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Les Plaisirs Troublés
Mascarade en II Parties
1657
livret de Charles De Beys
musique de:
Louis de Mollier

Premiere Partie

Recit

Une troupe des plus habiles musiciens, revenant ensemble du Ballet du Roy, proposent de se divertir entre eux, et pour surprendre plus agreablement leur voisinage, se rendent cher Fortier et Bourgeois, qui leur prestent des habits de masques, dont, afin d'estre moins cogneus, le Sieur Le Gros se déguise sous l'habit du Plaisir; le Sieur Donc l'aisné, sous celuy de Bontemps; les Sieurs de Mollier, Tissu, Vincent, Itier, Couprain, Garnier, Martin, Beauchamps & Donc le Cadet, sous les habits du Jeu & autres ses suivans, , et en ce plaisant équipage, vont donner une Serenade aux belle de leur quartier, et chantent.

Le Plaisir, à Philis:
En vain ay-je entrepris, dans ce déguisement,
Sous l'habit du
Plaisir, de vous cacher mes peines.

Le Bontemps, à Diane:
De celuy du Bontemps je couvre icy mes gehenes,
Mais, las ! cette contrainte augmente mon tourment.

Le Plaisir, au Bontemps:
Tous deux infortunez, Dieux, qu'avons-nous à faire ?

Le Bontemps, au Plaisir:
Soupirer & mourir, ayant le sort contraire.

Tous Deux Ensemble:
Nous qui par nos chansons plaignons les maux d'autruy,
Nous mesmes par nos chants plaignons-nous aujourd'huy.

Le Plaisir:
Non, non, feignons plutost, par quelque indifference,
De rompre les liens de la perseverance:
Chantons cet air nouveau, qui fut fait, l'autre jour,
Par un certain galant peu constant en amour.

Le Bontemps:
C'est l'unique moyen d'adoucir nos rebelles;
Commence, & soyons fiers, puisqu'elles sont cruelles.

Le Plaisir, à sa belle:

CHANSON

Que l'on vivroit heureusement
En vous aimant,
Si vous estiez moins inhumaine;
Mais il vous faut un autre amant.
Pour moy, je crains étrangement
Tous les plaisirs qui donnent tant de peine.

Tous Deux Ensemble:

Quoy donc ! languit incessamment
Dans le tourment,
Sur une espérance incertaine !
C'est nous traiter trop rudement,
Et nous quittons facilement
Tous les plaisirs qui donnent tant de peine.




Premiere Entrée

A peine ont-ils commencé ce divertissement qu'ils sont interrompus par quatre Laquais, qui, naturellement peu compatibles avec la tranquillité de cette sorte de plaisirs, leur font une querelle, et, à coups de pelotes de neige, les contraignent de prendre la fuite, bienheureux d'en estre quittes à si bon marché.

Nostre corps n'est point arresté,
Il est toujours en exercice;
Celles à qui nous rendons service
Ayment nostre legereté.
Nous ne nous battons avec de noirs desseins
Et nous avons ce privilege,
Sans allumer du bois de nous chauffer les mains,
Et trouver du feu dans la neige.


II. Entrée

Mais pendant que ces quatre Fripons se réjoüissent entre eux d'avoir ainsi troublé le plaisir des autres, ils sont payés de la mesme monnoye par leur Maistre, qui, outré de colere de se voir ainsi abandonné de ses valets, leur apprend, par une harangue au genre démonstratif, d se rendre desormais un peu plus assidus à son servie.

le Sieur Beauchamp, represente le Maistre

Mon train est assez leste,
Et je suis aujourd'huy
Sans chagrin, sans ennuy;
J'ay du plaisirs de reste.
La Fortune me rit
Et chacun me chérit.
Je vis dans l'opulence;
MAis apres le Ballet,
Adieu la difference
Du maistre & du valet !


III. Entrée

Quatre Escoliers, au retour de l'escole, croyant estre dans un lieu fort éloigné de la portée des yeux & des soins de peur pédant, se mettent à jour, au lieu d'employer leur temps à l'etude.

Nous ne devons pas estimer
La science pédante, incertaine & frivole;
Bien-tost nous apprendrons ce que c'est que d'aimer:
Les ruelles des lits nous serviront d'école.


IV. Entrée

Ils ne quitteroient pas si tost cette occupation, sans la surprise de leur Pédant, dont la mine leur glace leur coeur, & change ce moment de joye en pleurs, & en la douleur qui a accoustumé de suivre ce plaisant libertinage.

le Sieur D'Olivet, representant un Pédant

Si je viens rudement condamner vos desirs,
Cette mauvaise humeur ne vous doit pas surprendre:
Il est bien naturel de troubler les plaisirs,
Alors que l'on n'est plus en estat de les prendre.


V. Entrée

Trois Servantes se rejoüissent d'avoir ferré la mule, & faisant ensemble leur mardy gras, s'entretiennent des moyens d'augmenter les profits d'un si doux mestier.

Nous concertons icy notre rolet
Pour tondre une maistresse avare & ridicule,
Et nous ferrons souvent la mule
En gardant le mulet.


VI. Entrée

Elles en sont encore là à la premiere santé, lorsqu'elles apperçoivent une vieille Dagorne, leur maistresse, qui, avertie de ce beau commerce par les espions et les sçavantes de la Halle, leur demande compte, et leur fait rendre ce qu'elles pensoient avoir si bien & si dignement gagné.

le Sieur De Lorge, representant la Vieille

Chez moy leurs comptes sont menteurs;
Pour bien ferrer la mule elles sont trop sçavantes.
Du vol que me font mes servantes
Je me ferois des serviteurs.


VII. Entrée

Trois Galans & trois Coquettes, croyant s'estre heureusement dérobés aux yeux & à la persecution de leurs observateurs, et s'estre suffisament précautionnés contre les soins des ennemis de leur felicité, goustent paisiblement les douceurs de leur amoureuse intelligence.

Nous avons, pour raisons secrettes,
Grand crédit pamy les coquettes,
Et l'art de nous y maintenir.
Que si quelque beauté, lasse d'estre severe,
A dessein de la devenir,
Qu'elle nous laisse faire.

Monsieur D'Heureux, representant une Coquette

Afin de paroistre coquette,
Les rides sur le front, & les cheveux tout gris,
Je radoucis mes yeux & fait mille souris;
Mais si quelque galant à me parler s'arreste,
Tout aussi tost je m'apperçois
[S'il me dit des douceurs) que ce n'est pas pour moy.

le Sieur De Mollier, representant un Galant

Chanter, galantiser, sont les beaux arts que j'aime;
Tous deux à mon génie ont beaucoup de rapport:
Quand par mon chant j'exprime un amoureux transport,
Je sens ce que j'exprime, & parle pour moy-mesme.

Les dames quelquefois prennent de mes leçons,
Par des accens flattés je sçais toucher leur ame,
Je pousse des soupirs dont j'entretiens leur flamme,
Et souvent mes discours ne sont pas de chansons.

Belles, donnez-moy donc vostre aymable pratique:
Vous connoistrez bien-tost que, chantant ou parlant,
Je sçais traiter l'Amour ainsi que la musique,
D'un air assez galant.


Ces Amans commencent à peine à joüir doucement de leur bonne fortune, que trois vieux Maris jaloux, pressés de leur inquietude naturelle, et conduits par la mefiance ordinaire aux gens de leur âge, les contraignent de ses separer, et d'eviter par la fuite la mauvaise humeur de ces insupportables trouble-festes.

Il n'est point de tourment plus rude
Que la jalouse inquiétude
Que nous aimons à conserver:
Tout nous nuit, nous trouble & nous gesne,
Et nous cherchons avecque peine
Ce que nous craignons de trouver.


VIII. Entrée

Le Bassa de Natolie, se rejoüissant avec ses Femmes d'avoir été nommé bassa d'Egypte, est epouvanté de voir arriver un Aga, suivy de quatre Janissaires et de quatre Eunuques noirs & muets, qui vient, de la part du Grand Seigneur, luy demander sa teste, le bruit de son crédit & de ses excessives richesses ayant obligé Sa Hautesse de prendre cette resolution: ce qui convertit en pleurs & en desespoirs la joye que ses femmes avoient de le voir elevé à cette nouvelle dignité.

Monsieur le Marquis de Séguier, representant le Bassa

Mon esprit amoureux, qui pousse des soupirs,
Ne murmuroit pas contre les destinées
Qui, dans la fleur de mes années,
Viennent pour retrancher mes jours & mes plaisirs;
Ces six charmantes Cytherées,
Ces divines beautez, d'un chacun adorées,
Me verroient constamment supporter ce malheur,
Si l'on me permettoit, pour charmer ma tristesse,
D'aller porter mon coeur à ma belle maistresse,
Avant que de porter ma teste au Grand Seigneur.

au mesme

Mes amoursne sont point prophanes,
Mon esprit par l'amour d'ennuis est accablé,
Encore que je danse avecque mes sultanes;
Sans estre diverty je suis toujours troublé.
On ne sçauroit troubler ma feste,
Sans cesse je suis en langueur,
Et j'apprehende peu que l'on m'ostela teste,
Puisqu'Aminthe garde mon coeur.
Vous ne pouvez, avec aucun effort,
Faire mourir un amant déja mort:
Depuis long-temps la belle a mon ame ravie.
Vos ordres contre moy ne seront jamais inhumains;
Allez, illustre aga, luy demander ma vie:
Elle est entre ses mains.

les femmes du Bassa

A l'habit bien moins qu'à l'humeur,
Sans doute on jugera ces dames estrangéres:
A constamment aimer et n'estre point legeres
Elles mettent le point d'honneur;
Eles enragent d'estre veuves:
En faut-il d'autres preuves ?

pour Monsieur le Duc de Guise, representant un Aga

Je porte partout la terreur,
Elle est peinte sur mon visage;
Mais en effet, c'est une erreur
D'en vouloir tirer avantage:
Je sçais me faire craindre & me faire estimer,
Mais j'ay peine à me faire aimer.

Helas ! que c'est mal à propos
Que je vois qu'on me porte envie !
Iris, j'ay perdu le repos,
Sans plaisir je passe la vie,
Si, vous touchant le coeur par ma tendre amitié,
Je n'attise vostre pitié.

Mais pourquoy me dois-je affliger ?
Mon mal n'est pas sans esperance:
Mes soins sçauront vous obliger
Et bannir vostre indifference;
Et lors, m'ayant fait craindre, et me sçachant aimé,
Mon esprit en sera charmé.

les quatre Janissaires

Ces Janissaires sont galans,
Pour le moins autant qu'ils sont braves,
Et n'ont pas tant à coeur de paroistre vaillans,
Belles, que d'estre vos esclaves.

les Euneuques noirs & muets

Quand l'on veut faire voir qu'on n'est pas dangereux,
C'est lors que les maris s'alarment plus en France;
Ils ne se lairont pas tromper par l'apparence:
Qui le montre le moins est creu plus amoureux.
Vouloir vous déguiser c'est une raillerie:
Sçachez qu'on est icy moins dupes qu'en Turquie.

Monsieur De Novion, representant un Eunuqye noir & muet

Sous ce masque trompeur je tasche à m'introduire,
Asseurant les maris, pour leurs femmes séduire:
D'un Noir incommodé l'on n'a pas de soupçons.
Je sçais me déguiser de toutes les façons,
Je feins d'estre muet; j'en fais mieux mon affaire:
Un amant est toujours heureux s'il se peut faire.

Monsieur le Chevalier de Haute-Feuille, representant un Eunuque

Je ne suis pas ce qu'on me voit paroistre;
Belles, en plus d'un lieu je me suis fait connoistre:
Quelques-unes de vous ne m'ont pas trouvé laid.
Je suis un rude trouble-feste,
Qui prends les homme par la teste,
Et les femmes par le collet.

Monsieur le Chevalier De Requissan, representant un Eunuque noir

Clarice, gardez-vous bien de me faire une frasque,
Je punis les maris bizzares & jaloux;
Et, pour me faire aimer de vous,
Je n'ay rien qu'à lever le masque.

Seconde Partie

Recit

Quelques Bourgeois, avertis du mariage d'une vieille avec un jeune adolescent, s'assemblent et leur font, le soir de leurs nopces, un charivary, dont la douceur touche agreablement les oreilles des mariés & de leurs voisins, lorsque:


Premiere Entrée

Quatre Filoux, moins touchés du plaisir de cette harmonie que du desir de profiter d'une si belle occasion, se saisissent de ceux qui la font, et par cette surprise vengent si bien les mariés de cette interruption de leur aise, qu'ils ostent à ces railleurs jusques à la chemise.

Comment ! faire un charivary
Pour éveiller ce beau mary !
Bourgeois, ce procédé est bien digne de blasme.
Nous vous en payerons, et sans assassinat:
Chacun de vous bien-tost sera mis en état
D'aller coucher avec sa femme.

Monsieur le Chevalier de La Marthe, representant un Filou

Quoyqu'indiscret, je suis heureux
Dedans des larcins amoureux;
Mais, pour me tirer de la presse,
Fuyant les rigueurs de la loy,
Je fais souvent que ma maistresse
Entre entre prison au lieu de moy.

Monsieur le Chevalier de Fourbin, representant un Filou

Dans nostre métier le succès
Ne dépend rien que de l'adresse;
Chacun chez soy me donne accez,
Tant l'on est abusé de ma feinte sagesse.
Je vole impunément, et de tous les filoux
Je suis le moins suspect, et le pire de tous.

Monsieur de Fercour, representant un Filou

Je donne à tout sans me contraindre
Et fais souvent de si bons coups
Que je suis, entre les filoux,
Un de ceux qu'on doit le plus craindre.
Je vais de jour, je vais de nuit,
Et quelquefois, de bonne prise,
(Sans beaucoup d'éclat et sans bruit)
J'oste, pour m'egayer, jusques à la chemise.


II. Entrée

Mais pendant que ces voleurs, en partageant ce considérable butin, se rejoüiisnet d'une si heureuse rencontre, leur joye finit par l'épouvante que leur donne l'arrivée imprévue d'un Prévost et que quatre Archers qui mes surprennent, en sorte qu'à peine ont-ils le temps de favoriser leur fuite par la resistance contre les coups et la force de ces vaillants et dignes défenseurs de la seureté publique.

le Sieur Fevrier, representant un Prevost

Vous me consommez peu à peu,
Trop chaste et severe Diane;
Comme prevost, je vous condamne
A brusler de mesme feu.
Si vostre coeur me le pardonne,
Je puis vivre heureux désormais,
Puisque l'on n'appelle jamais
De la sentence que je donne.

les Archers

Beautez, dont les traits sont si doux,
Si quelqu'un vous a, malgré vous,
Enlevé chemise ou juppes,
Vous vous pouvez venger en vous servant de nous:
Si vous estes souvent les duppes des filoux,
Les filoux sont souvent nos duppes.


III. Entrée

Un des plus accrédités Marchands Merciers du Palais se présente à sa boutique et s'en va en ville porter à son ordinaire la monstrueuse quantité de galans, dont depuis quelques temps il a fait un si beau débit.

le Sieur Dolivet, representant un Marchand

Ces galans, dont la Cour admire les parures,
Ne prennent que chez moy toutes leurs garnitures,
Des rubans d'or, d'argent, de couleur, des plus beaux:
J'en ay sans vanité toujours les plus nouveaux.
Des marchands du Palais j'ay le plus de pratique:
J'ay l'honneur de servir le Roy & les Seigneurs,
Je suis riche, et je vends un jour en ma boutique
Plus que durant trois mois on n'en débite ailleurs.


IV. Entrée

Ce grand faiseur de réverences à ma moderne n'est pas presque sorty de chez luy, déja tout plein de la joye et de l'esperance de trouver sa dupe, qu'il tombe dans une mortelle affliction par la douloureuse nouvelle que lui annoncent deux Colporteurs, qui, publiant & criant le dernier édit de la réformation des habits, le contraignent de fermer boutique, ou du moins de ses contenter désormais d'un gain plus proportionné à son commerce & à la médiocrité de sa condition.

les Colporteurs

Belles aux yeux doux & brillans,
Nous ne publions rien qui vous doive surprendre:
Ce n'est que les rubans qu'on prétend vous défendre,
Mais l'on vous permet les galans.

le Sieur la Marre, representant un Colporteur

Je vis plus retenu que je ne le témoigne,
Beaux sexe, et je fais moins de bruit que de besogne;
De tous ceux du métier je suis le plus discret:
J'abhorre également la montre & la fanfare,
Et d'un bon colporteur la pièce la plus rare
Est celle qu'il montre en secret.


V. Entrée

Deux Païsans & deux Païsannes pleinement satisfaits de l'abondance de l'année derniere, n'oublient rien de ce qui leur peut aider à gouster innocemment le plaisir d'une copieuse récolte.

Quels bons astres ont cette année
Richement couronnée !
De tous costez nous avons eu des fruits:
Le grenier, la cave & la grange
Par un miracle étrange,
Crèvent des biens que la terre a produits.
Exempts des biens du mauvais temps
Et de la frayeur de la guerre,
Nous pouvons dormir bien contens
Et labourer une autre terre.

le Sieur Anse, representant un Païsan

Cet adroit païsan s'employe
A nous temoigner, par sa joye,
Qu'une heureuse moisson a comblé son espoir;
Mais il sçait de ses biens faire un si bel usage
Qu'il n'en peut jamais tant voir
Qu'il n'en merite davantage.


VI. Entrée

Ces bonnes gens n'ont presque pas commencé de sentir la douceur de leur petite fortune, qu'ils voyent leur joye troublée par les nouveaux malheurs dont les menace la terrible arrivée d'une maréchal des logis et de quelques Cavaliers, venus là pour y faire le logement et l'étape de trois fois autant de gens de geurre qu'il en peut contenir dans le village & les maisons de ces malheureux.

Que ceux qui craignent quelque outrage
Dans les lieux de nostre passage
Predent leur apprehension:
Notre compagnie est discrette,
Et par tout elle ne souhaite
que de vivre à discrétion.


VII. Entrée

Quelques Demoiselles du Marais, joüissant ensemble, avec leurs plus fidelles confidens, du fruit de la derniere journée, sont contraitent de quitter cette plaisante societé, par l'allarme & la terreur que leur donne l'importante recherche de deux Comissaires accompagnés de leurs Clercs, qui, pour faire cesser les plaintes du voisinage, se transportent dans cette honneste maison, qu'ils trouvent abandonnée au bruit de leur venue; et après en avoir dressé proces verbal, pour toujours à toutes fins garnir la main de Justice, s'emparent soigneusement de tout ce qui s'y rencontre de plus precieux & de plus facile transport, sauf à le rendre, s'il y échet.

Le soin du bien public fort souvent nous envoye
En des lieux où toujours nous sommes mal receus;
Il nous fait mettre l'ordre où l'on n'en cognoist plus,
Et porter la douleur où l'on cherche la joye.


VIII. Entrée

Atabalipa, roy du Pérou, se réjoüissant d'estre parvenu à l'empire après la mort de son frere, n'a pas encor achevé les ceremonies de son couronnement, qu'il est surpris de la descente des Espagnols sur ses terres, dont il apprend la nouvelle par trois Espions détachés de l'armée, qui, pour mieux connoistre le pays & l'état de sa cour, y paroissent comme amis, et se meslent agréablement dans son divertissement, sans autre demonstration que celle de la joye qu'ils ont de se voir dans un pays & parmy des gens si dignes de la conqueste de leurs maistre & de leur souverain.

Monsieur le Duc de Guise, representant Atabalipa

J'ay bien couru de jour, j'ay bien rôdé de nuict,
Jeune, galant, adroit, plein de magnificence,
Les belles à l'envy briguoient ma cognoissance,
Ainsi j'ay beaucoup fait de fracas et de bruit.
Comme Roy du Pérou j'étais partout le Maistre;
Mais, quand elles taschoient de me faire paroistre
Que rien ne leur plaisoit que mon seul entretien,
Que sans nul interest l'on me faisoit caresse,
Qu'on aimait ma personne & non pas ma richesse,
C'est lors qu'on me faisoit passer pour Indien.

L'interest seulement tient leurs beaux yeux charmés.
Blondins, defaites-vous d'une erreur sans seconde:
Vous estes plus que moy des gens de l'autre monde,
Si, pour estre bien faits, vous croyez estre aimés.
Me voyant trop instruit de leur façon de faire,
Les dames m'ont blasmé d'avoir humeur legere,
Quand j'ay cru qu'il falloit prevenir leur dessein,
Dès que pour nous quitter elles nous font querelle,
Et que, pour rabaisser leur fierté naturelle,
Il valoit beaucoup mieux les gagner de la main.

En pleine liberté, pour vivre doucement,
J'ay long-temps pratiqué cet advis salutaire;
Mais l'on n'est pas toujours en état de le faire,
Si le cruel destin en ordonne autrement.

L'Amour a de commun avecque la Fortune
Qu'enfin également l'un & l'autre importune,
Qu'ils n'accordent jamais les biens qu'ils ont offerts,
Qu'ils font voir les plaisirs et donnent de la peine,
Et que, flattant l'esprit d'une espérance vaine,
Ils poussent bien souvent du trosne dans les fers.

Monsieur le Chevalier de la Marthe, representant un Indien

Comme je n'ay point de richesse
Que celle que l'on voit sur moy,
Je mets depuis long-temps mes soins & mon adresse
A trouver quelque bon employ:
Aussi, quelque inconstant que l'on m'ait veut paroistre,
Je sçauray m'arrester et faire moins le fou,
Si je puis devenir le maistre
De quelque dame du Pérou.

Monsieur le Chevalier de Fourbin, representant un Indien

Le Prince merveilleux à qui je fais ma cour
Rend, en souffrant mes soins, ma gloire peu commune:
J'ay lieu de me louer beaucoup de ma fortune;
Il ne tiendra qu'à vous, Cloris, que quelque jour,
Je n'en die autant de l'Amour.

Monsieur de Fercourt, representant un Indien

Beauté, que vos rigueurs cedent à mon adresse;
J'ay trouvé le secret de triompher de vous:
C'est peu d'estre dispos, si l'or & la richesse
N'ébloüissent vos yeux pour les rendre plus doux.

des Indiennes

Il n'est rien de plus doux que d'estre en quelque chose
Utile au passe-temps d'un Prince si charmant:
Quoy qu'on fasse pour luy, dans le mesme moment,
On a toujours sa part des plaisirs qu'on luy cause.

Nous quittons pour ce Prince un opulent séjour,
Nous aimons son mérite et non pas sa couronne:
De tant que nous estions esclaves de l'Amour,
Nous quatre avons suivy sa charmante Personne,
Et le ravissement & l'honneur de le voir
Sont les plus grands trésors que nous puissions voir.

 

trois Espagnols

Par nos ruses les plus grands hommes
Doivent craindre d'estre accablés,
Et dans tous les lieux où nous sommes
Les Plaisirs sont toujours troublés.