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La Fontaine de Iouvence
Ballet en II Parties

dancé en 1643, chez Gaston d'Orleans

 

Premiere Partie

La Scene est un petit bois d'arbres fleuris, au milieu duquel est un cabinet d'Orangers, Citronniers & Myrthes enlassez, qui couvrent la Fontaine de Jouvence


Le plus doux temps de la vie est celuy de la jeunesse, mais elle s'écoule si rapidement qu'on n'a presque pas le loisir de la gouster. Un autre âge apporte avec les années la fermeté, la modestie & la sagesse; cependant il n'est aucune de ces vertus qu'on ne méprisast volontiers pour jouir encore une fois des délices de cette saison toute folastre, toute inconstante & toute enjouée. O vous qui n'avez plus dans les veines qu'un sang glacé, & qui ne laissez pas de conserver de jeunes desirs, sçachez que dans ce cabinet d'orangers, de citronniers & de myrthes est la merveilleuse Fontaine de Jouvence; venez y puiser de nouvelles forces. L'occasion est eblle & ne se presente pas tous les jours: na la perdez point, ou ne pensez plus à rajeunir.

Recit

Le Temps:
Quelle incomparable merveille
Arreste mes yeux & mes pas !
Est-ce icy le lieu plein d'appas
Où dans les corps esteints la vigueur se resveille ?
Est-ce icy le Demon qui trompe le trespas ?

La Iouvence, respond sans estre veüe:
C'est moy la Divine Iouvence
Qui regne & tient icy ma Cour.
Dedans cét humide sejour
Tous mes adorateurs trouvent leur récompense
Et sont renouvellez à l'usage d'Amour.

Le Temps:
Demon dont la vertu puissante
Cache dessous tes eaux un si riche thresor,
Répare des mortels la force languißante
Fay refleurir le siecle d'or.

Fay qu'en tous lieux tout rajeunisse,
Exempte les humains de la nuict du tombeau:
Si tu fais que jamais le Printemps ne finisse
Mon empire en sera plus beau.

Entrée I

La Iouvence paroist toute seule, danse sur un air de Gavotte, est suivie du Ieu, du Ris & de la Folie ses inséparables, se mesle avec eux: puis r'entre dans son cabinet avec cette joyeuse compagnie

Pour la Iouvence, suivie du Ieu, du Ris & de la Folie

BALLADE

Viens Penarts à l'antique face,
Petits coeurs, tendrons innocens,
Mères-grans à laide grimace,
Et vous, jeunes adolescens,
Qui voulez maintenir vos ans
Dans une longue & douce vie,
En voicy les moyens plaisans:
Il n'est que faire la folie.

Ce vieux tyran qui tout fracasse
Et dont rien n'évite les dents,
Ne laisse voir aucune trace
Qui ramène aux jours fleurissans.
Pour rendre ses coups plus puissans,
Le cruel à la mort s'allie;
Vengez-vous: pour tuer le temps,
Il n'est que faire la folie.

Vieilles, qui voulez que j'efface
Vos traits ridés & languissans,
J'échaufferois bien vostre glace
Par mille jeux divertissans;
Mais pour renouveler vos sens
Et vostre vigueur affoiblie,
Tous autres remèdes sont lents:
Il n'est que faire la folie.

ENVOY

Belles, de vos doux passtemps
Bannissez la mélancholie,
Pour paroistre jeunes longtemps
Il n'est que faire la folie.

Entrée II

Trois vieux Courtisans de divers Regnes dancent d'abord différemment sur un seul air, chacun selon la mode de son temps: puis s'accordant à mesme pas, vont esprouver la vertu de la Fontaine

Pour les Trois Courtisans du Vieux Temps

RONDEAU

Le temps passé ne sçauroit revenir.
C'est bien à tort que l'on croit rajeunir
Les cheveux gris avecque ce lavage:
Sans le secours d'un si fade breuvage,
Trop bien sçaurois comme il faut rajeunir.

Conter d'amours, tous tristes soins bannir,
N'avoir au coeur soucy de l'avenir,
Etoient les eaux qu'on mettoit en usage
Le temps passé.

Jeunes beautez, qui craignez de finir,
Si nou voulez ce beau chemin tenir,
Un jour viendra que tiendrez ce langage:
Faut-il avoir du plus beau de nostre âge,
Sans qu'il nous reste aucun doux souvenir,
Le temps passé ?

Entrée III

Deux Doëgnes Espagnoles, ou Garde-Filles sont en queste de cette source, & fretillent d'aise à la veüe de ce lieu tant desiré.

RONDEAU

On nous prend opour gardes fidèles
Des corps des gentes damoiselles
Qui feroient leurs maris cornus,
Si, par
documens continus,
N'arrestions leurs jeunes cervelles.
Nous sommes rudes & cruelles
Aux amans qui bruslent pour elles;
Mais pourtant à force d'écus
On nous prend.

Marmottant maintes kyrielles,
Vous vendons nos demy-pucelles,
Et faisons cent jaloux cocus;
Avecque toutes ces vertus
On nous hait, & Dieu sçait pour quelles
On nous
prend.

Entrée IV

Le Colonel Galatis désireux de rajeunir pour estre plus propre au mestier des armes, se présente à l'entrée du cabinet. Mais voyant ce qui se passe en ce mystere, il se retire promptement, & ne veut pas que sa nation luy puisse jamais reprocher qu'il se soit mis en hazard de boire de l'eau

Pour le Colonel Galatis:

Moy, party point tame Choufense,
Moy trinquer point de l'iau dely;
Son poisson n'est pas mon amy,
Moy n'en feus point laser mon panse.
Loustic, touchours pon sin, pon sin,
Fait pon couleur à mon fisage,
Rajeunit tout mon personnache;
Trinquant che feus fifre sans fin.

Entrée V

Guéridon & la Martingale, Du Pont & la Gimbarde [1], pour se mieux divertir en leurs amourettes, cherchent cette eau souveraine avec des impatiences incroyables

Pour Guéridon, la Martingale, Du Pont & la Gimbarde

Quatre amans du siecle passé,
Guéridon & la Martingale,
Et Du Pont le rapetassé
Avecque la Gimbarde à face de
médale,
Venons icy pour rajeunir.
Belles, daignez nous retenir;
Si nos mines vous semblent fades,
Nostre danse est un jeu qui n'est pas à bannir.


[1]

Personnifications burlesques de types populaires. Guéridon figure dans deux plaquettes satiriques de 1614 ou 1615, sous les traits d'un paysan goguenard, bavard, médisant et fort en gueule. Sous Louis XIII & pendant une partie du regne de Louis XIV, Guéridon était devenu un type aussi répandu que le fut un peu plus tard Lustucru. On ne manqua pas de le faire figurer dans les chansons, si souvent qu'il finit par donner son nom à certains vaudeveilles dont le refrain était: "Ah ! ah ! ah ! Guéridon", ou bien, "Guéridon des Guéridons, don, don". Il figurait aussi dans les danses, & particulierement dans les ballets, par exemple, outre celui-ci, dans celui des Argonautes [3 Janvier 1614].
En parlant de la farce du "Régal des Dames" dans sa Gazette du 3 Mai 1668, du Lorens dit: "... On voit deux Guéridons danser", ce qui semble faire entendre qu'il y avait des rôles de Guéridons comme d'Arlequins, de Scaramouches, etc., taillés sur un patron convenu & reconnaissables à leur costume & à leurs manieres.
La Martingale s'assortit à merveille à Guéridon pour faire le premier couple. C'était encore un type non moins répandu, type de gueuse, de curieuse & de vieille débauchée, dont l'origine ne se distingue pas plus nettement. Le mot de Martingale avait d'abord servi à désigner l'accoutrement, mais il ne tarda pas, commes les mots cale, grisette, etc., à passer de là à la personne qui le portait; quelquefois même on le trouve employé presque en même temps dans les deux sens, par exemple dans Le Ballet du bureau de Rencontre de 1631, ou la 9° entrée, intitulée Jacqueline & la Martingale, débute ainsi:

Autrefois, le monde inventoit
Toute chose à la Martingale;
Personne encore ne portoit
Aucune chose à la royale.

Il y a aussi de la Martingale dans Le Ballet de Mgr le Prince, donné au Louvre en 1622. Ce nom était devenu une épithete proverbiale. Tallemant de Reaux raconte que les gens de Mme de Vervins, voyant passer Mme de Brassac, se mirent à dire pour l'insulter: "Voilà la Martingale qui passe". Scarron a employé plusieurs fois le mot de martingale dans le sens de coquette de bas étage.

Du Pont & la Gimbarde forment tout à fait le pendant de Guéridon & la Martingale: comme eux c'étaient d'anciens types, réels ou fictifs, passés en locutions populaires et mis en chansons, qui se répondaient & allaient ensemble:

Les uns d'humeur assez gaillarde
Chantoient Dupont & la Gimbarde.

ou,

La Gimbarde avec Du Pont
Résonne dans les boutiques.

On connait encore aujourd'hui la vieille chanson: Du Pont, mon ami, à laquelle il est fait allusion plus loin, et dont on peut voir le timbre dans les Airs notés du Recueil de Maurepas.

Entrée VI

Deux anciens sénateurs de la Republique de Raguze pressez d'un reste d'amoureux desir à l'aspect de ce beau séjour, ont peine à se contenir dans la gravité

Pour les deux sénateurs de Raguze

Qui nous fait venir en ces lieux
Du fond du golfe Adriatique ?
Nous ne sommes ny
froids, ny vieux,
Et nous sçavons encor l'amoureuse pratique.

Belles, qui nous faites la nique,
N'en croyez pas nos envieux:
C'est le soin de la république
Qui nous fait paroistre à vos yeux
Avec ces cheveux gris & cette face
étique.

Entrée VII

Un Necromantien de l'Université de Salamanque persuadé de pouvoir renaistre, commande à ses deux valets de la hacher & le mettre dans une bouteille, à l'exemple du Marquis de Villena, Espagnol, autrefois si fameux en l'art magique. Mais se trouvant prés de cette Fontaine, il quitte son premier dessein pour en esprouver les merveilles, ses valets le suivent, & veulent ainsi que leur maistre profiter de cette heureuse rencontre.

Pour le Nécromantien Espagnol, tenant une bouteille ou phiole à la main

Foible Déesse à l'eau rajeunissante,
Faites couler vostre fontaine ailleurs;
Je porte icy des secrets bien meilleurs,
Dont la maniere est toute ravissante:

Je fais naistre avec grande merveille,
Hachant menu comme chair à pasté,
Le corps humain de vieillesse gasté,
Que je renferme au fond d'une bouteille.

Certain sçavant jadis en fit l'épreuve,
Et sans l'erreur d'un commis indiscret,
L'on auroit veu, par ce divin secret,
Corps, chef, pieds, mains, coeur, os, chair & peau neuve.

Sus donc, à moy, vieillards de peu d'affaire,
Qui tout glacés couvez un coeur de feu:
Pour vous donner bonne mine & bon jeu,
J'ay le secret qui vous est
nécessaire.

Seconde Partie

De quelque espoir dont fussent flattez ces divers adorateurs de la IOUVENCE, ils ne laissent pas d'estre surpris de se voir rajeunir si promptement; et cette aymable Deïté ne change pas seulement leur vieille peau, mais encore leurs habits qu'elle leur donne convenables à leurs diférentes conditions, et selon le temps qui court. Cependant, ô Beautez divines, quelques-uns d'entre-eux sont d'opinion que vos charmans regards ont fait ce miracle, plustot que la vertu de cette Fontaine. Quoy qu'il en soit la joye qu'ils ont d'un si doux prodige se va faire voir par la gayeté de leur dance.

RECIT

La Ioye, aux Dames

Sources d'amour & de lumiere,
Beaux yeux, c'est à vous seulement
Que ces corps revestus de leur forme premiere,
Doivent un si prompt changement.
Dans vos regards si pleins de flames
Ils ont rallumé leurs desirs,
Et retrouvé des sens außi bien que des ames
Capables des plus doux plaisirs.

Entrée I

Les Trois Courisans, rajeunis

SONNET

Grâce à cet humide séjour,
Qui, chassant notre âge incommode,
Nos vieilles pieces raccommode
Et nous fait voir un nouveau jour,
Nous avons de la vieille cour
Toujours l'adresse & la méthode,
Mais nos corps, refaits à la mode,
Sont tout prests de faire l'amour.
Dames, cette onde merveilleuse
Et maintenant digne de vous;
Si vous en craignez l'imposture,
Faites l'épreuve avecque nous
Du secret decette aventure.

Entrée II

Les Deux Doëgnes, revenuës entre dixhuit & dix-neuf ans

Miracle ! l'effroy des humains
Est maintenant l'amour du monde,
Et cette Fontaine féconde
De leur visage & de leurs mains
A repoly les parchemins,
Par les merveilels de son onde !
O d'un rare secret effet tout singulier !
Ces vieilles & laides
brehaignes
Ont quitté le nom de Doëgnes
Et repris leur premier métier.

Entrée III

Guéridon & la Martingale, Du Pont & la Gimbarde, en adolescence

Nous sommes rajeunis: la vertu de cette eau
A rétably la nostre avec beaucoup d'usure;
Chacun s'en trouve bien: la Martingale assure
Qu'elle ne vit jamais son Guéridon plus beau,
Et Du Pont mon amy, d'une humeur plus gaillarde
Renouvelle sa danse avecque la Gimbarde.

Entrée IV

Les Deux Sénateurs, en leurs plus beaux jours

Sans aucun défaut des deux âges,
Nous possédons leurs avantages.
Belles, qui désirez des amans tous parfaits,
D'une vigoureuse vieillesse
Et d'une prudente jeunesse
Recevez l'offre & les effets.

Entrée V

Icy l'ordre est interrompu par l'entrée extravagante d'une Opératrice, qui pretend, par certaines eaux, fards, pommades, & autres secrets, rendre à toutes personnes la premiere fleur de beauté, & se mocque de celles qui vont chercher la jeunesse ailleurs que dans son logis

Pour l'Opératrice

De tous les tresors dont se pare
La terre dedans et dehors,
JE fais un composé si rare
Pour l'embellissement du corps,
Et j'y travaille avec tant d'ordre
Que la vieillesse n'y peut mordre.

Je remets des gorges nouvelles,
J'aplanis les rides du front,
Et je rends les vieilles si belles
Qu'on ne voit pas ce qu'elles sont;
Bref, je porte en ma boëte encloses
Les
beautez des lys & des roses.

Que ce peuple est simple & crédule
De penser rajeunir sa peau
Dans cette source ridicule;
Car enfin ce n'est que de l'eau,
Et qui n'a pour toute efficace
Que la vertu d'oster la crasse.

Entrée VI

Le vraye Ieunesse representée par Deux Damoiseaux, qui viennent tesmoigner par leur belle danse, l'air qu'ils ont de n'avoir pas eu besoin de rajeunir

Pour les Deux Damoiseaux

Belles, dont le teint de rose
Et dont l'âge fleurissant
Se rit des métamorphoses
De ce démon impuissant,
C'est aux vieilles rinquinquées
Que ce faux charme a masquées
D'aimer ces vieux rajeunis;
Nous, dont la jeunesse pure
Est un don de la nature,
Devons ensemble estre unis.

Entrée VII & derniere

Le Nécromentien Espagnol dans cette jeune saison que son art luy promettoit: mais qu'il à trouvée en cette avanture par une vertu moins trompeuse que celle de sa Magie. Ses deux fidelles Valets s'estonnent de se voir changez en si peu de temps, et s'en réjouissent par mille postures agréables. Trois admirateurs d'un si rare effet se joignent à ces trois derniers rajeunis, & tous ensemble finissent le Ballet

Pour le Nécromantien Rajeuny, tenant à sa main une phiole d'eau de la Fontaine de Jouvence

STANCES

Non, la science que Médée
A jadis si bien possédée
En faveur du bonhomme Eson,
Quoy que l'antiquité nous chante,
Ne peut avec cette eau charmante
Estre mise en comparaison.

Cette jeune & divine Fée
Elève à sa porte un trophée
De nos membres vieux & gastés,
Pour attirer chacun qui passe:
Jamais
bouchon n'eut plus de grace
Aux cabarets les plus hantés.

Divinité que j'idolâtre,
Désormais, dessus mon théatre,
Je ne loueray que tes hauts faits.
Tu t'en vas, mais qu'on se console,
Messieurs, j'en ay pleine phiole,
Et je loge prés du
Palais.