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Les Paladins
Comédie-Ballet en III Actes
représentée pour la premiére fois par
l'Academie Royale de Musique
le Mardi 12 Février 1760
Livret de Jean-François Duplat de Monticourt
musique de: Jean-Philippe Rameau



Acte I
Acte II
Acte III

les personnages du Ballet:

les interprètes:


Manto, Fée

Mr Pillot

Anselme, Sénateur, & Tuteur d'Argie

Mr Gélin

Argie, jeune Italienne

Mlle Arnoud

Atis, Paladin

Mr Lombard

Orcan, Serviteur d'Anselme, & Gardien d'Argie

Mr Larrivée

Nérine, Suivante d'Argie

Mlle Lemiere

Un Paladin

Mr Muguet

Paladins, & leur Suite, sous plusieurs déguisements
Troubadours & Ménestrels, de la Suite d'Atis
Serviteurs d'Anselme
Suivants de Manto, sous la forme de Chinois & de Pagodes

La Scêne est dans le Château d'Anselme & aux environs

ACTE PREMIER

Le Théâtre représente la principale entrée d'un vieux Château, près d'un Bois. On voit des Tours & des Grilles qui deffendent ce Château


Scene premiere
Argie, Nérine

Argie:
Triste séjour, Solitude ennuyeuse,
Que votre aspect m'est odieux !
Le retour d'un Jaloux, qu'on attend dans ces lieux,
Doit vous rendre encor plus affreuse !

Triste séjour, Solitude ennuyeuse,
Que votre aspect m'est odieux !

Nérine:
L'himen qu'on vous prépare embellira ces lieux.

Argie:
Ah, qu'ôses-tu me faire entendre !

Nérine:
Qu'il faut attendre
L'Époux qui vous est destiné:
Et goûter l'espoir de lui rendre
Le tourment qu'il vous a donné.

Argie:
Quel espoir veux-tu qui me reste ?
Atis peut être ne vit plus:
Et, s'il respire encore, un obstacle funeste
Rend mes voeux superflus.

Nérine:
L'amant, peu sensible & volage,
Craint l'obstacle le plus leger;
L'amant, que plus d'amour engage,
S'il voit augmenter le danger,
Augmente de courage.

[une Symphonie annonce l'arrivée d'Orcan]


Scene 2
Argie, Nérine, Orcan

Orcan, avant de paroître:
Argie !... hola !... Nérine !... où portés-vous vos pas ?

Nérine:
J'entends le bruit des cléfs, & la voix du Cerbere
Qui ne nous quitte pas.

Orcan:
Rentrés !

Argie & Nérine:
Quelle rigueur austere !

Nérine:
Aimable Orcan, laisse-nous respirer.

Orcan:
Tentrés !

Argie & Nérine:
Un moment.

Orcan:
Non, non; c'est trop différer.

Argie & Nérine:
Ah, quelle contrainte sévere !

Nérine, à Argie, à part:
Cédés à sa rigueur.
Je vais, pour l'adoucir, écouter son ardeur.

[Argie se retire]


Scene 3
Nérine, Orcan

Nérine:
Seras-tu toujours inflexible,
Cruël tyran de nos plaisirs ?

Orcan:
Je te l'ai dit cent fois, le secret infaillible
De me rendre sensible,
C'est de répondre à mes desirs.

Nérine:
Eh ! comment veux-tu que l'on aime
Dans ce triste jour ?

Considere toi-même
L'aspect de ces barreaux, l'ombre de cette tour,
Le cri des oiseaux, qui volent à l'entour.
Tes yeux d'Argus, ta voix de Polyphême,
Peuvent-ils inspirer l'amour?

Eh ! comment veux-tu que l'on aime ?

Orcan:
Ce lieu, si tu m'aimois, te pa paroîtroit charmant.
Tu trouverois ma voix plus tendre & plus sonore.
Tout s'embellit, tout s'éclaire en aimant.
L'amour fait d'un cachot la palais de l'Aurore;
Ce lieu, si tu m'aimois, te paroîtroît charmant.

Mais ton coeur répond froidement
Au feu qui me dévore.

Nérine:
Prends pitié de notre tourment !
Écoute, Orcan, je finîrai tes peines;
Brise nos fers, sortons de ce tombeau.
Ta voix surpassera le charme des Sirênes,
L'Amour, auprès de toi, nous paroîtra moins beau.

Orcan:
Tais-toi, perfide enchanteresse !
Crois-tu donc surprendre ma foi ?

Nérine:
Par ta pitié prouve-moi ta tendresse.

Orcan:
La pitié n'est qu'une foiblesse.

Nérine:
C'est l'Amour qui t'en presse;
Mon cher Orcan, écoute-moi.

Ensemble:
[Nérine] Orcan, écoute-moi.
[Orcan] Non, non, retire-toi.
[Nérine] Écoute-moi.
[Orcan] Retire-toi.

[on entend une Symphonie éloignée, & les sons d'une Musette]

Orcan:
Quels concerts insolents ôsent se faire entendre ?
Ah ! c'est quelqu'amant suborneur.
Courons, gardons de nous laisser surprendre.

Nérine:
Quelle nouveauté ! quel bonheur !

[Orcan sort, Argie rendre en même-tems par le côté oppôsé]


Scene 4
Nérine, Argie

Argie:
Qu'ai-je entendu ?

Nérine:
Restés: je vais vous en instruire.

[Nérine entre dans la Coulisse]

Argie:
Quel espoir pourroit me séduire !
Trop funestes accords ! peut- être annoncés vous
Mon himen & mon esclavage ?

[la Symphonie se fait entendre plus près, & devient plus touchante]

Mais les sons que j'entends n'ont rien d'assés sauvage,
Pour être le présage
Du retour affreux d'un jaloux.

Nérine, rentrant sur la Scêne avec précipitation:
Accourés, venés voir; c'est un enchantement.

Argie:
Qu'as-tu donc vu ?

Nérine:
J'ai vu paroître
Des Pélerins le plus charmant.
Sa voix ravit d'étonnement:
Il a mille secrets qu'il vous fera connoître.
Cet homme est un trésor; & je ne sais comment
A chaque mot qu'il dit, aussi-tôt il fait naître
Or, bijoux, perle, dïamant...
Accourés, venés voir; c'est un enchantement.

Argie:
Eh si c'étoit Anselme ! il est caché peut-être
Sous ce trompeur déguisement.

Nérine:
Ah, Dieux ! peut-on s'y méprendre ?
Est-il beau comme le jour ?
Sait-il des chansons d'amour ?
A-t-il de l'or à répandre ?

Orcan veille de ce côté;
L'Étranger peut ici se rendre.
Un instant de félicité
Est toûjours bon à prendre.

Argie:
D'un inconnu quel plaisir puis-je attendre ?
Que me font ces trésors, ces charmes que tu dis ?
Encor si c'étoit mon Atis.

[la Musette recommence ses chants, que répéte l'écho]

Nérine:
Ecoutés, écoutés les sons de sa Musette:
L'écho les répéte.
Écoutés.

Argie:
Mon âme est trop inquïete.

Nérine:
Vos yeux en seront enchantés,
Sortés.

Argie:
Non, laisse-moi, toute entière à moi-même,
Rêver à ce que j'aime.

Nérine, allant au-devant des Pélerins:
Je veux rendre la calme à ses sens agités.

[Argie s'assied dans un coin du Théâtre, & paroît rêver profondément, sans faire attention à ce qui se passe. Nérine amene les Pélerins, qui entrent en dansant]


Scene 5
Argie, Atis en Pélerin jouant de la Musette,
Pélerins de la Suite d'Atis

Atis:
Venés tous en pélerinage,
Accourés, Amants, venés tous.
Ah, que votre sort sera doux !
Accourés, Amants, venés tous.

Le bonheur est notre partage:
Nous changeons de climats,
Sans trouver un climat sauvage;
L'Amour est toûjours du voyage;
Et les fleurs naissent sous nos pas.

Venés tous en pélerinage, &c.

[on danse]

Atis, à Argie:
L'espoir nous mene au bout du monde,
Il nous éveille chaque jour:
Si nous courons la Terre & l'Onde,
C'est pour trouver un coeur digne de notre amour.

Argie, sortant de sa rêverie:
Ah ! j'en possédois un si fidele & si tendre !
Je l'ai perdu.

Atis & le Choeur des Pélerins:
Venés le chercher avec nous.

Argie:
Pour retrouver Atis que ne puis-je entreprendre
Un voyage si doux !

Atis, se jettant aux piés d'Argie:
Argie ! il est à vos genoux.

Argie:
Que vois-je ? & que viens-je d'entendre !
Ah, mon cher Atis ! est-ce vous ?

Atis:
C'est lui qui vient vous deffendre
De vos tirans jaloux.

Argie:
Ah, mon cher Atis ! est-ce vous ?

Atis:
Sous ce déguisement il falloit vous surprendre.

Quand sou l'amoureuse loi
On sait braver les obstacles,
L'Amour fait des miracles:
Vous les mérités tous, il les fait tous pour moi.
C'est une Fée enchanteresse,
Qui seconde ici nos amours:
Pour prix d'un utile secours,
Manto servira ma tendresse.

Argie:
Mon cher Atis, que ferons-nous ?
Anselme arrive ici, pour être mon époux.

Atis:
Vous m'aimés ?

Argie:
Je vous aime.

Atis:
Défïons les jaloux.

Ensemble:
Défïons les jaloux.

Que leur rage, que leur courroux
Augmentent nos plaisirs même,
Et les rendent plus doux !

[les Pélerins continuent leurs danses]


Scene 6
Nérine rentrant sur la Scêne avec effroi,
Orcan qui paroît ensuite armé ridiculement,
Argie, Atis,
Pélerins de la Suite d'Atis

Nérine:
Fuyés le sort qui vous menace;
Orcan, prêt à combattre, avance dans ces lieux:
Il est armé d'une cuirasse.
Tremblés, tremblés !

Atis:
D'un vil audacïeux
Laissés-moi confondre l'audace.

Orcan, à Atis, du fond du Théâtre:
Fuis, redoute un affreux trépas...

Mais il ne craint point ma présence !
Je meurs de peur s'il ne fuit pas,
Et je suis perdu s'il avance.

Atis:
Orcan, j'aime à voir ce grand coeur;
Et je veux éprouver ton courage.

[il se met en deffense]

Orcan, tremblant:
Sauve-toi; ma bonté t'ouvre encore un passage.

Atis:
J'aime mieux sentir ta valeur.
Deffends-toi.

[il lui porte un coup]

Orcan, tombant de frayeur:
Je suis mort ! o fatale disgrâce !

Atis, à sa Suite:
Dans les fers qu'il soit arrêté.

Orcan:
Belle Argie, obtenés ma grâce,
Pour prix du soin que vous m'avés coûté.

Nérine, ah, quel malheur ! Au nom de ta tendresse,
Implore sa bonté.

Nérine:
La pitié n'est qu'une foiblesse...

Orcan, à Nérine:
Nérine, implore sa bonté.

Atis, à sa Suite:
Vous, dont le zele me seconde,
Venés, qu'il soit reçu soudain,
Qu'il soit armé Pélerin,
Pour l'envoyer au bout du Monde.

Le Choeur des Pélerins:
Qu'il soit armé Pélerin, &c.

[on fait, en dansant, les cérémonies de la récpetion d'Orcan, qui donnent lieu à ses frayeurs]

Le Choeur:
Hommage, rendons tous hommage
A ce joli Pélerin.

Argie, en le parant de Coquilles:
Daignés recevoir de ma main
L'ornement de ce Coquillage.

Le Choeur:
Hommage, rendons tous hommage, &c.

Atis, lui donnant le Chapeau:
Pour vous garantir du serein
Voici le Chapeau du voyage.

Le Choeur:
Hommage, rendons tous hommage, &c.

Nérine, lui donnant le Bourdon:
Prenés, pour vous mettre en chemin,
Le Sceptre du pélerinage.

Le Choeur:
Hommage, rendons tous hommage, &c.

[les Pélerins recommencent leurs danses, qui sont interrompues par le bruit de l'arrivée d'Anselme]

Le Choeur, qu'on entend de loin:
Ho, hé, ha, ha !

Nérine:
Qu'ai-je entendu ?
Tout est perdu !

Orcan:
Anselme arrive !

Argie:
Anselme va paroître !

Orcan:
Pauvre Orca, que deviendras-tu ?
Que dira, que fera ton Maître ?

Le Choeur:
Fuyés, Atis; sauvons-nous.

Atis:
Non, je veux braver son courroux:
Suivés-moi tous.

Nérine, pendant que les autres Acteurs répétent les paroles précédentes:
C'est un éclair
Qui fend l'air,
C'est le tonnerre qui gronde:
Le bruit
Qu'il produit
Saisit,
Remplit
D'effroit tout le monde,
Qui fuit.

[tout s'enfuit & se disperse dans le Bois]

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ACTE SECOND

Le Théâtre représente un Hameau, près du Château d'Anselme, qu'on voit dans le fond


Scene premiere
Anselme, & ses Serviteurs, à qui il fait signe de s'éloigner

Anselme, seul:
Mon coeur, tu n'as que peu d'instants
A desirer l'objet que ces lieux vont te rendre.
Je vais consoler un coeur tendre,
Que j'ai fait languir trop long-tems.

Mon coeur, tu n'as que peu d'instants
A desirer l'objet que ces lieux vont te rendre.
Mais quel bruit ! qu'est-ce que j'entends ?

[Orcan paroît en habit de Pélerin, & court comme un homme égaré]


Scene 2
Anselme, Orcan

Anselme:
Que vois-je ? est-ce lui qui s'avance ?
Malheureux ! veux-tu t'arrêter ?

Orcan:
Ah, Seigneur ! sauvés vous; futés en diligence.

Anselme:
Que veux-tu dire ?

Orcan:
Ils vont faire porter
Le Bourdon à votre Excellence.

Anselme:
Quelle ivresse, ou quelles vapeurs
Ont fait naître cette démense ?

Orcan:
Des Pélerins !... des Enchanteurs !...

Anselme:
Que fait Argie ?

Orca:
Argie... est en pélerinage.

Anselme:
Es-tu fou ?

Orcan:
Si vous êtes sage
Craignés d'irriter leurs fureurs.

[Argie paroît au fond du Théâtre habillée en Pélerine, & chantant l'air des Pélerins]

Argie en saura davantage.

[Argie appercevant Anselme, cesse tout-à-coup de chanter; Orcan sort]


Scene 3
Anselme, Argie, en Pélerine

Anselme:
Sous quel déguisement, o Dieux !
Vous me rendés vòtre présence !
Argie, est-ce ainsi qu'à mes yeux
Doit paraître votre innocence ?

Argie:
Seigneur...

Anselme:
Expliqués-moi ce mystere odieux.

Argie:
Que je crains ce moment terrible !

Anselme:
Non: ôsés tout me déclarer.
Qu'alliés-vous faire ?

Argie:
Hélas ! j'allois vous délivrer
D'un objet toûjours insensible,
Qui pour vous ne peut soûpirer.

Anselme:
Vous méditiés, perfide ! une action si noire ?
O Ciel ! le puis-je croire ?
Quand je viens pour vous adorer,
Quand j'apporte à vos piés tant de marque de gloire
Dont Rome & le Sénat viennent de m'honorer,
Vous méditiés, perfide ! une action si noire ?
O Ciel ! le puis-je croire ?
Nommés l'auteur de ce dessein.

Argie
Atis, un jeunePaladin.

Anselme:
Un homme !...

Argie:
Épris de moi, tout autant que je l'aime,
Atis est si charmant ! son langage est si doux !...
Si vous voyiés Atis, vous vous feriés vous-même
Un crime d'en être jaloux.

Anselme, à part:
Le monstre !

Argie:
Il vous déplaît, & moi je vous offense:
Soufrés donc qu'avec lui j'emporte loin de vous
L'ennui de ma présence.

Anselme, à part:
Il faut cacher mon courroux.

[à Argie]

J'ai donc perdu tout espoir de vous plaire ?

Argie:
Celui de vous aimer n'est pas né dans mon coeur.
Donnés-moi mon amant, & goûtés la douceur
D'être aimé comme un pere.

Anselme:
Oui, j'y consens; j'immole ma colere:
Il faut céder à mon vainqueur...

[il l'arrête]

Allés... Vous ignorés, peut-être,
Qu'un trésor à ma garde autrefois fut commis:
Ce trésor est à vous... je n'en suis plus le maître,
Et par Orcan... bien-tôt il vous sera remis.
Adieu.

[Argie sort; Anselme tire un Poignard de dessous sa robe]

C'est ce poignard, perfide !
Dont je veux te percer le sein:
Mais, pour ne pas souiller ma main,
Un autre en sera le guide.

[Orcan traverse le Théâtre; Nérine le suit, sans être apperçue]


Scene 4
Anselme, Orcan

Anselme, un Poignard à la main:
Approche, Orcan.

Orcan:
O Ciel ! que voulés-vous ?

Anselme:
Ta mort, ou ton obéissance.

Orcan:
J'obéirai.

Anselme:
Tu vas porter mes coups
A la parjure qui m'offense.

Orcan:
Je frémis !

Anselme:
Point de résistance;
Redoute ou sers mon courroux.

[il remet à Orcan un Poignard & du Poison, & il se retire: Nérine court avertir Atis de ce qui se passe]


Scene 5
Orcan

Orcan, seul:
Je puis donc me venger moi-même
D'Argie & de son Paladin !...
Mais d'où vient que ce fer qu'on a mis dans ma main
Glace mon coeur d'une frayeur extrême ?

[Nérine paroît au fond du Théâtre, & écoute Orcan]

Orcan, tu vas commettre un forfait odïeux !
Son ombre chaque nuit, paroîssant à tes yeux,
Demandera vengeance !
Ah ! je meurs de peur quand j'y pense !
Je tremble à me voir seul dans ces funestes lieux,
Et je frémis de leur silence.


Scene 6
Nérine, revenant & feignant de ne point voir Orcan,
Orcan, se tient à l'écart pour écouter Nérine

Nérine, haut:
C'est trop soûpirer:
Je veux déclarer
L'ardeur qui m'enflâme.
Ah ! je sens que mon âme
Prête à s'égarer.
Ne reviendras-tu point, cher Orcan, que j'adore ?

[Orcan s'approche doucement]

[bas]

Je le vois qui suit mes pas;
L'imprudent ne sait pas,
Ne voit pas,
N'entend pas,
L'appas:
Feignons encore.

[haut]

C'est trop soûpirer, &c.

Orcan, interrompant Nerine:
Le voilà cet amant qui cause ton martire.

Ensemble:
Ah, quel trouble je ressens !
Dis-moi ?... je ne puis dire
Quelle ardeur, quel délire,
Quel transport agite mes sens !
Non, je ne puis dire, &c.

Orcan:
Il faut se rendre, il est tems.

Nérine, regardant dans le Bois:
Attends.

Orcan:
Beauté sauvage,
C'est trop long-tems
Me faire outrage.

Nérine:
Attends;
C'est trop me faire vïolence.
Esprits vengeurs, venés, volés à ma défense.

[un bruit effrayant se fait entendre; une Troupe de Démons & de Furies sort du Bois précipatemment, & environne Orcan]


Scene 7
Nérine, Orcan, Atis & les autres Paladins,
déguisés en furies & en démons

Orcan:
Quel bruit ! quels monstres ! justes Dieux !
Tout l'Enfer contre moi s'élance !

Atis, déguisé en furie, aux Démons:
Vengés, vengés l'innocence:
Désarmés ce furïeux.

[les Démons se saisissent du Poignard & du Poison qu'Orcan avoit sur lui]

Démons, frappés votre victime:
Voilà les témoins du crime.

Le Choeur:
Frappons, frappons notre victime, &c.

Atis & le Choeur:
Par ce fer tu périras:
De ce poison tu boiras:
Tu mourras.

Orcan:
Ah, ne m'achevés pas !
De quoi suis-je donc coupable ?

Atis & le Choeur:
Misérable !
Par ce fer tu périras:
De ce poison tu boiras:
Tu mourras.

[on danse]

Un Paladin, déguisé en Furie:
Je suis la furie
Qui crie
Au fond du coeur des Jaloux:
Je punis les crüels époux,
Et j'imite la barbarie
Des ministres de leur courroux.

[on danse]


Scene 8
Argie, Nérine, Orcan, Atis & les autres Paladins,
déguisés en furies & en démons

Atis, à Orcan, en lui montrant Argie:
Monstre ! vois la beauté que menaçoient tes armes:
La terre alloit par toi perdre tous ces trésors.
Contemple, admire tant de charmes,
Pour emporter plus de remords.

Orcan:
Madame Argie, hélas ! soyés plus pitoyable:
Hélas ! hélas !
Sauvés-moi du trépas.

Argie:
Laissons vivre ce misérable.

Atis:
Elle ordonne, amis, c'est assés.

[on lâche Orcan, qui s'enfuit]

Démons, Esprits reparoîssés
Sous une forme plus aimable.

[les Paladins sortent, & vont quitter leurs déguisements]

Atis, à Argie:
Espérons un destin plus doux;
Manto nous vangera du tiran qui nous reste,
Par le tourment le plus funeste
Que peut sentir l'amour jaloux.


Scene 9
Argie, Nérine, Atis,
les Dames Compagnes des Paladins, les Paladins, les Troubadours,
Ménestrels de la Suite d'Atis

Atis, aux Paladins:
Vengeurs des beautés qu'on outrage,
Je vous dois ma félicité:
Chantés la liberté
De l'aimable objet qui m'engage.
Formés des noeuds les plus charmants;
Attaqués les jaloux, rompés, brisé leurs chaînes,
Le prix de tant de peines
Est le trïomphe des amants.

Le Choeur des Paladins & de leurs Compagnes, avec Atis qui s'y mêle:
[Formés / Formons] les noeuds les plus charmants,
[Attaqués / Attaquons] les Jaloux [rompés / rompons] leurs chaînes,
Le prix de tant de peines
Est le trïomphe des amants.

[danse des Paladins, qui se réjouissent de la délivrance d'Argie]

Argie:
Je vole, Amour, où tu m'appelles:
Prête-moi, prête-moi des aîles.

Quells sont tes faveurs
Pour les amants fideles:
Tu brises leurs chaînes crüelles,
Et tu les enchaînes de fleurs.

Je vole, &c.

[Entrée des Troubadours & des Ménestrels]

Nérine:
Pour voltiger dans ce boccage
L'oiseau fuit la captivité;
Quel silence s'il est en cage !
Quel doux ramage
S'il est en liberté !

Nérine & Atis:
[Nérine] Pour serpenter, &c.
[Atis] Pour voltiger, &c.

[la danse recommence & est interrompue par un bruit tumultueux]

Atis:
Quel nouveau bruit se fait entendre.

Un Paladin:
Anselme avance contre nous;
Avec sa suite armée il vient pour nous surprendre.

Atis:
Dérobons ma conquête à l'ennemie jaloux.
Dans ces murs je puis me défendre
Et braver son courroux.

[Atis, & toute sa Suite, entre dans le Château, dont on ferme les portes]

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ACTE TROISIEME

Le Théâtre représente le même lieu q'au Second Acte


Scene premiere
Anselme, une épée à la main, Orcan,
Troupe de Paysans & de Valèts, armés pour attaquer le Château

Anselme:
Tu vas tomber sous ma puissance,
Lâche & perfide ravisseur !
Ah ! je vais goûter la douceur
De percer à tes yeux l'Ingrate qui m'offense.

[à sa Suite]

Venés, secondés mon courroux:
Mon honneur outragé vous demande vengeance.
Vengeance ! o vengeance !
Vous êtes l'unique espérance
Des amants trompés & jaloux.

Tu va tomber, &c.

[on dispôse l'assaut]

Anselme, à la tête de sa Troupe:
Attaquons; suivés-moi: courons à la vengeance.

Le Choeur:
Attaquons; attaquons; courons à la vengeance.

[comme on place les Échellespour escalader le Château, tout disparoît. Orcan & les autres Serviteurs d'Anselme l'abandonnent. Un Palais dans le goûr Chinois, ouvert de tous côtés, & situé au milieu d'un jardin, succède à la Décoration précédente; le dedans du Palais est orné de plusieurs groupes de Figures de la Chine]

Anselme, qui a jetté ses Armes pendant le changement:
Mais o Ciel ! ce Château disparoît à mes yeux !
Quels Jardins délicïeux
Ont tout-à-coup pris naissance !
Quel superbe Palais s'éleve jusqu'aux Cieux.

[il considère ce Palais, & voit une Esclave qui traverse le Théâtre]

Dieux ! quel étrange objet à mes yeux se présente ?


Scene 2
Anselme, Manto sous la forme d'une Esclave Maure

Anselme, arrêtant Manto:
Esclave, contentés mes desirs curïeux.
De quel Dieu vois-je ici la demeure éclatante ?
A qui sont ces trésors ?

Manto:
Ces trésors sont à moi.

Anselme, se jettant à ses piés:
Déesse ! pardonnés si je n'ai pu connoître...

Manto:
Je te pardonne; & des biens que tu voi
A l'instant, si tu veux, je puis te rendre maître.

Anselme:
Grande Divinité !

Manto:
Je ne veux que ta foi
Pour prix d'un si rare avantage.

Anselme:
Voyés & mon front & mon âge.

Manto:
Tu me plais; je veux ton hommage.

Le printems
Des amants
Rend leur flâme trop volage;
Le fardeu de l'âge
Rend les amours plus constants.
Le printems
Des amants
Rend leur flâme trop volage.

Anselme:
Mais votre coeur enfin peut-il être flaté...

Manto:
De ta gravité,
De ta majesté
Mon coeur enchanté,
Veut que le tien m'engage
Sa liberté.
Considere aussi la beauté
Qui sera ton partage.

Anselme:
Mais si je suis un [sic] autre loi...

Manto:
Je veux l'honneur du sacrifice.
Garde-toi d'hésiter; ou d'un mot, devant toi
Je renverse cet édifice.

Anselme:
Ah, quel dommage qu'il périsse !

Manto:
J'entends l'aveu de ton ammour.

[s'adressant aux Pagodes qui ornent son Palais]

Étrangères beautés, qui parés ce jour,
Animés-vous; rendés à ce que j'aime
Les honneurs que mon choix lui destine à ma Cour.

[les Pagodes, qui commencent à remuer la tête, s'animent insensiblement, & quittent leurs places, pour venir rendre hommage à Anselme, en dansant autour de lui dans leurs hatitudes comiques]

Manto:
Pour répondre encore à mes voeux
Premèts que l'amitié soit témoin de mes feux.
Paroissés, belle Argie.

Anselme, appercevant Argie:
Où me cacher ? c'est elle !

[Argie avance; Manto se retire au fond du Théâtre]


Scene 3
Anselme, Manto, Argie

Argie:
Anselme soûpirant aux piés de cette belle !

Anselme:
Je suis perdu !

Argie:
Quoi ? dans le même jour
Être si crüel & si tendre !
Il faut savoir vaincre l'amour
Pour avoir droit de la deffendre.
Atis, le bel Atis est fait pour m'enflâmer;
Mais vous devés rougir du feu qui vous dévore:
Le crime n'est pas d'aimer;
C'est le choix qui dèshonore.

Anselme:
Ah ! connois mieux mon coeur & mes projèts:
Ingrate ! à cet amour quand j'ai rendu les armes,
C'étoit pour t'enrichir des dons que l'on m'a faits:
Et je n'envïois ce Palais
Que pour l'embellir de tes charmes.

Argie:
Si tu veux des palais, Atis t'en donnera.
Sans mon Atis en peut-il être ?
Si je veux des trésors, c'est lui qui les fait naître;
Et je les aurai tous, tant qu'Atis m'aimera.

Anselme:
Vengeons cet outrage !

Argie:
Quels feux
Honteux
Pour un Sage !

Manto, à Anselme:
Mon amour comblera tes voeux;
Que nous serons heureux !

Anselme, à Manto:
Non, je romps tous ces noeuds.

[à Argie]

Perfide ! c'est-là ton ouvrage.

Argie:
Je trïomphe ! plus d'esclavage.

Anselme, à Argie & Manto, à Anselme:
Tu me suivras,
Tu m'aimeras,
M'adoreras;
Oui, perfide ! tu me suivras.

Argie:
Je trïomphe ! plus d'esclavage.

Anselme:
Je meurs de honte & de rage.


Scene 4
Anselme, Manto, Argie, Atis, Nérine

Manto, à Anselme:
Reconnoissés Manto sous ce déguisement.

[à Atis]

Approchés Atis. Je dois rendre
La beauté la plus tendre
Au plus fidele amant.

[elle les unit]

Atis & Argie:
O Divinité secourable !

Manto:
Je veux que ces jeux enchanteurs
Forment ici la cour la plus aimable.
Goûtés d'autres plaisirs. Je laisse dans vos coeurs
Un Enchantement durable.

[elle se retire]

Nérine, à Anselme:
Manto vous rend la liberté.

[on entend le prélude de la fête]

Je bois la foule qui s'avance.
Des caprices de leur gaîté
Sauvés, sauvés votre Excellence.

[Anselme sort dèsespéré. Les Paladins & autres Suivans d'Atis, sous divers déguisements, entrent en foule sur la Scêne]


Scene derniere
Argie, Atis, Nérine,
Paladins & autres Suivans d'Atis, sous divers déguisements,
Suivans de Manto, sous différentes formes grotesques

Argie:
Ah, que j'aimerai mon vinaqueur !

Atis:
Tu feras mon bonheur.

Argie:
Je ferai ton bonheur.
Par une ardeur
Toûjours nouvelle.

Atis:
Toûjours nouvelle ?
Oui, je le sens par mon coeur,
Tu me seras toûjours fidele.

Argie:
Toûjours fidele.

Ensemble:
L'Amour pourroit-il nous quitter,
Quand nous formons pour l'arrêter,
Une chaîne si belle ?

Argie:
Pour moi l'Amour s'enflâmeroit,

Atis:
Pour moi Psyché soûpireroit,

Ensemble:
Je te serois toûjours fidele.

[on danse]

Le Choeur:
L'Amour chante, l'Himen soûpire.
[Belles chantés / Chantons, chantons] avec l'Amour.
[Faites / Fesons] retentir ce séjour
Des accords rïants qu'il inspire.

Nérine, puis le Choeur se joint à elle:
Livrés-nous
Vos époux;
Nous savons les instruire.
Pour réduire
Un jaloux,
C'est de le tromper & d'en rire.

Le Choeur:
L'Amour chante, &c.

[les Suivans de Manto, sous différentes figures Chinoises, entrent en dansant, & forment un Ballet-Pantomime, à la fin duquel toutes les autres Troupes se joignent à eux]

Atis:
Lance, Amour, tes traits vainqueurs:
Jouïons de ta victoire.
Nous voulons augmenter ta gloire
Par la constance de nos coeurs.

Lance, Amour, tes traits vainqueurs:
Jouïons de ta victoire.

Le Choeur:
Loin de nos jeux,
Époux fâcheux;
Liberté, regne sur nous,
Chantons, rïons, en dépit des jaloux.

[un Ballet général termine le Divertissement]

J'ai lu, par ordre de Monseigneur le Chancelier, Les Paladins, Comédie-Ballet.
A Versailles, le 17 Juillet 1759.

De Moncrif

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