qui s'arreste et qui se jette sur eux. Bon en voila un qui vient de luy donner un coup dans la gueule. Les voila tous à l'entour de luy. Courage, ferme, allons mes amis. Bon, poussez fort, encore, ah ! le voila qui est à terre, c'en est fait il est mort, descendons maintenant pour luy donner cent coups. Serviteur Messieurs, je vous rends grace de m'avoir délivré de cette beste, maintenant que vous l'avez tué je m'en vais l'achever, et en triompher avec vous.

Ces heureux chasseurs, n'eurent pas plustost remporté la victoire, que Moron, devenu brave par l'éloignement du peril, voulut aller donner mille coups à la beste, qui n'estoit plus en estat de se deffendre, et fit tout ce qu'un fanfaron, qui n'airoit pas esté trop hardy, eust pû faire en cette occasion; et les chasseurs, pour tesmoigner leur joye, danserent une fort belle Entrée...

 

LE DEUXIESME ACTE DE LA COMEDIE
III. Intermede

Scene premiere
Moron, Philis

Moron:
Philis demeure icy ?

Philis:
Non, laissez-moy suivre les autres.

Moron:
Ah ! cruelle, si c'estoit Tircis qui t'n priast, tu demeurerois bien viste.

Philis:

Cela se pourroit faire, et je demeure d'accord que ie trouve bien mieux mon conte avec l'un qu'avec l'autre; car il me divertit avec sa voix, et toy tu m'estourdis de ton cacquet. Lors que tu chanteras aussi bien que kuy, ie te promets de t'écouter.

Moron:
Eh ! demeure un peu.

Philis:
Ie ne sçaurois.

Moron:
De grace ?

Philis:
Point te dis-je.

Moron:
Ie ne te laisseray poin aller.

Philis:
Ah ! que de façons.

Moron:
Ie ne te demande qu'un moment à estre avec toy ?

Philis:
Et bien ! oüy, j'y demeureray, pourveu que tu me promette une chose ?

Moron:
Et laquelle ?

Philis:
De ne me point parler du tout.

Moron:
Eh ! Philis ?

Philis:
A moins que de cela je ne demeureray point avec toy.

Moron:
Veux-tu me...

Philis:
Laisse-moy aller ?

Moron:
Et bien, ouy, demeure: je ne te diray mot.

Philis:
Prens-y bien garde au moins; car à la moindre parole je prens la fuite.

Moron:
Soit. Ah ! Philis... Eh... Elle s'enfuit, et je ne sçaurois l'atraper.

[il fait une Scene de gestes]

Voila ce que c'est, si je sçavois chanter j'en ferois bien mieux me affaires. La pluspart des femmes aujourd'huy se laissent prendre par les oreilles: Elles sont cause que tout le monde se mesle de Musique, et l'on ne reüssit aupres d'elles, que par les petites chansons, et les petits vers qu'on leur fait entendre. Il faut que j'aprenne à chanter pour faire comme les autres. Bon voicy justement mon homme.


Scene deuxiesme
Moron, Satyre

Sature:
La la la.

Moron:
Ah ! Satyre mon amy, tu sçais bien ce que tu m'as promis il y a long-temps, aprens-moy à chanter, je te prie ?

Satyre:
Ie le veux; mais auparavant escoute une chanson que je viens e faire.

Moron:
Il est si accoustumé à chanter qu'il ne sçauroit parler d'autre façon. Allons chante, j'escoute.

Satyre:
Ie portois...

Moron:
Une chanson, dis-tu ?

Satyre:
Ie port...

Moron:
Une chanson à chanter ?

Satyre:
Ie port...

Moron:
Chanson amoureuse, peste.

Satyre:
Ie portois dans une cage
Deux Moyneaux que j'avois pris;
Lors que la jeune Cloris
Fit dans un sombre boccage
Briller, à mes yeux surpris,
Les fleurs de son beau visage:
Helas ! dis-je aux moyneaux, en recevant les coups
De ses yeux si sçavans à faire des conquestes,
Consolez-vous, pauvres petites bestes,
Celuy qui vous a pris est bien plus pris que vous.

[Moron ne fut pas satisfait de cette Chanson, quoy qu'il la trouvast jolie, il en demanda une plus passionnée, et priant le Satyre de luy dire celle qu'il luy avoit ouy chanter quelques jours auparavant, il continua ainsi]

Dans vos chants si doux,
Chantez à ma belle,
Oyseaux, chantez tous
Ma peine mortelle:
Mais si la cruelle
Se met en courroux
Au recit fidelle
Des maux que je sens pour elle;
Oyseaux, taisez-vous.
Oyseaux, taisez-vous.

[cette seconde Chanson ayant touché Moron fort sensiblement, il pria le Satyre de luy apprendre à chanter; et lui dit]

Moron:
Ah ! qu'elle est belle ! apprens -la moy ?

Satyre:
La, la, la, la.

Moron:
La, la, la, la.

Satyre:
Fa, fa, fa, fa.

Moron:
Fa, toy-mesme.

[le Satyre s'en mit en colere, et peu à peu se mettant en posture d'en venir à des coups de poing, les Violons reprirent un Air sur lequel ils danserent une plaisante Entrée]

 

LE TROISIESME ACTE DE LA COMEDIE
IV. Intermede

Scene premiere
Philis, Tircis

Philis:

Vien, Tircis, laissons les aller, et me dis un peu ton martyre de la façon que tu sçais faire ? Il y a long-temps que tes yeux me parlent; mais je suis plus ayse d'ouyr ta voix.

Tircis, en chantant:
Tu m'escoute, helas ! dans ma triste langueur;
Mais je n'en suis pas mieux, ô ! beauté sans pareille !
Et je touche ton oreille,
Sans que je touche ton coeur.

Philis:
Va, va, c'est dé-ja quelque chose que de toucher l'oreille, et le temps amen tout. Chante moy cependant quelque plainte nouvelle que tu ayes composée pour moy.


Scene deuxiesme
Moron, Philis, Tircis

Moron:

Ah ! ah ! je vous y prends, cruelle; vous vous écartez des autres pour ouyr mon rival ?

Philis:
Oüy, je m'écarte pour cela; je te le dis encore: Ie me plais avec luy, et l'on écoute volontiers les Amans lors qu'ils se plaignent aussi agreablement qu'il fait. Que ne chante-tu comme luy ? je prendrois plaisir à t'écouter.

Moron:
Si je ne sçay chanter, je sçay faire autre chose, et quand...

Philis:
Tais toy ? je veux l'entendre. Dis, Tircis, ce que tu voudras.

Moron:
Ah ! cruelle...

Philis:
Silence, dis-je, ou je me mettray en colere.

Tircis, en chantant:
Arbres espais, & vous prez esmaillez,
La beauté dont l'Hyver vous avoit despouillez
Par le Printemps vous est renduë,
Vous reprenez tous vos appas;
Mais mon ame ne reprend pas
La joye, helas ! que i'ay perduë.

Moron:
Morbleu que n'ay-je de la voix ? ah ! nature marastre ! pourquoy ne m'as-tu âs donné dequoy chanter comme un autre ?

Philis:
En verité. Tircis, il ne se peut rien de plus agreable, et tu l'emportes sur tous les Rivaux que tu as.

Moron:
Mais pourquoy est-ce que je ne puis pas chanter ? N'ay-je pas un estomach, un gosier, et une langue comme un autre ? Oüy, oüy, allons, je veux chanter aussi, et te montrer que l'Amour fait faire toutes choses. Voicy une chanson que j'ay faite pour toy.

Philis:
Oüy, dis ? je veux bien t'écouter pour la rareté du fait.

Moron:
Courage, Moron, il n'y a qu'à avoir de la hardiesse.

Moron chante:
Ton extrême rigueur
S'acharne sur mon coeur,
Ah ! Philis je trespasse !
Daignes me secourir ?
En seras-tu plus grasse
De m'avoir fait mourir ?

Philis:
Voila qui est le mieux du monde: mais, Moron, je souhaiterois bien d'avoir la gloire, que quelque Amant fût mort pour moy; c'est un avantage dont je n'ay pas encor joüy, et je trouve que j'aymerois de tout mon coeur une personne qui m'aymeroit assez pour se donner la mort.

Moron:
Tu aymerois une personne qui se tuëroit pour toy ?

Philis:
Oüy.

Moron:
Il ne faut que cela pour te plaire ?

Philis:
Non.

Moron:
Voilà qui est fait, je te veux montrer que je me sçay tuër quand je veux.

Tircis, chante:
Ah ! quelle douceur extréme,
De mourir pour ce qu'on ayme.

Moron:
C'est un plaisir que vous aurez quand vous voudrez.

Tircis, chante:
Courage, Moron ? meurs promptement
En genereux Amant.

Moron:
Ie vous prie de vous mesler de vos affaires, et de me laisser tuër à ma fantaisie. Allons, je vais faire honte à tous les Amans; tien ? je ne suis pas homme à faire tant de façons, voy ce poignard ? prens bien garde comme je vais me percer le coeur ? Ie suis vostre serviteur, quelque niais.

Philis:
Allons. Tircis, viens-t'en me redire à l'écho, ce que tu m'as chanté.

 

LE QUATRIESME ACTE DE LA COMEDIE
V. Intermede

Scene premiere
La Princesse

La Princesse:

O Vous ! admirables personnes, qui, par la douceur de vos chants, avez l'art d'adoucir les plus fascheuses inquietudes, aprochez vous d'icy, de grace; et taschez de charmer, avec vostre musique, le chagrin où je suis.


Scene deuxiesme
La Princesse, Climene, Philis

Climene, en chantant:
Chere Philis, dis-moy, que crois-tu de l'Amour ?

Philis, en chantant:
Toy-mesme, qu'en crois-tu, ma compagne fidelle ?

Climene:
On m'a dit que se flame est pire qu'un Vautour,
Et qu'on souffre en aymant une peine cruelle.

Philis:
On m'a dit qu'il n'est point de passion plus belle,
Et que ne pas aymer c'est renoncer au jour.

Climene:
A qui des deux donnerons-nous victoire ?

Philis:
Qu'en croyrons-nous, ou le mal ou le bien ?

Climene & Philis, ensemble:
Aymons, c'est le vray moyen
De sçavoir ce qu'on en doit croire.

Philis:
Cloris chante par tout l'Amour et ses ardeurs.

Climene:
Amarante pour luy verse en tous lieux des larmes.

Philis:
Si de tant de tourmens il accable les coeurs,
D'où vient qu'on ayme à luy rendre les armes ?

Climene:
Si sa flame, Philis, est si pleine de charmes,
Pourquoy nous deffend-on d'en gouster les douceurs ?

Philis:
A qui des deux donnerons-nous victoire ?

Climene:
Qu'en croyrons-nous, ou le mal ou le bien ?

Climene & Philis, ensemble:
Aymons, c'est le vray moyen
De sçavoir ce qu'on en doit croire.

[la Princesse les interrompit en cet endroit ,et leur dit:
Achevez seules si vous voulez, je ne sçaurois demeurer en repos, et quelque douceur qu'ayent vos chants, il ne font que redoubler mon inquietude.
]

La Princesse pour chasser son inquietude, oblige une Bergere à luy chanter cette plainte.


Mademoiselle Hylaire, Bergere

Ah ! mortelles douleurs !
Qu'ay-je plus à pretendre ?
Coulez, coulez mes pleurs,
Ie n'en puis trop répandre.

Pourquoy faut-il qu'un tyrranique honneur
Tienne nostre ame en esclave asservie ?
Helas ! pour contenter sa barbare rigueur
I'ay reduit mon Amant à sortir de la vie.
Ah ! mortelles douleurs !
Qu'ay-je plus à pretendre ?
Coulez, coulez mes pleurs,
Ie n'en puis trop répandre.

Me puis-je pardonner dans ce funeste sort
Les severes froideurs dont je m'estois armée ?
Quoy donc, mon cher Amant, je t'ay donné la mort,
Est-ce leprix, helas ! de m'avoir tant aymée ?
Ah ! mortelles douleurs !
Qu'ay-je plus à pretendre ?
Coulez, coulez mes pleurs,
Ie n'en puis trop répandre.

 

LE CINQUIESME ACTE DE LA COMEDIE
VI. Intermede

Tous les Bergers & toutes les Bergeres du Pays, en réjoüissance du changement du coeur de la Princesse, celebrent par des danses & des chansons le pouvoir de l'Amour.
Plus Pasteurs déguisez, pour celebrer entr'eux la Feste de Bachus, viennent disputer les loüanges que l'on donne à l'Amour: Ils se forment entre les uns & les autres un agreable combat, qui se termine par l'union des deux partis, sans le pouvoir commun de l'Amour, & de Bachus.


Silvie:
Icy l'ombre des ormeaux
Donne un tein frais aux herbettes,
Et les bords de cet Ruisseaux
Brillent de mille fleurettes
Qui se mirent dans les eaux.
Prenez, Bergers, vos musettes
Ajustez vos chalumeaux,
Et meslons nos chansonnettes
Au chant des petits oyseaux.

Le Zephir entre ces eaux
Fait mille course [sic] secretes,
Et les Roßignols nouveaux
De leurs douces amourettes
Parlent aux tendres rameaux.
Prenez, Bergers, vos musettes
Ajustez vos chalumeaux,
Et meslons nos chansonnettes
Au chant des petits oyseaux.


Plusieurs Bergers & Bergeres galantes mélent aussi leurs pas à tout cecy, & occupent les yeux tandis que la Musique occupe les oreilles.


Climene:
Ah ! qu'il est doux, belle Silvie,
Ah ! qu'il est doux de s'enflammer;
Il faut retrancher de la vie
Ce qu'on en passe sans aymer.

Silvie:
Ah ! les beaux jours qu'Amour nous donne
Lors que sa flame unit les coeurs;
Est-il ny gloire ny Couronne
Qui vaille ses moindres douceurs ?

Tircis:
Qu'avec peu de raison on se pleint d'un martire
Que suivent de si doux plaisirs.

Philene:
Un moment de bon-heur dans l'amoureux Empire
Repare dix ans de soûpirs.

Tous ensemble:
Chantons tous de l'Amour le pouvoir adorable,
Chantons tous dans ces lieux
Ses attraits glorieux;
Il est le plus aymable,
Et le plus grand des Dieux.


A ces mots toute la troupe de Bachus arrive, & l'un d'eux s'avançant à la teste chante fierement ces paroles.


Arrestez, c'est trop entreprendre,
Un autre Dieu dont nous suivons les loix
S'oppose à cét honneur qu'à l'Amour osent rendre
Vos Musettes & vos voix:
A des titres si beaux, Bachus seul peut pretendre,
Et nous sommes icy pour défendre ses droits.

Le Choeur de Bachus:
Nous suivons de Bachus le pouvoir adorable,
Nous suivons en tous lieux
Ses attraits glorieux,
Il est le plus aymable,
Et le plus grand des Dieux.


Plusieurs du party de Bachus meslent aussi leurs pas à la Musique, & l'ont void icy un combat de dançeurs contre dançeurs, & de chantres contre chantres.


Silvie:
C'est le Printemps qui rend l'ame
A nos champs semez de fleurs;
Mais c'est l'Amour & sa flame
Qui font revivre nos coeurs.

Un Suivant de Bachus:
Le Soleil chasse les ombres
Dont le Ciel est obscurcy,
Et des ames les plus sombres
Bachus chasse le soucy.

Le Choeur de Bachus:
Bachus est reveré sur la terre & sur l'onde,

Le Choeur de l'Amour:
Et l'Amour est un Dieu qu'on adore en tous lieux.

Le Choeur de Bachus:
Bachus à son pouvoir a soûmis tout le monde.

Le Choeur de l'Amour:
Et l'Amour a dompté les Hommes & les Dieux.

Le Choeur de Bachus:
Rien peut-il égaler sa douceur sans seconde ?

Le Choeur de l'Amour:
Rien peut-il égaler ses charmes precieux ?

Le Choeur de Bachus:
Fy de l'Amour & de ses feux.

Le party de l'Amour:
Ah ! quel plaisir d'aymer.

Le party de Bachus:
Ah ! quel plaisir de boire.

Le party de l'Amour:
A qui vit sans amour, la vie est sans appas.

Le party de Bachus:
C'est mourir que de vivre, & dene boire pas.

Le Party de l'Amour:
Aymables fers,

Le party de Bachus:
Douce victoire,

Le party de l'Amour:
Ah ! quel plaisir d'aymer.

Le party de Bachus:
Ah ! quel plaisir de boire.

Les deux partis:
Non non c'est un abus,
Le plus grand Dieu de tous.

Le party de l'Amour:
C'est l'Amour.

Le party de Bachus:
C'est Bachus.


Un Berger se jette au milieu de cette dispute & chante ces Vers aux deux partis.


C'est trop, c'est trop, Bergers, hé pourquoy ces debats ?
Souffrons qu'en un party la raison nous assemble,
L'Amour a des douceurs, Bachus a des appas,
Ce sont deux Deïtez qui sont fort bien ensemble,
Ne les separons pas.

Les deux Choeurs ensemble:
Meslons donc leurs douceurs aymables,
Meslons nos voix dans ces lieux agreables,
Et faisons repeter aux Echos d'alentour
Qu'il n'est rien de plus doux que Bachus & l'Amour.