Le
Ballet
des Graces
Ballet
héroïque en un Prologue et
III Entrées
representé
par l'Academie Royale de Musique
le Jeudy cinquiéme May
1735
Livret
de Pierre Charles Roy
musique
de: Jean-Joseph
Mouret
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Sujet
L'Egypte
avoit consacré à Helene, sous le nom de Venus
l'Etrangere, un Temple celebre par le prodige d'embellir
celles qui alloient y offrir des voeux.
Herodote.
Liv. 2
Texte
Ut ameris
amabilis esto,
Quod tibi non facies, solave forma dabit
Ovide
Art. Amat. 2
Imitation
L'Art de
plaire est l'Art suprême,
Il tient la clef des coeurs, il les ouvre à son
gré:
Un bel Objet n'est qu'admiré,
Mais ce sont les Graces qu'on aime.
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les
personnages du Prologue:
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les
interprètes:
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La
Pretresse
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Mlle
Eeremans
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Deux
Egyptiennes
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Mlle
Bourbonnois
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L'Amour
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Mlle
Fel
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Choeurs
d'Amants & d'Amantes
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La
Scene est dans le Temple d'Helene en Egypte
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Scene
premiere
La Prestresse, Choeur de Pretresses
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Le
Theâtre represente le Temple consacré à
Helene sous le nom de Venus l'Etrangere; on voit au fonds,
la Statue d'Helene avec le Temps à ses pieds:
derriere elle est la Jeunesse qui lui met une couronne
étoillée, symbole de l'immortalité.
Dans les côtez paroissent deux Groupes, dont l'un
represente Pâris donnant la Pomme d'or à Venus,
l'autre represente Venus donnant Helene à Pâris
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Le
Choeur:
Chantons, de la Beauté chantons l'aimable empire:
On voit voler les coeurs au devant de ses loix:
Reine de l'Univers, elle enchaîne les Rois;
Sa puissance s'étend sur tout ce qui
respire.
[on
danse]
La
Preteresse:
Regnez divine HELENE, honneur de ces Climats;
Sous le Nom de Venus le Nil vous rend hommage.
Dans ce Temple marsué des traces de vos pas,
Vous enchaînez le Temps aux pieds de vôtre
Image,
Vous suspendez son funestre ravage;
Et les Belles par vous renouvellent d'appas.
Le
Choeur:
Chantons, de la Beauté chantons l'aimable empire:
On voit voler les coeurs au devant de ses loix:
Reine de l'Univers, elle enchaîne les Rois;
Sa puissance s'étend sur tout ce qui
respire.
La
Pretresse:
La Beauté s'ouvre les Cieux,
Elle y place des Mortelles:
Elle en fait descendre les Dieux,
Contents de languir auprès d'elles.
Un
Vainqueur audacieux,
A ses Guerriers doit sa gloire:
Il n'apartient qu'à de beaux yeux
De jouir seuls de leur victoire.
[on
danse]
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Scene
2
La Prestresse, deux Egyptiennes,
Choeur de Pretresses
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Les deux
Egyptiennes:
Ecoutez nos soupirs, voyez couler nos larmes.
Helene avoit sur nous répandu ses faveurs:
Malgré ses dons, au mépris de vos charmes,
Nous n'éprouvons que d'insensibles coeurs,
Et c'est en d'autres moeurs que l'Amour met ses
armes.
La
Pretresse:
Puissante Déesse, achevez;
Vôtre gloire le veut, & ma voix vous implore.
A vos bienfaits que manque-t'il encore ?
Et quels autres trésors avez vous reservez
?
Quel
prodige ! quelle lumiere
Se repand dans ces lieux !
Quels sons touchants !... tout l'Olimpe
s'éclaire...
Quel présage charmant ! l'Amour descend des
Cieux.
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Scene
3
L'Amour, la Prestresse, deux Egyptiennes,
Choeur de Pretresses
|
|
L'Amour:
Foibles Mortels, un succes malheureux
Devient souvent le prix d'un souhait temeraire:
Laissez aux Dieux le soin de satisfaire
Vos besoins, plutôt que vos voeux.
Ce n'est
pas la Beauté qu'Helene eut en partage,
Qui soumit à ses loix tant d'illustres
Vainqueurs;
Les Graces la guidoient; sa gloire est leur ouvrage.
La Beauté n'a souvent que le sort des couleurs,
Elle attache les yeux sans attendrir les coeurs.
Aux Graces désormais, adressez vôtre
hommage.
La
Pretresse, aux Graces:
Du tendre Amour fidelles Soeurs,
Vous échapez souvent aux yeux vulgaires.
Heureux qui peut sentir vos secrettes douceurs !
Vos traces promptes & legeres
Sans nous en avertir, s'impriment dans les
coeurs.
[on
danse]
L'Amour,
aux Choeurs:
Ne croyez pas
Voir l'Amour sur vos traces,
Si les Graces
N'ont conduit ses pas.
De la Beauté la gloire est passagere;
Et les Talens
Ont pour charmer les sens
Peut d'instans:
Mais l'Art de plaire
Est de tous les tems.
Pour fixer vos Amants,
L'Art de plaire
Est de tous les temps.
L'Amour:
Mortels, rassemblez-vous des plus heureux climats;
Rien ne manque plus à ma gloire.
La Beauté quelquefois éprouve des ingrats,
Mais les Graces toûjours remportent la
victoire.
Tout
répond à ma voix: & pour chercher des
fers,
On vient du bout de l'Univers.
Les
Choeurs des Amants:
Regnez Divinitez charmantes,
Que vôtre Empire heureux s'augmente chaque jour.
Vous resserez les chaînes de l'Amour,
Vous rendez nos flâmes constantes.
[on
danse]
Le
Pretresse:
Charmant Amour, dans ton Empire
Tu fais refleurir les Jeux & la Paix:
Des Belles que ta flâme inspire,
Tu viens embellir les attraits:
Content de
nos innocens hommages,
Tu regnes par tes bienfaits:
Banni les regrets,
Prévien nos souhaits;
Par des noeuds secrets
Tu retiens les coeurs sauvages:
Soumets
Pour jamais
Les Amans les plus volages,
Triomphe, adouci tous tes traits.
L'Amour:
Les Fraces vont lancer des traits toujours vainqueurs.
Sur l'Enjoument, l'Innocence & les Pleurs
Je fonde l'Empire des Belles:
Les Ris, l'Amour timide, & les tendres Langueurs
Par mille ressources nouvelles
Vont éveillez, séduire, & toucher tous les
coeurs.
Le
Choeur:
Regnez Divinitez charmantes,
Que vôtre Empire heureux s'augmente chaque jour.
Vous resserez les chaînes de l'Amour,
Vous rendez nos flâmes constantes.
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de page

PREMIERE
ENTRE'E
l'Ingenue
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|
Sujet
L'Elevation
de THEODORE, dûë à son
ingénuité, est un Fait celebre dans l'Histoire
de Bysance, & sur tout dans celle des Iconoclastes de M.
Mainbourg.
THEOPHILE LE BEGUE, Empereur des Grecs dans le
neiviéme siecle, allarmé des Revolutions
causées par les Alliances de ses Predecesseurs avec
des Princesses étrangeres, prit la resolution de
couronner une de ses Sujettes. Avant que de
déterminer un choix si important, il assembla les
plus rares Beautez de l'Empire. On peut juger des brigues
& des cabales des Concurrentes, par la qualité du
prix proposé. Theodore le remporta par sa seule
ingenuité, tandis que celles qui sembloient y avoir
le plus de droit manquerent la Couronne par leurs artifices.
Theodore justifia bien le choix de l'Empereur; & le
respect que l'Orient conserva pour la memoire de cette
Princesse, alla jusqu'au culte. Ainsi l'on voit
l'Ingenuité triompher à la Cour, le
séjour qui luy est le plus contraire. Ce caractere a
toûjours été reconnu pour une veritable
Grace. Aussi Pausanias dit su'on ne peignoit ces
Déesses toutes nuës, que pour marquer que la
simplicité est le premier agrément, les
ornements cacheroient plus les Graces qu'elles ne pourroient
les parer.
Texte
Sive
aliqua est oculos in me dejecta modestos,
Uror, & insidiae sunt pudor ille meae;
Sive rudis, placita es simplicitate tuâ.
Ovide
Amor. 2
Imitation
De
modestes regards, l'air de naïveté
En ne demandant rien, obtiennent nôtre hommage:
Des pieges differents, dont l'Amour fait usage,
C'est le plus sur & le moins redouté.
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les
personnages de l'Ingenue:
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les
interprètes:
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Theophile,
Empereur de Bysance
|
Mr
Chassé
|
|
Theodore
|
Mlle
Petitpas
|
|
Eudoxe,
Mere de Theodore
|
Mlle
Antier
|
|
Leonce,
Confident de l'Empereur
|
Mr
Jelyot
|
|
|
|
Troupe
de Rivales choisies pour disputer l'Empire
Choeur de Peuples de Bysance
|
|
La
Scene est à Bysance dans le Palais de
l'Empereur
|
Scene
premiere
Theophile, Leonce
|
|
Le
Teâtre represente le Palais des Empereurs de
Bysance
|
|
Leonce:
Entre tant de Beautez, dont la troupe jalouse
Occupe, ou cherche vos regards,
Nommerez-vous enfin, Seigneur, l'heureuse Epouse
Qui doit monter au Trône des Cesars ?
Theophile:
Ah ! que ma promesse me gêne !
Que l'embarras du choix tient mon ame incertaine
!
Leonce:
La Fête est preparée, & le Peuple
l'attend.
Theophile:
Leonce, il faut encore en differer l'instant.
Leonce:
Vos Ayeux dont l'éclat d'une illustre alliance,
Ont trouvé tous les maux qu'ils pensoient
éviter;
Elle a plus ébranlé qu'affermi leur
puissance:
La main d'une sujette est moins à redouter !
Fondez vôtre bonheur & celui de Bizance
Sur la vertu, l'amour, & la reconnoissance.
Theophile:
Cher Leonce, je n'ay promis
Mon Trône & ma main qu'à ce prix:
Mais, on n'aspire ici qu'à la grandeur
suprême,
Et je voudrois être aimé pour
moi-même.
Leonce:
Quand le sort injurieux
Ne vous auroit pas fait naître
Dans un rang si glorieux,
Tous les coeurs, enchantez de prevenir vos voeux,
Vous auroient reconnu pour Maître.
Theophile:
Non, je ne puis compter qur les empressements
De tout ce Peuple de Rivales:
Tous ces soins concertez, ces adresses fatales
Pour épier mes pas, mes yeux, mes sentiments,
Découvrent de leurs coeurs les vains
déguisements,
Se faire des appuis est leur unique étude;
Je vois dans les regards de mille Objets charmants
La source de l'ingratitude:
Et par une ardeur feinte, & de trompeurs attraits
On croit payer le plus grand des bienfaits.
Leonce:
L'artifice & le mystere
Effarouchent les Amours;
Les Graces se plaisent toûjours,
Et n'affectent rien pour plaire.
Theophile:
Helas !
Leonce:
Vous soupirez.
Theophile:
Il faut ne te rien taire.
Un jeune
Objet ignoré de la Cour,
Nourri dans l'ombre & le silence,
M'a fait seul ressentir les troubles de l'Amour.
De timides regards, une aimable innocence,
Un langage touchant sans art & sans détour,
Des yeux dont elle-même ignore la puissance,
Tout luy donne la preference
Sur ces vaines Beautez qu'assemble ce séjour:
Si son coeur de mes feux ressent la violence,
Il vaut bien que mon choix soit differé d'un
jour.
Leonce:
Un Objet si charmant est digne qu'on l'adore.
Theophile:
Retraitte qui cachez l'aimable Theodore,
Retracez-luy toujours mes soupirs, & mes voeux.
Peignez-lui ce moment heureux,
Ce moment imprévu qui les a fait éclore,
Comme une loy du Ciel en faveur de mes feux:
Retraitte qui cachez l'aimable Theodore,
Retracez-luy toujours mes soupirs, & mes
voeux.
Leonce:
Mais, sçait-elle à quel point vôtre
flâme l'honore ?
Connoît-elle le nom, le rang de son Vainqueur
?
Theophile:
Non, c'est un secret qu'elle ignore:
J'ay voulu me cacher pour éprouver son coeur;
J'ay même de l'Absence essayré la rigueur.
Absence pour moi trop cruelle !
Vien Leonce, sui-moi, courons dans ce séjour,
Où peut-être cent fois le jour
Par ses soupirs elle m'apelle:
Les vains honneurs sans son ame fidelle
N'ont jamais balancé l'Amour.
Si la soif de regner l'eût conduite à la
Cour,
Mon coeur étoit perdu pour elle.
[ils
sortent]
|
|
Eudoxe:
Theodore, il est tems qu'à l'aspect de ces lieux
La noble ambition comme moi, vous enflâme.
Theodore:
Tout éblouit ici mes yeux,
Et rien n'y peut toucher mon ame.
Eudoxe:
Ce jour doit à l'Univers
Declarer sa Souveraine:
Vous pouvez, sans être vaine,
Disputer ce bonheur à mille Objets divers.
Theodore:
J'ay quitté sur vos pas notre heureuse Retraitte;
Vous obéir, vous suivre est tout ce que je
puis.
Eudoxe:
Vous pleurez: Eh ! d'où vient cette douleur secrette
?
Pourquoi ce front chargé d'ennuis ?
Vous avez
negligé tout ce que la parure
Pouvoit adjoûter à vos traits:
Faut-il qu'une tristesse obscure
Altere, voile, defigure
Tout ce que vous avez d'atraits ?
Theodore:
Helas !
Eudoxe:
Ne songez qu'à la gloire
Que le Ciel peut vous dispenser:
Un peu de confiance appelle la victoire,
Et douter du succès c'est presque y
renoncer.
Theodore:
Ce succès, ce bonheur suprême
Ne sçauroit attirer mes voeux.
Eudoxe:
Qu'il est beau de regner, de faire des heureux !
Theodore:
Il vaudroit mieux l'être soi-même.
Vous m'avez mille fois parlé du sort des Grands:
Et voici vos discours quej'ay toujours presens.
Heureux
qui voit la Fortune & ses chaînes
Avec des yeux indifferens !
La Cour sous des plaisirs qui ne sont qu'apparens,
Cache de véritables peines.
Eudoxe:
Les peines sont les desirs,
La crainte, & l'obéissance:
Le Trône en est exempt, il n'a que des plaisirs:
Du Maître des humains obtenir les soupirs,
C'est en partager la puissance.
Theodore:
Dût-il me preferer à tant d'autres appas,
Comment l'aimer ? Je ne le connois pas.
Eudoxe:
Le tems & la reconnoissance
De tant de biens, feront aimer l'auteur.
Theodore:
Ah ! Si vos volontez pouvoient changer mon coeur !
Mais, vous sçavez ce que je pense.
Cet
aimable Chasseur égaré dans nos bois,
Reçu par vous & par mon pere,
C'est lui qui cause le trouble où je me vois:
Je voudrois l'oublier, son image m'est chere
Peut-être plus que je ne dois.
Eudoxe:
Ma Fille il vous trompoit: s'il eût été
sincere,
De son nom, de son rang vous eut-t'il fait mystere
?
Theodore:
Eh ! vous l'avez banny.
Eudoxe:
Jugez de son ardeur,
L'Ingrat a mieux aimé vous quitter, & se
taire.
Theodore:
Il dit que son devoir l'attache à
l'Empereur.
Eudoxe:
Eh bien ! de son orgueil il sentira la peine;
Sans doute il dédaignoit le nom de votre Epoux:
Ah ! devenez sa Souveraine:
Une telle vangeance a des charmes bien doux.
Theodore:
Que ne peut-elle, helas ! me plaire comme à vous
!
Eudoxe:
Plus vous l'aimez, & plus grande est l'offense.
Au rang dont vous sortez, songez à vôtre
tour:
Les troubles de l'Empire, avant vôtre naissance,
Nous éloignerent de la Cour.
[le
fonds du Theâtre s'ouvre, & laisse voir les
Beautez, choisies pour disputer l'Empire]
Loin des
grandeurs un rustique séjour
Nous vit élever vôtre enfance:
Quelle gloire, si dans ce jour
La Fortune revient sur les pas de l'Amour !
Ma Fille, embrassez -moy; prenez un air tranquille;
Pour vous seule déja l'on ouvre cet azile:
Je ne puis vous suivre plus loin:
Adieu, de mes conseils vous n'avez plus besoin.
|
Scene
3
Theodore, le Choeur des Rivales
|
|
Le
Choeur:
Venez Rivale charmante,
Vous ne languirez point dans une longue attente,
Ce grand jour doit décider:
Vous allez disputer une gloire éternelle,
Que sans rougir on peut céder.
Theodore:
Je n'apporte icy que des larmes,
Je ne dispute rien à tout ce que je vois:
Eh ! pourquoy l'Empereur, en voyant tant de charmes,
N'a-t'il déja fait son choix ?
Le
Choeur:
On ne rend pas toûjours justice
Aux attraits les plus precieux:
Souvent le sort ou le caprice
Détruit le suffrage des yeux.
Venez
Rivale charmante,
Vous ne languirez point dans une longue attente,
Ce grand jour doit décider:
Vous allez disputer une gloire éternelle,
Que sans rougir on peut céder.
Theodore:
Je suis prête à vous suivre,
A cet accueil flâteur je sçay ce que je
doy:
Laissez-moy revenir du trouble & de l'effroy,
Où mon coeur en secret se livre.
[l'Apartement
se referme]
|
|
Theodore:
D'un penchant malheureux l'imperieuse loy
Rend ma peine toûjours nouvelle.
Amour, quelle douleur cruelle
Tu nourris dans un coeur esclave de sa foy !
Je m'occupe d'un Infidelle,
Qui ne pense plus à moy.
|
Scene
5
Theodore, Theophile
|
|
Theophile:
Que voy-je ? ô Ciel ! c'est Theodore,
A son aspect quel trouble me dévore !
Theodore:
Est-ce vous ? quel bonheur vous presente à mes yeux
!
Quoy ! me sçaviez-vous en ces lieux ?
Theophile:
Non, je ne croyois pas vous y devoir attendre;
Et vôtre coeur, que je croyois si tendre,
Ne vous a pas conduite icy pour m'y chercher.
Theodore:
Qu'avez-vous à me reprocher,
De mon malheur me faites-vous un crime ?
Theophile:
L'ambition qui vous anime,
Vous engage à chercher le prix de la
Beauté:
Un Amant tel que moy vous semble une victime
Digne d'être immolée à vôtre
vanité.
Theodore:
Je suis incapable de feindre;
Ma Mere malgré-moy, conduit icy mes pas.
Mais, quoy ! devez-vous vous en plaindre ?
Sans elle, helas !
Je ne vous verroit pas.
Theophile:
Ah ! je vous revoi & j'ignore,
Si ce n'est pas pour vous perdre à jamais.
Theodore:
Le Ciel vous rend à mes souhaits;
Vous ne me perdez point si vous m'aimez encore.
Theophile:
Tandis que vôtre coeur aspire à d'autres
noeuds,
Cruelle, vous voulez encor que je vous aime:
Garderay-je un amour extrême
Pour être le seul malheureux ?
Theodore:
Seul malheureux !... ô Ciel ! Eh qui vous force
à l'être ?
De nôtre amour qui peut troubler la paix ?
Theophile:
Tant de charmes ne sont pas faits
Pour être ensevelis dans un séjour
champêtre:
De ces lieux le souverain Maître
Connoîtra comme moy, le prix de vos
attraits.
Theodore:
Ah ! quand il m'offriroit l'Empire,
Ce n'est pas le bien où j'aspire;
Vôtre coeur est le bien qui seul peut me
toucher.
Theophile:
En voyant l'Empereur vous changerez
peut-être.
Theodore:
Non, je ne veux jamais le voir, ny le connaître;
A ses regards je sçauray me cacher.
Theophile:
Vous soustraire à ses yeux, c'est vous trahir
vous-même.
Theodore:
Quel discours ! est-ce ainsi qu'on aime ?
Le veritable amour est-il si peu jaloux ?
Theophile:
Mais, dois-je être à mon tour moins genereux
que vous ?
Theodore:
Soyez-moy seulement fidelle.
Theophile:
Le Ciel peut-être au Trône vous
appelle.
Theodore:
Ay-je un coeur fait pour en être flaté
?
Theophile:
Sans doute, en le fuyant vous l'avez
mérité.
Theodore:
Faut-il cent fois vous le redire ?
Faut-il par des sermens calmer votre frayeur ?
Je hais ces grandeurs qu'on desire;
Mon tendre amour ne veut que votre coeur.
Helas !...
Theophile:
Je vois couler vos larmes.
Theodore:
Vous êtes insensible à tout mon desespoir.
Ah ! vous m'avez trahie, Ingrat, & d'autres charmes
Ont sur vous bien plus de pouvoir.
Ne dissimulez plus, je vois trop quelle injure
Vous faites à des feux dignes d'un autre prix.
Helas ! il est donc vray: ce trouble m'en assure;
Et mon coeur ne sçauroit, malgré tous vos
mépris,
Suivre l'exemple d'un parjure.
Theophile,
à part:
Ciel ! j'ay pû soupçonner une flâme si
pure !
Que je me trouve injuste & rigoureux !
Theodore:
Tu triomphes, Cruel, des tourmens que j'endure...
Dérobons ma honte à vos yeux.
Theophile:
Vous fuyez.
Theodore:
Laissez-moi.
Theophile:
Non, je suis trop heureux.
Avec l'Inconnu qui vous aime
Voyez tout l'Univers tomber à vos genoux:
Recevez la grandeur suprême,
Mon coeur en vous l'offrant croit la tenir de
vous.
[le
fonds du Theâtre s'ouvre, & les PEuples viennent
remplir la Scene]
Theodore:
Vous êtes l'Empereur ! quelle surprise
extrême,
Est-ce un songe qui me séduit ?
Theophile:
Non, calmez vos frayeurs, & goûtez-en le
fuit.
Ensemble:
Amour tendre, Amour sincere,
Tu nous a reservé tes plus douces faveurs:
Jamais de victiore plus chere
N'a signalé tes traits vainqueurs.
Theophile:
Peuples, voyez l'Objet à qui je rends les armes,
Partagez entre nous vôtre zele & vos voeux:
Renconnoissez l'empire heureux
Que prennent sur les coeurs l'Innocence & les
Charmes.
Chantez,
animez vos Concerts,
Rendez de ce grand jour la mémoire
éternelle,
Celebrez la Beauté qu'un digne choix apelle
Pour regner sur tout l'Univers.
Faites voler le nom de vôtre Souveraine
PAr tout où le Soleil dispense sa splendeur;
A ses appas elle doit son bonheur,
Et le vôtre dépend d'une si belle
chaîne.
|
Scene
6
Theodore, Theophile, Leone,
Choeurs de Peuples de Bysance, qui par des Chants & des
Danses,
aplaudissent au choix de l'Empereur
|
|
Le
Choeur:
Chantons, animons nos Concerts,
Rendons de ce grand jour la mémoire
éternelle,
Celebrons la Beauté qu'un digne choix apelle
Pour regner sur tout l'Univers.
[on
danse]
Leonce:
Jeune Beauté, regnez sur nôtre Auguste
Maître,
Entre la Terre & lui partagez vos regards,
C'est vous que le Ciel a fait naître
Pour embellir encor le Trône des
Césars.
Une
paisible victoire
Enchaîne sous vos loix les plus riches climats:
Vous triomphez des plus brillants appas,
Tout applaudit à vôtre gloire.
[on
danse]
Le
Choeur:
Chantons, animons nos Concerts, &c.
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DEUXIE'ME
ENTRE'E
la
Melancolique
|
|
Sujet
Pour
peu qu'on examine le coeur humain, on sent qu'une MELANCOLIE
est plus propre qu'une autre à causer une passion
durables, & qu'un Voluptueux est de tous les Amants, le
plus capable d'ne être touché.
Les noms d'AGARISTE & de SMINDIRIDE, leurs amours,
leur mariage sont connus dans Herodote, Liv. 6,
Athené, Disposos. Livre 6.
Smindiride, jeune Seigneur Sybarite, aimoit la
belle Agariste: Elle étoit de Sycione, ville du
Peloponese, gouvernée par le Prêtre de Bacchus;
c'est le Pays où Smindiride fût la chercher
pour l'épouser. Les Sybarites étoient des
Peuples d'Italie qui habitoient le long du Golfe de Tarente:
Ils sont fameux par leur opulence & par leur
délicatesse. On trouve dans Athenée & dans
Seneque, les Prix que cette Nation donnoit aux Inventeurs de
nouveaux plaisirs; leur soin d'écarter de leur Ville
tous les Métiers, dont le bruit eût pû
troubler le repos des Citoyens; enfin, leur coûume
d'inviter leurs Amis un an avant le Festin, pour avoir le
temps de le preparer. Smindiride tenoit parmy eux un rang
considerable, & avoit renchery sur la delicatesse des
sens & des sentimens.
Texte
Maesta
decenter erat.
Clamabat flebatque, simud sed utrumque decebat.
Tristis erat, sed nulla tamen formosior illa,
Esse potest tristi.
Gratia si nulla est, Lacrymae tibi gratia fient.
Imitation
Il est
flateur pour un Amant,
De causer, ou sécher les pleurs d'une
Maîtresse:
C'est chez elle que la Tristesse
Est de l'Amour le voile & l'aliment.
|
|
les
personnages de la Melancolie:
|
les
interprètes:
|
|
|
Agariste
|
Mlle
Eeremans
|
|
Smindiride
|
Mr
Tribou
|
|
Le Grand
Pretre de Bacchus, Pere d'Agariste
|
Mr
Chassé
|
|
Doris,
Confidente d'Agariste
|
Mlle
Julye
|
|
Iphis,
Confident de Smindiride
|
Mr
Dun
|
|
Une
Sybarite
|
Mlle
Fel
|
|
|
|
Choeurs
de Sycioniens,
Choeurs de Sybarites
|
|
Le
Teâtre represente un Boccage avec un Temple
consacré à Bacchus. On voit dans
l'éloignement la Ville de Sycione
|
|
Agariste:
Azile du repos, Bocages grais & sombres,
Offrez à d'autres yeux vos gazons & vos
fleurs:
Ce n'est que le silence & l'horreur de vos ombres,
Que cherchent mes vives douleurs.
Ne
pourray-je jamais goûter un sort paisible ?
Je fuis d'un Inconstant les trompeuses ardeurs,
Son image me suit, & fait couler mes pleurs.
Mais s'il m'aimoit encor, Dieux s'il étoit
possible
Que je n'eusse écoûté que de vaines
frayeurs !
Non, je ne puis plus douter de mes malheurs.
Azile
du repos, Bocages grais & sombres,
&c.
|
|
Doris:
Eh quoy, de vos chagrins rien ne peut vous distraire ?
Agariste toujours réveuse & solitaire,
A mes soins veut-elle échaper ?
Agariste:
Doris, ma douleur m'est trop chere,
Et loin de la bannir j'aime à m'en
occuper.
Doris:
Ces lieux devroient la dissiper.
Tout parle
icy d'un Dieu vainqueur de la tristesse,
Et l'Auteur de vos jours préside à ses
autels:
Des Autels consacrez à la seule allegresse
Sont profanez par vos pleurs éternels.
Agariste:
Tu sçais trop les malheurs dont je suis
poursuivie.
Doris:
Par une aveugle erreur vous vous êtes ravie
Au séjour des Jeux & des Ris:
Chez la Reine de Sybaris
Nos jours étoient dignes d'envie.
Agariste:
Ne me rapelle point un séjour que je fuis,
Ni des jours qu'il faudroit retrancher de ma vie.
Doris:
Un pareil souvenir me semble moins fâcheux;
Mon coeur panche toujours vers ces Peuples heureux.
Ah ! si leur présence vous gêne,
Il faut encor nous bannir de ces lieux.
Agariste:
Quel langage !
Doris:
Leurs Chefs vont s'offrir à vos yeux:
Un devoir solennel tous les ans les amene;
Bacchus va recevoir leur tribut & leurs voeux,
Smindiride conduit ce cortege pompeux.
Agariste:
L'Ingrat, vient-il ici pour braver ma colere ?
Ne sçait-il pas qu'il doit m'être odieux
?
Doris:
Oubliez qu'il vous a sçu plaire,
Et sur sa gloire même osez fermer les yeux.
Agariste:
Infortunée, hélas ! Je le croyois
sincere.
Doris:
Enyvré de son bonheur,
Ne croyez pas qu'on l'arrête
Par une sincere ardeur:
Rien ne peut fixer son coeur,
Plus flatté de l'éclat d'une illustre
conquête,
Que sensible au plaisir d'en goûter la
douceur.
Agariste:
Helas ! que de sermens m'assuroient son hommage !
Il sembloit pour moi seule avoir apris l'usage
Des sinceres empressemens:
Ses regards enviez de mille Objets charmans
Me peignoient ma victoire avec trop d'avantage;
A mes yeux tout offroit l'image
Du plis aimable des Amans,
Et me cachoit le plus volage.
Doris:
D'un amour tendre & parfait
On a perdu l'habitude:
On ne fait plus son étude
De fixer un seul Objet:
On aime sans inquietude
On se dégade sans regret.
Mais de
son changement étes-vous bien certaine ?
Je connois vôtre coeur prompt à
s'épouvanter.
Agariste:
Que ne m'est-il encor permis de me flatter !
Mais je connois l'Objet proposé par la Reine,
L'Objet fatal à nôtre amour.
L'Ingrat étoit absent, & pour former sa
chaîne,
On n'attendoit que son retour:
Mille bruits m'alarmoient, loin de les faire taire,
Le Cruel m'en a fait mistere,
De leur hymen ma fuite a prévenu le jour.
Doris:
Vous pourriez aujourd'huy confondre le parjure.
Agariste:
Ce seroit adjoûter la honte à mon
injure.
Doris:
Pour moy le le verrois avec tranquillité.
Des
reproches d'une Amante
Un Volage est trop flatté:
Mais il se voit regretté,
Plus on trompe son attente;
Nous abaissons sa fierté,
Et la nôtre est triomphante.
Agariste:
J'entens du bruit, on vient, tournons ailleurs nos
pas.
Doris:
C'est luy-même.
Agariste:
Fuyons, il ne me cherche pas.
|
Scene
3
Smindiride, Iphis
|
|
Iphis:
Les Autels sont parez, & le Peuple s'avance;
Venez, Seigneur, venez répondre à leurs
souhaits:
Chargé de leur reconnoissance,
Consacrez leur presens au Dieu dont la puissance
Nous enchante par ses bienfaits;
Nos plaisirs les plus doux luy doivent la
naissance.
Smindiride:
Tout ce que j'aime est en ces lieux;
Amour, ne me rendras-tu ce dépost précieux
?
Iphis:
Eh, quelle Conqueste nouvelle
Meditez-vous en ce jour ?
Smindiride:
Cher Iphis, juge mieux de mon ardeur fidelle,
Mes voeux sont fixez sans retour.
L'auguste Employ, qui dans ces lieux m'appelle,
N'est qu'un pretexte utile à mon amour;
Agariste est l'Objet que je cherche en ce jour.
Iphis:
De cet engagement j'ignorois le mistere.
Un Objet
triste & sévere
Peut-il flatter vos desirs ?
Tout à l'art de luy déplaire;
Le dépit & la colere
Sont le prix de nos soupirs:
Rarement l'Amour éclaire
Des yeux fermez aux plaisirs.
Smindiride:
Non, ce n'est point cette Melancolie
Jalouse du bonheur d'autruy,
Ny cette sombre réverie,
Que l'orgueil accompagne, & que répand
l'ennuy;
Mais, c'est l'inquietude, où la langueur d'une
ame,
Qui ne pense qu'à son Amant,
Qui fuy tout amusement,
Pour se nourrir de sa flâme.
Un seul regard distrait, ou suspect de froideur,
Le plus leger soupçon le trouble &
l'épouvante;
Sa crainte renaissante
Adjoûte un prix à la moindre faveur.
Ses beaux yeux couverts d'un nuage,
Et sereins pour moy seul, sembloient dans leur langage
Me dire, c'est de vous que dépend mon bonheur.
O Dieux ! quel charme séducteur !
Il faut pour le sentir, voir l'Objet qui
m'engage.
Iphis:
Pau d'Amants jusqu'à ce jour
D'un Merite si rare ont rencontré les charmes:
Et c'est pour vous que l'Amour
Forge de nouvelles armes.
Smindiride:
L'Objet qui m'a charmé brille des plus beaux
traits,
Sa langueur l'embellit encore:
Ses pleurs luy donnent les attraits,
Que servent sur les fleurs les larmes de
l'Aurore.
Je luy
demande un moment d'entretien
Avant que la Fête commence:
Va presser ce moment; Amy n'épargne rien,
Vole, égale ton zele à mon
impatience.
|
|
Smindiride:
Enfin de mes transports je vais l'entretenir...
Mais, quel trouble empoisonne une attente si chere ?
Agariste a choisi ce séjour solitaire;
Les honneurs, les plaisirs n'ont pû la retenir:
Me fuyoit-elles ? ay-je pu lui déplaire ?
Dequoy veut-elle me punir ?
Non non,
reprenons l'esperance:
Loin de trahir de si tendres Amours,
Elle a voulu par l'absence
Redoubler mon ardeur, éprouver ma constance...
Mais, Cruelle, aviez-vous besoin d'un tel secours
?
Que dis-je
? n'ay-je point d'autres malheurs à craindre ?
Je la justifois, peut-être ay-je à me
plaindre
Si j'allois découvrir un Rival plus
heureux...
Un
séjour éclairé de regards curieux
Eût trahy leur flâme secrette:
Lieux écartez, dangereuse Retraitte,
Ne me cachez-vous point un mystere odieux ?
Elle
paroît... Dieux ! qu'elle est belle !
Non, elle n'est point infidelle.
|
Scene
5
Smindiride, Agariste
|
|
Smindiride:
Enfin je revois vos attraits,
Unique Objet de la plus tendre flâme;
Que vôtre éloignement coûtoit cher
à mon ame !
Que cet instant tardoit à mes souhaits !
J'ay cru vous perdre pour jamais.
Mais quel accueil ! quelle froideur extrême !
Pourquoy me fuir ?
Agariste:
Pourquoy me cherchez-vous ?
Respectez un repos, qui me rend à moi-même,
Goûtez le vôtre en des liens plus
doux.
Smindiride:
Qu'entens-je ? Eh, d'où peut naître une erreur
si fatale ?
Agariste:
Ne croyez pas que ma douleur exhale
Des reproches, pour vous peut-être trop
flâteurs:
La gloire de ma Rivale
N'a pas besoin de mes pleurs.
Smindiride:
De quel crime osez vous m'imputer les horreurs ?
Agariste:
L'éclat du rang qui vous appelle
Séduit un coeur ambitieux:
Les noms d'ingrat, & d'infidelle
En paroissent moins odieux.
Smindiride:
Les ay-je méritez, grands Dieux ?
Agariste:
Ma Rivale est d'un sang qui l'unit à la Reine,
Et vous êtes flâté d'une si belle
chaîne,
De vos succés contre nos Ennemis
Sa main vous offre un assez digne prix.
Et moi,
victime de sa gloire,
Chaque jour exposée à de nouveaux
mépris,
Rien ne s'offroit à mes esprits
Que ma défaite & sa victoire.
Smindiride:
Quoy ! pour le prix de mes exploits
On m'auroit pu contraindre à faire un autre choix
!
Avez vous
pu penser, Cruelle,
Que je trahirois ma foy ?
Helas ! quand la Paix me rapelle,
En vain je vous demande à tout ce que je voy,
Vous êtiez déja loin de moy.
Agariste:
Je fuyois l'Objet de ma haine;
Je ne pouvois troubler, si souffrir son bonheur.
Smindiride:
Elle m'auroit donné la Grandeur souveraine,
Sans pouvoir un moment vous disputer mon coeur.
Agariste:
Non, je me rends plus de justice,
Je ne mérite pas un pareil sacrifice.
Je dois
vous rendre à vos destins,
N'en bornez pas pour moy la course favorable:
Ah ! c'est assez pour calmer mes chagrins,
De vous retrouver moins coupable.
Smindiride:
Je ne le fus jamais: bannissez vos frayeurs.
Agariste:
Helas !
Smindiride:
Pourquoy verser encor des pleurs ?
Agarsite:
Dans nos adieux c'est tout ce qui me reste.
Smindiride:
Non, je ne reçois point un adieu si funeste,
C'est vous que je cherchois, je ne pars qu'avec
vous.
Venez,
belle Agariste, il faut qu'aux yeux de tous
Un Triomphe éclatant repare vôtre fuite:
Vous reverrez la Cour, j'y vais à vôtre
suite
Paré du nom de vôtre Epoux.
Agariste:
Que distes-vous ? [à part] Que je suis
interdite !
Smindiride:
Quoy ! vous vous refusez à mes voeux les plus doux
?
Agariste:
Vous connoissez ma défiance;
On respire à la Cour un air trop dangereux,
Et trop fatal à la constance:
J'y craindrois vôtre coeur, j'y craindrois tous les
yeux.
Smindiride:
Et bien demeurons en ces lieux.
Agariste:
Ah ! c'en est trop Seigneur... Mais le Peuple s'avence:
Je ne veux point montrer mon trouble dans ces
jeux.
Smindiride:
Je ne vous quitte point.
Agariste:
Ce spectacle pompeux
A besoin de vôtre présence.
Smindiride:
Ah ! sans vous, tout m'est odieux.
Ensemble:
Aprés une cruelle absence,
Faut-il encor nous separer ?
Amour, j'implore ta puissance,
Permets-nous au moins d'esperer.
|
Scene
6
Le Grand Pretre, Smindiride, Agariste,
Choeur de Sycioniens, & de Sybarites
|
|
Le Grand
Pretre:
Digne présent du Ciel, Ornement de la terre,
Toy, que le souverain des Dieux
Fit éclore de son tonnerre;
Que ce Temple sacré daigne abaisser les
yeux.
Ces
Peuples empressez, par leurs dons precieux,
Y viennent tous le ans reverer ta puissance:
Et les chants de reconnoissance
Sont les seuls qu'on entend retentir en ces
lieux.
[le
Choeur repete les vers ci-dessus]
Le
Choeur:
Digne présent du Ciel, &c.
Le Grand
Pretre:
Chantez le Dieu qui fait éclore
Les dons les plus chers aux humains;
De l'Amour il arme les mains,
Par ses attraits il l'embellit encore,
Il rend ses coups plus doux & plus certains.
A sa vois
l'Ennuy s'envole,
Il bannit les noirs chageins,
Est-il un coeur qu'il ne console ?
Il triomphe des destins.
Chantez le
Dieu qui fait éclore
Les dons les plus chers aux humains;
De l'Amour il arme les mains,
Par ses attraits il l'embellit encore,
Il rend ses coups plus doux & plus certains.
Le
Choeur:
Chantons le Dieu qui fait éclore
Les dons les plus chers aux humains;
De l'Amour il arme les mains,
Par ses attraits il l'embellit encore,
Il rend ses coups plus doux & plus certains.
Le Grand
Pretre, aux Sybarites:
Le Dieu reçoit vôtre encens, & vos
voeux:
Vous pouvez esperer un avenir heureux.
Smindiride:
Les Dieux ont déclaré le bonheur de
l'Empire;
Le mien, Seigneur, ne dépend que de vous.
Smindiride, cédant au beau feu qui l'inspire,
Du Pere d'Agariste embrasse les genous.
Le Grand
Pretre:
Ma Fille ! mais pourquoy ce silence, & ces larmes
?
Agariste:
Helas ! voilà l'Objet qui m'en a tant
coûté:
Je soupçonnois son coeur d'une
infidelité.
Smindiride:
Sur ces Autels, témoins de nos tendres allarmes,
Assurez ma felicité.
Le Grand
Pretre:
Que le Ciel la rende durable !
Vôtre bonheur sera le mien:
Puisse toûjours l'Amour à vos voeux
favoravle
Renouveller l'instant d'un si charmant lien !
Agariste
& Smindiride:
De mes feux, de mes pleurs aimable recompense,
Heurex Moment, vient combler mes desirs:
Aimons-nous, que nôtre constance
Fasse couler nos jours dans lesplus doux
plaisirs.
Le Grand
Pretre:
Vous qui sentez le prix d'un fidelle esclavage,
Vous qui sçavez goûter vôtre
felicité,
Sybarites, venez nous en montrer l'usage:
Dans vos chants, dans vos jeux presentez-nous l'image
De la plus tendre volupté.
Bacchus
n'est point blessé de l'amoureux langage;
Des faveurs de l'Amour ce Dieu fût
enchanté,
Il veut bien avec lui partager vôtre
hommage.
[Le
Choeur repreten ces trois derniers Vers]
Premiere
Sybarite:
Des plaisirs aimable Maîtresse,
De nos coeurs éternelle Yvresse,
Séduisante Volupté,
Regnez, triomphez sans cesse:
Sans vous, du Dieu qui nous blesse
Le pouvoir seroit redouté:
Sa gloire vous interesse
A nôtre felicité.
Deuxiéme
Sybarite:
Premier
Couplet
Jeunes
Beautez, quelle est la gloire
Que vous trouver à resister ?
Vous disputez une victoire
Qu'il est fâcheux de remporter:
Il vient
un tems où la Cruelle
Se repent de ses refus:
Moments perdus,
Qu'envain l'on rapelle,
Momens remplis d'appas,
Nos regrets ne vous ramenent pas.
Premiere
Sybarite:
L'Amour pour nous se declare,
Il nous demande nos coeurs:
Si ce Guide nous égare,
C'est par des chemins de fleurs.
Suivons un
Maître si doux;
Ses peines,
Ses chaînes
Tombent sur les coeurs jaloux,
Ses plaisirs sont pour nous.

Second
Couplet
Tôt
ou tard l'Amour entraîne
Les plus insensibles coeurs:
Resister est une peine;
Prévenons ses traits vainqueurs.
Que leur
atteinte a d'appas !
Les Belles
Cruelles,
Les Volages, les Ingrats
Ne les meritent pas.
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de page

TROISIE'ME
ENTRE'E
l'Enjouée
|
|
Sujet
DERCYLIS
n'est connuë dans l'Antiquité que par
l'Epigramme de l'Anthologie, Liv. 7, où elle est
appellée la dixiéme Muse & la
quatriéme Grace. Sont Enjouëment luy merita cet
Eloge, qui parque assez combien c'étoit une personne
célebre. Comme le lieu de sa naissance n'est point
determiné, on a cru pouvoir luy choisir une Patrie.Le
Pays le plus assorti à son humeur est celui des Ty
rinthiens, Peuples du Peloponese, voisins d'Argos,
[*] & dont la gayeté fût
poussée à un tel excés qu'elle
dégenera en maladie, que les Dieux même ne
purent guerir. On sçait que cette Nation tomba sous
la donination des Romains.
Le prodige qu'opere Venus mere des Ris, en faveur de
l'Enjouée Dercylis, n'a rien de plus incroyable que
celuy dont Cybele honora la Vestale Claudia; les
circonstances sont pareilles. La Statuë de Cybele
arrivoit de Pessinunte, Ville de Phrygie. Elle étoit
entrée dans le Tybre, mais le Vaisseau
n'avançoit point malgré l'effort des Rameurs,
lorsque la priere de la Vestale, & sa ceinture
jetté à la Proüe, attirerent le Vaisseau
sur le Rivage. Cet évenement aussi salutaire pour
Claudia, que memorable parmy les Romains, est
expliqué dans Ovid. Liv. 3, des Fastes. On voit un
pareil prodige dans le dixiéme & dernier Livre de
la Lisiade, Poëme Portugais, qui paroît depuis
peu. Le Miracle que fait icy Venus, Déesse aussi
puissance que Cybele, procure la liberté à une
Captive illustre, & la rend digne d'épouser
VALERE.
Texte
Nos
hilarem populum foemina Laeta capit.
Imitation
L'Enjoüment
rend toûjours la Beauté plus piquante:
Il donne l'effort aux attraits;
Et lorsque l'Amour rit dans les yeux de l'Amante,
Il n'a plus besoin d'autres traits.
|
|
les
personnages de l'Enjouée:
|
les
interprètes:
|
|
|
Dercylis,
Esclave Tyrinthienne
|
Mlle
Pellissier
|
|
Valere,
Chevalier Ormain
|
Mr
Chassé
|
|
Mysis,
Tyrinthienne, Compagne de Dercylis
|
Mlle
Petitpas
|
|
Une
Thrinthienne
|
Mlle
Bourbonnois
|
|
|
|
Choeur
de Tyrinthiens
Choeur de Romains
|
|
La
Scene est dans la Campagne de Rome sur les bords du
Tybre
|
|
Le
Teâtre represente la Campagne de Rome, on voit le
Tybre dans l'éloignement
|
|
Dercylis:
Jouissons toujours des fleurs
Que le Printemps fait éclore;
Sans compter combien de pleurs
Leur éclat coute à l'Aurore.
Le Ciel
fait-il un beau jour,
Hâtons-nous d'en faire usage:
Se couvre-t'il d'un nuage,
Soleil, de ton doux retour
L'esperance nous soulage.
Tranquille
dans l'esclavage,
Mon coeur est en liberté;
C'est le bien qui m'est resté,
Mon bonheur est mon ouvrage.
Jouissons
toujours des fleurs, &c.
|
|
Mysis:
Aimable Dercylis, courons sur le rivage:
De superbes apprêts à nos yeux sont
offerts:
Corinthe de Venus envoye icy l'Image;
Ce trésor précieux a traversé les
Mers,
Il entre dans le Tibre, & de tout l'univers,
Rome lui présente l'hommage.
Des plus riches présens, les Autels sont
couverts;
Un nuage d'encens s'éleve dans les airs;
Les danses, les transports d'une vive jeunesse,
L'éclat s'un si beau jour, les plus tendres
Concerts,
Tout flate également le Peuple, & la
Déesse.
Dercylis:
Les Dieux ne demandent pas
Tant de bruit & de fracas.
Quand sous le voile d'un beau zele
Le Peuple vient chercher les Jeux,
C'est moins la gloire des Dieux,
Que le plaisir qui l'appelle.
Mysis:
L'encens est pour les Dieux, le plaisir est pour nous;
Et le partage est assez doux.
Dercylis:
De trop de soins & de peine,
Vous achetez le plaisir;
Il fuit qui veut le saisir,
Souvent la recherche est vaine:
Moy qui ne le cherche pas,
Je le trouve sous mes pas.
Mysis:
Vous ne démentez point votre aimable
Patrie.
Dercylis:
Mon Enjoument m'a toujours bien servie.
Voy des
Tyrinthiens, voy ces peuples heureux:
Ennemis de toute contrainte,
L'Espoir, le Désir, & la Crainte
Sont des noms inconnus pour eux:
Tandis que les Romains accablez de leur gloire,
Au sein mesme de la victoire,
Gemissent sous le poids de mille soins
fâcheux.
Mysis:
Contre la Fortune ennemie
L'enjoument est notre appuy:
Tout ce qu'on dérobe à l'Ennemy
Est autant de momens ajoûtez à la
vie.
Dercylis:
Sur mon sort autrefois l'Oracle consulté
M'apprit qu'à mon bonheur le Ciel mettroit
obstacle,
Et que je ne pourrois obtenir sans miracle
Le retour de ma liberté.
J'attens avec tranquillité.
Ensemble:
Redoublons notre allegresse,
En l'inspirant à tous les coeurs:
Qu'à nous imiter tout s'empresse,
Donnons des loix à nos vainqueurs.
Mysis:
Mais n'imposez vous point d'autres loix à Valere
?
Cet illustre Romain assidu sur vos pas,
Connoît le prix de vos appas,
Et son entretien sçait vous plaire.
Dercylis:
Il me dit que dans ce séjour
Du Dieu des coeurs l'Empire dégenere:
Sur les défauts des Belles il m'éclaire,
Et sur ceux des Amans je l'éclaire à mon
tour.
Mysis:
Dans ses discours j'entrevois du mystere;
Contre l'Amour il parle tendrement.
Il vous aime, c'est vainement
Que vous prétendez me le taire.
Vangerez-vous nos fers par son tourment ?
Dercylis:
Je suis captive, peux tu croire
Que ce fier Conquerant devienne mon Epoux ?
Croit-il que je lui cede une indigne victoire ?
Non, l'Amour n'est pas fait pour nous.
Ensemble,
Dercylis & Mysis:
[Evitons / Cherissons] les plus douces
chaînes
On dit trop de mal de l'Amour,
[Je pourrois / Vous pourrez] éprouver un
jour
Qu'il donne [plus / moins] de plaisirs que de
peines.
Mysis:
Contre un fidelle Amant, tant de craintes sont vaines,
Il obtient tôt ou tard le plus tendre
retour.
Dercylis:
Mysis en vains discours trop long-temps je
t'arrête,
Et tu peux aller voir la Fête.
|
|
Dercylis:
Fuy redoutable Amour, emporte loin de moy
Tes charmes séduisants, tes dangereuses
flâmes:
Le Plaisir
t'annonce à nos ames,
Et le chagrin vole apres toy:
Fuy
redoutable Amour, emporte loin de moy
Tes charmes séduisants, tes dangereuses
flâmes.
Ce n'est
qu'à toy que j'ay recours
Gage de mon repos, Mere de l'innocence,
Gloire, défend mon coeur des pieges des Amours.
Mais n'est-ce pas déja ressentir leur puissance,
Que d'appeller la Gloire à mon secours ?
Eloignons-nous,
Valere icy s'avance.
Quoy fuir ! c'est luy montrer que je crains ses
discours:
Demeurons: s'il rompt le silence,
Je l'y condamne pour toûjours.
|
|
Valere:
Les Romains à Venus envain marquent leur zele,
Un prodige inouy change en pleurs nos transports:
Le Vaisseau triomphant, qui conduit l'Immortelle,
S'arrête tout à coup, il brave nos efforts;
Et l'Onde immobile & rebelle
Le repousse loin de nos bords.
Dercylis:
Venus parle par ce présage;
Vôtre encens lui déplaît, elle lit dans
vos coeurs:
Ils ne lui rendent pas ce pur, ce tendre hommage,
Qui sur les vrais Amans attire ses faveurs.
De l'Amour
dans cet Empire
Tout empoisonne les traits,
De l'Amour dans cet Empire
Tout ignore les attraits:
Des jaloux
le noir délire,
Les éclats des indiscrets,
L'inconstance qui déchire
Les noeuds même qu'elle a faits,
De
l'Amour dans cet Empire, &c.
Valere:
Aux courroux de Venus j'abandonne sans peine
Tous ces Amans indignes d'être heureux;
Que l'Amour rejette leurs voeux,
Qu'il appesantisse leurs chaînes:
Mais parmi tant de coeurs Dercylis, croyez-vous
Qu'il n'en soit pas un seul digne d'un sort plus doux
?
Dercylis:
Pour mon repos j'aime à le croire.
Valere:
Croyez qu'à mille objets l'Amour ferme nos yeux,
Pour mieux assurer sa victoire,
Et pour vous reserver un choix plus glorieux.
Mon coeur
depuis long-temps s'étoit formé l'image
Du véritable objet de ma felicité;
Au gré de mes desirs j'y voyois l'assemblage
Dous la douceur, de la vivacité;
Charmes plus séduisans cent fois que la
Beauté.
En vain de ce portrait j'ay cherché le modele;
Je croyois qu'un beau songe avoit séduit mon
coeur:
Mais je vous vis: je connus mon vainqueur;
Je sentis expirer ma liberté rebelle:
Je ne vous offre point une nouvelle ardeur,
Avant que de vous voir, je vous étois
fidelle.
Dercylis,
à part:
Qu'entens-je ? d'un pareil discours
Je m'étois tant promis d'interrompre le cours.
Seigneur, par ce aveu si vous croyez me plaire,
Vous vous trompez, je parle sans détour.
Valere:
Il vous offenseroit s'il étoit moins
sincere.
Dercylis:
Nos entretiens brilloient jusqu'à ce jour
D'une legereté charmante:
C'est un ton serieux que celui de l'amour,
Et le serieux m'épouvante.
Valere:
Sous des traits plus legers, plus vifs, moins serieux,
Cet amour mille fois a du frapper vos yeux.
Helas ! vous avez feint de ne me pas entendre:
Un sourite perfide, & des regards distraits,
Que je cherchois toujours sans les fixer jamais,
Ont été le seul prix d'une flâme si
tendre.
Dercylis:
Mon courroux vous plairoit-il mieux ?
Valere:
J'aurois pour le flechir, les soupirs, & les
larmes.
Dercylis:
JE ne veux point causer d'allarmes.
Valere:
Appaisez -les en recevant mes voeux.
Dercylis:
Mais en m'aimant, qu'esperez-vous, Valere ?
Captive je ne puis disposer de mon sort.
Valere:
Rome à mes voeux ne sera point contraire;
Pour vôtre liberté je puis faire un
effort.
Dercylis:
Voulez-vous n'être aimé que par reconnoissance
?
Valere:
Vous craignez de me trop devoir,
Ingrate, c'est encor une nouvelle offense.
Dercylis,
à part:
Que je me fais de violence !
Valere:
Ah ! je n'en doute point: sous souffrez à me
voir.
Dercylis:
Je me verray contrainte à fuir vôtre
présence.
Valere:
Non, jouissez plûtôt de tout mon
desespoir.
Dercylis:
Je vous l'avois prédit: la fatale tendresse
Répand dans les esprits la langueur, la
tristesse:
Ah ! prévenons l'ennuy qui nous saisit tous deux:
Courons aux bords du Tybre, où le Peuple
s'empresse,
A leurs clameurs allons joindre nos voeux.
|
|
Valere:
Elle me fuit: un vain plaisir l'entraîne...
Elle rit de mes feux, l'Ingrate, l'Inhumaine...
Une Esclave se plaît à me desesperer,
Tandis que l'Univers n'a point de Souveraine,
Qui des voeux d'un Romain ne se doive honorer.
N'accuseray-je
que la haine ?
Ah ! j'en serois bien moins blessé que du
mépris:
Quoy ! toûjours malheureux & toûjours plus
épris,
Ne puis-je rompre une fatale chaîne ?
La plus
insensible Beauté
Se lasse enfin de se défendre;
La plus volage laisse attendre
Un retour de legereté;
Un caprice heureux peut nous rendre
L'espoir qu'il nous avoit ôté;
Mais le cruel Objet, dont je suis enchanté
Trompe tous les chemins, que mon amour peut
prendre.
L'éternel
Enjoument, qui dissipe son coeur,
Le ferme à la plus tendre ardeur.
Ce Charme, helas ! trop puissant sur mon ame,
Devient en même temps la source de ma flâme,
Et l'obstacle à mon bonheur.
Le Choeur
des PEuples, derriere le Theâtre:
Triomphez Etrangere aimable,
C'est par vous que Venus nous devient favorable.
Valere:
Qu'entens-je ! quels transport ? quels cris ?
|
|
Mysis:
Seigneur, Rome triomphe, ou plûtôt
Dercylis.
On avoit
perdu l'esperance,
On entendoit que de tristes clameurs,
Venus étoit insensible à nos pleurs,
Quand Dercylis vers le Tybre s'avance.
Ah !
Déesse, entend moy pour la premiere fois,
Que par toy mon bonheur commence !
Elle dit:
& Venus semble écoûter sa voix.
Son Voile est le seul don qu'elle offre à
l'Immortelle;
Il vole, l'air s'agite, on voit fremir les flots,
Le Vaisseau, qu'enchaînoit un funeste repos,
Aux Romains étonnez rend l'Objet de leur
zele.
Valere:
Toy, qui te déclares pour elle,
Tendre Venus, adoucy sa fierté:
Peuples, témoins de sa gloire nouvelle,
Ne vous opposez pas à ma felicité.
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Scene
7
Valere, Mysis, Dercylis, Peuples
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Le
Choeur:
Triomphez Etrangere aimable,
C'est par vous que Venus nous devient favorable:
Ses bienfaits par vos mains vont descendre sur nous;
Les coeurs sont partagez entre Venus & vous.
Valere:
Charmante Dercylis, goûtez vôtre victoire,
Le Tybre desormais coule pour vôtre gloire,
Vous rendez tout un Peuple heureux:
Seray-je seul à répandre des larmes ?
A l'éclat de ce jour pompeux
D'un triomphe plus beau joignez encor les charmes;
Couronnez les plus tendres feux,
Terminez mes vives allarmes.
Dercylis:
Je croyois les Dieux appaisez,
J'avois lassé leurs rigueurs inhumaines;
C'étoit la fin de mes peines,
Que de voir mes fers brisez;
Et vous ne me proposez
Que de changer de chaînes.
Valere:
Venus veut lier nos deux coeurs;
Vous auroit-elle envain confié sa puissance ?
Ingrate, vous blessez sa gloire, & mes ardeurs:
Quand vous m'ôtez toute esperance,
Vous faites à Venus une nouvele offense.
Dercylis:
Venus à ma reconnoissance
N'a point imposé de loix:
Et de la liberté, que ce jour me dispense,
J'useray comme je dois.
Valere:
Quel est donc l'espoir qui me reste ?
Dercylis:
Il ne tient plus qu'à moy de quitter ce
séjour.
Valere:
Quoy, vôtre liberté me seroit si funeste
!
Dercylis:
Dois-je oublier les lieux où j'ay reçû
le jour ?
Valere:
C'en est donc fait: vous partirez Cruelle,
Mes soupirs ma douleur mortelle
Ne peuvent arrêter vos pas:
Non, vous ne fuyez point ce séjour plein d'appas;
Vous ne fuyez que moy... j'esperois de vous plaire:
Vous refusez ma main, helas !
Faut-il qu'un même jour éclaire
Vôtre triomphe, & mon trépas ?
Dercylis:
Voicy l'instant de vous ouvrir mon ame:
Un Esclave auroit trop avily vôtre flâme;
De vôtre gloire enfin mon coeur étoit
jaloux:
Du sort, sans murmurer, j'ay soûtenu l'outrage,
Et quand j'ay fait des voeux pour sortir d'esclavage,
Mon coeur les a formez moins pour moy que pour
vous.
Valere:
Qu'entens-je ? ô Ciel ! cen fois diagnez me le redire
!
Dercylis, quoy, mes feux ont touché vôtre coeur
!
Je suis aimé, je ne respire
Que pour sentir tout mon bonheur.
Ensemble:
Goûtons le prix d'une tendresse extrême;
C'est le seul bien des coeurs, la source des plaisirs:
Les tresors, les grandeurs valent-ils nos soupirs ?
L'Amour, le tendre Amour est le plaisir
luy-même.
Dercylis:
Vole Amour, porte sur tes aîles
Les Ris, les Jeux, & les Plaisirs.
Tendres
coeurs, amusez l'Objet de vos desirs
Par des Fêtes toûjours nouvelles;
Les transports mieux que les soupirs
Vous feront triompher des Belles.
Une
Tyrinthienne:
Des coeurs nous bannissons
Les soins & les allarmes,
A peine nous laissons
Ce langage dans nos Chansons.
Le plus sincere Amant
Tient au plaisir plûtôt qu'à nous
charmes;
L'engagement
Le plus charmant
Cede aux ennuis d'un moment.
Le Dieu qui nous rend heureux
Doit-il s'annoncer par des larmes ?
Si dans nos yeux
Brillent se feux,
Ils naissent des Ris & des Jeux.
Chantons, dansons,
Nos pas, nos sons
Du plaisir sont des leçons.
La
Mesme:
Loin de nous l'Amour est sans armes,
Il dépose icy tous ses traits;
Quand il veut regner sans allarmes
Il n'a recours qu'à nos attraits.
Jeunes
coeurs pour de fiers Objets,
Perdez-vous les charmes
De la Paix ?
Les triomphes parfaits
N'ont jamais
Ny larmes
Ny regrets.
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J'ay
lû par Ordre de Monseigneur le Garde des Sceaux,
Le Ballet des Graces; Ce sujet m'a parû
traité d'une maniere aussi ingenieuse que
nouvelle.
A Paris ce vingt-cinquieme Avril mil sept cent
trente-cinq.
La
Serre
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