Fragments
composés
d'un Prologue & des Actes
d'Aeglé, et de l'Amour &
Psyché
représentés
par l'Academie Royale de Musique
le Mardi 24 Juin 1760
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les
personnages du Prologue:
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les
interprètes:
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La
Volupté
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Mlle
Dubois
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L'Amour
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Mlle
Villette
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La Mode,
Nymphe
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Mlle
Lemiere
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Suite
de la Volupté
Suite de l'Amour
Suite de la Mode
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La
Scêne est dans un Jardin
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Scene
premiere
La Volupté, & sa Suite
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Le
Théâtre représente un
Jardin
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La
Volupté:
Amour, charmant Amour, Dieu de la volupté,
Lance tes traits vengeurs: tu dois être
irrité.
Tous les coeurs, en ces lieux, te refusent l'hommage
Que l'on rendoit à ta Divinité.
Mais si la clémence t'engage
A faire grâce à leur
témérité,
Pour me les asservir, vole sur ce rivage.
De leurs foibles plaisirs vient détruire l'usage;
Et reprenons le soin de leur
félicité.
Le Choeur
de la Suite de la Volupté:
Aimable enfant de la Fille de l'Onde,
Descendés sur ces bords, pour rétablir vos
loix.
La
Volupté:
Vous cesseriés, Amour, d'être l'âme du
monde,
Si vous nous refusiés de reprendre vos droits
Sur le coeur des sujèts du plus puissant des
Rois.
Aimable
enfant, &c.
[on
entend un Prélude]
La
Volupté:
Sensible à nos accents, il daigne nous entendre:
Des sons harmonïeux s'élévent dans les
airs.
C'est l'Amour qui va descendre,
C'est le Dieu de l'Univers.
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Scene
2
La Volupté, & sa Suite
L'Amour, & sa Suite
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L'Amour:
Dès que la Volupté m'appelle,
Je vole avec ardeur près d'elle.
La
Volupté:
Souffrirés-vous, Amour, l'affront que je
reçois ?
Une Nimphe bisare, orgueilleuse, volage,
Trïomphe de vous & de moi:
Elle a brisé vos traits, pour nous faire un
outrage.
L'Amour:
Sur ces bords fortunés, que j'ai long-temps
chéris,
On se plaisoit à recevoir ma chaîne.
Les jeunes coeurs n'y craignoient point la peine
Dont vos plaisirs étoient le prix.
Ce tems n'est plus !...
La
Volupté:
Que l'Amour le ramene:
Rendés-nous ces beaux jours,
Ces jours dont notre accord favorisoit le cours.
Annoncés vos plaisirs, & les coeurs vont se
rendre.
L'Amour:
Pour vous désabuser, je veux bien l'entreprendre:
Plaisirs, faites briller les Jeux & les
Amours.
[on
danse]
La
Volupté:
L'Amour vole
De l'un à l'autre Pole;
Aussi vîte qu'Eole,
Il traverse les Airs.
Dans les Mers,
Jusqu'aux Enfers,
Il fait porter ses fers.
C'est la Boussole
De tout l'Univers.
[on
entend un Prélude qui annonce la
Mode]
La
Volupté:
Ciel ! la Nimphe s'avance...
Amour, c'est à vous seul à venger notre
offense.
[elle
sort]
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Scene
2
La Mode, & sa Suite
L'Amour, & sa Suite,
Pantomimes
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L'Amour:
Ne cesserés-vous point d'abuser les Mortels ?
Ils vous doivent l'erreur qui détruit mon empire.
Par cette illusion, je vois que tout conspire
A vous consacrer mes Autels.
La
Mode:
Quand je ne viens ici qu'abréger vos misteres,
Mes succès inouïs ne vous sont point
contraires.
Pour
guérir les tristes langueurs,
J'éteins vos flâmes inquietes.
Depuis que
sous mes loix les allarmes secretes
Ne troublent plus les coeurs,
On est heureux sans crainte, on se quitte sans peine;
Et libre de regrèts, de soins, & de
soûpirs,
L'amant reçoit & brise, en même jour, sa
chaîne.
L'instant de ses desirs,
Acheve ses plaisirs.
Prenés part à nos Jeux; dans ces lieux tout
respire
Les charmes séduisants que ma présence
inspire.
[les
Suivants de la Mode expriment par des Pantomimes
l'inconstance de cette Nimphe]
L'Amour,
à la Mode:
Les bisares Concerts qu'en ce jour vous m'offrés,
Par Apollon jamais ne furent inspirés.
Sur les Mortels votre empire m'étonne:
A toutes les erreurs l'Amour les abandonne.
[à
part]
De
Vénus, pour Psiché, je connois les
rigueurs,
Ne songeons dèsormais qu'à finir ses
malheurs.
[il
sort]
La Mode
& le Choeur:
L'Amour nous céde la victoire.
Quel trïomphe est plus doux !
célébrons-en la gloire.
L'inconstance du goût offre mille douceurs,
Bravons ce Dieu; c'est le tiran des coeurs.
CONTRE-DANSE
Le Choeur,
sur le Refrain:
Ier
Couplet:
Souveraine
Des Plaisirs,
Votre goût seul nous entraîne:
Souveraine
Des Plaisirs,
Remplissés tous nos desirs.
IIe
Couplet:
Votre empire
Dans ces lieux
Produit le plus grand délire:
Votre empire
Dans ces lieux
Rend tous les mortels heureux.
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Aeglé
Ballet-Héroïque,
donné à Versailles, en 1748 &
1750
|
|
Les
Paroles sont de Monsieur Laujon, Secretaire des
Commandements de S.A.S. Monseigneur le Comte de
Clermont
La Musique
est de Monsieur De La Garde, Maître de Musique des
Enfants de France
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les
personnages:
|
les
interprètes:
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|
Apollon,
sous l'habit d'un Berger & sous le nom de
Misis
|
Mr
Larivée
|
|
Aeglé,
Bergere
|
Mlle
Lemiere
|
|
La
Fortune
|
Mlle
Dubois
|
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|
|
Génies,
Suivants de la Fortune
Bergers & Bergeres
Divinités Champêtres
|
|
Le
Théatre représente un Verger; le fond est
occupé par le Temple de la Fortune
|
|
Aeglé,
seule:
Ah ! que ma doix me devient chere,
Depuis que mon Berger se plaît à la former.
Amour, rends mes accents dignes de la charmer:
C'est peu, c'est trop peu de lui plaire;
Ne pourrai-je point l'enflâmer ?
Lorsque
Misis, dans ce Bocage,
Vint prêter à mes chants un charme plus
flateur,
Amour, c'étoit le plus doux esclavage
Que tu préparois à mon coeur.
Ah ! que
ma doix me devient chere,
Depuis que mon Berger se plaît à la former.
Amour, rends mes accents dignes de la charmer:
C'est peu, c'est trop peu de lui plaire;
Ne pourrai-je point l'enflâmer ?
[une
Symphonie annonce l'arrivée de la
Fortune]
La Fortune
paroît ! Cher amant que j'adore,
Le plaisir de tes voir s'éloigne dons encore
!
[elle
sort]
|
Scene
2
La Fortune, Suivants de la Fortune,
Choeur de Génies
|
|
Le
Choeur:
Fortune, écoutés-nous; répondés
à nos voeux:
Nos coeurs, où regne l'inconstance,
Ne peuvent plus long-tems se fixer en ces lieux.
Volons, éloignons-nous; répondés
à nos voeux:
Servés mieux notre impatïence.
[les
Suivants par leurs Danses expriment leur
impatience]
La
Fortune:
O vous, que le Destin enchaîne sur mes pas,
Esprits impatïens, troupe aveugle & volage,
Ne murmurés pas davantage
De me voir si long-tems habiter ces climats.
Je ne suis plus cette fiere Déesse,
Maîtresse de chager à mon gré
l'Univers.
Un Berger me donne des fers,
Et le cruël encor résiste à ma
tendresse.
Le
Choeur:
D'une funeste flâme il faut vous dégager.
Le plaisir sur vos pas regne avec l'abondance:
Fuyés l'Ingrat qui vous offense;
C'est le punir, c'est vous venger.
Fuyés l'Ingrat qui vous offense.
La
Fortune:
Pour être ingrat, en sait-il moins charmer ?
Le doux espoir de l'enflâmer
Me fait trouver mille appas dans ma peine:
Pour être ingrat, en sait-il moins charmer ?
Malgré les rigueurs de ma chaîne,
Je sais encor mon bonheur de l'aimer.
Pour être ingrat, en sait-il moins charmer
?
[à
part]
Mais il
vient. Ah ! l'Amour peut-être le ramene.
[à
sa Suite]
Eloignés-vous.
[la
Suite de la Fortune se retire]
|
Scene
3
La Fortune, Misis
|
|
Misis,
à part:
La Fortune en ces lieux !
Sous cet habit rustique, & peu fait pour les Dieux,
Apollon à son coeur n'offre que trop de
charmes.
La
Fortune:
Tu crains de paroître à mes yeux:
Tu vas renouveller mes mortelles allarmes.
Ah ! si tu
ne viens point répondre à mes ardeurs,
A mes regards pourquoi t'offrir encore ?
Tu vue est trop funeste au repos de mon coeur:
Elle va redoubler le feu qui le dévore.
Ah ! si tu ne viens point répondre à mes
ardeurs,
A mes regards pourquoi t'offrir encore ?
Misis:
Pourquoi chercher à m'engager ?
C'est un plaisir pour vous de devenir volage;
L'inconstance est votre partage:
L'Amour constant est celui d'un berger.
Pourquoi chercher à m'engager ?
La
Fortune:
Cette légereté, dont ont amour s'offense,
Est un tître nouveau qui te parle pour moi.
Je vois tous les mortels avec indifférence;
Ils éprouvent mon inconstance;
Coeur ingrat ! je ne suis constante que pour toi.
Cette
légereté, dont ont amour s'offense,
Est un tître nouveau qui te parle pour moi.
Misis:
Ah ! c'est trop feindre; j'aime, & ne dois plus le
taire.
Lorsque
vous quittés tout pour l'objet de vos feux,
Ne me dites-vous pas ce que mon coeur doit faire ?
Ah ! consultés les yeux de ma bergere;
Ils vous le diront encor mieux.
Aeglé
tient tous ses biens des mains de la nature;
Sa richesse, c'est la beauté:
L'art ne releve point l'éclat de sa parure:
Des fleurs sont l'ornement de sa simplcité;
Et son coeur, qui jamais ne connut l'imposture,
Que rien encor n'a pu charmer,
Est le prix que l'Amour assûre
Au berger trop heureux qui pourra
l'enflâmer.
La
Fortune:
C'est trop entendre un ingrat qui m'offense.
C'est assés; je dois vaincre une inutile ardeur.
C'est dèsormais aux traits de ma vengeance,
Que tu reconnoîtras les transports de mon
coeur.
[elle
sort]
Misis,
à part:
Ah ! je crains ton courroux bien moins que ta
constance.
|
|
Misis,
seul:
Paisibles Bois, Vergers délicïeux,
J'abandonne pour vous le séjour du tonnerre.
J'ai laissé mon rang dans les Cieux;
Tous les plaisirs sont sur la Terre.
Aeglé
me croit berger; que mon coeur est flaté !
Mon rang est un secret qu'il faut que je lui cele,
Même après ma félicité.
Comme berger, je goûterai près d'elle
Les plaisirs de l'amour & de
l'égalité;
Et si je me soûviens de ma Divinité,
Ce sera pour brûler d'une ardeur
éternelle.
Paisibles
Bois, &c.
Mais
Aeglé porte ici ses pas...
|
|
Misis:
Ah ! je vous attendois, Bergere.
Aeglé:
Hélas ! dans ces Vergers je ne vous croyois
pas.
Misis:
J'y viens quand le jour les éclaire,
Animé par l'espoir d'entendre votre voix.
Aeglé:
C'est vous qui la formés: oui, si ma voix peut
plaire,
C'est à vous seul, Misis, que je le dois.
Un jour
que je chantois sous ces naissans ombrages,
Tous les Oiseaux de ces Bocages
Formerent, à-l'envi, les conserts les plus doux.
Je crus qu'ils imitoient, dans leurs tendres ramages,
Les leçons que je tiens de vous.
Misis:
Que mon coeur est flaté d'un si charmant langage
!
Quand je
ne vous vois pas,
Des airs que j'ai choisis je vous offre l'hommage.
D'un tendre soûvenir je goûte les appas.
Mon coeur ainsi se dédommage
Des douceurs que je perds, quand je ne vous vois
pas.
Aeglé:
Et quand vous me quittés, je m'occupe sans-cesse
A répéter les airs dont vous avés fait
choix.
Mais, quelques doux qu'ils soient, j'y trouve une
tristesse
Qu'ils n'ont pas, quand tous deux nous unissons nos
voix.
Misis:
Nos bergers, l'autre jour, m'apprirent un air tendre,
Un air simple & touchant; il semble fait pour nous;
Il convient à nos voix: ce qui peut vous
surprendre,
J'y place votre nom.
Aeglé:
Mon nom ?
Misis:
Daignés m'entendre:
Je chante toûjours mieux, quand je chante pour
vous.
Mais non,
suivés plûtôt une route plus
sûre:
Avant d'imiter l'art, consultés la nature.
Chantés, ne craignés rien; tout par vous
s'embellit.
[il
lui donne la Chanson]
Aeglé,
chante d'une voix timide:
Que je vous aime !
Je vous instruis, enfin, de mon amour extrême.
Il est tems de parler, lorsque tout me trahit,
Le trouble de ma voix, mes yeux... ah ! tout vous dit:
Que je vous aime,
Aeglé ! que je vous aime !
Misis, lui
donnant leçon:
Que je vous aime,
Aeglé ! que je vous aime !
Aeglé:
Vous n'êtes pas content ? vous blamés, je le
vois,
Mes sons mal assûtés... le trouble de ma
voix.
Misis:
Ils m'enchantent !...
Aeglé:
Misis, parlés-moi sans mistère.
Misis:
Cette timidité me paroît nécessaire.
On doit être timide en avoüant ses
feux.
Aeglé:
Ah ! vous me rassûrés.
Misis:
Je me plains de vos yeux:
Les miens expriment mieux... "Aeglé, que je vous
aime !"
Aeglé:
Je les regarderai, pour m'exprimer de même.
Misis,
continuant la leçon:
Que je vous aime,
Aeglé ! que je vous aime !
Aeglé,
prononce le nom de son amant, au lieu de celui de la
chanson:
Misis !...
Misis:
Dieux !
Aeglé:
Ciel ! qu'ai-je fait ?
Misis,
à ses genoux:
Mon bonheur.
Aeglé:
Ah ! je vous regardois, vous parroîssiés
sincere;
Comment ne pas trahir le secret de mon coeur ?
Misis:
Pour former votre voix, l'art est-il nécessaire ?
C'est votre coeur que je voulois former.
Aeglé:
Eh ! je n'apprenois l'art de plaire,
Que pour apprendre à vous charmer.
Ensemble:
Pour toûjours l'Amour nous enflâme;
Ce Dieu peut-il unir deux amants plus parfaits ?
Nin, si j'en dois juger par mon âme,
Vous ne changerés jamais.
Tendre
amour, dans vos chaînes
Tout, jusqu'à vos peines,
Nous fait mieux goûter vos bienfaits.
[on
entend une Symphonie qui sort du Temple de la
Fortune]
Dieux !
quels sont pleins d'attraits !
|
Scene
6
Aeglé, Misis, la Fortune,
Choeur de Bergeres & de Suivants de la
Frotune
|
|
Le Choeur
des Bergeres:
Courons, volons dans ces Forèts.
|
Choeur
des suivants:
|
Choeur
des Bergeres:
|
|
Trïomphés,
Fortune brillante,
Des Plaisirs la troupe rïante
|
Que
d'aimables concerts ?
Quel éclat nous enchante !
|
|
Embellit
le séjour où vous portés vos
pas,
Et vole loin des lieux où vous ne
regnés pas.
|
[dans
des Suivants de la Fortune]
La
Fortune, aux Bergeres:
Je dispôse à mon gré des trésors
de la Terre:
Si mes biens vous sont chers, je les offre à vos
coeurs.
Abandonnés pour moi tout ce qui peut vous paire,
Bergeres; à ce prix on obtient mes
faveurs.
[on
danse]
Le Choeur
des Bergeres:
Soûmettons-nous à sa puissance:
Que de biens elle dispense !
Qu'elle regne à-jamais
Sur nos coeurs satisfaits.
[elles
se rendent au Temple de la Fortune. Aeglé seule
reste]
La
Fortune, à part:
Aeglé ne les suit point !
Misis:
Dieux ! que vois-je ?
La
Fortune, à Aeglé:
Bergere,
L'éclat de mes bienfaits n'éblouït point
vos yeux ?
Aeglé:
Il en est de plus chers.
La
Fortune, à part:
De plus chers ? jutes Dieux !
Aeglé:
J'ai le coeur d'un berger sincere.
Nos
troupeaux sont nos biens; nous vivons sans desirs.
Bien aimer, voilà mes plaisirs:
Misis, ma gloire est de vous plaire.
La
Fortune:
Trïomphe, Ingrat ! vois mon dépit affreux.
Oui, je voulois ravir ta bergere à tes feux.
Il est un coeur constant, & l'Amour te le
donne.
[à
sa Suite]
Portons
loin de ces lieux ma honte & ma douleur.
[aux
Bergeres]
Vous, ne
me suivés pas; témoins de mon malheur,
Bergeres, je vous abandonne:
Vous pourriés de mes maux me retracer
l'horreur.
[elle
sort, & son Temple disparoît]
Misis:
Dans vos Hameaux vivés tranquilles;
Ils offrent à vos coeurs des biens plus
précïeux.
Et vous, qu'elle éxiloit de ces charmants asiles,
Dieux des Bois, revevés;
célébrés par vos jeux
L'Amour, qui pour-jamais l'éloigne de ces
lieux.
[danse
des Divinités Champêtres]
Aeglé:
Du Dieu qui regne sur nos âmes,
La gloire est de nous rendre heureux:
Jeunes coeurs, qui craignés ses flâmes,
Voyés nos plaisirs dans nos yeux.
Aeglé
& Misis:
Que notre chaîne est belle !
Vous m'aimés, je vous suis fidele.
Misis:
L'Amour comble tous nos desirs;
Il va nous rendre heureux sans-cesse.
Aeglé:
Que nous importe les richesses ?
Les vrais biens sont les plaisirs.
Ensemble:
Du Dieu qui regne sur nos âmes,
La gloire est de nous rendre heureux:
Jeunes coeurs, qui craignés ses flâmes,
Voyés nos plaisirs dans nos yeux.
[on
danse]
Le
Choeur:
Au son de nos Chalumeaux,
Rïons, chantons sous ces Ormeaux:
Vole, Amour, vole en ces lieux;
Regne en nos jeux.
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|
les
personnages:
|
les
interprètes:
|
|
|
Psyché
|
Mlle
Arnoud
|
|
Tisiphone
|
Mr
Gelin
|
|
L'Amour
|
Mlle
Lemiere
|
|
Vénus
|
Mlle
Davaux
|
|
|
|
L'Inconstance,
personnage dansant,
Suite de l'Inconstance
Troupe de Démons
Suite de Vénus
Troupe de Plaisirs, de Ris & de Jeux
|
|
Le
Théâtre représente, d'un
côté l'extérieur du Palais de
l'Inconstance, de l'autre des Rochers. On voit la Mer dans
le fond
|
Scene
premiere
Psyché, Tisiphone
|
|
Psyché:
O Vénus, n'as-tu pas épuisés ta
vengeance ?
Après tous mes malheurs divers,
Après avoir causé ma fatale imprudence,
Faut-il que ta rigueur apprenne à l'Univers
Les maux qu'endure l'innocence ?
Tisiphone:
Rien ne fléchit une Divinité,
Dès qu'on blesse sa vanité.
Douter de sa puissance,
Est une moindre offense
Que de surpasser sa beauté.
Psyché:
Surpasser sa beauté ! non il n'est pas possible.
Mais je possède un plus grand bien,
C'est un coeur tendre, un coeur sensible:
Que le coeur de Vénus est différent du mien
!
Tisiphone:
Ta fierté doit encore exciter sa
colère.
Psyché:
En vain vous voulés vous unir !
J'adore un Dieu charmant, j'ai le don de lui plaire.
Du moins il sait aimer, si Vénus fait
haïr.
Tisiphone:
Tu verras ta flâme trahie.
Tu crois l'Amour constant dans son ardeur;
Je suis trop ton ennemie
Pour te laisser ton erreur.
Je veux faire couler tes larmes,
Et ton orgueil n'aura trïomphé qu'un moment.
Viens admirer les charmes
Qui t'nleveront ton amant.
Psyché,
à part:
L'Amour me trahiroit ? o mortelles allarmes !
Tisiphone:
O vous, qui charmés tous les yeux,
Venés jeunes beautés, paroîssés
en ces lieux.
|
Scene
2
Psyché, Tisiphone, l'Inconstance,
Suite de l'Inconstance
|
|
[on
danse]
Tisiphone:
De tes attraits l'Amour va perdre la mémoire,
Et s'enflâmer d'une nouvelle ardeur.
Psyché:
Il m'aimera toûjours, je me plais à le
croire;
Et ses serments sont gravés dans mon
coeur.
Le
Choeur:
Un si charmant vainqueur
Doit-il se contenter d'une seule victoire ?
S'il est amant pour son bonheur,
Qu'il soit volage pour sa gloire.
[on
danse]
Psyché:
Rendre un coeur infidele, est-ce un plaisirs si doux
?
Le
Choeur:
Ah ! c'en est un que rien n'égale.
Un amant n'a souvent de tîtres près de nous
Que les charmes d'une rivale.
Psyché:
Quel plaisir prenés-vous
A rendre un coeur jaloux.
Le
Choeur:
Ah ! c'en est un que rien n'égale.
Psyché:
L'hommage d'un amant trompeur
Ne doit point flater une belle.
L'unique bien, le vrai bonheur
Est celui d'être aimé d'un coeur tendre &
fidele.
[on
danse]
[on
entend un Prélude]
Tisiphone:
Mais l'Amour va paroître, il faut suivre mes pas.
Viens, vole en de nouveaux climats.
|
|
L'Amour,
seul:
On vous dérobe en vain à mon
impatïence,
Trop aimable Psyché, ne versés plus de
pleurs.
Je vous suivrai par-tout: & ma
persévérance
Lassera la vengeance
De la Divinité qui cause vos malheurs.
Je ressens
comme vous mille peines mortelles;
Mais des épreuves si cruëlles
Redoublent ma vivacité.
Quand je vole après la beauté,
Je m'applaudis d'avoir des aîles.
[il
sort]
|
Scene
4
Psyché, Tisiphone, sur un Vaisseau
|
|
Tisiphone:
Crains sans cesse un affreux trépas
Sur cet Elément redoutable.
Non, je ne trouve pas
Que ton destin soit assés
déplorable.
Psyché:
Monstre cruël, sers les fureurs
De mon implacable ennemie !
Malgré sa barbarie,
Si l'Amour est constant, je brave mes malheurs.
Tisiphone:
Neptune, tu l'entends: c'est Vénus qu'on offense;
A ton Empire elle doit sa naissance;
Puisqu'on ôse l'outrager,
Hâte-toi de la venger.
[l'obscurité
s'empare du Théâtre. Il s'éleve une
Tempête]
Ensemble:
[Psyché]
Justes Dieux, prenés ma défense !
[Tisiphone] N'espere rien de leur
clémence.
[Psyché]
Comblerés-vous mes maux, loin de les soulager ?
[Tisiphone] Ils combleront tes maux, loin de les
soulager.
[le
Vaisseau se brise; Psyché se sauve sur un Rocher,
où Tisiphone la suit]
|
Scene
5
L'Amour, Psyché, Tisiphone, sur un
Rocher
|
|
L'Amour:
Vents furïeux, rentrés dalss le silence,
Cessés, reconnoissés ma voix.
Psyché,
à l'Amour:
Tu n'es pas inconstant, puisque je te revois.
Tisiphone,
à l'Amour:
Je vais dans les Enfers achever ma vengeance;
Tremble ! elle va souffrir pour la derniere fois.
[Psychée
est précipitée dans la Mer]
L'Amour,
seul:
Ciel ! on va la livrer à la Parque cruëlle:
Amour infortuné, que vas-tu devenir ?
Ne tardons plus, il faut la secourir;
Descendons sur ses pas dans la nuit
éternelle.
[il
sort]
|
Scene
6
Psyché, Tisiphone,
Troupe de Démons
|
|
[le
Théâtre change, & représente
l'Enfer. L'obscurité y regne]
Tisiphone
& le Choeur:
Non, non, n'espere pas
Que ton tourment finisse.
Psyché:
Dans quels funestes lieux conduisés-vous mes pas
?
Cruëls ! quels maux encor faut-il que je subisse
?
Le
Choeur:
Non, non, n'espere pas
Que ton tourment finisse.
Psyché:
Du-moins par mon trépas,
Terminés mon suplice.
Le
Choeur:
Non, non, n'espere pas
Obtenir le trépas.
Psyché:
Ah ! suspendés vos fureurs inhumaines.
Le
Choeur:
Non, non.
Psyché:
Que mes malheurs puissent vous attendrir.
Le
Choeur:
Tes plaintes sont vaines,
Rien ne sauroit nous fléchir;
Nous ne pouvons t'offrir
Que la flâme & les chaînes;
Nous soulageons nos peines
En te fesant souffrir.
Psyché:
Sort inhumain ! Destin barbare !
Le
Choeur:
Tes cris & tes clameurs
Ne touchent point nos coeurs;
Le Tartare
Te prépare
De nouveaux malheurs.
Psyché:
Dieux !
Le
Choeur:
Tes plaintes sont vaines
Rien ne sauroit nous fléchir;
Nous ne pouvons t'offrir
Que la flâme & les chaînes:
Nous soulageons nos peines
En te fesant souffrir.
[une
Troupe de Furies, avec des Flambeaux, vient
épouvanter Psyché]
Psyché:
Amour ! c'est toi seul que j'implore;
Viens, vole à mon secours en cet affreux
moment.
Tisiphone:
Cet objet que ton coeur adore,
Sera bientôt ton plus cruël tourment.
Ton âme, en le voyant, d'horreur sera saisie;
Connois toute ma crüauté:
Tu souffrirois trop peu si je t'ôtois la vie,
Je fais bien plus, je détruis ta
beauté.
[elle
la touche de ses Serpents]
Psyché:
Aux yeux de mon amant je n'aurai plus de charmes,
Ciel
Tisiphone:
Je te livre à tes allarmes.
L'Amour va
dans ces lieux répandre la clarté,
Mais tremble ! cet instant terrible
Doit n'éclairer que ta difformité.
Pleure, gémis, sois affreuse & sensible:
C'est le tourment le plus horrible
Que l'on ait encore inventé.
Le
Choeur:
Pleure, gémis, sois affreuse & sensible:
C'est le tourment le plus horrible
Que l'on ait encore inventé.
[Tisiphone
& le Choeur sortent]
Psyché,
seule:
J'ai perdu mes attraits, & l'Amour va
paroître;
De mon destin rien n'égale l'horreur !
L'effroi que mon aspect dans son coeur fera naître
Eteindra pour moi son ardeur;
Et, s'il me voit sans me connoître,
J'ai perdu mes attraits, & l'Amour va
paroître;
De mon destin rien n'égale l'horreur !
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L'Amour:
Je viens enfin terminer vos allarmes,
Sortés de ces funestes lieux.
Venés
voir la lumiere des Cieux;
Le jour paroît plus doux en éclairant vos
charmes.
Psyché:
L'obscurité de ce séjour affreux
Convient à ma douleur mortelle;
Je ne dois mes attraits qu'à l'erreur de vos
feux,
Peut-être à vos regards serai-je un jour moins
belle.
L'Amour:
Votre éclat frappe tous les yeux.
Les Dieux en vous voyant, admirant leur ouvrage,
Voudroient vous élever à
l'immortalité;
Mais aucune Divinité
Ne veut vous donner son suffrage.
Pour l'honneur de votre beauté
Ce refus vaut mieux qu'un hommage.
Venés, & rendés-vous à la
clarté du jour.
Psyché:
A mon bonheur elle seroit contraire.
L'Amour:
Nuit, qui me cachés ce mistere,
Disparoissés, fuyés devant l'Amour.
[le
Théâtre s'éclaire]
Psyché:
Que faites-vous ? Je vous perds sans retour.
L'Amour:
Ciel ! ce n'est point Psyché que l'on offre à
ma vûe.
Du charme de sa voix je goûtois les douceurs;
Par quelle puissance inconnue ?...
Psyché:
Malheureuse Psyché !...
L'Amour:
Qu'entends-je ?
Psyché:
Je me meurs.
[elle
tombe évanouie]
L'Amour:
C'est elle, justes Dieux ! puis-je la
méconnoître ?
Chere amante ! vivés, & calmés vos
douleurs.
Jugés du feu que vous avés fait
naître,
Puisqu'à vos piés l'Amour verse des
pleurs.
Psyché:
Quels doux accents suspendent mes allarmes ?
Quoi ! malgré ma difformité...
L'Amour:
Vénus, en détruisant vos charmes,
N'a pas détruit ma sensibilité.
Vos soûpirs, vos plaintes, vos larmes
Vosu donnent un pouvoir plus grand que la
beauté.
[le
Théâtre change, & représente le
Palais de Vénus; on voit cette Déesse sur un
Trône, environnée des Grâces, & de sa
Suite]
L'Amour
& Psyché:
Quel chagement ! quel Palais enchanté !
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Scene
derniere
Vénus, Psyché, l'Amour,
Suite de Vénus
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Vénus:
Psyché, ne craignés plus ma vengeance
cruëlle,
Je viens par mes bienfaits réparer vos malheurs:
Une tendresse si fidelle
Doit trïompher de tous les coeurs.
Reprenés vos attraits, soyés encor plus
belle;
Que mon fils vous élève aux suprêmes
grandeurs.
L'Himen va vous unir d'une chaîne
éternelle;
Pour en goûter à-jamais les douceurs,
Jupiter vous rend immortelle.
L'Amour
& Psyché:
Généreuse Divinité !
De nos coeurs recevés l'hommage:
Après
avoir souffert l'orage,
Que le calme a de volupté !
Vénus:
Venés Plaisirs, chantés leur ardeur
mutuëlle,
Par vos attraits embellissés ma Cour:
Retracés dans vos jeux une image fidelle,
De la victoire de l'Amour.
[on
danse]
[la
Suite de Vénus, célébre le bonheur de
l'Amour]
Psyché,
à l'Amour:
Mon bonheur est extrême !
Vous partagés mes feux;
Vous m'aimés, je vous aime,
Mon sort est trop heureux.
De ma flâme fidelle
Qui peut troubler le cours ?
Quand on est immortelle,
On doit aimer toûjours.
[on
danse]
L'Amour,
à Psyché:
Pour vous l'aimable Aurore
Fait éclore
Tous les présents dont Flore
Se décore.
Plaisirs, célébrés mes transports;
Chantés le feu qui me dévore:
Par la douceur de vos accords,
Enchantés l'objet que j'adore.
Le
Choeur:
Pour vous l'aimable Aurore
Fait éclore
Tous les présents dont Flore
Se décore.
Plaisirs, célébrons ses transports;
Chantés le feu qui me dévore:
Par la douceur de nos accords,
Enchantons l'objet qu'il adore.
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J'ai lu, par
odre de Monseigneur le Chanceliler, une réimpression
du Poëme d'Aeglé, & de celui de l'Amour
& Psyché, dont les représentations ont
toujours été extrêmement applaudies.
A Paris, ce 9 Juin 1760
De
Moncrif
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