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Ballet composé d'un Prologue & de III Entrées mis au Théatre par l'Academie Royale de Musique le Mardy dix-neuviéme jour de Juillet 1729 les paroles de Monsieur Danchet la musique de: André Campra |
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des Amours de Mars & de Venus |
les
personnages du Prologue: les
interprètes: Hebé,
Déesse de la Jeunesse Mlle
Jullye Une
Suivante d'Hebé Mlle
Petitpas La
Victoire Mlle
Antier-C
Le
Theâtre represente le Palais d'Hebé: cette
Déesse y paroît sur un Trône de Fleurs,
environnée de sa Cour
Hebé, sa Suite
Le
Choeur: Regnez,
&c. Une
Suivante d'Hebé: [la
Cour d'Hebé forme des danses autour
d'elle] La
Suivante: Non, ce
n'est point par sagesse, Venez,
riante Jeunesse, [Hebé
descend de son Trône] Hebé: [on
entend un bruit de guerre] Mais, que
m'annoncent ces Trompettes ?
Regnez, aimable Hebé, joüissez de la gloire
De tenir sous vos loix la plus brillante Cour:
Les Jeux suivent vos pas; sans vous, le tendre amour
N'est jamais seur de la victoire:
Dans ce séjour heureux la tristesse est bannie,
Elle n'y vient jamais répandre son poison:
Le devoir n'y fait point sentir sa tirannie,
Le penchant du plaisir y tient lieu de raison.
Mortels, songez quel est le cours de vôtre vie,
Et passez avec nous vôtre jeune saison.
Venez, riante Jeunesse,
Livrez-vous à vos désirs,
Laissez la sombre Vieillesse
Murmurer de vos plaisirs:
Qu'elle blâme les amours,
C'est par la seule tristesse
De n'avoir plus de beaux jours:
Livrez-vous à vos désirs,
Laissez la sombre Vieillesse
Murmurer de vos plaisirs.
Par les cruels efforts d'une guerre sanglante,
Du séjour des Humains les Amours exilez,
Dans cette retraite charmante,
Se sont par mes soins rassemblez.
La Victoire descend dans ces belles retraites.
La Victoire, Hebé, sa Suite
La
Victoire: Je finiray
bien-tost les troubles de la Terre, D'un Roy
qui sçût toûjours user de la
victoire, Hebé: Preparez
de nouvelles fêtes, [on
danse] Le
Choeur:
Haut
de page
Hebé, par l'espoir des plaisirs,
Consolons les Mortels & flattons leurs
desirs.
J'avois favorisé la jalouse fureur
Des Peuples obstinez à prolonger la guerre;
Mais, j'ay reconnu mon erreur.
Je viens de seconder les éclatants projets:
Sous les drapeaux je rameine la Gloire;
C'est à tout l'Univers, faire esperer la
Paix.
Bergers, reprenez vos Musettes,
Chantez les plaisirs amoureux;
Bannissez vos craintes secretes,
La Paix va combler tous vos voeux:
Et par les sons les plus flateurs,
Celebrez les tendres conquêtes,
Qu'Amour va faire sur les coeurs.
Regnez, aimable Hebé, joüissez de la gloire
De tenir sous vos loix la plus brillante Cour:
Les Jeux suivent vos pas; sans vous, le tendre amour
N'est jamais seur de la victoire.
Regnez, &c.

les
personnes du Ballet: les
interprètes: Astolphe,
Venitien Mr
Dun Cephise,
Venitienne Mlle
Jullye Dorante,
Amant de Cephise, déguisé en
Matelot Mr
Dumast Doris,
Suivante de Cephise Mlle
Antier
La Scene
est à Venise, sur les bords de la Mer
Le
Theâtre represente la Mer, couverte de
Vaisseaux
Astolphe, Cephise, Doris, un Matelot
Astolphe,
à Cephise: [au
Matelot] Sui leurs
pas: souvien-toi des soins que tu dois prendre. [Astolphe
et le Matelot demeure au fond du
Théatre]
Les Jeux vont bien-tost commencer.
Je suis pour un instant contraint de vous laisser,
Vous pouvez sur ce bord m'attendre.
Cephise, Doris
Cephise: Doris: Cephise: Doris: Cephise: Doris: Imitons
ces Oiseaux que l'on retient en cage, Cephise: Doris: Cephise: Revien,
cher Auteur de mes peines, Doris:
D'où vient qu'un Jaloux odieux,
Un Tiran qui toûjours me tient dans la contrainte,
Me permet aujourd'huy de paroître en ces lieux ?
Non, je ne puis être sans crainte.
Depuis que pour Dorante il a sçû mon amour,
Tu sçais avec quel soin il me dérobe au
jour.
Qu'un Jaloux connoît mal l'interest de sa
flâme,
Et nous forçant à fuir l'entretien des Amants
?
Loin de les bannir de nôtre ame,
Il les rend encor plus charmants.
Que prétend le Cruel ? il veut sur ce rivage
Me faire voir de nouveaux jeux !
Cette feinte bonté me donne de l'ombrage,
Ce que fait un Jaloux est toûjours
dangeureux.
Suivez un conseil salutaire,
Il a conduit icy nos pas...
Quel est donc ton dessein, & que pouvons-nous faire
?
Fuyez, ne le revoyez pas.
Sur un de ces Vaisseaux, au gré de la Fortune,
Evitons d'un Tiran la présence importune:
Des Ondes & des Vents, craignez-vous le couroux ?
Causent-ils plus d'effroy que l'aspect d'un Jaloux
?
L'exemple est doux à suivre, il faut nous y
livrer:
Quand ils sont sortis d'esclavage,
Ils se gardent bien d'y rentrer.
Dorante, cher Dorante !
Ah ! j'entens ce langage.
Le couroux des flots & l'orage
Ne pouroient vous intimider,
So vôtre Amant dans le voyage
Prenoit soin de vous guider.
Que ne profite-t'il de ce séjour favorable ?
Helas ! pour combler mon malheur,
Cet Amant que mes yeux ont trouvé trop aimable,
A quelque Objet moins tendre a t'il donné son coeur
?
Voi, pour t'avoir aimé, les maux que j'ay
soufferts:
Change la rigueur de mes fers,
En de plus agreables chaines.
Mais, que vois-je ?
C'est luy: sous ce déguisement,
L'Amour auprès de vous ramine vôtre
Amant.
Dorante, Cephise, Doris à
l'écart
Dorante,
déguisé en Matelot: Cephise: Dorante: Dans un
climat barbare Cephise: Dorante: Le tendre
Amour nous favorise; Cephise: Ensemble: Doris,
à Dorante: Dorante,
à Cephise:
Belle Cephise, enfin je puis revoir vos charmes,
Sçavez-vous le projet de mon Rival jaloux
?
Parlez, expliquez-vous,
Ah ! que vous me causez d'allarmes !
Tout prend icy mes interests,
Je puis vous informer de ses desseins secrets.
Sa jalouse fureur veut cacher vos appas,
La pompe des jeux qu'il prépare,
Est pour vous éloigner, & cacher mon
trépas.
O Ciel !
Par mon adresse il s'est laissé séduire;
Sous ce déguisement, j'ay connu son dessein:
C'est moy qu'il a chargé du soin de vous
conduire,
Je vais parer le coup qui m'eût percé le
sein.
Pour tromper mon Rival, tout est prest sur ce bord:
En feignant d'ignorer encr son entreprise,
Reposez-vous sur moy du soin de vôtre sort.
C'est pour vous seul que je veux vivre,
Vous sçavez l'ardeur de mes feux;
Mon sort sera toûjours heureux,
Pourvû que je puisse vous suivre.
Non, rien n'égale nos ardeurs:
Ne rend pas nôtre attente vaine;
Vole, Amour, viens unir nos coeurs,
D'une éternelle chaîne.
Vôtre Rival paroît: Feignez.
Rassuez-vous,
Je puis tromper ses soins jaloux.
Astolphe, Dorante, Cephise, Doris
Dorante,
à Astolphe: Astolphe,
à Dorante: [à
Cephise] Eh bien !
vous plaindrez-vous que vos plus beaux jours, Cephise: Doris: Astolphe,
à Doris: [à
Cephise] C'est vous
qui luy donnez cette temerité. Doris: Astolphe,
à Cephise: Cephise: Doris: Astolphe: Cephise: Astolphe: Cephise: Doris: Astolphe: Doris: Astolphe: [à
part] On vient,
faisons-nous violence,
On ne vient point encor, je vais presser la
feste.
Allez, que rien ne vous arrête.
Une injuste contrainte empoisonne le cours ?
J'ordonne, pour vous plaire, une fête
agréable.
Je ne puis dans ces lieux en goûter les
appas.
Peut-elle nous paroître aimable,
Si vous suivez toûjours nos pas.
Ah ! crain d'irriter ma colere.
Mon discours peut-il vous déplaire ?
Que ne profitez-vous de ma sincerité ?
L'Amour est un enfant qui ne cherche qu'à rire,
Il n'aime point un ton grondeur:
Un Amant enjoüé l'attire,
Un Amant jaloux luy fait peur.
Blâmez-vous les transports dont mon ame est saisie
?
Je sçais qu'un Inconnu regne dans vôtre
coeur.
S'il m'a fait ressentir une secette ardeur,
Ce n'est point par sa jalousie.
Faut-il vous étonner
Que son ardeur nous touche ?
Il ne prétend point nous gêner,
Il est plus complaisant que vous n'êtes
farouche.
Ah ! c'en est trop enfin...
Devez-vous la blâmer ?
Elle vous apprend l'Art qui peut vous faire
aimer.
Ingrate, avec quel soin j'élevay vôtre enfance
!
De mes bontez pour vous, quelle est la récopense
?
Je ne puis les payer au dépens de mon
coeur.*Astolphe:
Je sçais quelle est vôtre rigueur:
C'en est fait: Ingrate, Inhumaine,
C'en est fait: je veux meriter
Cette implacable haine,
Que vous faites trop éclater.
Vous ne vous plaindrez plus qu'elle vous est rebelle:
Vous voulez vous faire haïr;
Vous avez du pouvoir sur elle:
Elle est...
Quoy ! que dis-tu ?
Prête à vous obéir.
Je me contrains encor, mais un jour ma vengeance
[à Doris] Punira tes dicours,
[à Cephise] punira vos
mépris.
Cachons le dessein que j'ay pris.
Astolphe, Dorante, Cephise, Doris,
Choeur de Matelots
Dorante
& les Choeurs: Le
Choeur: Nous
traçons de la guerre une innocente image; Charmants
Hautbois, &c. [Divertissement] Un
Matelot: Dorante,
à Cephise: [Dorante
fait entrer Cephise & Doris dans le Vaisseau; &
quand Astolphe y veut entrer, on l'en
empêche] Astolphe: Dorante: [ils
partent]
Formons la plus aimable fête,
Venez, jeune Beauté, prendre part à nos
jeux,
C'est un Amant qui les apprête;
Pour prix de tant de soins, rendez son sort
heureux.
Charmants Hautbois, répondez-nous,
Joignez vos sons brillants à nos chants les plus
doux.
Nos combats, sur les flots, sont d'agréables
jeux;
Pour en avoir l'appareil pompeux,
Mille Peuples divers inondent le rivage.
La Mer est sujette à l'orage;
L'Amour l'est encor davantage,
Mais il sçait charmer nos desirs:
Lors qu'un Amant sur le rivage
Se voit poussé par ses soupirs,
Il se fait de nouveaux plaisirs
De tous les perils du voyage.
Venez, ne craignez point de quitter le rivage,
Venez, sur nos Vaisseaux recevoir nôtre
hommage.
Arrêtez, qu'est-ce que je voy ?
Reconnoy ton Rival en moy:
Je n'ay que trop long-tems souffert de ton caprice:
Mon amour a touché son coeur;
Loin de tes yeux, nôtre bonheur
Va faire ton supplice.
Astolphe
Astolphe: Aquilon,
souleve les ondes, Inutiles
souhaits ! la douleur me surmonte,
Haut
de page
Ils osent me trahir ! ô Rage ! ô Desespoir !
Ah ! pour les arrêter, seray-je sans pouvoir
?
Que ton couroux leur soit fatal,
Que dans ses cavernes profondes
La Mer fasse perir l'Ingrate & mon Rival...
Cachons à tous les yeux ma fureur & ma
honte.

les
personnages du Ballet: les
interprètes: Palemon,
Berger aimé de Silvie Mr
Tribou Arcas,
Prince d'Arcadie, amoureux de Silvie Mr
Dun Silvie,
Bergere, amante de Palemon Mlle
Hermanse Une
Bergere Mlle
Dutilly
La Scene
est dans l'Arcadie
Le
Theâtre represente dans le fond un Hameau, & sur
le devant un Boccage, avec un Autel au milieu
Palemon
Palemon: Ah ! quel
est le sort d'un Amant ! Il n'est
point d'amoureuses chaînes J'aime
Silvie: Arcas vient souvent dans ces lieux, Mais, que
vois-je ? c'est luy qui paroît à mes yeux
!
Bois écartez, sombres Retraites,
Je vous ay mille fois confié mes soupirs:
Mon amour a touché l'Objet de mes desirs,
Et je me plains encor de mes peines secrettes.
Quand il n'est point aimé, qu'il éprouve
d'allarmes !
Et quand d'un sort plus doux il peut goûter les
charmes,
La crainte de les perdre est un nouveau tourment.
Qui ne coûtent mille douleurs:
Le Printemps n'est jamais sans fleurs,
Et l'Amour n'est jamais sans peines.
Il est maître de cet Empire:
Quel seroit mon malheur, ô Dieux !
S'il aimoit la Beauté pour qui mon coeur
soûpire !
Palemon, Arcas
Palemon: Arcas: C'est icy
que l'Amour de ses traits m'a blessé, Palemon: Arcas: Palemon,
à part: Arcas: Palemon: Arcas:
Nos Bergers vont offrir une Feste nouvelle
Aux Dieux, de qui les soins conservent nos troupeaux:
Je vais les rassembler dans les prochains hameaux,
Vôtre auguste presence animera leur zele.
Arreste, Palemon, je veux t'ouvrir mon coeur;
J'ay mille fois brûlé d'une inconstante
ardeur,
Mais je sens naître dans mon ame
Le charme imperieux d'une éternelle
flamme.
J'y viens avec un soin extrême,
Et je me plais dans le lieu même
Où mon tourment a commencé.
Quel Objet en ces lieux tient vôtre ame asservie
?
J'aime l'adorable sIlvie;
Aux festes de Palés je la vis un moment,
Je l'aimeray toute ma vie;
Ce moment de plaisir fut payé cherement !
La nuit trop prompte & trop cruelle
Ma força de quitter Silvie & ce Hameau,
Chaque pas, que je fis en me separant d'elle,
Sembloit me conduire au tombeau.
Ciel !
Ton secours m'est necessaire;
Dy-moy, si par l'Amour son coeur n'est point
charmé;
Puis-je esperer d'en être aimé ?
Et n'est-ce point trop tard que je cherche à luy
plaire ?
Quel Objet pourroit resister
A l'éclat qui vous environne ?
Quand on possede une couronne,
On se fait sans peine écouter.
Juge mieux d'une ardeur si belle,
Que ne suis-je Berger ? que ne puis-je auprès
d'elle
Par des soins seulement combattre sa rigueur ?
Mais elle vient; je sens augmenter ma langueur.
Palemon, Arcas, Silvie,
Troupe de Bergers & de Bergeres
[Troupe
de Bergers & de Bergeres qui viennent celebrer des jeux
en l'honneur de leurs Dieux champêtres. Silvie
préside à cette Feste] Le
Choeur: [les
Bergers & les Bergeres, par des Danses & des Chants,
forment le Divertissement] Silvie: [le
Divertissement continuë] Le
Choeur: Palemon: Une
Bergere: Silvie
& le Choeur des Bergeres: Silvie: Silvie
& le Choeur: Silvie: Silvie
& le Choeur: [la
feste finie, tous les Bergers se retirent: Arcas
arrête Silvie]
Dieux, qui protegez nos Hameaux,
Recevez aujourd'huy les voeux qu'on vous adresse;
Pour tout bien, pour toute richesse,
Conservez toûjours nos troupeaux.
Dans ce charmant azile
Nous joüissons d'un sort tranquille,
Rien ne s'oppose à nos desirs:
Nous nous livrons à la tendresse,
Nos troupeaux font nôtre richesse,
Et l'Amour seul fait nos plaisirs.
Dieux, qui protegez nos Hameaux, &c.
Charmante Mere des Amours,
C'est vous qui faites nos beaux jours,
Rendez nos flâmes éternelles:
Nous renonçons à la grandeur,
Il suffit pour nôtre bonheur,
Que nos Bergers soient fidelles.
Rend toûjours nos Bergers constants,
Amour, nos voeux seront contents,
Nous n'aurons plus rien à pretendre;
L'empire qui peut nous charmer
Est de regner sur un coeur tendre,
Qui sçait constamment nous aimer.
Que toûjours
De ses pleurs l'Aurore
Nous fasse éclore,
Les tresors de Flore;
Que toûjours
Ces heureux Boccages,
Par leurs ombrages,
Servent les Amours.
Loin des allarmes,
Du bruit des armes;
Les ris, les jeux
Préviennent nos voeux.
Que toûjours
De ses pleurs l'Aurore
Nous fasse éclore,
Les tresors de Flore;
Que toûjours
Ces heureux Boccages,
Par leurs ombrages,
Servent les Amours.
La paix tranquile
De cet azile
Vaut mieux cent fois
Que le sort des Rois.
Que toûjours, &c.
Arcas, Silvie
Arcas: Silvie: Arcas: Oubliez
mon pouvoir suprême, Silvie: Arcas: Silvie: Le plus
tendre Berger des hameaux d'alentour Arcas: Silvie: Non, je ne
puis briser une chaîne si belle; Arcas: Silvie: [Palemon
paroît au fond du Théatre] Arcas:
Me fuyez-vous, Silvie ? arrêtez en ces lieux,
C'est trop-tôt leur ravir l'éclat de vos beaux
yeux.
Je venois en ces bois voir la feste nouvelle,
Nos Bergers ont finy leurs chants.
La feste en ces bois vous appelle ?
Ah ! que vos soins sont differents !
Non, je ne sçaurois plus me contraindre au
silence,
Je vous aime, Silvie, & vos divins attraits
Ont sçû vaincre ma resistance,
Et m'arracher l'aveu que je vous fais.
Et n'écoûtez que mon ardeur:
C'est un plaisir charmant de devoir ce qu'on aime
Aux soins de son amour, plûtôt qu'à sa
grandeur.
Je sçais trop la distance
Que le sort a mis entre nous.
L'Amour qui me soûmet à vous
Peut égaler les coeurs qu'il tient sous sa
puissance.
Quelque Amant plus heureux, détruit mon
esperance.
Parmy les grandeurs de la Cour
A taire ses secrets, chacun sçait se contraindre;
Mais, dans ce tranquile séjour,
Nous n'apprenons point l'art de feindre.
A prévenu mon coeur du plus fidele amour:
Les mêmes lieux nous virent naître,
Entre nous l'amitié forma les premiers noeuds;
Mais enfin, de nos coeurs l'Amour se rendit
maître,
Nous ressentîmes ses feux
Avant que de les connaître.
La gloire en ce moment
Doit de vos premiers feux effacer la memoire.
Je ne connois point d'autre gloire
Que celle d'aimer constamment.
Toûjours à mon Berger mon coeur sera
fidelle:
Sa main sur ces ormeaux a tracé nos amours,
Tout y marque nôtre tendresse;
Ces traits s'augmentent tous les jours,
Et nos feux s'augmentent sans cesse.
Je ne puis resister à mes transports jaloux,
Craignez pour cet Amant, redoutez ma vengeance.
O Ciel ! quel funeste couroux !
Je sçauray découvrir le Rival qui
m'offense.
Arcas, Silvie, Palemon
Palemon: La mort la
plus cruelle Silvie,
à Arcas: Mon amour
ne sçauroit finir, Arcas,
à part: [à
Silvie] Je vous
aime, Silvie, & je suis trop sensible, [il
sort] Palemon
& Silvie:
Haut
de page
Vous voyez devant vous ce Rival odieux,
J'ay toûjours adoré Silvie,
Et ce n'est qu'en m'ôtant la vie,
Que l'on peut m'arracher un bien si
précieux.
N'allarme point un tendre coeur;
Le plaisir de mourir fidelle
En dissipe toute l'horreur.
Pourriez-vous exiger ce cruel sacrifice ?
S'il meurt, il faut que je perisse.
Quoy qu'ordonne le sort barbare:
Si votre rigueur nous separe,
La mort sçaura nous réunir.
Fût-il jamais une ardeur si fidelle !
Ah ! quelle rigueur cruelle
De briser de si beaux noeuds...
Faisons un effort genereux.
Vos regards, pour mon coeur seroient trop dangereux,
Je vais loin de vos yeux, je vais, s'il est possible,
Eteindre un amour malheureux.
Joüissons des douceurs d'une tendresse
extrême,
La richesse n'est rien pour un coeur
enflâmé:
Aimer constamment, être aimé,
Est un bien plus charmant que la grandeur
suprême.

Les
Serenades & les Joueurs
les
personnages du Ballet: les
interprètes: Leandre,
jeune François, Amant d'Irene Mr
Chassé Isabelle,
Venitienne, Amante de Leandre Mlle
Antier Lucile,
Venitienne, Amante de Leandre Mlle
Eermans Irene,
Venitienne, aimée de Leandre Mlle
Petitpas Une
Joueuse,
qui chante une nouvelle Cantate Mlle
Antier
La Scene
est à l'entrée des Reduits de
Venise
Le
Theâtre represente dans le fond le Ridotte, lieu
où les Joüeurs s'assemblent la nuit à
Venise; & sur les côtez, des Palais ornez de
balcons. La Scene se passe sur la fin du
jour.
Isabelle
Isabelle: Amour,
sans les soupçons qui viennent me saisir, [elle
se retire au fond du Théatre]
Les voiles de la nuit vont obscurcir les cieux;
Mais l'Amour jaloux a des yeux,
Qui peuvent penetrer le plus sombre mistere:
Je veux observer dans ces lieux
L'ingrat Amant qui m'a sçu plaire.
Que je me plairois dans ta chaîne !
Ta flame est un plaisir,
Pourquoy la jalousie en fait-elle une peine ?
Lucile
Lucile: Pour un
autre que moy, si son penchant l'entraîne,
Ah ! que puis-je esperer du dessein qui m'ameine ?
Je me plains d'un volage Amant,
Je cherche à découvrir son fatal
changement,
Amour, rend ma recherche vaine.
Laisse-moy le soulagement
D'en être toûjours incertaine:
Je m'expose moy-même au plus cruel tourment:
Amour, rend ma recherche vaine.
Isabelle, Lucile
Lucile,
à part: Isabelle,
à part: [à
Lucile] L'amour
conduit icy vos pas, Lucile: Isabelle: Lucile: Ensemble: Isabelle: Lucille: Ensemble: Lucile: Isabelle: Lucile: Isabelle: Lucile: Isabelle: Ensemble: Isabelle: Lucile: Isabelle: Lucile: [la
nuit se répand sur le
Théatre] La nuit
déploye icy ses voiles ténebreux... Isabelle: [Isabelle
& Lucile se retirent sous un Balcon qui paroît sur
un des côtez du Théatre]
C'est Isabelle que je voy !
Elle est le sujet de ma crainte.
Je voy Lucile ! ô Ciel ! elle cause l'effroy
Dont je me sens atteinte.
Quelque Amant cheri doit s'y rendre:
Mais, avec de si doux appas,
Est-ce vous qui devez attendre ?
Vous avez icy devancé
Le cher Objet qui vous engage:
D'un coeur plus vif, plus empressé
Vos attraits meritoient l'hommage.
Pourquoy voulez-vous déguiser ?
Pourquoy faites-vous un mistere ?
Expliquez-vous, l'Amour m'éclaire,
Ne prétendez pas m'abuser.
Vous plaisez aux yeux de Leandre,
Léandre soûpire pour vous.
Conduite par mes soins jaloux,
Avec luy j'ay crû vous surprendre.
Cent fois il m'a juré de n'adorer que moy.
Par les mêmes serments, il a surpris ma
foy.
J'ay sçû que dans la nuit, cet Amant trop
volage,
A de nouveaux appas, rend un nouvel hommage.
Son dessein m'est connu: je cherche à penetrer
Pour qui sont les concerts qu'il a fait
préparer.
J'ay craint vôtre beauté.
Je redoutois la vôtre.
L'Ingrat nous trompe l'une & l'autre !
Unissons-nous en ce moment,
Nous éprouvons même infortune.
Par une vengeance commune
Punissons un volage Amant.
Vengez-vous par l'indifference
D'un coeur que vos liens ne peuvent retenir.
C'est trop honorer l'inconstance
Que de chercher à la punir.
Ne cherchez point d'autre vengeance
Que celle de vous dégager:
On aime plus que l'on ne pense,
Quand on prend soin de se venger.
Je vois l'Infidele paroître.
Unissons-nous du moins par le soin de connoître
A qui sont destinez ces concerts amoureux.
Leandre, Troupe de Joüeurs
d'instruments
Léandre: [deux
Valets apportent une Table, des Bougies, & tout ce qui
est necessaire pour la Sérenade: les Musiciens se
placent autour de la Table] Léandre: Ecoutez,
par ma voix, l'Amour qui vous appelle, Irene,
passoissez: malgré les voiles sombres Rassûrez
vôtre coeur timide, J'osois
mépriser les Amours, Rassûrez
vôtre coeur timide, [le
balcon paroist éclairé, les Musiciens se
retirent. Les mêmes Valets emportent la
Table] Léandre:
Suivez-moy, venez tous, & secondez mon zele.
Irene, digne objet d'une flâme éternelle,
Le sommeil dans ses bras vous charme, vous retient,
Helas ! le bonheur qu'il obtient,
Devroit être le prix d'un coeur tendre & fidelle
!
Le sommeil en peut-il égaler les douceurs ?
Eprouvez les plaisirs qu'une ardeur mutuelle
Fait ressentir aux tendres coeurs.
Dont la nuit a couvert ces lieux:
Paroissez: l'éclat de vos yeux,
De cette obscurité dissipera les ombres,
Mieux que l'astre brillant des cieux.
Dérobez-vous aux yeux jaloux:
Le Dieu qui me soûmet à vous,
Est prest à vous servir de guide.
Vous me forcez à les connaître:
Les feux que vos yeux ont fait naître
Ne s'éteindront qu'avec mes jours.
Dérobez-vous aux yeux jaloux:
Le Dieu qui me soûmet à vous,
Est prest à vous servir de guide.
Allez, vôtre secours ne m'est plus necessaire,
Mon coeur se sent flaté de l'espoir le plus doux:
Je vois l'Objet qui m'a sçû plaire,
Mes yeux, soyez contents, Irene s'offre à
vous.
Irene
Irene: Je veux
une ardeur éternelle, Plus leger
& plus infidele [Irene
se retire]
Plus leger & plus infidele
Qu'un Papillon qui vole autour des tendres fleurs,
Amant, de belle en belle
Tu contes des douceurs,
Et je connois trop tes ardeurs.
Qu'un Papillon qui vole autour des tendres fleurs,
Amant, de belle en belle
Tu contes des douceurs.
Léandre
Léandre: [Lucile
s'aproche, & Léandre la prend pour
Irene] C'est vous
que je revoy ! jugez mieux de mon coeur, [Isabelle
paroist derriere Léandre] Isabelle
n'a point excité vos allarmes, Lucile: Isabelle: Ensemble: Léandre,
à Lucile: Lucile: Léandre,
à Isabelle: Isabelle: [le
fond du Théatre s'ouvre. On voit une foule de Masques
qui viennent de joüer dans les Reduits. Un de ces
Masques qui represente la Fortune, conduit la Troupe; Ils
marquent leur joye d'avoir été heureux dans
leurs entreprises: Il y a des Masques qui guident les autres
à la lueur des flambeaux. Tout le Théatre
paroît éclairé à
l'ordinaire.] Lucile: Isabelle: [elles
sortent ensemble] Léandre:
Aimable Objet, daignez m'entendre,
D'un moment d'entretien laissez-moy la douceur.
Quelque ennemi jaloux a-t-il pû vous surprendre ?
Aimable Objet, daignez m'entendre.
A croire ses soupçons, le vôtre trop facile
A-t'il pû douter de ma foy ?
Qui craignez-vous ? est-ce Lucile ?
Je vous ay vûë, Irene, & je suivrois sa loy
!
Je ne l'aimay jamais: j'en jure par vous-même,
Eh ! quel autre serment est plus sacré pour moy.
C'est vous, c'est vous seule que j'aime,
Eprouvez ma constance, & calmez vôtre
effroy.
Non, vous ne croyez pas
Que mon coeur à ses yeux ait pû rendre les
armes,
Elle ne brille point où regnent vos appas.
Parlez à vôtre tour; parlez, charmante
Irene,
Bien-tost l'Astre du jour viendra nous séparer
Si vous n'adoucissez ma peine,
C'en est fait, je vais expirer.
Quel silence obstiné ! parlez...
Ingrat !
Volage !
Après tant de serments, tu me fais cet outrage
?
Non, sçachez...
Ne crois pas me tromper désormais,
Mon mépris punira ton humeur trop legere.
Apprenez...
Non, poursuis un bien imaginaire:
Un bonheur assûré t'échape pour
jamais.
La Fortune paroît: offre-luy ton hommage,
Elle peut rendre un jour ton destin plus
charmant.
Pour le Joüeur, & pour l'Amant,
Elle est également volage.
Ecoûtons leur conseil, & parmy ces plaisirs,
Cherchons quelqu'autre Objet digne de mes
soupirs.
La Fortune, Léandre, Une Joueuse,
Troupe de Joüeurs
Le
Choeur: Léandre,
à la Fortune: Fay qu'un
aimable Objet qui vient de me charmer, [les
Espagnols, les Espagnolettes; les Venitiens, les
Venitiennes; et les autres Acteurs dansants, se
réünissent pour former un Divertissement
general] La
Joueuse: Cantate
Nouvelle: [cette Cantate est ajoûtée;
les Paroles ne sont pas de Mr
Danchet] Quand la
Fortune m'est cruelle, Non, non,
plus d'injuste partage: [on
danse] A l'Amour
seul rendons hommage; Fortune,
ses presents l'emportent sur les tiens; Non, non,
plus d'injuste partage: Le
Choeur:
Fortune, tu nous favorises,
Nous consacrons nos voix à chanter tes bienfaits;
Qu'à jamais ton pouvoir flate nos entreprises,
Tous nos voeux seront satisfaits.
Déesse, qu'icy l'on révere,
Tes richesses n'ont rien de brillant à mes yeux;
Mon coeur a trouvé dans ces lieux,
L'unique bien qui peut me plaire.
Me céde à son tout la victoire;
Si je pouvois m'en faire aimer,
Je chanterois toûjours ta gloire.
Je m'en console avec l'Amour;
Je regagne avec luy, par un heureux retour,
Tout ce que je perds avec elle.
Quand la Fortune m'est cruelle,
Je m'en console avec l'Amour.
Suivons un dépit éclatant.
La Fortune est toûjours volage;
L'Amour est quelquefois constant;
Il est temps qu'il me dédommage.
Envain j'ay tout perdu par un revers funeste:
Le coeur de mon Amant me reste;
C'est le plus cher de tous mes biens.
Suivons un dépit éclatant.
La Fortune est toûjours volage;
L'Amour est quelquefois constant.
Fortune, tu nous favorises,
Nous consacrons nos voix à chanter tes bienfaits;
Qu'à jamais ton pouvoir flate nos entreprises,
Tous nos voeux seront satisfaits.
J'ay
lû par odre de Monseigneur le Garde des Sceaux,
Les Nouveaux Fragments, Ballet. Gallyot
Fait ce douziéme Juillet mil sept cent
vingt-neuf.