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Les Foux Divertissants
Intermède à cinq voix
Livret de la pièce de Raymond Poisson
musique de: Marc-Antoine Charpentier

Ouverture

Acte 1

Scènes I - IX

Prélude

(Deux Musiciens amoureux avancent pendant un petit Prélude, pour chanter ce qui suit)

Ensemble:
Helas, helas, helas, nous nous plaignons tous deux,
Serions-nous amoureux ?

1er Musicien:
Toutes les fois que Georgette
PAssant près de ma logette,
Me montre son oeil riant,
Son bec, & son nez friant,
Aussi tost mon coeur vers elle,
Vole, & va comme un brouïllon,
Luy baiser tour à tour l'une & l'autre Prunelle.
Ah, pauvre petit Papillon,
Tu te brûles à la chandelle.

2ème Musicien:
L'autre jour au travers de ma grille,
Une Nymphe mignarde & gentille,
Me fit voir ses beaux yeux:
Mais depuis cet instant malheureux,
Je rôtis, je brûle & je grille,
Ah, petit Crocodille,
Qui jamais auroit crû tes traits si dangereux.

Ensemble:
Helas, helas, helas, nous nous plaignons tous deux,
Nous sommes amoureux.

M. Grognard:
L'on apelle cela du fin. Hein ? Jacinte.
Jacinte.
Ha, ha, l'on ne peut pas mieux pousser une plainte;

(pendant ce premier duo, les villageois et villageoises paraissent)

Les Villageois [Deuxième Air]

Les Deux Musiciens:
Que ces jeunes coeurs
Après leur disgrace
Goûtent de douceurs ?

2ème Musicien:
Quoy que ma Nymphe soit de glace,

1er Musicien:
Quoy que la mienne ait des rigueursz,

Ensemble:
En attendant de pareilles faveurs,
Allons sur nostre Paillasse
Verser un torrent de pleurs.

Deuxième Air

M. Grognard:
On ne peut pas porter la Musique plus haut;
Pour gagner de l'argent voila ce qu'il nous faut.

(on dance en cet endroit; & la Dance finie, & chacun retiré)

Bourée pour le triomphe de Cupidon
Grande Reprise
Petite Reprise

M. Grognard dit:
Allons, allons disner. Si tout va de la sorte,
On peut prendre fort bien de l'argent à la porte.

Acte 2

Scène IX

Léandre chante:
Que l'absence de ce qu'on aime
Est un supplice rigoureux,
Pour les coeurs amoureux !
Tout autre mal cède à ce mal extrême;
Et ce lieu mesme
N'a rien de plus affreux
Que l'absence de ce qu'on aime.

Angélique:
Fort bien, c'est une des Airs du dernier Opéra;

M. Grognard:
Qu'en dis-tu ?

Angélique:
Je voy bien qu'il me divertira.

M. Grognard:
Ho, j'en estois bien sûr.

Angélique:
J'en estois bien plus sûre.

M. Grognard:
Te plaist-il ?

Angélique:
Tout à fait. Mais voyez sa figure.

Léandre chante:
Cruelles inquiétudes,
Soûpirs languissants,
Si j'ay souffert vos tourmens les plus rudes,
Je n'ay pas trop payé les douceurs que je sens.

Jacinte:
Voyez son action, ses yeux, comme il soûpire.

M. Grognard:
Ne vois-tu pas aussi que je crève de rire ?
Chante, chante avec luy.

Angélique:
Cela ne vaudra rien;
Mais si vous le voulez, Monsieur, je le veux bien.

(elle chante)

L'amour nous unira par ses plus douces chaînes,
Depuis deux ans il unit nos désirs:
A vos soûpirs cent fois j'ay meslé mes soûpirs,
Et si j'ay partagé vos peines,
Je dois partager vos plaisirs.

Léandre:
Qu'un si doux aveu doit me plaire !
Qu'il rend mon destin glorieux !

Angélique:
Quand ma bouche pourroit se taire,
L'Amour feroit parler mes yeux.

M. Grognard:
Mon coeur, ta voix le charme, il ne se sent pas d'aise;
Tu ne prononce pas un mot qui ne luy plaise.

Léandre & Angélique:
Que tout parle à l'envy de nostre amour extreme;
A ses transports abandonnons nos coeurs:
Et pour goûter de nouvelles douceurs,
Disons-nous cent fois je vous aime.

M. Grognard en riant:
Comme elle fait l'Amante, et comme il fait l'Amant !

Jacinte:
Elle s'en divertit fort agréablement,
Enfin voila son fou, Monsieur, cherchez le vostre.

(Léandre prend la main d'Angélique)

Angélique:
Dans sa folie il a beaucoup d'honneste.

M. Grognard:
Moi je trouve qu'il prend beaucoup de liberté;
Il le faur resserer, il a l'humeur gaillarde:
Ne le vois plus sans moy.

Jacinte:
Vraiment elle n'a garde.

M. Grognard:
Luy seul est plus hardy que tous les autres Foux.

Angélique:
Je ne veux point aussi le revoir qu'avec vous.

M. Grognard [à Trop d'Esprit]:
Que ce beau Chanteur là demeure dans son giste;
Allons, qu'en le renferme en sa Loge, au plus viste.
Il prend déjà la main.

Angélique:
Il l'a prise en effet.
Mais c'est un Insensé qui ne sçait ce qu'il fait.

M. Grognard:
Rentrons, je m'entretiens icy de bagatelles,
Quand j'attens en tremblant de funestes nouvelles.


Scène XVI

(Marche pendant laquelle entrent quatre fous dansants et trois chantants)

1er Musicien:
L'Amour étend ses Conquestes,
Et brise icy les Verroux:
Il n'est pas jusques aux Foux
Qui ne célèbrent les Festes
De l'absence d'un Jaloux.

Ritornelle

Un Amant fidelle & tendre,
Belle Iris, languit pour vous;
Si ses feux vous semblent doux,
Profitez sans plus attendre
De l'absence d'un Jaloux.

Les Foux déchainés

Les Géoliers

1er Musicien:
Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah.

Les deux Musiciens:
Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah.

1er Musicien:
Que la sotte canaille
Tempête & criaille,
Jure, peste & braille,
Au diable d'aujourd huy qui les en tirera.
Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah.

Tous deux:
Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah.

2eme Musicien:
Allons faire ripaille
Comme Rats en paille,
J'ay plus d'une maille,
Et je n'estime rien ce qui m'en coûtera.
Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah.

3eme Musicien:
Vendons cette Feraille
Pour faire gogaille;
Pour peu qu'elle vaille,
Je croy qu'à bien briffer elle nous fournira.
Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah.

Tous trois:
Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah, Ah.

(l'on dance, & les Foux rentrent tous en riant)

Acte 3

Scène VIII

Léandre:
Mon Pere est fort alerte, & l'affaire le touche.

Angélique:
Je croyois bien le mien en repos dans sa Couche.

(l'on dance en cet endroit)

Pour les Comédiens

Léandre récit:
Ce n'est qu'entre deux Amans
Que les Concerts sont charmans:
Lors que la crainte est bannie,
Leurs amoureuses langueurs
Forment une Symphonie,
D'un, je me pâme, je me meurs;
Et la plus douce Harmonie
Est l'union de deux coeurs.

Ritornelle

Laissons dire les Jaloux,
Charmante Iris aimmons-nous,
Sans craindre leur tyrannie;
Nos amoureuses langueurs
Feront une Symphonie
D'un, je me pâme, je me meurs;
Et la plus douce Harmonie
Est l'union de deux coeurs.

(on dance)

Menuet pour la bohèmienne

Angélique:
Quand la flame
Est dans une ame,
Quand la flame consume un coeur;
Un qu'un Pere
Trop sevère
N'en veut point modérer la chaleur;
Que la priere
N'y peut rien faire,
C'est à l'Amour d'en éteindre l'ardeur.

(ils dancent, et rentrent)

Menuet

Angélique:
Ils se sont surpassez, on ne peut pas mieux faire.

Léandre:
Que ne feroit-on pas, Madame, pour vous plaire ?

Scène XII

Un Musicien:
Bacchus et l'Amour font débauche
Buvons à droit, buvons à gauche,
Ils sont d'accord icy tous deux,
Et la Feste n'est que pour eux.
Quel plaisir de les voir à Table !
Qu'avec un peu d'amour Bacchus est agreable !
Et que l'Amour est divien
Quand il a pris un petit doigt de Vin !

M. Grognard:
Je ne vois pas icy que nous fassions débauche.
Vostre Démon voit trouble, ou du moins voit à gauche.
Ainsi je croy pouvoir dire avecque raison,
Que cette Chanson-là n'est guère de saison.

Le Musicien:
J'en vay chanter une autre.
L'Amour vous récompense
De vostre long chagrin;
Du vieux Faquin,
Du vieux Taquin,
Du vieux Bouquin,
Du vieux Coquin,
Qu'il perde toute esperance.
Le gros Pendart,
Le gros Bavard,
Le grand Braillart,
Le vieux Penart.
Trompez tous deux d'intellignece,
Le laid Hibous,
Le Lou-garou,
Le franc Cou-cou.

(les Femmes s'éclatent de rire)

M. Grognard:
Hé bien, c'est encor pis.
Que voulez-vous donc dire avecque tous vos ris ?

Jacinte:
Mes ris ? je ne ris pas, Monsieur, c'est que je pleure.

M. Grognard:
Elle pleure à présent, & rioit tout à l'heure.
Quelle sera la fin de ce désordre-cy ?
Mais il est trop certain qu'un Démon est icy.


Scène XIV

Barbe:
On les vient d'enfermer à la place des Foux.
Et j'allois l'estre aussi; mais ils m'ont fait promettre
Que je vous trouverons, adin de vous y mettre.

Pacole:
Ils couroient apres moy pour m'enfermer aussy.

M. Grognard:
Ils ne me tiennent pas. Sauvons-nous, les voicy.


Scène Dernier

Marche des Foux

Récit:
Amans, vous faites bien de quitter ce séjour,
Ce n'est pas celuy de l'Amour.
Suivez le Dieu qui vous inspire,
Allez dans sa charmante Cour;
C'est luy-mesme qui vient vous dire,
Amans, vous faites bien de quitter ce séjour,
Ce n'est pas celuy de l'Amour.
Tous deux parfaites Amans, & toujours amoureux;
Que vous serez long-tems heureux !
Tout s'empresse à vous satisfaire,
Les plaisirs devancent vos voeux,
L'Amour ne songe qu'à vous plaire.
Tous deux parfaites Amans, & toujours amoureux;
Que vous serez long-tems heureux !

Entrée de Huit Foux: Les Foux à Marottes

Dialogue de deux Foux amoureux

Le Second Musicien:
Je ne sçaurois vivre sans toy.

Le Premier:
Je t'aime, tu n'aimes que moy.

A deux:
Découvre, ma chere Marotte,
Ton beau sein, ta belle menotte,
Ne nous cachons rien entre nous.
Que le plaisir d'aimer est doux !
Ah, je me pâme à tes genoux.
Chantons donc sur la mesme note,
Que nous ne serons point jaloux,
Puis que chacun a sa Marotte.

(les Foux font quelque marche, & finissent la Pièce)