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Le Prince de Noisi
Ballet héroïque en III Actes
représnté pour la premiere fois devant le Roi,
sur le Théâtre des petits-Appartements à Versailles,
le 13 MArs 1749

Livret de Monsieur de la Bruere
musique de: François Rebel & François Francoeur


Acte I
Acte II
Acte III

ACTE PREMIER

les personnages:

les interprètes de l'époque:


Le Druide, Enchanteur, pere d'Alie

Mr Larrivée

Alie, fille du Druide

Mlle Arnoud

Le Prince de Noisi, connu sous le nom de Poinçon, amant d'Alie

Mlle Lemiere

Un Duide, Grand Prêtre & Ordonnateur des Jeux

Mr Muguet

Un Suivant du Druide

Mr Le Petit

Moulineau, Géant, & amoureux d'Alie

Mr Gélin

Un Suivant de Moulineau

Mr Desentis

L'Oracle de la Vérité

Mr Muguet

Choeur de Gnomes
Suite du Grand Prêtes, Druides & Peuples des Gaules
Suite du Druide, travestie
Démos, Génies & Fées

Le Théâtre représente l'endoit le plus épais de la Forêt, orné de Monuments antiques, entre lequels est une Statue représentant Esus, Divinité principale des anciens Gaulois, élevéd sur un piedestal rustique: on voit le Chêne-sacré , où l'on doit couper le Gui; au pié est un autel de gâzon.

Scene premiere
Le Druide, le Grand Prêtre

Le Druide:
Ordonnés de ce jour la pompe solemnelle:
A regret je quitte nos jeux;
Mais le Géant perfide au combat me rappelle,
Ma fille le charmoit; j'ai regretté ses voeux;
Il a cru me surprendre aux autels de nos Dieux;
Et je vais prévenir sa rage criminelle.

Le Grand Prêtre:
En vain, contre des jours si chers,
D'un barbare ennemi l'effort se renouvelle.
L'enfer arme sa main crüelle,
Et votre art soûmet les Enfers.

Le Druide:
Tout semble m'annoncer un funeste revers.
Mais ce n'est pas pour moi que mon âme attendrie
Veut implorer votre secours.
Seul digne du secret que mon coeur vous confie,
C'est à vous seul que j'ai recours.

Le Grand Prêtre:
Vous pouvés dispôser de mon bras, de ma vie.

Le Druide:
Vous aimés cet enfant qui, nourrit dans ces lieux,
Sous le nom de Poinçon, ignore sa naissance.
Fils du sage de Merlin, dépôt mistérieux,
Cet enfant doit, un jour, combler notre espérance.
Mais, jusqu'au tems marqué par les decrèts des Dieux,
Mille périls assiègent son enfance.
Le Ciel, en sa faveur, n'armera sa puissance
Qu'au moment-même où son bras généreux,
Par les coups les plus glorïeux,
Meritera son assistance.
S'il perdoit mon appui veillés à sa défense;
Veillés sur ses jours précïeux.

Le Grand Prêtre:
Mon zele vous répond de mon obéissance.

Le Druide:
Loin de ces lieux je vais porter
L'horreur, & le bruit de la guerre.
Laissés-moi demander aux esprits de la Terre
Quel piége je dois éviter.


Scene 2
Le Druide

Le Druide, seul:
Esprits, qui commandés aux ombres,
Et qui tremblés vous mes loix,
Sortés de vos antres sombres,
Venés, accourés à ma voix.


Scene 3
Le Druide, Gnomes

[Les Gnomes sortent du sein de la terre, à la voix du Druide]

Le Choeur des Gnomes:
Sortons, accourons à sa voix.

[on danse]

Le Druide:
L'avenir, dont mon art fait percer les tenebres,
Ne m'annonce en ce jour que des objèts funebres.
Le Ciel feroit-il le soûtien
Du perfide ennemi, qui me livre la guerre ?
Ce monstre, le mépris & l'horreur de la terre,
Verroit-il son destin l'emporter sur le mien ?

Le Choeur des Gnomes:
D'un Oracle irrévocable
Observe les decrèts;
Crain un danger redoutable,
Si tu méprises ses arrèts.

Le Druide:
J'ai suivi vos conseils; j'ai fait, dès son enfance,
Conduire dans ces lieux le Prince de Noisi:
Dans ce Marbre enfermé, loins de notre ennemi,
Il y garde ce Fer, commis à ma prudence.
Je lui cache avec soin que mon coeur l'a choisi
Pour lui donner ma fille, & ma puissance.

Le Choeur:
Contre l'Amour & ses traits
Défends leur foible jeunesse;
S'ils connoîssent ses secrets
A l'instant ton pouvoir cèsse.

[les Gnomes se retirent]


Scene 4
Le Druide

Le Druide, seul:
Le Destin a prescit qu'une heure, chaque jour,
Ils puissent se voir & s'entendre.
Par leur simplicité je cherche à les défendre:
Hélas ! c'est un foible détour:
Un regard éclaire un coeur tendre
Sur tous les secrèts de l'Amour.


Scene 5
Le Druide, Alie

Alie:
Seigneur, déja l'heure s'envole;
Poinçon devroit être en ces lieux.
Quoi ! ne verra-t'il point les jeux ?

Le Druide:
Quel soin ! quelle crainte frivole !
Poiçon va paroître à vos yeux.
Ma fille, occupés-vous du danger qui vous prèsse:
Contre l'Amour gardés bien votre coeur;
Songés qu'un éternel malheur
Suivroit un instant de foiblesse.

Alie:
Je sais combien je doit redouter sa fureur;
Vous me l'avés trop dit... Mais que Poinçon paroîsse.

[le Druide touche avec sa baguette le piédestal de la Statue d'Esus: Pinçon en sort; il vole vers Alie, qui va au-devant de lui avec le même empressement]

Le Druide:
Pendant les jeux-sacrés
L'enchanteur cherche à me surprendre:
Présisés tous les deux à ces jeux révérés,
Tandis que je vais vous défendre.

[il sort]


Scene 6
Poinçon, Alie

Poinçon:
Mon coeur peut donc s'ouvrir au plaisir le plus doux !
Je soûpirois déja de ne point voir Alie.
Ah ! je voudrois retrancher de ma vie
Tous les moments que je pâsse sans vous.
Vous ne partagés point ma vive impatïence;
Le doux plaisir regne en ces lieux charmants;
Il abrege pour vous les heures de l'absence,
Et j'en compte tous les moments.

Alie:
Cette retraite est embellie
Par l'effort de l'art enchanteur;
Mais aucun des plaisirs dont je le vois remplie,
Aucun n'a ce charme flateur
Que vous portés dans mon âme ravie.
Au sein de ces plaisirs, vous manqués à mon coeur;
Quand je vous vois, je les oublie.

Poinçon:
Que cet aveu m'est doux ! que mon sort est heureux !

Alie:
Notre bonheur dépend de nos obéissance:
Si le fatal Amour disposoît de nos voeux,
Nous sommes menacés des maux les plus affreux.

Poinçon:
Aidons-nous, l'un & l'autre, à braver sa puissance.

Alie:
Quoi ! les piéges qu'il tend sont-il si dangereux ?

Poinçon:
On dit que sous son esclavage,
Par l'espoir le plus doux, il fait nous attirer;
Mais quel bien peut desirer
Un coeur, que remplit votre image ?
A peine le mien tout entier
Suffit à l'amitié, dont le noeud nous engage:
Loin de chercher aucun partage,
Il voudroit se multiplïer
Pour vous aimer davantage.

Alie:
Vous peignés tous mes sentiments.
Les grandeurs, les trésors, les plaisirs, les délices,
Je le donnerois tous pour un de nos moments;
Et je ne croirois pas faire de sacrifices.

Ensemble:
Porte ailleurs tes enchantements;
Fuis, Amour, tiran redoutable !

Alie:
Vous plaire, vous aimer est le bien véritable.

Ensemble:
Porte ailleurs tes enchantements;
Fuis, Amour, tiran redoutable !

Poinçon:
Je trouve dans vos yeux charmants
Un trésor inépuisable
De plaisirs, de ravissements.

Ensemble:
Porte ailleurs tes enchantements;
Fuis, Amour, tiran redoutable !


Scene 7
Poinçon, Alie, le Grand Prêtre,
Ordonnateur des Jeux, Druides & Peuples,
qui viennent célébrer la fête di Gui-sacré

Le Grand Prêtre:
O vous, Divinité puissante,
Que nous cache l'horreur de ces bois ténébreux,
Recevés l'encens & les voeux
Qu'un Peuple soûmis vous présente:
Ecartés les dangers qui menacent ces lieux.

Le Choeur:
O vous, Divinité puissante, &c

Poinçon:
De nos chants harmonïeux,
Que ce bocage retentisse;
Que tout l'univers applaudisse
A la gloire des Dieux.

Le Choeur:
De nos chants harmonïeux, &c

[on danse]

Le Grand Prêtre:
L'heure approche, il est tems; venés Ministres saints,
Du Fer-sacré venés armes mes mains.

[sur un Simphonie misterieuse, on apporte la Faucille d'or, l'Urne dans laquelle on doit brûler l'encens, & les Vâses servant au Sacrifice]

Prophanes, détournés vos regards téméraires:
Peuple fidele, suivés-moi
Aux autels des Dieux de nos peres,
Frémissons tous d'un saint effroi,
En célébrant ces augustes misteres.

Le Choeur:
Frémissons tous d'un saint effroi, &c

Le Grand Prêtre:
Rameau divin, gage mistérieux,
Quittés votre tige adorée.
Brûlés, encens, brûlés dans cette urne sacrée;
Montés jusqu'au trône des Dieux.

[le Grand Prêtre coupe le Gui-sacré; les Druides vont l'adorer: ensuite les Peuples célebrent la fête par ses danses]

Alie, alternativement avec le Choeur de Femmes:
Les Ris & les Jeux
Regnent dans ces lieux:
Sans chaînes,
Sans peines,
Tout flate nos voeux.
D'un dieu dangereux
Evitons les feux:
L'Amour, de nos jours,
Troubleroit le cours:
Les craintes,
Les plaintes,
Le suivent toûjours.

[on danse]

Le Choeur:
Bannissons de ce bocage
L'Amour, ce tiran des coeurs.

Le Grand Prêtre:
S'il a d'abord quelques douceurs,
Bientôt il fait sentir sa rage.

Le Choeur:
Bannissons de ce bocage
L'Amour, ce tiran des coeurs.

Le Grand Prêtre:
C'est un soleil brûlant, qui consume & ravage
Les champs, où son aurore a fait naître des fleurs.

Le Choeur:
Bannissons de ce bocage
L'Amour, ce tiran des coeurs.

Poinçon, au Grand Prêtre:
Daignés m'apprendre à la connoître,
Pour m'aider à l'éviter mieux.

Le Grand Prestre:
Jaloux de son pouvoir, tiran impérïeux,
Seul il veut être notre maître.
Vous écoutés nos chants, vous chérissés nos jeux;
Un amant n'y verroit que la beauté qu'il aime;
Près d'elle l'univers disparoît à ses yeux.
Un coeur, vraîment amoureux,
Devient étranger à lui-même,
Pour être, tout entier, à l'objet de ses voeux.

Poinçon, courant à Alie:
Dieux ! quel trait de lumiere a pâssé dans mon âme !
C'étoit l'amour, Alie !...

Alie, avec effroi:
Ah ! je lis dans mon coeur...
Quoi ! le fatal amour...

Poinçon:
Ne craignés point sa flâme:
Un sentiment si doux peut-il être une erreur !

[on entend le bruit du Tonnerre; le Ciel s'obscurcit; la Terre tremble; tous les Monuments se brîsent. On voit à l'intérieur du piédestal, qui renfermoit Poinçoit, le Glaive, qui est suspendu, & qui jette une vive lumiere, au milieu de l'obscurité]


Scene 8
Un Suivant du Druide, & les Acteurs de la scene précédente

Un Suivant du Druide:
Le Ciel contre nous se déclare,
Le Druïde est vaincu; son ennemi barbare
A mes yeux l'a chargé de fers.

Poinçon:
Hélas ! mon imprudence a causé ce revers.
Ce Glaive précïeux du moins nous reste encore...

[il prend le Glaive magique]

Glaive, cher & sacré, daignés armer mon bras.

Alie:
Contre un tiran crüel que pourriés-vous, hélas !
Tout l'enfer le seconde.

Poinçon:
Et moi je vous adore.
L'Amour, qui vient de m'égarer,
L'Amour m'encourage, & m'éclaire;
C'est lui qui va réparer
La faute qu'il m'a fait faire.

Le Grand Prêtre:
J'approuve ces nobles transports.
Mais il faut du tiran tromper la vigilance.
Si le sort nous trahit, vous saurez quels efforts
Peuvent encor servir votre vaillance.
Le Ciel veille sur vous; courés à la vengeance.

Poinçon & le Choeur:
Courons, courons à la vengeance.

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ACTE SECOND

Le Théâtre représente les Jardins de Moulineau

Scene premiere
Moulineau

Moulineau, seul:
Il gémit dans les fers, ce Druïde orgueilleux,
Qui m'ôsa refuser Alie !
La main qu'il dédaigna, l'accâble & l'humilie.

Faut-il que mon pouvoir, limité par les Dieux,
Me force à respecter sa vie !

Que ses tourments, du-moins, consolent ma fureur !
Puisse-t-il, chaque instant, s'irriter de ses chaînes !
Insultons à ses maux, redoublons-en l'horreur:
Pour mettre le comble à ses peines,
Qu'il soit témoin de mon bonheur !

Démons, qui servez ma puissance,
Hâtés-vous; conduisés Alie en ce séjour:
Que le trïomphe de l'amour
Suive celui de ma vengeance.

[les Démons s'envolent]


Scene 2
Moulineau, un Suivant de Moulineau

Un Suivant de Moulineau:
De nouveaux ennemis, dévoüés à la mort,
D'une attaque imprévue on hasardé l'effort:
Ils sont partis: l'enfer nous venge, & les accâble.

Moulineau:
Quel est leur chef ?

Le Suivant:
Un foible enfant.

Moulineau:
Que dite-vous ?

Le Suivant:
Armé d'un glaive étincelant,
Je l'ai vu défïer le Dragon formidable
Qui vomit le feu dévorant.
Le monstre, atteint par le fer redoutable,
Dans la poudre & la flâme est tombé, tout sanglant.
Mais de votre art déployant les prodiges,
J'ai porté des coups plus certains.
Il cède à ces nouveaux prestiges:
On le poursuit; bientôt on le livre en vos mains.

Ensemble:
[Goûtons / Goûtez] la douceur extrême
De porter la terreur & la motr en tous lieux !
[Disputons / Disputez] aux Dieux
La gloire suprême
De punir les audacïeux !

Moulineau:
Que j'aurai de plaisir à l'immoler moi-même !

[on entend une Symphonie gaie]


Scene 3
Moulineau, Poinçon, conduisant les Suivans du Druide, travestis,
et qui arrivent en dansant

Moulineau:
Quels sons ! quels doux concerts !
Quel spectacle nouveau !

Poinçon, à Moulineau:
Ces jeux vous sont offerts.
Le plaisir nous inspire,
Nous suivons son empire:
Nous inspirons sa vivacité
A tout ce qui respire.
Non, non, sans la legereté,
Non, non, sans on délire
Il n'est point de félicité.

Le Choeur

des Hommes:

des Femmes:

Du Plaisir nous suivons l'empire,

Nous inspirons sa vivacité.

Non, non, sans lui, sans la Gaîté,

Non, non, sans leur charmant délire
Il n'est point de félicité.

Le Plaisir nous inspire,
Nous suivons son empire:
Nous inspirons sa vivacité
A tout ce qui respire.
Non, non, sans la legereté,
Non, non, sans on délire
Il n'est point de félicité.

Poinçon:
Amour, Dieu de nos âmes,
Les attraits de tes vives flâmes
Pour nous sont oûjours renaîssants.
Viens, viens, rempli s seul nos instants;
Viens, viens, & dans nos chants
Reçois, Amour, nos voeux & notre encens.

Le Choeur

des Hommes:

des Femmes:

Du Plaisir nous suivons l'empire,

Nous inspirons sa vivacité.

Non, non, sans lui, sans la Gaîté,

Non, non, sans leur charmant délire
Il n'est point de félicité.

Le Plaisir nous inspire,
Nous suivons son empire:
Nous inspirons sa vivacité
A tout ce qui respire.
Non, non, sans la legereté,
Non, non, sans on délire
Il n'est point de félicité.

Poinçon:
Au printemps de notre âge,
Si le tendre Amour nous engage,
Bientôt à nos désirs
Il fait succéder les plaisirs.
Et jusqu'à nos soûpirs,
Tout est pour nous l'heureux présage
Des biens qui sont notre partage.

Le Choeur

des Hommes:

des Femmes:

Du Plaisir nous suivons l'empire, &c.

Le Plaisir nous inspire, &c.

Moulineau, à Poinçon:
Quel est ton sort ?

Poinçon:
Tout cède à mes charmes puissants;
Je dissipe, à mon gré, la trsitesse sauvage;
L'Amour vole à mes accents,
Et le plaisir est mon ouvrage.

Moulineau:
Poursuivés vos jeux, j'y consens.

[on danse]

Poinçon, alternativement avec le Choeur des Femmes:
Dans cet asile enchanté,
Suivés l'Amour, qui vous attire.

Poinçon:
On est heureux par un sourire
De la beauté.

Le Choeur:
Dans nos leçons, le coeur respire
La volupté.

Poinçon, avec le Choeur:
Dans cet asile enchanté,
Suivés l'Amour, qui vous attire,

Sur ces gâzons le doux Zéphire,
Plein de ses feux, par Flore est arrêté.
Dans cet asile enchanté,
Suivés l'Amour, qui vous attire.

[on danse]

Poinçon:
A nos conserts l'Amour préside;
Peut-on trop vanter ses attraits ?
Du vrai bonheur seul il décide;
A l'envi prévenons ses traits.
Si quelques maux suivent ses chaînes,
Doit-on craindre un doux lïen ?
Un jour finit les peines:
Le passé n'est rien.

[on danse]

Moulineau:
C'est assés; vous avés signalé votre zele.
J'en éxige, en ce jour, une preuve nouvelle.
J'aime; & de la beauté dont mon coeur est épris
Bientôt je me verrai le maître.

Poinçon:
Que dites-vous ?

Moulineau:
Alie à tes yeux va paroître;
De ma victoire elle sera le prix.

Poinçon, à part:
Je préviendrai ce moment redoutable !

Moulineau:
Mais je redoute ses mépris:
Ton art peut me prêter un secours secourable.

Poinçon:
Pour plaire, l'art ne peut prêter
Qu'une foible imposture;
C'est le secret de la nature,
Qu'en vain il voudroit imiter.

D'une ardeur sincère
Laissés vous enflâmer:
S'il est un art pour plaire,
C'est de bien aimer.

Moulineau:
Pour elle envain l'Amour m'engage;
Son pere, avec orgueil, a rejetté ma foi:
Que mon bonheur soit ton ouvrage.
Et moi, je punîrai le rival qui m'outrage.

Poinçon:
Vous avés un rival ?

Moulineau:
Rien n'est caché pour moi:

Je possède en ces lieux un Oracle infaillible;
Il m'a dit qu'Alie est sensible.

Poinçon:
A-t-il nommé l'objet de son ardeur ?

Moulineau:
Un Prince de Noisi...

Poinçon:
Vous croyés que son coeur...

Moulineau:
La preuve en est certaine;
Jamais mon art ne m'a trahit.

Je vais de mon ennemi
Appesantir encor la chaîne.

Attends ici mon retour:
Et pendant que ce soin m'appelle,
Prépare une fête nouvelle
Pour l'objet de mon amour.

[il sort]


Scene 4
Poinçon et sa Suite, puis Moulineau

Poinçon:
Alie en aime un autre ! Alie étoit parjure !
Quel trait empoisonné vient frapper mon coeur !
Mais si c'étoit une imposture ?...
Que dis-je ? hélas ! & quelle est mon erreur !
Qui peut à me tromper engager l'Enchanteur ?

Toi, qui semblois si bien m'entendre,
Tu répondois à d'autres voeux !
L'amour, qui brilloit dans tes yeux,
Cet amour, que j'ai cru si tendre,
N'avoir donc pour objet que mon rival heureux !

Je succombe, je céde à mes maux rigoureux.

Le Choeur:
Trahirés-vous notre espérance ?

Poinçon:
La mort est tout ce que je veux.

Le Choeur:
L'amour est outragé; vivés pour la vangeance.
Le Druïde enchaîné...

Poinçon:
Quel reproche !

Le Choeur:
Armés-vous !

Poinçon:
Il languit dans les fers !... & par mon imprudence !
Périsse l'Enchanteur ! qu'il tombe sous mes coups !

Le Choeur:
Périsse l'Enchanteur ! qu'il tompe sous vos coups !

Poinçon:
Mais un charme infernal assûre sa défense;
Ce charme le dérobe à mes transports jaloux:
Pour en détruire la puissance,
Employons les moyens prescrits à mon couroux.

Au milieu de nos chants, préparés vos guirlandes,
Déposés à ses piés nos magiques offrandes;
Obéissons; et comptons sur les Dieux.

Il faut chanter l'Amour, ses plaisirs & sa flâme,
Lorsque le désespoir trouble & remplit mon âme !

Le tiran reparoît; recommencés vos jeux.

[les jeux recommencent]

Poinçon, alternativement avec le Choeur, & offrant à Moulineau une couronne de fleurs:
Laissés-vous couronner
De ces fleurs, qui parent nos têtes:
L'Amour va vous enchaîner,
Tout puissant que vous êtes;
Mais les fers qu'il veut vous donner
Valent toutes vos conquêtes.

[on enchaîne, en dansant, Moulineau avec les guirlandes enchantées]

Moulineau:
Interrompés vos chants: Morphée, & ses pavôts
Me font ressentir leur puissance.
Attendés, en silence,
Mes ordres pour des jeux nouveaux.

[Moulineau s'endort]

Le Choeur, regardant Moulineau, & le montrant à Poinçon:
Le charme est détruit; frappe, immole ta victime !

Poinçon, au Choeur:
Quoi ? pendant son sommeil, je trancherois ses jours !
Ah ! j'ai honte d'un tel secours;
Mais victoire seroit un crime.

[à Moulineau]

Eveille-oi, barbare !

[Moulineau sort de son assoûpissement]

Le Choeur, à Poinçon:
O Ciel ! que faites-vous.

Poinçon, au Choeur:
Ce que l'honneur ordonne à mon courroux.

[à Moulineau, & en tirant de dessous sa robe le Glaive-sacré]

Connois en moi l'amant d'Alie.

Moulineau, avançant sur lui, la Massue levée:
Meurs !... Quel Glaive éteincellant !

[il recule]

Poinçon, le suivant:
Je sers les Dieux, l'amour, en t'immolant.

[ils disparoîssent]

Le Choeur, à Poinçon:
Arrêté !... Il va périr !... Ciel, prends soin de sa vie !

[un coup de tonnerre annonce la protection que le Ciel accorde à Poinçon]

Poinçon, à sa Suite, en retrant sue le Théâtre:
De ce monstre crüel j'ai purgé l'Univers:
Partés; & du Druïde allés brîser les fers.

[la Suite de Poinçon sort]


Scene 5
Poinçon

Poinçon, seul:
Je suis vengé d'un ennemi barbare,
Et ne suis pas moins lamheureux !
Hélas ! comment calmer le dèsespoir affreux
Qui de mon coeur s'empare ?

Je veux dans ce Palais rester quelques instants,
Interroger cet Oracle moi-même.
Une réponse affreuse est tout ce que j'attends:
Mais, pour condamner ce qu'on aime,
Peut-on vouloir trop de garents ?

Ah ! dans le trouble que je sens,
C'est un bonheur extrême
Que de pouvoir encor douter quelques moments.

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ACTE TROISIEME

Le Théâtre représente un Vestibule du Palais de Moulineau. On voit au milieu du grand Portique, sur lequel est écrit: Temple dela Vérité; & dans le fond la Statue-enchantée, qui rend des oracles.

Scene premiere
Poinçon

Poinçon, seul:
Le voilà cet Oracle affreux !
Ile me semble déja qu'il prononce, & m'accâble.
Je marche, en frémissant, vers ce lieu redoutable;
J'ôse à-peine lever les yeux.

[en lisant l'inscription qui est sur le Portique]

TEMPLE DE LA VERITE... la Vérité terrible
Habite donc sur cet autel ?

Toi, qui vas d'un coeur sensible
Combler le dèsespoir mortel,
Adoucis ta lumiere horrible;
Ou permèts-moi, s'il est possible,
De détourner mes yeux de ton flambeau cruël.


Scene 2
Poinçon, Alie, sur un nuage, porté par des Démons, Choeur des Démons

[on entend une Symphonie]

Poinçon:
Quels sons ?... O Ciel ! Alie en ces lieux va paroître.

Le Choeur:
Trïomphés, belle Alie; & régnés à jamais.

Poinçon:
Ministre du tiran, qui serviés ses forfaits,
Il n'est plus, j'ai puni ce traître.
Rentrés dans les Enfers, fuyés; & désormais
Allés y partager le sort de votre maître.

[les Démons se précipitent dans les Enfers]


Scene 3
Poinçon, Alie

Alie:
Quoi, c'est vous ? mon amant est mon libérateur !

Ah, que c'est un plaisir flateur,
De tout devoir à ce qu'on aime !
Mon bonheur m'en paroît plus doux;
Et les biens que je tiens de vous
Ont le charme de l'Amour même.

Poinçon, à part:
Elle ôse feindre encor la plus sicnère ardeur !
L'ingrate !...

[à Alie]

Alie !...

[à part]

O Dieux !

Alie:
Quel trouble vous dévore ?
Qu'où naît cette sombre fureur ?
Quoi ! ne m'aimés vous plus ?

Poinçon, avec fureur:
H&las ! je vous adore !...

Mais, vous, n'espérés pas de me tromper encore;
Je le connois trop bien ce coeur, qui m'a trahi.

Alie:
Qu'entends-je ?

Poinçon:
Vous aimés le Prince de Noisi...

Alie:
Je ne le vis jamais.

Poinçon:
De ce mistère horrible
Je ne suis que trop éclarci:
L'Enchanteur me l'a dit; son art est infaillible.

Alie:
Et vous croyés plutôt un ennemi jaloux,
Qu'une amante simple, & sensible,
Qui ne respire que pour vous ?
Hélas ! que mon coeur est plus tendre !
Quand l'univers entier
Contre vous se feroit entendre,
Un regard suffiroit pour vous justifïer.

Poinçon:
Eh bien, sur nos destins que l'Oracle prononce.
Vous le voyés... je vais l'interroger.

Alie:
Ah ! par ce doute affreux cessés de m'outrager.

Poinçon:
Eh quoi ! craignés-vous sa réponse ?

Alie:
Je voulois votre amour
Vous répondît de ma flâme:
Mais si l'Oracle seul peut rassûrer votre âme,
Je vais l'interroger, sans crainte & sans détour.

[à l'Oracle]

Toi, que le Ciel inspire,
Je ne crains point tes arrèts;
Dévoile de mon coeur tous les replis secrets;
Nomme, nomme l'objet pour qui ce coeur soûpire.

[après une Symphonie mistérieuse, l'Oracle prononce]

L'Oracle:
L'Amant qu'Alie a choisi,
Est le Prince de Noisi.

[les portes du Temple se referment]

Poinçon, désespéré:
O Dieux !

Alie:
Non, c'est toi seul que j'aime !
Garde-toi d'écouter un prestige imposteur.

Quand le Ciel parleroit lui-même,
Le Ciel seroit démenti par mon coeur..

Tu détournes de moi tes yeux remplis de larmes ?

Poinçon:
Cruëlle ! laissés-moi vous fuir.

Alie:
Rougis-tu de t'attendrir
Par l'excès de mes allarmes ?
Je ne puis t'émouvoir !... je puis du-moins périr.
Le désespoir me prêtera des armes;
Bientôt il fînira mes jours:
Et tu verras, Ingrat ! si je t'aimai toûjours.

Poinçon:
Arrête !... Que dis-tu ?... Ta victoire est certaine:
Périsse cet Obstacle affreux !
De tes douleurs le charme impérïeux,
Malgré moi, m'attire & m'entraîne.
Ah ! si je suis trompé, fais que ce charme heureux
Toûjours te suive & m'environne;
N'écarte jamais de mes yeux
Le bandeau que l'Amour nous donne.

Alie:
A quels soupçons encor ton âme s'abandonne !


Scene 3
Le Druïde, Poinçon, Alie

Le Duide, à Poinçon:
Digne fils de Merlin, reprenés votre nom;
Je puis enfin vous en instruire:
Le Prince de Noisi respire,
Caché sous l'habit de Poinçon.

Alie & le Prince de Noisi:
O Dieux ! par ce seul mot que vous calmés de peines !

Le Druide:
L'Himen vous vous unir de ses plus douces chaînes.

Le Prince de Noisi, à Alie:
Oui, j'en fais le serment,
Des soupçons l'atteinte cruëlle
Ne troubelra plus votre amant.

Le Prince de Noisi & Alie:
Oui, j'en fais le serment;
Oui, j'aimerai si tendrement,
Que vous ne pourrés pas devenir infidele.

[on entend une Simphonie]

Alie:
Quels sons brillants !

Le Prince de Noisi:
Quelle clarté nouvelle !

Le Druide:
C'est ainsi que le Ciel annonce ses présents.
Voyés descendre ici ces Etres bienfesans,
A qui les Dieux la sagesse profonde
Confïa les destin & le bonheur du Monde.


Scene 4 & derniere
Le Druïde, le Prince de Noisi, Alie, Génies & Fées

Le Théâtre représente un Palais éclatant & environné de nuées, le fond en est occupé par les Génies & les Fées: on voit au milieu d'eux un Trône préparé pour le Prince de Noisi & pour Alie

Le Choeur des Génies & des Fées:
Tendres Amants, le Ciel se déclare pour vous:
Devenés immortels, & régnés parmi nous.

[les Génies & les Fées présentent, en dansant, un Sceptre très-riche, & une Baguette enchantée au Prince de Noisi & Alie]

Le Choeur:
Régnés, & qu'à vos voeux tout l'univers réponde.
Dans votre amour soyés constants:
Le Destin à de doux instants
Enchaîne le bonheur du Monde.

[on danse]

Le Choeur des Fées:
Tout reconnoît votre puissance;
Remplissés les décrèts des Dieux.

Le Prince de Noisi:
De nos malheurs l'heureuse expérïence
Doit nous intéresser au sort des malheureux.

Le Choeur des Fées:
De la vertu, de l'innocence
Prévenés & comblés les voeux.

Alie:
Quels bienfaits le Ciel nous dispense !
Nous obtenons le droit de faire des heureux.

Le Prince de Noisi & Alie

Le Choeur des Fées:

Tout reconnoît notre puissance:
Remplissons les décrèts des Dieux.

Tout reconnoît votre puissance:
Remplissés les décrèts des Dieux.

[la fête continue, et termine l'Opéra]

J'ai lu, par ordre de Monseigneur le Chancelier, Le Prince de Noisi, Ballet-héroïque, dont les représentations ont eu le succès le plus flateur & le plus desiré par les Auteurs.
A Paris, ce 7 Juillet 1760.

De Moncrif

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