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Le Libraire du Pont-Neuf, ou les Romans
Ballet

 

Recit d'Apollon

Beautez, beau chef-d'oeuvre des Cieux,
Dont les charmes sont telz,
Qu'ils peuvent des mortelz
De mesme que les Dieux,
Obtenir des Autelz;
Contemplez ces Romans,
Ou plustost ces Amants,
Dont sur la Lyre
Ie viens vous dire
Les tourments.
Iamais que pour vostre plaisir
Ces miracles d'amour
N'avoient receu le jour,
Et ce mesme desir
A causé leur retour;
Aymez donc ces Romans,
Ou plustost, &c.

Ordre des Entrées:

1.

Le Libraire

2.

Deux Pedants qui cherchent des Livres

3.

Amadis, Oriane, & Dariolette

4.

Les Chevaliers de la Table-Ronde

5.

Le Chevalier du Soleil

6.

Astrée & Celadon

7.

L'Algoüezil & quatre Demons

8.

Mellusine

9.

Les quatre fils Aymon

10.

L'Illustre Bassa, & deux Ianissaires

11.

Dom Guichot, & Sancho Pança

12.

Diane de Montemajor

13.

Cardenio, Buscon, & le Berger extravagant

14.

Aesope, la femme de Xantus, Xantus, & sa servante

15.

Les Amans volages

Musique Italienne:

16.

Le Gusman

17.

La belle Egyptienne, & Andrez

Trio Logogriphigeois

18.

Les femmes illustres


Aux Dames

Vrais & vivants pourtraits de la divinité,
Illustres ennemis de nostre liberté,
Beautez sur la Terre adorées;
Ouvrez ces yeux brillants qui nous font soupirer,
Mais afin d'admirer,
Quittez pour un moment le soin d'estre admirées.

Ces merveilleux Romans qui ne peuvent lasser,
Et dont jamais le temps ne sçauroit effacer
Ny le merite ny la gloire,
Viennent rendre un hommage à vos charmes vainqueurs,
Et prendre dans vos coeurs
La place qu'ils avoient dedans vostre memoire.

Ne leur refusez pas un lieu si glorieux,
Ils n'ont receu le jour que pour plaire à vos yeux,
Et ne viennent que pour vous dire,
Qu'ils tiennent leur destin moins aymable & moins beau,
D'estre exempts du tombeau,
Que de se voir sous-mis aux loix de vostre Empire.

Premiere Entrée

pour le Libraire

Sujet à la pluye, à la greste,
Selon les caprices des vents,
I'expose aux yeux de tous venants
Le beau mestier dont je me mesle,
Ie vends des livres tous les jours,
D'histoires, de fables, d'amours,
Sur le Pont-Neuf où je m'arreste,
Et contraire aux autres humains,
I'ay de la science en mes mains,
Mais je n'en ay point dans ma teste.

II. Entrée

pour Deux Pedants

Nous avons sous nostre calotte,
Ou plustost sous nostre bonnet,
Un esprit plus riche & plus net
Que ne l'eut jamais Aristote,
Seneque, Socrate & Platon,
Assez habiles, ce dit-on,
N'estoient que des chardons & nous sommes des roses:
Bref, sans trahir la verité,
Nous pouvons nous vanter de sçavoir toutes choses,
Si ce n'est la civilité.

III. Entrée

pour Amadis, Oriane, & Dariolette

Ie suis ce Heros merveilleux,
Dont la main brisa tant de testes,
Et sceut arrester les conquestes,
De mille Geants orgueilleux:
Mes coups pareils aux coups d efoudre,
Ont reduit des villes en poudre,
L'Espagne a mille fois imploré ma mercy:
Ses guerriers ont trouvé ma deffaite impossible,
Et sans cette beauté qui m'accompagne icy,
Ie pouvois emporter le tiltre d'Invincible.

IV. Entrée

pour Les Chevaliers de la Table-Ronde

Quoy qu'on puisse dire de nous,
Quand nostre main est occupée
A tenir le verre ou l'espée,
Nous faisons confesser à tous,
Qu'il n'est rien si beau dans le monde,
Que l'ordre de la Table-Ronde.

V. Entrée

pour Le Chevalier du Soleil

Ie suis Chevalier du Soleil,
Seulement pour ce que j'adore
Une jeune beauté dont l'esclat nompareil
Efface le teint de l'Aurore:
A ce pere du jour ell'a mille rapports,
Elle fait sur les coeurs ce qu'il fait sur les corps,
Et lance une chaleur en miracles feconde:
Mais encore en un point ils se rapportent mieux,
Il est unique dans les Cieux,
Ell'est unique dans le Monde.

VI. Entrée

pour Astrée & Celadon

Qui pourroit lire dans nostre ame,
Où l'amour compatit avecque la vertu,
Y verroit le vice abbatu
Sous l'effort glorieux d'une pudique flâme:
L'Histoire de nos passions,
Des plus brutales nations
A banny mille fois le crime & l'inconstance,
Et malgré des jaloux injustes & puissants,
Sous les armes de l'innocence
Nous avons triomphé de l'injure des ans.

VII. Entrée

pour l'Argoüezil, ou le Sergent

Ces quatre Demons qui m'obsedent
Voudroient bient entrer dans mon corps;
Mais il faut que les petits cedent,
Et prenent la loy des plus forts:
Ie sui le vray Demon qui tourmente les hommes:
Ie n'espargne au temps où nous sommes
Les riches ny les indigents:
Tout me fuit, personne ne m'ayme,
Et je croy que dans l'Enfer mesme
Les Diables craignent les Sergents.

VIII. Entrée

pour Mellusine

Ie suis l'illustre Mellusine,
Qui brille d'un esclat qu'on ne sçauroit ternir,
Et qui d'une oeillade divine
Penetre le secret des choses à venir,
I'ayme à prononcer mes presages
Sous mille differents visages,
Cette diversité rend mes esprits contents:
Mais je n'affecte l'inconstance,
Que pour ce qu'il n'est point de plus grande prudence
Que de changer selon le temps.

IX. Entrée

pour les quatre fils Aymon

Iour & nuict nous sommes armez
Pour defendre l'honneur des Dames,
Et punir ces hommes infames,
Par qui les bons sont opprimez:
Par mille & mille exploits de guerre,
Nous allons subjuguer la terre,
Et sommes quatre justement,
Afin que nostre espée en conquestes feconde
Plustost & plus esgalement
Puiße faire entre nous le partage du monde.

X. Entrée

pour l'Illustre Bassa

Sy jamais quelques advantures
Ont donné de l'estonnement,
Mon sort doit estre aßeurément
Memorable aux races futures:
Sans offencer ma flâme, ou la loy que je tiens,
I'ay servy l'Ottoman, j'ay servy les Chrestiens,
Et me suis fait l'objet d'une histoire plus ample:
Aussi n'est-il de nation
Qui ne tienne Ibrahim pour un parfait exemple
D'amour, & de Religion.

XI. Entrée

pour Dom Guichot

Enflé d'une ardeur héroïque,
Et d'un courage sans pareil,
I'ay rendu ma gloire publique,
Et me suis fait cognoistre autant que le Soleil:
On chante par toute la Terre
Mes exploits d'amour & de guerre:
Ainsi que mes deßeins mon pouvoir est divin;
Iusque là que mon bras sans chercher d'aßistance
Qu'en ma seule vaillance,
A respandu le sang de trente muids de vin.


pour Sancho Pança

Monté dessus une bouricque,
Avec un effroy sans pareil,
I'ay rendu ma honte publique,
Et ne me suis couché non plus que le Soleil:
On chante par toute la Terre
Les exploits que j'ay fait au verre,
Iusque là que mon nez n'est plus qu'un gros bouton.
Mais je ne suis repû que d'espoirs infertilles;
Car lors qu'on me promet des Isles
Ie ne reçoy jamais que des coups de baston.

XII. Entrée

pour Diane de Montemajor

Ie ne suis pas cette Diane,
Dont jadis un chasseur profane
Dans le cristal del'onde admira les appas:
I'ay quelque avantage sur elle;
Car son propre destin l'exempta du trespas,
Et rien que ma vertu ne me rend immortelle.

XIII. Entrée

pour Cardenio, le Berger extravagant, & Buscon

Nostre habit comme nostre danse
Fait bien voir que nous sommes fous:
Mais ce mal à toute la France
Est commun aussi bien qu'à nous,
Qui fait le sot pour une sotte,
Qui d'un teint brun fait sa marotte,
Qui pour la blanche a du dessein:
Enfin nostre raison est telle;
Si l'amour blesse la cervelle,
Qui se peut vanter d'estre sain ?

XIV. Entrée

pour Aesope

Que les hommes sont miserables,
On m'a precipité pour avoir dit des Fabes:
Iugez comme on m'eust traitté
Si j'eusse dit la verité.

XV. Entrée

pour les Amants volages aux Dames

Il ne s'escoule heure ny jour
Que nous ne contractions des amitiez nouvelles,
Et nous n'affectons en amour,
Que la qualité d'infidelles:
La foy, cette Deesse à qui tous les mortelz,
Doivent offrir des voeux & dresser des Autelz,
Ne sçauroit esveiller nos ame assoupies:
Mais par un desordre fatal,
Nous ne sommes que les coppies
Dont vous estes l'original.

Recit des Comediens Italiens

Belle donne, belle donne,
O sembianze gloriose
Delle stelle radiose,
Vedete le nostre pene.

O Ch'ama non ben convienne
Di cantare, o di ballare,
Perche ? perch' essendo in tante pene:
Devrete sempre sospirare:
Che cosi s'usa sfogare
Da gli amanti il gran dolore.

Belle donne, belle donne, &c.

Belle donne inamorate,
Un consiglio vi vo dare,
Che canzone non lasciate,
A chi v'ama e vi tien care:
Perche mal puo poi cantare,
Chi sospira à tutte hore.

Belle donne, belle donne, &c.

Voi potreste dir ch'io canto,
Et son pure inamorato:
Vi rispondo, che se'l pianto
E ne gl'occhi un po restato
Che nel core è rad'oppiato:
O hime sono un cygno, che si muore.
Belle donne, belle donne,
O sembianze gloriose
Delle stelle radiose,
Placate le nostre pene.

Belles dames, belles dames,
O images glorieuses
Des étoiles radieuses,
Voyez nos peines.

A qui aime, il ne sied pas bien
De chanter ou de danser,
Pourquoi ? Parce qu’étant dans tant de peines,
Vous devrez toujours soupirer :
Car c’est ainsi qu’en général se dissipe
La grande douleur des amants.

Belles dames, belles dames, etc.

Belles dames amoureuses,
Je vous veux donner un conseil :
Ne laissez pas chanter
Qui vous aime et vous chérit :
Car il peut alors mal chanter,
Celui qui soupire à toute heure.

Belles dames, belles dames, etc.

Vous pourriez dire que je chante
Et que pourtant je suis épris ;
Je vous réponds que si les larmes
Dans mes yeux, ont un peu cessé,
Dans mon cœur, elles ont redoublé :
Hélas, je suis un cygne qui se meurt.

Belles dames, belles dames,
O images glorieuses
Des étoiles radieuses,
Apaisez nos peines.

XVI. Entrée

pour Gusman, aux Dames

Beaux yeux, ne vous estonnez pas,
De voir ma mine boursouflée,
C'est un busq & non d'un repas,
Que ma panse paroist enflée:
Ie ne me repais tout le jour,
Si ce n'est de faste & d'amour,
Et le plus souvent je me couche
Avec ce fascheux accident,
De n'avoir rien mis dans ma bouche
Que le bout de mon curedent.

XVII. Entrée

pour la Belle Egyptienne

Une conduite glorieuse,
Malgré cent obstacles divers,
Me fait voir à tout l'univers
D'effect & nom precieuse:
On me vola subtilement;
Mais depuis de fascheux moment,
En l'art de m'en venger je suis bien si sçavante,
Que nul homme ne se presente,
A qui par un charme vainqueur
Ie ne vole le coeur.


pour le seignor Andrez

Helas ! qu'Amour a de puissance !
Ie sers une errante beauté,
Et sous un habit emprunté,
Pour plaire à mes desirs je trahy ma naissance:
Pour un destin capricieux,
Avec des vagabonds je cours en divers lieux,
Et fais des laschetez que ma flâme authorise:
N'est-ce pas un double malheur ?
I'ay perdu jusqu'à ma franchise,
Et je passe pour un volleur.

Trio Logogriphigeois

Ut re mi fa sol sol re mi fa,
Alcaminanda romanti Calliparifa
Gran nazo mostrara mollinero,
Et beherto farfanti cimusi,
Et almenalo deviassol,
In re mi fa sol re mi fa sol.

XVIII. Entrée

pour les femmes Illustres

Bien que tout le monde ait vanté
Les charmes de nostre visage,
Chacun sçait que nostre courage
Fut plus grand que nostre beauté:
Vous qui cherchez un rang parmy les immortelles,
Il ne suffit pas d'estre belles,
Il faut pour triompher avoir bien combatu:
Apprenez donc par nostre hsitoire,
Qu'on ne sçauroit entrer au Temple de la Gloire
Que par celuy de la Vertu.

à suivre:

Le Ballet des Romans, à Monsieur Scarron

Cher Scarron qui ne sortez point,
Qui ne mettez plus de pourpoint,
Ny pour vous garentir de crottes,
De bas, de souliers, ny de bottes;
Ains, qui toujours estes aßis,
En souffrant des maux plus de six;
Voire plus de dix, ce me semble,
Quand tous les maux seroient ensemble;
Vous, qui vous croyez malheureux
D'avoir le poulmon catarreux:
Qui depuis que mal vous enchaisne
Contez bien pres d'une sepmaine,
Avec six mois, & quatorze ans,
Dont les cinq derniers peu plaisans
Font que souhaitez à toute heure,
Ou la mort, ou santé mailleure.
Pour adoucir vos maux cuisants,
Non les passez, mais les presents,
Et ceux que souffrirez encore
Iusqu'à tant que mort vous devore:
(Mais dussent-ils estre plus grands,
Vivez encor quatre-vingts ans.)
Avant donc qu'il vous mesadvienne,
Il faut que je vous entretienne:
Mais dequoy vous entretenir ?
De ce que j'ay peu retenir
D'Aventures assez crotesques,
Que je mets en rimes burlesques,
En Vers que vous nommez vermisseaux,
Bien fasché qui ne sont plus beaux,
Afin que plus vous peussent plaire.
Par sainct
Quinet vostre Libraire
Ie vous les envoye imprimez,
Et du mieux que j'ay peu rimez:
Or sus descouvrons le mystere,
Et disons come va l'affaire.

Enfin le Ballet des Romans
Est dansé, qu'à plus de dix ans,
Au moins comme chacun en cause,
Ne se verra plus belle chose,
S'il en faut croire au bruit qui court,
PArmy le Bourgeois, & la Cour.
Qu'il fut laid ou beau, ne m'importe;
S'il a paru je m'en rapporte,
Et le passe pour tel qu'il est,
Sans y prendre aucun interest;
Sinon que je serois bien aise
Que l'eußiez veu de vostre chaise,
Et qu'en eußiez eu le plaisir
Sur tout conforme à mon desir:
Mais s'en est fait, & de l'année
Ne se verra celle journée,
Que tel Ballet sera dansé,
Ainsi l'avez vous bien pensé.
Mais, je veux pour vous satisfaire,
Divertir, réjoüir & plaire,
Vous faire parler ces Romans,
Qu'en mes Vers presqu'außi plaisans
Vous trouverez sans menterie,
Qu'ils estoient en leur mommerie.
En voicy l'ordre & le destail:
Mais j'entreprends bien du travail;
N'importe, pourveu que ma Muse
A d'autres choses ne s'amuse,
Ie ne l'apprehenderay point,
Et vous diray de point en point,
Si je ne manque de memoire,
Le cours de tant plaisante Histoire.

Premierement le premier pas
En fut dansé le Ieudy gras,
Dans une maison empruntée,
Fort en desordre, & fort crottée,
Le train d'un grand Prince en sortoit,
Qui l'ordure point n'emporta:
Si que court, degré, chambre & salle,
Iamais on n'a veu de plus sale.Enfin, tellement quellement,
Le Ballet fut dansé, comment ?
Comment, pensez-vous de l'espace
Qu'on nous laissa, & quelle place ?
Là, la presse tres-grande estoit;
Sur jambes & pieds on sautoit;
Et tel pensoit danser en crottes,
Qu'il se sentoit tomber sur bottes,
Et crottoit les canons si beaux
De Meßieurs les godeleureaux,
Couchez sur fon drap de Hollande,
Dont souvent ceux de la grand' bandeµ
Pour le grand Ha, Ha, qu'ils faisoient,
Trop de mesure ne joüoient.
Mesme avant la danse finie
Se separa la compagnie:
Lors par la neige qui tomba
Chacun en sa maison alla;
Sçavoir, la Dame en son carosse,
Et le Bourgeoisie, comme en nopce
S'enfuit la crotte en couvrechef,
Sans apprehender danger. Bref,
Ayans plié nostre bagage,
On conduisit nostre équipag;
Quel équipage pensez-vous
Que l'on conduisit apres nous ?
C'estoit, en tres-bel attelage,
Dix carosses, & davantage,
Pour tous les danseurs du Ballet,
Dont le nombre n'estoit complet:
Car la mort qui fut onc bonne,
Et qui ja n'espargna personne,
Par un rhumatisme quel, tel,
Enleva Madame
Potel,
Qui gist sous marbre, plomb, ou bronze.
Sans cette mort ils estoient onze.
Car Monsieur son fils y masquet,
Non pas le Seigneur
du Parquet,
Mais celuy que par tout on nomme,
L'aisné
Potel, ce galand homme;
Qui croyoit danser en effet:
Car despense grande avoit fait;
Ie vous dis tres-grande despense,
Pour paroistre dans cette danse:
Car il dansoit dans ces Romans
Un des Aymons, un des Amans;
Mais par l'effort de mort tant dure
De danser au ballet n'eust cure,
Ny d'estre où l'on nous attendoit,
Où attendant on clabaudoit,
Chez Madame
Grave Launé,
Ditte autrement
Laune Gravée,
La femme de
Grave Launé
Ou comme on dit
Laune Gravé,
De pistoles & d'escus riche;
Où le monde ne fut pas chiche:
Car nul portier ne resistoit
Au monde qui se presentoit,
Ce qui fit la place si mince,
Que pour l'augmenter un grand Prince,
Ny son pouvoir, ny sa vertu,
Ne servirent pas d'un festu;
Dont il eut tant de fascherie,
Qu'il n'en vit point la mommerie;
Dequoy les danseurs hebobits,
Sur le champ changerent d'habits,
Tous prests d'abandonner la place,
Lors qu'on leur vint demander grace,
Disans pour les faire danser,
Que le Monde s'alloit presser.
Aussi-tost entra la Musique,
A qui les causeurs firent nique,
Et jamais n'eurent le credit
Que ce bel air on entendit,
Qu'Apollon chantoit sur sa Lyre,
Comme aux Vers vous aurez peu lire,
Ce qui leur fit le lieu quitter,
Et lors baladins de sauter,
Et d'une danse si legere
Que le Ballet ne dura guere:
Car dès que l'on eust commencé,
Et que le Libraire eust dansé,
Les autres vongt & deux entrées,
En peu de temps furent montrées.
Pendant nos Dames attendoient,
Que beaucoup de gens regardoient,
Ie dis nos six Dames Illustres,
Conseillers, que nobles, que rustres,
Tout pesle-mesle curieux,
Regardoient entre les deux yeux:
Mais encore de quelle maniere
A costé, devant, & derriere
Pour le vous dire en peu de mots,
Iamais je ne vis tant de sots:
Car l'un disoit, Mademoiselle,
Dieu me damne vous estes belle;
Parbleu, vous avez des appas
Que ces autres Dames n'ont pas;
Vous dansez avec telle grace,
Que pas-une ne vous surpasse:
Cruelle, vous avez mon coeur,
Croyez-en vostre serviteur.
L'autre faisoit de l'agreable,
Accoudé dessus une table,
Le chapeau dessus les genoux,
Le peigne en main, & les yeux doux,
Contrefaisant sa contenance,
Mordoit son gan, serroit sa gance,
Avec un discours assez plat.
I'y vis encor un autre fat,
Un veau d'une Cour souveraine,
(Non pas de cette Cour hautaine
Où jugent huict vingts Conseillers,
Mais quarante vestigaliers,)
Qui d'une voix claire, & puis basse,
Declamoit comme en une classe,
Qui contrefaisoit le
Balzac,
Parloit du Hoc, & du Trictrac;
Par fois retroussant sa moustache,
Gobois l'amande, & la pistache,
Et juroit à deux à la fois,
Qu'il vouloit mourir sous leurs loix.
Ie vis encor plaisante chose,
C'est un certain noble à la Rose
Dont les cheveux noirs & frisez
Estoient si fort puluerisez,
Que quand il se mettoit en panche,
Il tomboit tant de poudre blanche,
Que de son manteau le collet
En estoit plus blanc que du laict:
Or fort plaisante est cette mode,
Car chacun ainsi s'accomode:
Mais c'est tres-mal s'accomoder,
Si salement ne veux moder;
Maintenant que le dueil on porte,
On se salit d'estrange sorte:
Or mes habits veux quitter, si
Il faut s'accomoder ainsi.
Un autre assis dessus un coffre,
De son service faisoit offre
A celle qu'il ne vit jamais,
Et qu'un demy quart d'heure apres
Il ne devoit voir de sa vie,
Iuroit avoir l'ame ravie
De voir tant d'attraits gracieux,
Quoy qu'un masque, excepté les yeux,
Cachast le reste du visage:
Enfin, si tel galand est sage,
Ie croy bien qu'à juger de tous,
Les plus sages sont les plus fous.
Ce qui nous mettoit en colere,
Est qu'on n'avoit peu satisfaire,
N'y donner le plaisir parfait
Qu'on avoit promis en effect,
A la Dame de l'assemblée,
Qui paroissoit toute troublée,
Quoy que le Ballet n'eust esté
Veu dedans toute sa beauté,
Et malgré tant & tant d'obstacles,
Cet objet, l'ojet des miracles,
L'incomparable
Desmarets,
Effaçant les autres objets,
Avecque
Lolo l'espritée,
Qui retient toute ame domptée,
Vin honorer d'un compliment,
Et d'un rare remerciement
Les danseurs e la Romantie:
Puis cette trouppe fut sevie
De douze perdrix au bassin,
Et du rissolé marcassin,
Qui tint lieu d'un mets agreable,
Avec autres dessus la table,
Suivis de l'excellent cantal,
Des fromages le general,
Qui fit vuider qualques bouteilles,
Dont ce n'estoit grandes merveilles:
Enfin, tres-bien, nullement mal.

On fut voir Monsieur d'Orgeval,
Qui portant la clef de sa porte,
Avoit mis l'ordre en bonne sorte,
Servante, page, ny valet,
Ne vit danser nostre Ballet,
Personne ny trouvant entrée
Que le voisin de la contrée:
Iugez, donc comme on y dansoit,
Personne ne nous y pressoit,
La salle estoit bien esclairée,
Et de rares beautez parée,
Et sur toutes cette beauté
Par qui tout coeur est enchanté;
La belle
Marion de l'Orme
En fautueil, non sur une forme,
Fouloit aux pieds nombre d'amans,
Dont elle cause les tourmens,
Et d'un regard doux & severe
En accabloit cent de misere:
Parmy tous ces amans conquis
Estoit une amoureux Marquis,
Qui fait voir par sa contenance,
Qu'il ne dit pas ce qu'il en pense.
La belle Dame
du Til
Qui met ses mourans sur le gril.
Sçavez vous qu'une Presidente
Y parut, & beaucoup charmante ?
Pour qui les nobles s'empressoient,
Et monsieur
d'Orgeval poussoient,
Avecque maniere insolente,
Puis aux pieds de la Presidente
Pesle mesle on voyoit veautrez,
Au moment qu'ils estoient entrez,
Et puis en danger de querelle,
Venoient entretenir la belle,
Ie dis la belle
d'Eragny,
Qui va tous les ans à Lagny:
Sainct-Germain le jeune merveille,
Babet aussi la nompareille,
Madame aussi
de Rotelin,
Laquelle n'eutl'oeil assez fin
Pour voir qu'en la derniere entrée
Une Dame estoit tres-parée
De son habit de toile d'or.
Pensez vous qui j'y vis encore ?
Cent autres & femmes, & filles,
La Guenegaud, des plus gentilles,
Dont les yeux plus que les brillans
Esbloüissoient tous les galans:
Enfin, avec grande conduite,
Là le Ballet fut veu de suite,
Tant qu'il fut par danseurs dansé,
Et finy comme commencé,
Et si bien que la compagnie
Tesmoigna d'en estre ravie;
Des Mets qui leur furent servis,
Receurent avec allegresse
Bon visage d'hostes, & d'hostesse.

Le lendemain de ce Ieudy,
Qui fut me semble un Vendredy:
Chacun cria si haut merveille,
QUe le bruit en vint à l'oreille
Du Roy, qui le desira voir,
Et si tost qu'on sceut son vouloir,
On tascha d'affermir sa hanche,
Pour se preparer au Dimanche
De danser au Palais Royal,
Qui fut autrefois Cardinal,
Sur ce magnifique theatre
Où toute la Cour idolatre,
Le Ballet avoit tant vanté
Iadis, De la Félicité,
Qu'oncque la pure flatterie
Ne fit si lourdre menterie.
Estant donc arrivé ce jour,
Qu'on nous attendoit à la Cour,
(Hélas ! qu'à jamais Dieu me garde,
D'y voir ou franchir Corps de garde;
Dieu me garde d'un Lieutenant,
D'un Garde du corps, d'un Exempt,
Le jour qu'on fait ceremonie:
Car tant qu'emme n'est point finie,
Quoy qu'ils ne soient pas endormis,
Ils ne connoissent leurs amis:
Si donc jamais à jour de Feste
A la Cour je porte ma teste,
Et que je n'y sois appellé,
Puissay-je en revenir pelé,
Et que pieds & mains on me tranche,
Si Lundy, Mardy, ny Dimanche,
Mercredy, Ieudy, Vendredy,
Ny le sainct jour du Samedy,
On m'y void frapper à la porte,
Que Dagon de Louviers m'emporte.)
Alors donc que l'on se serroit,
Qu'à danser on se preparoit,
Ne croyant avoir que la Noblesse
Tenir la place en cette presse,
Ie creus me voir privé de sens
Quand j'apperceus dessus les rangs,
Et sur la forme de moquette,
Non pas la Bourgeoise coquette,
Qui jaze comme Perroquet,
Et par son importun caquet
Estourdit tout son voisinage:
Mais j'y vis encor davantage,
Qui pensez-vous dont que j'y vis ?
Gens, dont les Grands estoient ravis,
Estans entourez de commeres,
De nourrices, d'enfans, de meres,
Si bien tenir leur quant-à-moy,
Qu'ils ne l'eussent cedez au Roy:
On baissan jusqu'en bas la toile
Qui servoit aux danseurs de voile,
Et l'on alluma les flambeaux,
Pour vois au nez les Damoiseaux,
Qui ce jour pour franchir les Gardes,
Souffrirent beaucoup de nazardes,
Et plusieurs ne se sont vantez
D'en avoir esté bien frottez:
Pendant que l'un sur l'autre on roule,
Un bruit s'esleve dans la foule;
Que le Roy dans fort peu de temps
Rendroit beaucoup de gens contents,
Et que bien-tost par sa presence
On alloit commencer la danse.
Or estions d'hommes tres hodez,
Et de gardes incommodez:
Lors qu'on vit avec grande peine,
Venir les filles de la Reyne
Par chez Monseigneur de
Crequi,
Et que là, par je ne sçay qui,
Dedans la preße de la porte
On les traittoit d'estrange sorte:
Car gens qui pour entrer preßoient
Non seulement les destoußoient,
Mais les poußoient san dire garre.
Vous souvient-il bi_en de la Barre,
Quand l'an dernier y fut la Cour,
Et ce qui se passa ce jour ?
C'est presqu'icy la mesme chose;
Mais non pas une mesme cause,
Car quelque carrosse y rompit
Et quelque cascade s'y fit,
Testes y furent bossuées,
Et Demoiselles eschoüées:
Des Ducs y furent desmontez,
Et tres-honnestement crottez:
Saintc-Michel y perdit sa cotte,
Mais elle y gaigna quelque crotte;
Segur y meurdrit ses gigotsz;
Pont de conserve d'abricots
Empoissa toute sa pochette;
Sainct-Loüis y perdit sa manchette;
La belle
Descars son mouchoir.
Icy c'estoit chose autre à voir,
Il est vray que fille pressées,
Virent leurs robes detroussées,
Nul carrosse ne s'y rompit;
Mais quelques cascades s'y fit,
Ie dis tres-rudes cascades,
Dont aucunes furent malades,
Mesme Madame
de Premont
Tomba les deux pieds contre-mont,
Et sa cravate fut crottée
Dessus la petite montée,
Et ne tombant point sur tapis
On creut qu'elle n'eust avoir pis.
Moy qui n'ayme point la dispute,
Ie n'en vis pas la cullebute:
Or qui donc la vit ? plus de trois,
Tres-volontiers je nommerois
De Pont, & Neüillan, ce me semble,
Segur, & Sainct Maigrin ensemble,
Et
Chaumont, avec ses yeux doux,
Qui virent danser à genoux,
M'ont asseuré dessus leur ame
De la cheute de cette Dame.
Enfin, le silence se fit,
Et l'on commeça le recit,
Et le reste alla d'une tire;
Pleust à Dieu que pussiez qu'en dire:
Car on vit le commencement,
Qui fut un Libraire Flamant,
Et qu'on fit incontinent suivre
Par Pedans cherchans quelque Livre;
La troisiesme entrée Amadis,
Oriane du temps jadis,
Et leur gente Dariolette
Qui faisoit assez la follette;
En suitte ces deux beaux Amans,
Qui se meslans dans les Romans,
Si firent voir à tout le monde
Chevaliers de la Table-Ronde;
Aussi leur pas & leur atour,
Et leur air, surprirent la Cour.
Sur le theatre on vit encore
L'amoureux de sa belle Aurore,
Le beau Chevalier du Soleil,
Dont l'habit estoit sans pareil,
Et qui par sa danse agreable
Fit une entrée incomparable.
Item, l'amoureux Celadon,
Ressemblant presqu'à Cupidon;
I'entens Cupidon au gros moule,
Qui ravit par son pas la foule;
En sorte, quer par tout Paris
Ce beau couple emporta le prix,
Autant Celadon comme Astrée,
La plus belle de la contrée.
Item, l'insolent Algoüazil,
Au nez plus rouge que brezil,
Avecque sa belle casaque,
Qui sautoit en demoniaque,
Accompagné de ses demons,
Avoit Melluzine aux talons.
Plus les quatre fils Aymons freres,
Ibrahim & deux Ianissaires;
Dom Quichot, & Sancho Pança
Qui jamais au coups n'eclipsa.
Apres Diane l'eventrée,
Fit une ridicule entrée:
Puis Cardenie en fit autant,
Que Buscon, & l'Extravagant.
Esope, Xantus, sa famille,
Aussi droite qu'une faucille,
Danserent devant les Amans
Les plus volages des Romans;
Puis la Musique Italienne;
Mais pour la belle Egyptienne,
Vous sçavez que toute la Cour
Pour elle s'embrasa d'amour;
Car dedans chacune assemblée,
Pour emporter les coeurs d'emblée,
Chacun l'estime comme il faut,
Toute admirable & sans deffaut;
Aussi cette race merveille,
La surnomma la nompareille.
Ne parlons point de ce Trio
Que pour faire icy le zero,
N'y n'expliquons le Logogrife:
Espargnons & de nostre grife
Et l'Allemand & cet asnier
Que je vis au moulin hier:
Mais de nos tres-illustres Dames,
Remplies de feux & de flammes
Tout autant que de vanité,
Depuis que par sa grande bonté
La REYNE en vertus nompareille,
Leur eut fait regale à merveille:
Qu'elle daigna les avertir
De la voir autant que partir:
Au moindre bruit de sa parole,
Aucune ny va qui ne vole,
Pour salüer sa Majesté,
Qui leur fit la civilité
De leur parler prés d'un quart d'heure,
Dont j'estois honteux, ou je meure,
Et par un ordre en Cour nouveau,
D'un souper magnifique & beau;
Comme de cent honneur comblées
Se virent enfin regalées:
Et le ROY leur fit compliment,
Qui passa pour remerciement.
Si bien que la trouppe esbloüye,
Et de bonté tant inoüye,
Et de l'honneur qu'elle receut,
Et du plaisir qu'elle conceut,
En demeura fort satisfaite,
Ne pensant plus qu'à la retraite.

Quand, je ne sçay quel bon valet,
Nous vint demander le Ballet
Pour Dame illustre & liberale,
Duchesse de place Royale:
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