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La Feste des Dieux
sur la naissance de
Monseigneur le Duc de Bourgogne

1682

 


AU ROY

Sire,

Apres avoir conservé si long-temps en nous-mesme l'admiration des exploits inoüis, & des triomphes continuels de vostre Majesté; aprés qu'un juste respect nous a si long-temps retenus, & nous a fait tant de violence pour nous empescher d'éclater de joye, en considerant les vertus inconcevables d'un Monarque si bon & si grand; Nous ne sçaurions nous empescher aujourd'huy de nous joindre aux réjoüissances publiques, en voyant vostre auguste Sang se perpetuer si heureusement sur un Trône,, que vous avez orné d'une gloire qui surpasse infiniment celle des Cesars & des Alexandres. Lors qu'ayant tout seul sur les bras les plus puissans ennemis de la Terre, vous avez vaincu tout à la fois l'Espagne, l'Allemagne, la Hollande, & le grand nombre de leurs Alliez; lors que par une generosité encore plus grande, aprés les avoir vaincus vous leur avez pardonné, & avez comblé de Paix des peuples, qui vous avoient engagez presque malgré vous à leur faire la guerre; Enfin lors qu'on vous a veu, comme un Dieu, le maistre des Saisons & des Elemens; Vostre modestie, SIRE, qui ne nous a pas permis d'oublier que vous estiez hommes, ne nous permettoit pas non plus de vous rendre tous les respects que vous sembliez meriter. Mais dans cette Feste, qui est plustost la nostre que celle de vostre Majesté, où nous voyons par vostre glorieuse & triomphante posterité nostre bon-heur à l'abry de l'injure; qui pourroit s'empescher de publier en tous lieux l'excés de la joye qu'on en reçoit ? Et certainement, SIRE, il faut avoüer que tous les plaisirs que nous avons receus jusques à present de vos grandes actions, n'ont jamais esté bien purs; puisque plus elles ont esté admirables, plus elles nous ont fait apprehender la perte d'un si grand trésor: mais à present que le Ciel nous l'assure par des gages si précieux, nous pouvons dans une tranquilité bien plus parfaite joüir de l'avantage d'avoir le Roy le plus grand & le plus accomply qui aye jamais esté. Fasse le Ciel que cette auguste posterité s'augmente; & pour combler nostre bon-heur, que LOUIS LE GRAND en soit témoin, & la voye fleurir à jamais avec luy parmy l'éclat dont il est environné. Ce sont les voeux que font incessamment avec le plus profond respect, & l'ardeur la plus sincere,

De Vostre Majesté,

SIRE,

Les tres-humbles, tres-obeïssans,
Tres-fideles serviteurs & sujets,

LES ACADEMICIENS DES NOUVELLES DE'COUVERTES DE MEDECINE

 

Sur la Naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne

SONNET

Vivez, croissez, regnez, digne fruit de la Paix
Dont vostre auguste Ayeul couronna sa puissance:
Avec vous sur la Terre un siécle d'or commence,
Et des heureux Mortels vous comblez les souhaits.

Si le Ciel dessus nous répand mille bien-fais,
En voulant honorer vostre illustre naissance;
Quel sera quelque jour le bon-heur de la France,
Lors que du
GRAND LOUIS vous suivez les hauts fais ?

Hastez-vous donc Heros, l'Univers vous en presse.
Soûriez tendrement à l'aimable Déesse
A qui ces derniers mois ont si long-temps duté:

A ces ris caressans, qui promettent la vie,
Le sort promet außi, d'un Oracle asseuré,
Tous les biens qui pourront contenter nostre envie.

 

On attendoit dans le Ciel avec impatience le temps que la Princesse devoit accoucher, lors que les Voeux faits à Lucine de tous les endroits du Monde, & le prompt depart de cette Déesse qui preside aux accouchemens, avertirent les Dieux qu'il estoit temps de se tenir prests, pour celebrer les réjoüissances que Jupiter avoit ordonnées dans l'étendue de son Empire.
L'Enfer qui craignoit la Naissance d'un Enfant qui devoit un jour affoiblir l'empire des Ombres, en faisant par ses exemples une infinité de Héros, & en conservant par toute la terre la Paix acquise par les vertus de son Ayeul, en fut troublé jusques dans ses plus profondes abysmes, & envoya aussi-tost les Douleurs ses funestes filles, qu'il eut de son triste & incestueux commerce avec la Nuit, pour s'opposer de tout leur pouvoir à l'heureux Accouchement de la Princesse.
Les Douleurs se glissérent secrettement dans le palais, les tenailles & les crochets à la main, & par leur triste présence troublérent d'abord la sérenité qui regne ordinairement dans ces lieux augustes, & consternerent tous les esprits sans excepter celuy de la Princesse mesme, dont la fermeté sans égale ne pût s'empescher d'estre ébranlée à leur aspect effroyable; Mais il estoit difficile que ce trouble durât long-temps. Lucine qui n'avoit pas de soin plus pressant que celuy de cette Mere cherie du Ciel, & celuy du Royal Enfant qui en devoit naistre, arriva presque à la mesme heure, & par le seul éclat de sa presence celeste, dissipa en un instant tous ces Monstres, rendit à ces lieux leur gayeté & leur beauté ordinaire, & combla tous les esprits d'une joye qu'on ne peut pas exprimer.
Lorsque cet Enfant si desiré des Dieux & des hommes, vit enfin la lumiére du jour, la Renommée ne fut pas assez prompte pour en porter la nouvelle par tous les endroits du Monde: La Terre en jetta des cris de joye si extraordinaires, qu'en un instant les Cieux en retentirent, & les Enfers en furent consternez.
Jupiter plus que suffisamment averty que ses desseins eternels venoient de s'accomplir, en rendit graces aux Destins; & regardant l'Univers de ce visage qui donne la serenité au Ciel, & qui sçait calmer en un instant les plus affreuses tempestes: Il est temps, dit-il, que les Dieux & les hommes se réjoüissent d'une maniere qui n'ait encore rien eu de pareil; que toutes les Divinitez s'aeemblent dont aujourd'huy dans mon Palais pour y recevoir mes ordres.
Quoyque le Monarque des Cieux eût éloigné son tonnerre & banny jusqu'aux moindres marques de son couroux, ces paroles qu'il prononça ne laisserent pas, en se faisant entendre par tout l'Univers, d'ébranler le Ciel & la terre, & de répandre dans tous les coeurs une crainte respectueuse, ainsi qu'il estoit déja arrivé quelques mois auparavant, lors qu'il avertit les Dieux pour la premiere fois de se preparer à cette Feste, car le tremblement de la terre fut senty en France manifestement; Et s'il ne fut pas si sensible ailleurs, c'est parce que la France est le lieu du Monde où le Monarque du Ciel est plus respecté.

Arrivée triomphante de toutes les Divinitez dans le Palais de Iupiter,
& premierement des Divinitez du Ciel

On ne sçauroit nombrer la multitude des Dieux, qu'on vit en un instant dans le chemin de lait. C'est ainsi qu'on appelle dans les Cieux une belle & grande ruë, au pavé de laquelle le lait de Rhea donna autresfois un éclat d'albastre; au bout de cette ruë est le palais de Jupiter, & tout le long à droite & à gauche sont les palais des autres Divinitez. On n'y avoit jamais veu une foule pareille depuis l'assemblée generale des Dieux, que Jupiter convoca lors qu'il voulut envoyer le Déluge: Mais la difference toutefois en estoit grande, puisque celle-là estoit triste & lugubre, & ressembloit plutost à un Convoy funebre, qu'à une assemblée celeste, au lieu que jamais l'Olympe n'avoit parû si éclatant, ny si plein de réjoüissances qu'en celle-cy.
Au lieu des feux terrestres qui luisent à Paris dans les tenebres de la nuit, c'est une infinité d'Astres qui éclairent l'étenduë de la Cour de Jupiter, mais d'une maniere infiniment plus brillante, que nous ne l'appercevons d'icy; & au lieu que les nostres ne luisent que l'hyver, ceux-là luisent toute l'année par une magnificence convenable à la majesté de ces lieux.
Plusieurs Divinitez pour faire leur cour au Souverain Prince du Ciel, ne prirent cette nuit-là aucun repos, afin de se trouver avant le Soleil à la porte du Palais. Ils estoient donc en chemin, & marchoient à la faveur des flambeaux celestes, lors qu'on vit tout d'un coup pâlir ces lumieres, & un éclat nouveau & tout extraordinaire se répandre dans tous les endroits des Cieux.
Ces Divinitez matineuses furent extremement surprises, ne sçachant pas ce que ce pouvoit estre que ce nouvel éclat, lors qu'ils virent Phosphore fils de l'Aurore, courrier du Soleil, & sur ses pas Nephelé déesse de l'Aube du jour, qui venoient disposer les lieux, & faire place à droite & à gauche pour le passage de leur Maistre.
Aussi-tost les Trompettes aislez de Phebus, desquels la figure est semblable à celle des Cocqs, firent entendre leurs cris & leurs fanfares accoutumées, & l'Aurore qui les suivoit dans le premier Char ne laissa aucun lieu de douter que ce ne fut le Soleil qui avoit fait ce jour-là une diligence extraordinaire: Comme il est fils du grand Jupiter, & pour ainsi dire le Dauphin des Cieux, tous les Chars des Dieux se rangerent devant luy à droite & à gauche pour luy faire place.
Les filles de l'Aurore marchoient à pied devant le Char de leur Maistresse, tenant à la main des Corbeilles d'or pleines de roses, qu'elles répandoient le long du chemin qui aussi-tost changea sa blancheur en un éclat de pourpre. Les Pages de ces Nymphes, qui sont les Zephirs, portoient leurs jupes, & par leurs douces haleines répandoient de tous costez les feüilles & les parfums de ces fleurs.
L'Aurore qui jusqu'alors avoit pleuré ses malheurs, oubliant ce jour-là tout son chagrin, ne versa, dit-on, que des larmes de joye; & Phebus qui s'y trompoit, se hâtant de les essuyer, acheva d'obscurcir en un instant tous les Astres par sin vis éclat. Jamais sa lumiere n'avoit esté si brillante, & n'avoit couvert d'un or si pur la verdure des jardins des Dieux. Les ombres des differentes parties de ces palais qu'il éclairoit de profil, diversifioient si agréablement les jours des parties éclairées, que l'oeil y découvroit cent figures charmantes; & les pierres precieuses dont ils sont bâtis en recevoient tant de brillant, que jamais l'Empirée n'avoit parû si belle & si riche.
Phebus pour mieux soustenir la qualité qu'il a du plus beau des Dieux, avoit pris la taille & le visage de LOUIS LE GRAND, & cette galanterie qui fut d'abord remarquée par toutes les Divinitez plut beaucoup. On voyoit écrit sur son Char en lettres éclatantes, Nec pluribus impar, & tous ces Arbres brillans qu'il venoit d'éteindre à son arrivée, doinnoient à ces belles paroles une explication prompte & agreable.
Il estoit assis sur un Chariot d'or tout couver de diamans, d'escarboucles & de rubis, excepté les rayons des roües, qui par une agreable diversité estoient d'argent. On peut bien parler de la richesse de la matiere, mais pour exprimer la beauté de l'ouvrage, on n'en sçauroit dire autre chose, sinon qu'il estoit du Vulcain.
Il estoit tiré par quatre chevaux qui jettoient les feux & les flames par les naseaux & par la bouche. Ces chevaux estoient accompagnez des quatre Saisons de l'année: Le Printemps couronné de roses nouvelles estoit aurpés du premier nommé Pyroeïs; L'Hyver avec ses cheveux blancs & sa grande barbe glacée, estoit auprés du second nommé Eoüs. L'Automne environné de Pampres de vigne avec leurs raisins, estoit auprés du troisiéme nommé Eton, & l'Esté tout nud & couronné d'épis, accompagnoit le quatriéme nommé Phlégon.
Sur les housses de ces chevaux estoient representées en broderie inimitable les plus belles choses, dont chacune de ces Saisons eut jamais esté témoin; c'est à dire les Victoires que chacune d'elles a veu remporter à LOUIS LE GRAND, les Places qu'elles luy ont veu prendre, & les Batailles qu'elles luy ont veu gagner; Et les Saisons tenoient chacune en leurs mains un feston avec des devises en Vers:

On lisoit dans le feston de l'Esté:
Ie le voy triompher du Midy iusqu'à l'Ourse.

Dans celuy de l'Automne:
S'il descend s'est pour remonter.

Dans celuy du Printemps:
Il ne m'attend iamais pour commencer sa course.

Dans celuy de l'Hyver:
Mes froids ne sçauroient l'arrester.

A costé du Char du Soleil à droite & à gauche, estoient les heures qui tenoient d'une main une horloge de sable, & de l'autre une Palme entortillée d'un large rubant où ces paroles estoient écrites:

Chacune à sa gloire immortelle
Ajoute une Palme nouvelle.

Apres les heures suivoient les Jours, les Semaines, les Mois & les Ans, & au milieu marchoit le Temps traîné en triomphe & chargé de fers: Il portoit les restes de sa faux brisée, & sa vieille teste caduque estoit ceinte d'un bandeau, sur lequel une devise estoit écrite. Les Jours, les Semaines, les Mois & les Ans qui l'accompagnoient, avoient chacun à la main un pennonceau sans lequel il y avoit aussi des paroles écrites:

On lisoit sur le bandeau du Temps:
Un Heros m'a vaincu par mille exploits divers.

Sur les Banderoles des Jours:
En un iour toute la Lorraine.

Sur celles des Semaines:
La Bourgogne en une Semaine.

Sur celles des Mois & des Ans:
En un mois la Hollande, en un An l'Univers.

Ce triomphe estoit fermé par l'Abondance, qui tenoit entre ses bras une vaste corne regorgeante de fruits, autour de laquelle ces paroles estoient écrites:

Ie le suis en tous lieux, & si l'on veut m'avoir,
Il faut le recevoir.

Lors que le Soleil & sa suite pompeuse fut arrivée au Palais du Souverain des Dieux, il y trouva Junon & Minerve: Venus y arriva bien-tost aprés accompagnée des Amours, des Graces, des Ris, & des Jeux, & chacune de ces Déesses approuvant la forme qu'Apollon avoit prise, voulu faire aussi de son costé quelque galanterie pareille: Junpn prit la forme de la R**, & Minerve celle de Madame la Marquise de M**. Mais Venus, & le plus beau des Amours, ne se déguiserent point; car il se trouva que sans changer de visage, Venus ressembloit parfaitement à Madame la Duchesse de ***, & l'Amour au royal Enfant qui venoit de naistre.
Mars arriva au mesme instant sur un Chariot de trophées tités par des Lyons. Il estoit accompagné par la Force, la Valeur, la Fortune, & la Victoire; & cette Pompe estoit precedée de la Renommée, & suivie de la Gloire.
Mars estant entré dans le Palais, & y ayant trouvé Apollon, ne fut pas peu surpris de voir la forme qu'il avoit prise; car le Dieu de la Guerre avoit aussi eu soin par dessus toutes choses de prendre la taille & le visage de LOUIS LE GRAND, pensant par là se donner un avantage considerable par dessus tous les autres Dieux. Apollon de son costé n'estoit pas moins estonné de voir que Mars se fût ainsi rencontré dans le mesme dessein avec luy. Mars qui ne sçait ce que c'est que de ceder, vouloit qu'Apollon quittât cette ressemblance, qui ne pouvoit, disoit-il, convenir qu'à Mars ou à Jupiter: Apollon ne manquoit pas d'excellentes raisons pour soûtenir son droit: Enfin on vit l'heure que la Querelle des Dieux alloit recommancer, ou du moins que les anciennes inimitiez du Soleil & de Mars alloient renaistre, à quoy la presence de Venus ne contribuoit pas peu; si Jupiter s'interessant entre ses enfans n'eut trouvé le moyen de conserver la paix dans sa famille par une décision judicieuse. Il ordonna que l'un & l'autre demeureroit dans cet estat, qui leur convenoit parfaitement à tous deux; mais que Mars representeroit le Roy lors qu'il est au milieu des Ennemis, & qu'Apollon le representeroit lors qu'il est au milieu de sa Cour. Astrée Déesse de la Justice, qui estoit assise à la droite de Jupiter, appuya le jugement de son Pere, & par ce moyen ces deux freres furent d'accord.
Là dessus on vit arriver Mercure qui amenoit Comus Dieu des Festins, & le Genie Dieu de la Réjoüissance, ausquels Jupiter donna l'intendance de la Feste des Dieux.

Arrivée triomphante de Neptune, & des autres Divinitez de la Mer

Pendant que les Divinitez du Ciel s'assembloient de la sorte, les Divinitez de la Terre & de la Mer s'assemblerent aussi: Celles de la Terre en Arcadie, dans les forests du Dieu Pan; & celles de la Mer dans le palais de Neptune, pour aller ensuite tous ensembles dans celuy de Jupiter.
Neptune qui ne vouloit pas paroistre au milieu de la Cour celeste avec sa forme de Dieu Marin, songeant à se donner le plus de majesté qu'il luy seroit possible, crut qu'il ne pourroit pas mieux faire que de prendre la forme du Heros, dont le nom & la valeur fait trembler depuis si long-temps tout l'empire des Mers; mais ayant appris le bruit qui sur ce sujet estoit arrivé entre Mars & Phebus, & ne voulant pas se faire d'affaire dans un Païs estranger, il aima mieux ne pas porter son ambition si loin, & prit la forme de Monsieur de V***.
Il monta dans le Ciel avec toute la troupe Marine dans une grande Coquille de Mer en forme d'un Chariot, tiré par les Vents qu'Eole conduisoit en qualité de Cocher. Et les Tritons, Dieux de la Mer, moitié hommes & moitié Dauphins, & trompettes du grand Dieu des eaux, faisoient retentir l'air de mille fanfares le long du chemin.
Neptune & Amphitrite son épouse, Déesse de la Mer, estoient assis au fond du Chariot; à costé de Neptune estoit le vieux Ocean, pere des Fleuves, & grand pere des Nymphes; à costé d'Amphitrite estoit Thetis, épouse de l'Ocean.
Aux pieds de l'Ocean & de Thetis estoient assis Nerée leur fils, & Doris leur fille, qui quoyque frere & soeur n'avoient pas laissé de se marier ensemble, & avoient eu pour filles les Nymphes, dont une partie qui avoient les cheveux blonds demeuroient au Ciel, & les autres qui avoient les cheveux vers demeuroient les unes sur la terre, dans les bois, les prairies & les fontaines, & les autres qui du nom de leur pere s'appeloient Nereïdes, faisoient leur sejour dans la Mer. Les bords du Chariot estoient donc couverts des Nereïdes qui portoient des alcions, du corail, de l'ambre-gris, & dans des coquilles des perles qu'elles avoient eu soin d'amasser pour faire des presens dans le Ciel.
Derriere le Chariot estoient tous les fleuves enfans de l'Ocean, ayant chacun leurs cruches à la main: Ceux qui tenoient le premier rangstoient les quatre principaux Fleuves de France, à sçavoir, la Seine, la Loire, le Rône & la Garonne: Ensuite estoient les cinq principaux Fleuves d'Espagne, la Guadiane, le Gaudalquivir, le Tage, le Doure & l'Ebre; puis le Po, l'Arno, & le Tibre fleuves d'Italie; aprés lesquels estoient la Marize, le Penée & l'Alphée fleuves de grece; puis on voyoit le Rhein, le Veser, l'Elbe, l'Oder & le Danube, fleuves d'Allemagne: Ensuite estoient la Tamise & la Severne fleuves d'Angleterre; la Vistule, la Divine, le Borsitene, & les autres fleuves de Pologne; la Torne & les autres fleuves de Suede; le Volga, le Tana, Lobi, & les autres fleuves de Moscovie; Enfin le Jourdain, le Tygre, l'Euphrate, l'Indus, le Gange, le Quiam, le tartar, & les autres fleuves d'Asie; le Nil, le Niger, le Spiritu- santo, los Infantes, & les autres fleuves d'Afrique, avec le grand fleuve de la nouvelle France, celuy de la Plata, celuy des Amazones, & les autres fleuves du nouveau monde.
Chacun de ces fleuves portoient dans de grands coquilles quantité de beaux poissons, dont ils vouloient faire present aux Dieux, & Neptune avoit aussi eu soin d'en faire pescher des plus beaux, & de faire chercher tout ce que la Mer avoit de plus precieux par Glaucus Dieu Marin, qui avant d'estre Dieu avoit esté autrefois excellent pescheur, & s'estant precipité dans la Mer par une prompte fureur que luy avoient inspirée certaines herbes qu'il avoit mangées, fut changé en Dieu Marin par Neptune, qui crut qu'il en pouroit tirer du service à cause de son extréme adresse à pescher. Les Divinitez Marines qui ne purent pas trouver place dans le Chariot, allerent sur les aîles des Vents.
Cette grande quantité de Dieux humides qui prirent leur route dans l'air, causerent sur la terre des grandes obscuritez pluvieuses, & c'est ce qui a causé tant de vents & de pluyes dans la saison avancée.
Neptune avec Amphitrite son épouse & toute sa suite, estant arrivé dans le Ciel, alla descendre au Palais du Dauphin celeste, qui fit autrefois leur Mariage. Ce Dauphin le plus beau de tous les Astres, parmy lesquels il tient la premiere place, ayant son palais au milieu du Ciel, où il est respecté pardessus tous les autres, les receut avec une magnificence qu'on ne sçauroit exprimer; & Neptune charmé de ses honnestetez, rodonna qu'on luy offrît toutes les raretez que les gens de sa suite avoient apportées, & qu'il avoit fait amasser soigneusement luy-mesme par l'excellent pescheur Glaucus.
Le Dauphin aprés les avoir regalez les fit monter sur de magnifiques Chariots, & s'estant paré luy-mesme de tout son éclat & de toute sa beauté, par laquelle il égale les plus beaux des Dieux, il monta sur le Chariot où estoit Neptune, & le conduisit au Palais de Jupiter, où ils furent receus avec tous les tesmoignages de joye dont les Divinitez sont capables.
Neptune cependant ne se contenta pas d'avoir comblé son hoste celeste de ses présens, il luy jura trois fois par le Stix ce venerable fleuve des Enfers, dont la Majesté est si respectée des Dieux, qu'il vouloit luy donner un pouvoir absolu dans l'empire des Eaux, luy soûmettre les vents & les flots, le rendre arbitre souverain du calme & de la tempeste, & luy ouvrir en tout temps les tresors de la Mer: Aprés quoy s'adressant aux fleuves qui l'avoient suivy, & leur parlant en Souverain, Il leur declara que c'estoit la volonté de Neptune, & celle des Destins, qu'ils fussent soûmis au Dauphin, & que son empire s'estendît par tout où les eaux pouvoient s'estendre, & jura encor trois fois par le Stix que s'ils refusoient de luy obeïr, leurs eaux ne seroient plus receuës dans le sein de l'Ocean leur commun ayeul. Tous les Fleuves témoignerent leur obeïssance par une profonde inclination; Et ensuite joignant leurs voix à celles des Nereïdes, & aux Trompettes marines des Tritons, entonnerent mille beaux Cantiques à la gloire du Dauphin, & rendirent follement par mille voeux les juremens de Neptune; Aprés quoy Palemon Sur -Intendant des Ports de Mers vint reconnoistre le Dauphin pour son Souverain, luy presta le serment de fidelité, & luy jura que tous les Ports luy seroient ouverts en tout temps par tous les endroits du Monde.
Enfin les Divinitez Marines voyant que les Celestes, pour honorer LOUIS LE GRAND, avoient pris la figure des plus illustres personnes de sa Cour; pour témoigner de leur costé combien elles honoroient l'Auguste Dauphin, tous les fleuves & les autres Dieux des eaux prirent la forme de ses Officiers, & les Nereïdes s'estant ornée d'une supréme beauté, prirent la forme des filles de la celeste Dauphine.

L'Arrivée des Divinitez terrestres; & premierement du Dieu Pan, des Faunes & des Sylvains

On n'attendoit plus dans le Ciel que les Divinitez terrestres, & cependant Jupiter avec quelques autres Dieux s'amusoit à joüer aux échats, dont le Demy-dieu Palamede inventa le jeu au siege de Troyes, pour instruire les Soldats aux ruses de la Guerre, lors que Pan avec une grosse troupe de Faunes & de Sylvains du haut des Pins de Menade où ils avoient grimpé, ne firent qu'un saut dans les nuës: Leur arrivée réjouy beaucoup toute la Cour celeste, & ils ne contribuerent pas peu aux plaisirs de la Feste; car leurs reverences & leurs complimens ne cedoient point à la majesté de leurs visages, & à la beauté de leurs pieds qu'ils avoient pourtant eu soin de cacher autant qu'il elur avoit esté possible, par la figure qu'ils avoient prise.

Arrivée triomphante de Diane avec les Nymphes de la Terre

Cependant les Nymphes de la terre s'estoient toutes assemblées dans les bois ou Diane leur Reine leur avoit donné le rendez-vous; car cette Déesse ne manque point tous les soirs quand il fait beau, & que tout le monde s'est retiré, de se venir baigner dans les fontaines de ces bois, qui sont les plus belles du monde; aussi ne manqua-t'elle point de s'y trouver precisément à l'heure qu'elle avoit marquée: Elle descendit dans son Chariot d'argent tiré par des chevaux blancs, & suivy par la Pudeur, la Chasteté, & la Modestie.
Elle avoit pris la figure de M***, & fut ravie de voir qu'entre les Nymphes, celles qui pouvoient passer pour ses favorites & pour les meilleures chasseuses, prevenant en quelque façon ses desseins, avoit pris la figure des filles de la divine Personne, dont elle avoit copié l'air & le visage.
Parmy les Dryades & les Hamadryades, qui sont les Nymphes des Arbres, & des Bois, on avoit veu briller commes des astres Mademoiselle de P*** & Mademoiselle de ***. Les autres éclatoient parmy les Oreades, qui sont les Nymphes des Montagnes; parmy les Naïades, qui sont les Nymphes des fontaines & des ruisseaux, & parmy le Napées, qui sont les Nymphes des prairies & des fleurs.
La seule difference qu'on pouvoit remarquer entre ces Nymphes & les personnes qu'elles representoient, estoit la difference d'habit; car au lieu que ces personnes sont toujours extremement couvertes, les Nymphes quoyque tres-chastes, n'observent pas une si grande severité là dessus: La raison de cela est, que parmy les Dieux on ne garde pas les mesmes mesures que parmy les hommes, outre que leur exercice ordinaire estant la chasse, elles sont obligées de s'habiller d'une maniere negligée pour pouvoir chasser plus commodément. Elle laissent donc flotter au gré des zephirs les plus beaux cheveux du monde, qui quoyqu'ils soient noüez avec des rubants, à cause de leur extréme longueur, ne laissent pas de répandre encor jusqu'à la ceinture un milion de belles ondes & d'anneaux charmans que la nature seule leur fait étaler. Leur peau plus blanche que l'albastre n'estoit cachée que par une robbe legere, qui prenant sur l'épaule droite venoit rabatre sous la gauche, & leur découvrant la moitié du sein, estoit attachée sur le milieu de la poitrine avec une rose de rubans; & enfin pour leur laisser la liberté decourir estoit relevée du costé droit jusqu'à la moitié de la cuisse, où elle estoit attachée par un gros diamant. Au reste elles tenoient à la main un arc d'yvoire, & portoient au costé un carquois plein de fléches attaché par un large ruban d'or passé d'une épaule à l'autre en forme de baudrier.
Autant que les Dieux s'estoient divertis en voyant Pan, les Sylvains & les Faunes, autant ils demeurerent surpris & estonnez à l'aspect des Nymphes: Il y en eut mesme dont le repos & la gayeté fut si troublée par cette veuë, que passant tout d'un coup de l'extréme enjoüement dans la resverie, ils desiroient quelquefois de quitter les Cieux pour pouvoir habiter parmy les Divinitez terrestres, jusques à envier le sort des Faunes & des Sylvains.
On ne sçauroit croire la gloire que Diane receut du bon ordre où l'on vit la Cour: Il n'en fut pas de mesme des demy-Dieux qui estoient venus sous la conduite de Pan, il n'y avoit rien de plus insolent; & comme ils se trouvoient là pelle-mesle parmy les Nymphes, qui n'avoient pas la liberté de les fuïr à leur ordinaire pour éviter leurs insultes, à peine pouvoient-ils demeurer dans le respect que demandoient ces lieux sacrez, & la presence auguste de la Reine des Nymphes.
Outre qu'ils estoient si mal instruits, il s'en trouva quantité d'absens qui ne s'estoient pas rendus au Ciel selon les ordres du Roy des Dieux, & c'estoit toute la trouppe des Satyres. Jupiter ayant donc demandé la raison de leur absence, les Faunes luy répondirent qu'ils n'avoient pas voulu venir avec les autres, parce qu'ils s'estoient fait un plus grand honneur de suivre B***, que les Muses avoient choisi pour les conduire au Ciel, & leur tenir lieu d'Apollon leur Roy, qu'asseurément on les verroit bien-tost avec luy.

Arrivée triomphante des Muses

En effet un moment aprés on vit arriver les Divinitez du Parnasse, à la suite desquelles estoient les Satyres, qui se trouvant de meilleur goût que leur ancien confrere Marsyas avoient preferé B*** à Pan.
Les Muses filles de Jupiter & de la Déesse Memoire, entrerent au Ciel sur un Chariot de triomphe tiré par le Cheval Pegase.
Au devant du Chariot estoit assise l'Armonie, accompagnée d'Arion, d'Amhpion & d'Orphée. A juger par l'exterieur, on auroit pris l'Armonie pour Mademoiselle, Mess. Arion pour Ber***, Amphion pour Lamb***, Orphée pour Ba***.
Au fond du Chariot estoient les Muses chacune dans leur rang. Calliope qui préside aux pieces heroïques tenoit la premiere place. Elle avoit pris la figure de Mademoiselle du P***. Erato qui preside aux Chansonnettes, & aux petits Vers tendres, avoit pris la taille & le visage de Mad. des Ou***. Melpomene qui preside à la Tragedie & à la Pastorale, celle de Mad. le F***. Thalie, qui preside à la Comedie, s'estoit renduë tout-à-fait semblable à Mad. de V***. Clio, dont la divinité preside à l'histoire, avoit copié tous les traits de Mad. de Sc***. Vranie, que l'Astronomie reconnoist pour sa Princesse, n'auroit pas pû se distinguer de Mad. du M***. Terpsicore, qui preside au Lut & à la Dance, avoit si bien ménagé sur son visage les traits de cinq ou six differentes personnes, que vous eussiez dit les voir toutes en ne voyant qu'elle seule. Euterpe qui passe pour joüer excellemment de la fkuste, sembloit s'estre déguisée en homme, & on l'auroit prise pour Ho***. Enfin Polymnie qui inspire la belle declaration, sembloit si bien avoit pris la figure de la Ch***, que les plus habiles connoisseurs y auroient esté trompez.
Les Muses traînoient en triomphe aprés leur Chariot, pieds & mains liez, le 45. Vers de la 7. Satyre de B***, avec plusieurs emistiches ramassez en divers endroits de ses oeuvres.
Au milieu de la troupe de ces sçavantes Soeurs, estoit assis B*** couronné de lauriers, & à ses pieds autour de luy estoient couchez les Satyres. Il s'occupa le long du chemin à leur faire chater les loüanges du Vainqueur des Vainqueurs: C'estoit le nom qui retentissoit le plus souvent dans leurs bouches. Plût au Ciel que j'eusse le temps de rapporter icy les divins Vers qu'elles firent entendre, & qu'une envieuse necessité ne m'eut pas prescrit des momens si cours. Depuis que Deucalion & Pyrra se trouverent sur le Parnasse dans l'affreuse solitude du Monde, jamais ce Mont sacré n'avoit rien rien entendu de si beau: Vous eussiez veu les Pins, les Lauriers, les Chesnes & les Cyprés s'émouvoir, agiter leurs branches & fremir d'estre retenus, & de ne pouvoir exprimer par de libres mouvemens & d'harmonieuses cadences la belle & divine mesure de ces Vers. Il n'y avoit pas jusqu'aux Ours & aux bestes les plus feroces, qui du fond des antres secrets, n'en témoignassent leur plaisir. Les restes mesmes de la voix des Muses, & les frgamens negligez que les Rochers pouvoient ramasser au hazard, estoient capables d'enchanter les choses les plus insensibles. On peut bien dire que jamais Ismare ou Rodope n'ont tant admiré Orphée, & que jamais Thebe ny les Dauphins n'ont esté si charmez des airs d'Arion ou d'Amphion.
Car elles chantoient de quelle maniere un Heros que le Ciel fit naistre pour gouverner l'Univers, combattant luy seul contre toutes les puissances de l'Europe, les avoit toutes vaincuës: Comment il avoit remporté mille Victoires, & subjugué au milieu des Hyvers des NAtions qui jusqu'alors avoient paru invincibles: Comment son ardente Cavalerie ayant couvert les eaux du Rhein, & combattant dans les flots, avoient mis en déroute mes nombreuses Amrées qui en couvroient le rivage: On a bien veu, disoient-elles, un nombre de Cinquerans bâtir des Ponts sur les fleuves, ou passer à gué des rivieres qui s'opposoient à leurs courses; mais une Armée entiere se precipiter dans des abymes sans fond, & en sortit victorieuses aprés avoir combatu à cheval au milieu d'une vaste mer, comme on auroit fait sur terre: Ce sont des choses que les siecles passez ont tout-à-fait ignorées, & que la posterité aura peine à croire. Heros qui n'avez jamais eu de pareil, & auquel les siecles avenir ne verront rien de semblable qui poura jamais s'opposer à la rapidité de vos Victoires: la Terre n'a rien pour vous d'invincible, & le Ciel n'a rien qui vous soit contraire; la Terre & la Mer vous obeïssent, & le Ciel prend plaisir à favoriser vos desseins.
Puis elles racontoient de quelle maniere il a reduit sous son obeïssance en un jour des Provinces entieres; comme tout l'empire des Mers luy est soûmis, enfin comment son nom seul a triomphé des plus puissans peuples du Monde. Quand on a dit jusqu'à present de quelques Heros (chantoient ces doctes Reines du langage) que leur nom seul prenoit des Villes & remportoit des Victoires, cette façon de parler n'a jamais passé sur le Parnasse que pour une forte metaphore, ou pour mieux dire pour une exageration; Mais à légard de LOUIS LE GRAND, elle n'est plus regardée que comme une expression litterale. Ouvrez vos portes Strasbourg, abassiez le Pont-levis de vos Citadelles: Voicy LOUIS qui approche; ses fiers regards sont capables de faire tomber vos murs. Qu'avons-nous dit ? Ne craignez rien: Il n'a pour vous que des regards doux & tranquilles: Il ne vous considere pas comme ses ennemis: Vous estes à luy dés l'instant qu'il a songé à vous prendre. Que dire des Places qu'il a soûmise en Italie, en Espagne, en Allemagne; des Victoires qu'il a remporté en Asie, en Afrique, dans le nouveau Monde, & des Conquestes qu'il a faites en un mesme temps de l'Orient à l'Occident, du Spetentrion au Midy; mais que dire plutost des Conquestes qu'il n'a pas faites, des Victoires qu'il n'a pas voulu remporter, des Triomphes qu'il a meprisez ? Certainement on a bien veu des Vainqueurs s'assujettir des Nations entieres; Mais LOUIS LE GRAND est le premier qu'on a veu refuser de vaincre. On a veu des Generaux tailler en piece des millions d'hommes; mais combien en avoit-on encor veu épargner le sang de leurs Ennemis: Le Temple de Memoire est plein de Heros, qui ont suivy le cours de leurs Victoires; mais on n'en connoissoit point encore qui eussent eux-mesmes de leur plein gré arresté le cours de leurs triomphes en faveur des peuples qu'ils pouvoient dompter.
Enfin elles dirent tout ce qu'un Heros formé sur le modele des Divinitez les plus parfaites peut faire ou projetter de plus grand. Les bois sacrez d'Helicon, & ses augustes rochers en retentirent jusqu'à ce que Pegase par sa course rapide les eût élevées si haut, que les Airs d'une voix confuse ne faisoient plus que gémir, & que les plus hautes forests avec mille regrets les perdirent de veuë.
Leur Concert ayant esté entendu de loin dans les Cieux, toute la Cour celeste courut au devant d'elles, on les receut avec toute la feste & la réjoüissance possible. Jupiter ayant embrassé ses cheres filles, regarda d'un visage riant & favorables les demy-Dieux qui les accompagnoient, & pardessus les autres leur illustre guide, à qui Apollon fit des remerciemens du soin qu'il avoit pris de les conduire en sa place. Au reste on ne sçauroit exprimer les amitiez & les caresses que les Muses firent au celeste Dauphin, à cause de la consideration particuliere qu'il a pour elles, & combien elles le remercierent du soin qu'il avoit pris si genereusement de conserver leur cher Arion dans le present danger où il s'étoit trouvé. Arion luy en rendit encore mille nouvelles actions de graces, & tout le Parnasse d'une commune voix luy témoigna sa reconnoissance, de la protection qu'il avoit donnée aux Muses en la personne de ce divin Poëte.

Exclusion donnée à plusieurs Divinitez

Lorsque Jupiter avoit convoqué l'assemblée des Dieux, il avoit donné des lettres d'exclusion à Pluton & à Proserpine son épouse, à Minos, & à Radamante, les deux Judes des Enfers; Aux trois Parques, à scavoir à Cloton qui tient la quenoüille des destinées, à Lachesis qui file la trame de nos jours, & à Atropos qui a le soin de la couper; Aux trois Furies qui sont, Alecton, Thisiphone & Megere; en un mot à toutes les Divinitez de l'Enfer, & particulierement à une d'elles, qui a une extréme passion pour se trouver à toutes les Assemblées; c'est la Discorde que Jupiter fit enchaîner ce jour-là pour une plus grande seureté. Il avoit excepté de cette exclusion le Sommeil & la Nuit sa Mere, à condition qu'ils ne viendroient que le plus tard qu'ils pourroient. Il avoit envoyé pareilles lettres à Saturne, à cause de sa mauvaise humeur, & de peur que renouvellant ses vieux chagrins, il n'excitât dans le Ciel quelque sedition.
Il jugea à propos d'en envoyer aussi à Vulcain, parce qu'il n'avoit point de temps à perdre pour forger incessamment des foudres à ce jeune Heros, dont Mars vouloit faire son eléve.
Le Dieu Terme en receut aussi, parce que Jupiter ne vouloit pas que cette Divinité qui termine toutes choses, se meslast de la vie, des vertus, de la fortune, des victoires & de la gloire du divin Enfant dont on alloit celebrer la Naissance royale.
Enfin on exclud aussi les Hyadres, parce qu'estant des Divinitez pluvieuses, elles ne sont pas propres aux réjoüissances. Toutefois il permis au Verseau de s'y trouver, à condition qu'il ne se serviroit de sa cruche que pour donner à laver les mains.

Arrivée de quelques Divinitez endormies

Le Verseau estant donc venu, on n'attendoit plus personne, & Jupiter estoit prest de faire un magnifique festin aux Dieux, lors qu'au moment qu'on eût parlé de festin, ce mot là les fit souvenir que Baccus estoit absent.
Jupiter voulant avoir la satisfaction ce jour-là de manger avec toute sa divine famille, envoya Mercure chercher de tous costez son fils Baccus; car quoy qu'il soit un peu débauché, Jupiter ne laisse pas de l'aimer pardessus les autres, à cause qu'il en est pour ainsi dire le pere & la mere tout ensemble, l'ayant engendré premierement dans le ventre de Semelé une de ses maistresses, & l'ayant ensuite porté trois mois dans sa cuisse pour luy faire achever son temps, à cause qu'il estoit né avant terme, par un malheur qu'avoit causé à sa mere le trop grand amour de Jupiter & la vengeance de Junon; Ainsi Jupiter l'avoit toujours chery avec tant de tendresse, qu'il en avoit fait son enfant gâté.
Il s'en est toujours beaucoup falu que Mercure n'ait esté traité avec tant de douceur; car parce qu'il aime moins les plaisirs & qu'il est adroit, Jupiter le fait courir jour & nuit comme un postillon, pour ses amours & pour ses autres messages; Mercure prend donc sur le champ son caducée, & s'en va chercher son frere Baccus.
Ce seroit une chose agreable d'entendre raconter toutes les avantures qu'il ut en le cherchant: Enfin aprés avoir tenu le Ciel & la Terre, ce qu'un Dieu comme luy peut faire en peu de temps, il le trouva aurpés de Beaune, au pied de la colline de Volenet, dans un antre frais où il s'estoit endormy avec le vieux Silene son pere nourricier, encore tout regorgeans à leur ordinaire du vin qu'ils avoient beu la veille. Il n'y avoit dans la grotte que des fleurs & des guirlandes qui leur estoient tombées de dessus la teste, & une grosse & lourde bouteille qui estoit pendante à la branche d'un arbre, auquel l'âne de Silene estoit attaché.
Mercure les ayant éveillez, & leur ayant appris les ordres du grand Jupiter, remonta promptement au Ciel pour raison de son Message: Cependant Baccus qui ne sçavoit presque encore où il estoit, ayant enfin reconnu la Capitale de son empire, fit amener son Chariot & ses Tigres; puis y ayant fait monter Silene, il s'y plaça aussi avec eux, & s'estant souvenu de l'assemblée des Dieux, tourna du costé du Ciel, om il s'en alla droit au palais de son pere, aprés avoir pris la forme de son favory, à qui la parque avoit coupé depuis peu la trame de la vie. Cette forme estoit la plus belle qui eut jamais embelly un Heros de la Cour Bachique; & Baccus en faisoit tant de cas, qu'il n'avoit encore trouvé personne depuis le feu *** de réjoüissante memoire, qui fût digne de la prendre, quoy qu'on dît qu'il eust in petto, quelqu'un à qui il devoit bien-tost la donner. Silene pour faire honneur à son nourriçon lors qu'il se retira à la Cour celeste, prit la forme de l'Equier de Baccus, & changea son âne en un rossignol non moins instruit à bien boire, que les oiseaux de ce nom sont instruits à bien chanter.
Si d'estre atendu avec impatience est un moyen pour estre bien receu, Baccus sans doute fut le mieux e toutes les Divinitez: On ne luy fit pourtant pas beaucoup de ceremonies, parce qu'on estoit pressé de manger; mais comme il paroissoit échaffé du voyage, on luy chercha un lieu propre à se rafraischir, & on le plaça prés des glaces de l'Hyver, qui avoient accompagné le char du Soleil avec les autres Saisons de l'Année. Le Printemps prit sa place auprés de Venus & de Mars: l'Esté demeura auprés du Soleil, & l'Automne alla se placer prest de l'Hyver, en sorte que Baccus estoit au milieu des deux.

Festin & réjouyssances des Dieux

Jupiter estoit entre Junon & Cybéle. A costé de Cybéle estoit Minerve, aupres de laquelle estoit assis le Dieu Pan méchant disciple d'une si bonne maistresse. Aprés luy suivoit en un seul article toute la troupe des Dieux terrestres qui estoient venus avec luy. Prés de Junon estoit le Dauphin celeste, & prés de luy Astrée, accompagnée de toutes les vertus, puis la Gloire, la Fortune, la Victoire, la Renomée: Ensuite estoit le Dieu Mars, & à costé de luy Venus, Hymen, & tous les Amours, avec les Ris, les Jeux, & les trois Graces qui ressembloient parfaitement, l'une à Madame la D. de la F***, l'autre à Madame la P. de C***, & l'autre à Madame de F***, dont ces Déesses prenoient plaisir à copier les manieres comme elles en avoient copié le visage: Ensuite estoit Apollon avec le coeur [sic] des Muses, & la Déesse Memoire leur Mere: On dit mesme que B*** qui avoit accompgné les Muses, fut assis avec elles à la table de Jupiter, ou pour la premiere fois il goûta de l'ambrosie, & fut receu au nombre des immortels avec Arion, Amphion & Orphée. Ensuite on voyoit l'Aurore avec Phosphore, Nephée, & les Nymphes du Point du-jour; aprés cela suivoit Neptune avec les Divinitez de la Mer, puis Diane avec toutes ses Nymphes; & enfin les bords de la table estant plus que plains, Esculape Dieu des Medecins fut obligé de se tenir debout derriere Jupiter.
Comus avoit eu soin de faire apprester d'une maniere delicieuse les plus beaux poissons de la mer & des rivieres, dont le celeste Dauphin avoit fait present au grand Jupiter, aprés les avoit receus de Neptune. On y but par delices & par somptuosité les perles des Nereïdes dissoutes dans le Nectar: On y mangea de toutes sortes de gibiers, dont le Dieu Pan, les Faunes, les Sylvains, les Satyrs, & les Nymphes de Diane avoient fait présent au Prince des Cieux. Du reste on n'épargna point l'ambrosie ny le nectar, qu'Hebé Déesse de la Jeunesse, & le beau Ganimede versoient à grands flots dans les coupes des Dieux.
Cependant Pelops, à la premiere vigueur dont il vit que les Dieux donnoient sur les viandes, commençoit à avoir peur que les vivres venant à manquer, on ne luy mangeât encore l'autre épaule, comme in luy en avoit déja mangé une, ou plutost qu'on ne ne le fist d'yvoire depuis la teste jusqu'aux pieds: Mais sa grande frayeur cessa, lors qu'il vit qu'aprés avoir beu un fort grand nombre de santez qu'on fit courir à la ronde, Flore, Pomone & Priape arriverent suivis d'une grande quantité de Satyres, qui appportoient les plus beaux fruits qui eussent jamais esté servis sur la table du Roy des Dieux: les Faunes & les Sylvains desservirent à l'instant les viandes, & Pomone, Priape & Flore mirent le dessert sur table.
Momus, le Dieu de la raillerie, fils du Sommeil, & de la Nuit, & qui jusqu'alors n'avoit pas encore paru, suivoit cette trouppe galante. Si-tost qu'il fut apperceu des Dieux, ce fut à qui luy en donneroit davantage: Les railleurs sont sujets à estre raillez; mais sur tout ce jour-là le pauvre Momus donnoit sur luy une belle prise, & s'il divertit la Compagnie, ce fut sans doute à ses dépens. On sçavoit à la Cour de Jupiter le pitoyable personnage qu'il avoit joüé à la Cour de France, & les grossieres negociations de sa gortesque ambassade; enfin personne n'ignoroit de quelle maniere il avoit esté la dupe des François qui l'avoient tous joüé depuis le Prince & le Duc, jusqu'aux valets & aux pages: Il estoit si interdit qu'il ne le reconnoissoit plus: à peine sçavtoi-il mesme en quel endroit il estoit. Le grand tintamarre, la magnificence, & la foule inconcevable qu'il avoit veuë le matin, luy faisoient souvant penser qu'il estoit encore au milieu de Paris: & quand il fut entré dans la salle où mangeoient les Dieux, à chaque instant il jettoit les yeux sur Mars ou sur Apollon, une certaine rougeur ne laissoit pas de monter au visage de cet effronté, & on le voyoit saisi d'un respect qu'il n'a pas accoustumé d'avoir pour ces deux Divinitez, & tel qu'il le sentoit effectivement malgré qu'il en eût pour la majesté de LOUIS LE GRAND, lors qu'il estoit à la Cour de ce Monarque. Tantost on la railloit sur les complimens qu'il avoit faits aux tableaux de la galerie de Saint Cloud, & à ceux du Château de Versailles, en les prenant innocemment pour les Dieux qu'il venoit de quitter; tantost sur les charmes qu'il avoit dans un habit de femme qui luy avoient attiré les soûpirs & les adorations d'un vieux Duc gouteux; tantost sur la derniere avanture de l'arrivée du Mary dont il contrefaisoit la femme, & sur la ceremonie de la bastonade qu'on luy avoit preparée; enfin on le mit en un tel estat qu'il ne sçavoit plus où il en estoit.
Pendant qu'une partie des Dieux s'amusoient ainsi à le railler, les amours d'un autre costé se divertissoient avec les Ris & les Jeux; & comme quelques Nymphes enjoüées leurs jettoient incessament des noyaux & des fruits pour rire, les Amours avec lesquels il ne se fait pas bon joüer, parce qu'ils sont perfides & qu'ils blessent en caressant, firent bien du mal à quelqu'unes, qui n'oserent pas s'en vanter. Ils portent toûjours avec eux des traits dont il est dangereux d'estre seulement égratigné, & il est difficile de badiner avec eux sans en recevoir quelque blessure: Ils estoient en humeur ce jour là plusque jamais de faire mille pieces aux uns & aux autres; & sans doute ils auroient fait de plus grands desordres si Orphée & Amphion, qui avoient pitié de Momus qu'on battoit en ruine, ne se fussent tirez à l'écart & n'eussent commencé à pinser leurs luts pour détourner les Dieux de ces bagatelles.
Dés les premiers sons que rendirent les cordes harmonieuses de leurs instrumens, le Silence qui n'avoit pas encore paru dans les Cieux de tout ce jour là entra dans le Palais le doigt sur la bouche, & tous les Dieux rendus attentifs écoûterent cette divine mélodie avec le dernier ravissement.
Les Muses & les plus belles voix des Nymphes se joignirent à eux, Apollon & Arion s'y joignirent aussi, & on commenàa à chanter le Genethliaque, c'est à dire l'Hymne de la Naissance en l'honneur du Royal Enfant.
Le Coeur [sic] des Muses & des Nymphes déclara au nom des Dieux que la Fortune; la Victoire, la Gloire, les Graces, toutes les Vertus, avec les Amours, les Ris & les Jeux l'accompagneroient eternellement; & que comme Jupiter avoit sous luy les plus grands Dieux, qui estoient ses propres enfans, & partageoient avec luy le soin de gouverner le Monde, ce jeune Prince seroit la seconde Divinité, qui partageoit avec LOUIS LE GRAND le soin de gouverner la Terre.

Concerts & Ballets des Dieux

Cependant tous les Dieux furent surpris de voir que les branches des Forests des Montagnes d'Ismare, & des autres Montagnes d'alentour, battoient comme de grands flots au pied des murs du Palais où ils estoient assemblez. Les Deesses en furent aussi-tost faisies de frayeur, croyant que le prodigieux nombre de Divinitez qui se trouvoient ensembles en un mesme lieu faisoit plier la voûte des Cieux, & en avoit abbaissé les fondemens: Mais ce fut bien une autre surprise lors qu'on vit une grande quantité de Forests & de Boccages venir danser de toutes parts au son de la lyre d'Orphée; & tous les Fleuves dont la nature est d'estre dans un perpetuel mouvement s'arrester sur le champ, & demeurer en l'écoûtant dans une tranquillité la plus grande du monde.
Aprés que ces ombres eurent fait ainsi quelques tours par l'Empire, amphion le divin Musicien voulant montrer ce qu'il sçavoit faire, sçeut pinser si adroitement les cordes de son lut, qu'il obligea ces Pins & ces Chesnes en suivant les tons & l'armonie merveilleuse de son instrument à les ranger les uns aprés les autres en forme de scene, faisant de leurs branches entre-lassées, selon la mesure de ses airs, un theâtre, un parterre, un amphitheâtre, & des loges.
Cet évenement, quelque surprenant qu'il pût être, ne surprit pourtant pas les Dieux, qui connoissoient dés long-temps le merite d'Amphion, & qui n'ignoroient pas de quelle maniere le grande & fameuse Ville de Thebe avoit esté bastie, & comment ce nombre infiny de Palais dont elle estoit composée n'avoit point eu d'autres Architecte que la lyre de cette [sic] illustre Eleve des Muses, qui avoit obligé les pierres suivant la mesure & la cadence admirable de ses pieces, à se placer d'elles-mesmes les unes sur les autres, & à former par leur arrangement volontaire des maisons dignes de loger les Dieux.
Une infinité d'oiseaux meslant avec une merveilleuse harmonie leurs Concerts aux instrumens de ces divins Musiciens, commencerent une symphonie dont les esprits estoient enlevez. Le Dieu Pan tressaillant de joye d'entendre ces beaux accords, voulut y mesler les sons de la flûte champestre dont il est l'autheur; & comme il soufloit de toute sa force, il entendit à la faveur de ses grandes oreilles, quelques Dieux qui se disoient l'un à l'autre qu'il faloit faire retirer ce vilain chaudronnier. Pan ayant jetté les yeux du costé de Jupiter, pour voir s'il n'estoit pas de meilleur goût que les autres, & l'ayant vû parler bas à l'oreille de Mercure, crût qu'il l'alloit envoyer pour le faire taire; de sorte que pour prévenir l'affront qu'il apprehendoit, il fit semblant d'estre incommodé, & ne pouvant cacher le dépit qui éclatoit sur son visage, il alla avec le grand bruit que faisoient les ergots de ses pieds de Chévre, se placer dans le fonds d'une loge, où il gronda le reste du jour.
Cependant les Satyres avec les Nymphes commencerent une danse charmante; on y auroit aisément reconnu les personnes de la Cour qui dansent le mieux, tant les mieux faites des Nymphes prenoient plaisir à les imiter. On y remarquoit entr'autres Madame la P. de C***, qui neleva le coeur de toute l'Assemblée.
Aprés que le Ballet fut achevé les Muses & leurs Nourriçons commencerent un Opera dont les Vers avoient esté composez par les Muses mesmes, & la Musique par Orphée, qui avoit pris le visage de Ba***. Le sujet estoit la Naissance de Jupiter. La Scene est dans l'isle de Créte, au pied du Mont-Yda.
Le Ballet que les Nymphes venoient de danser estoit un Ballet des Nymphes de Créte, qui faisoient des voeux pour l'heureux accouchement de Cybéle, & qui tenoient dans leurs mains les choses necessaires pour élever le divin Enfant.
La Premiere Scene du premier Acte representoit Saturne épouvanté de l'Arrest des Destinées, qui vouloient qu'un de ses Fils luy ostât l'Empire. Dans la seconde on entendoit les discours qu'il ne tenoit à ses Confidens, comment il déchargeoit en leur presence les plus secrets chagrins de son ame. Dans la troiséme on voyoit paroistre la Crainte, fille de l'Enfer, qui soroit des lieux souterrains pour le venir effrayer sur ce sujet, & qui luy faisoit prendre mille resolutions contre sa famille, & contre sa maison: Enfin on voyoit comment cette malheureuse Crainte luy persuada de devorer tous ses enfans masles, & de conserver seulement les filles.
Aprés cet Acte on dansa le Ballet des Destinées & de la Crainte.
La prepiere Scene du second Acte estoit l'accouchement de Cybéle, où l'on voyoit les Douleurs filles de l'Enfer combattuës par Lucine: La seconde Scene representoit le trouble des Nymphes: la troisiéme estoit la cruauté de Saturne, & son empressement pour devorer son enfant. Dans la quatriéme on voyoit la maniere dont Cybéle appella l'Amour pour le consulter; Et dans la cinquiéme, comment ce Dieu luy fournit une adresse merveilleuse pour sauver Jupiter, qui fut que comme elle avoit accouché tout à la fois de Jupiter & de Junon, elle ne montreroit à Saturne que la fille, & feroit élever Jupiter en secret; & dans les dix Scene suivantes on vit les desordres que l'arrivée de l'Amour causa parmy les Nymphes qui prenoient soin des couches de Cybéle.
Ensuite on dansa le Ballet des Amours, des Intrigues, des Ruses & des Inventions.
La premiere Scene du troisiéme Acte faisoit voir les mesures qu'on avoit prises pour faire élever Jupiter en secret, & comment on avoit resolu de le confier aux Curétes: la seconde exprimoit les soins des Corybantes, qui chantoient continuelement au tour du Berceau, & battoient sans cesse du tamlbour de tous costez, pour emprescher que les cris de cet Enfant ne trahissent leurs desseins.
Jupiter voyant representer cet endroit de sa naissance, trouva qu'il avoit effectivement beaucoup de rapport avec la naissance du royal Enfant, qui seroit élevé parmy le bruit des tambours, des trompettes, & des Canons de son auguste Ayeul, avec cette difference que ce sera d'une maniere plus noble qu'il n'est arrivé à Jupiter mesme: Les dernieres Scenes comprenoient enfin les difficultez qu'on avoit veuës à empescher que rien ne fut découvert: Combien Saturne dont l'esprit est naturellement mélancolique, songeur & défiant, leur avoit joüé de tours, afin de les surprendre, & les manieres adroites dont elles avoient évité toutes ses poursuites; les presens qu'il avoit voulu faire aux Nymphes, & toutes les ruses qu'il avoit inutilement employées pour les suborner, en leur promettant en mariage les plus beaus des Dieux, dont on voit les extrémes empressemens pour elles.
Le Ballet fut dansé par les Satyres & les Nymphes, representoit premierement les Corybantes avec leurs tambours, & les entrechoquemens de leurs boucliers d'airain, ce qui estoit un jeu nouveau qu'ils avoient inventé pour mieux empescher qu'on n'entendît les cris de l'Enfant; & ensuite on voyoit les vains efforts de l'Hymen vaincu & meprisé par les Nymphes.
La premiere, la seconde, & la troiséme Scene du quatriéme Acte, representoient le soin & l'embaras des Nymphes pour trouver une Nourice à Jupiter, parce qu'estant toutes vierges, aucun d'elles ne pouvoit luy donner à teter: LA quatriéme faisoit voir la necessité où l'on se trouvoit de prendre une chévre, & l'on voyoit comment l'avis en avoit esté donné à Esculape: la cinquiéme, la sixiéme & la septiéme Scene comprenoient les presens que les Divinitez champétres venoient faire à Jupiter & à Cybéle, & les graces que Jupiter mesme leur fit par un pouvoir tout divin: La huitiéme, la neuviéme & la dixiéme Scene, representoient les prodiges de la naissance de ce Dieu; & la onziéme, comment les cornes de sa Nourrice commencerent à se changer en Cornes d'abondance.
Aprés cet Acte on dansa le Ballet des Divinitez champestres qui apportoient des presens, & le Ballet des Chévres, des Cerfs, des Chamois, des Chevreüils & des Daims, qui venoient feliciter la Nourrice de Jupiter, & se rejoüir de l'honneur qui est arrivé à tout leur genre: Car comme si la chose eur esté vraye aussi bien qu'elle estoit feinte, les divins accens de la lire d'Orphée attirerent là tous ces animaux, comme il avoit accoûtumé autrefois de les faire suivre par tout, & de les faire danser sur le Mont-Rodope.
Le cinquiéme Acte represente la parfaire persuasion de Saturne, qu'il n' a pas esté trompé, les soins qu'il prend luy-mesme de Cybéle, les recompenses qu'il donne aux Nymphes qui ont eu soin de cet accouchement: Comment il leur fait les presens qu'elles avoient méprisez, & les marie aux Dieux ausquels elles avoient preferé le devoir du secret: Enfin les dernieres Scenes font voir les réjouissances universelles que fait Saturne de l'accouchement de Cybéle, lesquelles finissent par un Choeur qui prophetise en terme ambigus la grandeur future de l'Enfant qui est né; & comment il vaincra Saturne pour regner ensuite eternellement: Ce qui convient bien à nostre heroïque Enfant; qui ne doit pas moins vaincre luy-mesme. Le Choeur finit par un Balet, où tous les Dieux & toutes les Deesses dansent & se réjoüissent ensembles.
entre les Actes les Choeurs avoient toujours chanté quantité de beaux Vers en l'honneur du royal Enfant, lui predisant une gloire & une felicité sans égale, & par une adresse inconcevable d'Amphion, tous les changemens de décoration avoient esté observez dans la derniere ponctualité.
On ne sçauroit imaginer les applaudissemens & l'honneur que les Muses & leurs Nourriçons receurent par l'execution merveilleuse de cette Piéce. On peut dire qu'Arion, Amphion & Orphée furent ce jour-là de veritables Apollons, & qu'Apollon parut quelque chose de plus, s'il se peut, qu'Apollon mesme.
Les Dieux trouverent ce divertissement si beau qu'ils estoient faschez de la voir finir.
Aprés que les Acteurs furent sortis de dessus le Theâtre, Momus qui se plaist à bouffonner pour donner du plaisir aux Dieux y monta, & aprés avoir fait cent plaisanteries, prit, enfin pour mieux divertir, la figure d'Arlequin; un Satyre prit celle de Scaramouche, un autre celle de Spazafer, un Sylvain fit le Docteur. Il se trouva des Nymphes enfoüées qui voulurent bien faire les personnages d'Aurelia & des Compagnes, & Prothée, Dieu Marin, dont la nature est de changer perpetuellement de figures, fit luy seul tous les autres personnages; de maniere que les Dieux furent tous étonnez qu'aprés l'Opera, qui leur avoit paru trop court, ils eurent pour se recompenser la Comedie Italienne.
Comme Amphion avoit fait venir l'Arc-en-Ciel pour soutenir les forets du Theâtre, le nouvel Arlequin passant par dessous coupa par petites bandes presque toute la ceinture de cette Divinité chamarée, pour en faire des rubans gridelins dont il eu soin de se parer.
Puis s'estant remis dans la memoire toutes les plus plaisantes Scenes des Comedies qu'il avoit vû representer à la Cour de France au vray Arlequin, duquel le Dieu mesme de la Bouffonnerie ne craignit pas de s'avoüer la disciple, il arrangea si bien par un effort d'imagination tous ces endroits ramassez, qu'il en composa une Piéce qu'on pouvoit appeller la quin'essence de tout ce qui s'est jamais representé de plus plaisant dans l'un & dans l'autre Hôtel. Le divertissement fut tel, que quelques efforts que fissent les Dieux pour conserver leur gravité venerable, il n'y en eut pas un qui pût s'empescher d'éclater plusieurs fois, sans excepter Jupiter mesme, dont l'Univers snetit la gayeté juesques dans les Mers les plus profondes. Cependant il faut avoüer qu'il y en eut un qui fut à l'épreuve de tout ce qui se peut dire & faire de plus grotesque & de plus bouffon; ce fut le Dieu Pan, qui ne pouvoit digerer la disgrace de sa flute, lorsque Jupiter, dont la bonté est sans pareille, voyant la consternation où il estoit, l'invita pour luy faire plaisir, à mesler les sons armonieux de son doux instrument aux plaisanteries agréables de Momus, & de ses Comediens. Pan obeit au Dieu, auquel le Ciel & la Terre obeïssent: mais à peine eut-il fait entendre quelques tons de sa flute mélodieuse, que les forets qu'Amphion & Orphée avoient assemblées se détacherent à la hâte pour s'enfuir, & la seule resource des Comediens fut de se prendre aux branches, & de s'en tirer comme ils purent.
Là dessus le Sommeil accompagné de Morphée, autour duquel estoient les songes de toute sorte de figures, arriverent au Ciel, où ils furent apportez sur les aîles de la Nuit leur mere. Quoy qu'il fût venu trop tard, on trouva neantmoins qu'il estoit venu trop tost; ainsi tous les Dieux voulurent l'obliger à s'en retourner; mais par ses douceurs il les vainquit tous, excepté l'Amour seul qu'il ne peut vaincre par aucun stratagême, & qui triompha de mille manieres dans le giron de la Nuit. Le Sommeil mit en fuite les Ris & les Jeux ses mortels ennemis, qui se refugiérent auprés de l'Amour. Le Frere de la Mort fit à tous les Dieux un traitement favorable, & par une Victoire douce & tranquille finit agréablement l'Assemblée & la Feste des Dieux.

Pour la distribution de ce Livre, l'Academie tiendra une Conference extraordinaire le Dimanche treiziéme Septembre 1682. dont l'ouverture sera faite par une Symphonie de voix & d'Instrumens; ensuite de-quoy il en sera encore distribué au Peuple pendant la durée des Artifices, Illuminations & Concerts de Trompettes, Timballes, Violons & autres Instrumens, qu'elle fera faire le mesme jour eu devant de la Maison Academique, en réjoüissance de l'heureuse Naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne, sur laquelle les Vers suivans seront chantez dans les Balcons avec l'accompagnement necessaire.

Inspirez-nous Muses tranquilles,
Il n'est plus temps d'estre inutilles,
Que vos plus doux accens
Expriment nostre allegresse,
Nos Coeurs sont pleins d'amour & de tendresse,
Taschez de charmer nos sens,
Inspirez-nous Muses tranquilles,
Il n'est plus temps d'estre inutilles.

Contentez nos Desirs,
Remplissez nostre attente,
Toute la Terre est contente,
Il faut par tout des plaisirs;
Inspirez-nous Muses tranquilles,
Il n'est plus temps d'estre inutilles.

L'auguste Enfant qui vient de naistre,
Comble nos souhaits & nos voeux:
Dieux qui ne luy donnant l'estre
Avez voulu nous rendre heureux,
Recevez pour reconnoissances
Nos Feux & nos réjouyssances.

Heros naissant
Déja par mille festes,
Vous estes triomphant;
Mais les Conquestes
Que LOUIS vous tient prestes,
Vous rendront tout puissant.

Le bon-heur de la France
Est assuré pour toûjours,
Que cette illustre Naissance
Nous promet d'heureux jours.

Quel avantage
D'avoir tant de LOUIS:
L'heureux partage
Que les Ieux & les Ris.

Retirez-vous mortelles craintes,
Rien ne sçauroit troubler nostre felicité,
Nous sommes assurez d'une posterité
Qui nous met à l'abry, des plus rudes atteintes.

A l'exemple des Dieux
Que nos coeurs & nos voix s'unissent,
Que nos Chants retentissent
Iusques aux Cieux.

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