accueil
|
contact
|
contributions
|
liens

ballets
|
cantates
|
divers
|
opéras
|
oratorios
|
pastorales
|
sérénades

Les Eléments
Opéra Ballet en un Prologue et IV Entrées
Livret de Pierre-Charles Roy
musique de: Michel-Richard Delalande & André Cardinal Destouches



Prologue
Entrée I
Entrée II
Entrée III
Entrée IV

PROLOGUE

Le théâtre représente le chaos. C'est un amas de nuages, de rochers, d'eaux immobiles et suspendues, de feux qui s'échappent par des volcans. Le Destin est placé au milieu du théâtre


Scène 1
Le Destin, Le Choeur

Le Destin:
Les tems sont arrivés. Cessez, triste chaos.
Paraissez, Élémens; Dieux, allez leur prescrire
Le mouvement et le repos:
Tenez-les renfermés chacun dans son empire.
Coulez, ondes, coulez, volez, rapides feux,
Voile azuré des Airs, embrassez la nature,
Terre, enfante des fruits, couvre-toi de verdure:
Naissez Mortels, pour obéir aux Dieux.

(Le Feu monte à sa sphère, les nuages s'étendent, les arbres couverts de fleurs et de fruits sortent de terre, et les deux ailes du théâtre découvrent les dieux des élémens, savoir:

Ceux de l'air : Junon, Éole, le Soleil, l'Aurore;
Ceux de l'eau : Neptune, Thétis et les Syrènes;
Ceux du feu: Vesta, Vulcain, les Forgerons;
Ceux de la Terre: Cyhèle, Cérès, Bacchus, Pomone,Flore

Les choeurs d'un côté sont des mariniers, et de l'autre côté des moissonneurs)

Choeur:
Paix adorable,
Régnez sur nous,
Sans vous rien n'est durable
L'ordre de l'univers ne défend que de vous.


Scène 2
Le Destin, Vénus, Suite de Vénus

Vénus:
Tandis qu'entre les Dieux le monde se partage,
Qu'aux divers élémens ils doivent présider,
L'Amour est oublié! c'est l'Amour qu'on outrage!
Sans lui tant d'intérêts peuvent-ils s'accorder?
Rappelons aujourd'hui la Discorde bannie,
Hâtons nous, rompons ses fers;
Dans le premier chaos replongeons l'univers;
Des élémens détruisons l'harmonie.

Le Destin:
Rassure-toi, Vénus, à ces Dieux j'ai soumis
La terre, le feu, l'air et l'onde;
Mais, que sert de marquer un empire à ton fils,
Ce serait le borner, n'a-t-il pas tout le monde?

Vénus:
Combien verrais-je, hélas! durer tous ces honneurs,
S'il est vrai qu'un mortel doit naitre,
Qui, des autres, paisible maitxe,
Doit un jour à mon fils disputer tous les coeurs?

Le Destin:
Après cent rois célèbres dans l'histoire,
Il viendra des mortels accomplir les désirs;
Mais il doit des héros rappeler la mémoire;
Et laissant à ton fils l'empire des plaisirs,
Il ne voudra que celui de la gloire.

Vénus:
Mes soupçons jaloux sont finis.
Vous à qui l'avenir se montre sans nuage,
Destin, faites-moi voir l'image
De ce mortel si semblable à mon fils.

(Le fond du théâtre s'ouvre, et l'on voit paraitre la statue du roi)

Le Destin:
Tu le vois, c'est des Dieux le plus parfait ouvrage,
Célébrons les beaux jours que son règne présage.

Vénus (alternativement avec les choeurs)
Trompettes, éclatez, frappez, percez les airs;
Éclatez, annoncez un Maître à l'univers.
Tous les coeurs volent sur ses traces;
Tous les Dieux vont s'unir pour sa félicité,
Sur son auguste front brille la majesté;
Dans ses yeux règnent les grâces.

(On danse)

Vénus:
Que l'air forme pour lui de douces influences.

Le Destin:
Que la terre pour lui produise des lauriers.

ENSEMBLE
Que le feu prompt pour ses vengeances,
De cent foudres mortels, arme ses fiers guerriers.
Que ses vaisseaux, maîtres des ondes,
Lui portent les trésors et les voeux des deux mondes.

(On danse)

Une Grace:
Songez â faire usage
De vos loisirs
La raison du bel àge,
C'est le goût des plaisirs.
Qu'Amour règne en vos fétes,
Venez, suivez ses pas;
Si ce dieu n'en est pas,
Vos jeux ont peu d'appas:
Il vous offre en ces lieux
Vos premières conquêtes;
Il n'attend que vos voeux,
Hâtez-vous d'être heureux.

(On danse)

Une Grace (alternativement avec le chœur):
Ne suivez que l'Amour pour maître;
Craignez moins ses tendres langueur,
C'est pour lui qu'il vous a fait naître:
Vivez pour lui, méritez ses faveurs.
Sur ses pas les plaisirs vont paraître,
Le chercher, le sentir, le connaître,
C'est le seul bien qui soit digne des coeurs.

(On danse)

Choeur:
Trompettes, éclatez, frappez, percez les airs,
Éclatez, annoncez un maître à l'univers.

haut de page


Première Entrée

L'AIR

Le théâtre représente le palais de Junon


Scène 1
Ixion

Ixion:
De la reine des airs tout m'annonce la gloire,
Et tout ce que je vois irrite mes désirs.
Désirs ambitieux, hélas! dois-je vous croire?
Faut-il vous étouffer et perdre mes plaisirs?
Malheureux Ixion, quel espoir de victoire
Autorise ici tes soupirs.


Scène 2
Ixion, Mercure

Mercure:
Depuis que je vous vois à la table des Dieux,
Vous n'avez point encore employé ma puissance:
Verriez-vous nos beautés avec indifférence?
Ne m'en imposez pas: Mercure a de bons yeux.

Ixion:
Tout occupé du rang oû mon bonheur me place,
Nul autre soin ne m'embarrasse.

Mercure:
Pour occuper les coeurs, la grandeur n'a qu'un jour;
Bientôt son éclat importune;
Et la plus brillante fortune,
Pour nous désennuyer, nous rend au tendre Amour.
Aimez: n'est-il donc rien qui puisse ici vous plaire!

Ixion:
Eh bien, conseillez-moi: quel choix devrais-je faire?

Mercure:
De l'ennui d'un vieil époux
Consolez la jeune Aurore;
A Zéphire disputez Flore;
Quel triomphe sera plus doux?
L'une et l'autre vous implore
Contre l'amant volage et le mari jaloux.

Ixion:
Non, non â ces beautés je ne rends point les armes.
L'Aurore avec Céphale oublira ses malheurs;
Il sait l'art de tarir ses pleurs,
Et Flore connaît peu les charmes
Des fidèles ardeurs.
Non, non, etc...

Mercure:
Pour votre coeur généreux et fidèle,
La fierté de Junon serait belle à dompter.

Ixion:
De Junon!

Mercure:
Je sais trop votre respect pour elle.
Par des soins empressés on le voit éclater.

Ixion:
Pour la reine des cieux peut-on blâmer mon zèle?

Mercure:
S'il n'est rien dans les cieux qui vous puisse arrêter,
Desoendoas sur la terre oû Jupiter m'appelle,
Occupons comme lui quelque aimable mortelle.

Ixion:
A vos sages conseils qui pourrait résister?

Ensemble:
Consultons le plaisir, écoutons moins la gloire,
Des aveugles mortels évitons les erreurs:
Ils cherchent en aimant l'éclat de la victoire;
Contentons-nous d'en goùter les douceurs.

Mercure:
Vous ne me suivez pas?

Ixion:
Préparez la conquête:
J'attends votre retour.

Mercure:
Je sais ce qui t'arrête.

Ixion (à part):
Aurait-il reconnu l'objet de mon amour?


Scène 3
Junon, Les Zéphirs, Les Aquilons, Une Heure, Le Choeur

Le palais de Junon s'ouvre, elle est sur son trône. Le Tems à ses pieds, les Heures à côté d'elle avec les Aquilons et les Zéphirs. Iris parait sur son arc derrière le trône


Choeur:
Triomphez, triomphez, souveraine des airs,
Tout est prêt d'obéir à vos ordres divers.

Les Zéphirs:
Recevez des Zéphirs les paisibles hommages.

Les Aquillons:
Ouvrez aux Aquilons et la terre et les mers.

Les Zéphirs:
Par de beaux jours enchantons l'univers.

Les Aquillons:
Fesons voler partout l'horreur et les orages.

Les Zéphirs:
L'Aurore de ses feux va dorer les nuages.

Les Aquillons:
Fesons régner la nuit et les hivers.

Junon:
Aquilons, aux Zéphirs ne faites plus la guerre:
Laissez tous les mortels jouir de mes présens;
C'est des coeurs satisfaits que je veux de l'encens:
Junon fait son bonheur du repos de la terre.
Diligente Aurore,
Répandez encore
Les feux plus brillans.
Commandez au Tems
D'épargner de Flore
Les trésors naissans.

(On danse)

Une des Heures (alternativement avec le chœur):
Heures favorables
Aux voeux d'un amant,
Coulez lentement;
Soyez durables
Heures de peine et de tourment,
Passez promptement.

(On danse)

Junon (alternativement avec le choeur):
Vole à ma voix, dieu du printems,
Ton amour constant pour Flore
La rendra plus belle encore.
Règne, dieu du printems,
Rends les mortels toujours contens.

(On danse)

Junon:
Allez, zéphirs, calmez le ciel, la terre et l'onde;
Allez, et de Junon répandez les bienfaits;
Qu'Iris annonce au monde
Les beaux jours et la paix.


Scène 4
Junon, Ixion

Junon:
Me trompé-je, Ixion? votre faveur nouvelle
M'assure-t-elle en vous un ministre fidèle
A qui je puisse ouvrir mon cour?

Ixion:
Quelle gloire plus belle,
Quand bien pour moi plus précieux!
C'est lire dans mon coeur que d'approuver mon zèle;
Ah! de ce seul moment, je me crois dans les Cieux.

Junon:
Vous savez qu'en dépit de mon amour extrême,
Jupiter me trahit, m'offense chaque jour.

Ixion:
Jupiter est perfide, et toujours Junon l'aime.
Quoi! ce dieu si chéri peut quitter ce séjour!
Je l'ai cru moins heureux de sa grandeur suprême,
Que de l'excès de votre amour.

Junon:
Allez, cher Ixion, descendez sur la terre,
Mes aquilons n'obéiront qu'à vous.
Sachez quelle beauté plaît au dieu du tonnerre,
Et livrez la victime à mes transports jaloux.

Ixion:
Avec bien moins de courroux
La vengeance se signale:
Ne punissez que l'époux,
Sans songer à la rivale.

Junon:
Eh! qui peut remplacer Jupiter dans mon cœur?

Ixion:
Un amant moins superbe et plus rempli d'ardeur,

Junon:
Que dites-vous? d'une ardeur indiscrète
Quelque dieu près de moi vous fait-il l'interprète?

Ixion:
Un dieu! Qui donc d'entr'eux emprunterait ma voix?
Pour le bonheur d'un dieu voudrais-je vous déplaire?
Non, je vous armerais contre le téméraire.

Junon:
J'estime ce courroux autant que je le dois.

Ixion:
Ah! n'en pouvez-vous pas pénétrer le mystère?
Des feux les plus ardens je me sens dévorer.
Jugez quelle est leur violence,
Si, malgré le danger de rompre le silence,
Un mortel à Juron ose les déclarer;
Jugez quelle est leur violence.

Junon:
Quel discours, quelle horreur, quels transports furieux!
Pour jamais évite mes yeux.

Ixion:
Non, j'aime mieux les voir tout armés de colère.
Non, précipitez-moi des cieux;
Si je ne vous vois pas, rien ne saurait m'y plaire,
Je vous suivrai partout, à toute heure, en tous lieux.
Non, précipitez-moi des cieux;
Pardonnez ou vengez un amour téméraire.

Junon:
Quoi! plus coupable encor, tu braves ma fureur!

Ixion:
Vos bontés m'ont trahi, quand je voulais me taire:
Vous avez arraché le secret de mon coeur.
Percez ce triste coeur, prenez votre victime;
Frappez.... Je ne me puis repentir de mon crime...
A mes pleurs, à mes cris, à mes vives douleurs,
N'offrez-vous d'autre prix que toutes vos rigueurs?

(Un nuage dérobe Junon aux yeux d'lxion)

Mais quel nuage nous sépare.
Mais, oû fuyez-vous?...Que dis-je? je m'égare,
Le nuage s'entr'ouvre... O spectacle fatal!


Scène 4
Ixion, Jupiter

Jupiter:
Sers d'exemple aux ingrats: tombe au fond du Tartare.

Ixion:
Dieu cruel, dieu barbare;
Je meurs du moins ton rival.

haut de page


Deuxième Entrée

L'EAU

Le théâtre représente le palais de Neptune


Scène 1
Doris, Leucosie

Doris:
Enfin, belle Syrène, avez-vous fait un choix?
Et Neptune et Thétis, dont nous suivons les lois,
Attendent que l'hymen vous fixe en cet empire:
Éole à ce bonheur depuis long-tems aspire.

Leucosie:
Éole soulève les flots,
Les vents sont animés par son courroux terrible;
De l'onde il trouble le repos;
Je veux un époux plus paisible.

Doris:
Favori du dieu des eaux,
Protée aspire a vous plaire.

Leucosie:
Non, c'est en vain qu'il espère
L'emporter sur ses rivaux.

Doris:
Craignez-vous l'Amour et sa flamme,
Ces plaisirs que vos chants ont vantés tant de foix?
Il anime votre voix;
Ne peut-il régner dans votre ame?

Leucosie:
Je ne fuis point l'Amour autant que tu le etois.
La mer était tranquille au lever de l'Aurore;
Les seuls Zéphirs régnaient dans l'humide séjour;
La sensible Alcione et l'époux qu'elle adore,
Respiraient le calme et l'amour.
Des accens enchanteurs font retentir la rive;
Je porte sur les flots une vue attentive;
J'y vois un Apollon nouveau
Il en avait la voix; la lyre, tous les cbalmes;
Cet objet si rare et si beau
Contre tout autre objet donne à mon cour des armes.

(Bruit de tempête)

Ensemble:
Quel orage! quel bruit! que de feux, que d'éclairs!
Tous les Vents soulèvent les mers.


Scène 2
Leucosie, Doris, Le Choeur des Matelots

On voit au fond du théâtre un vaisseau qui s'abîme


Choeur:
Nous périssons, Ciel, ô Ciel équitable!
C'est la mort d'Arion que venge ta fureur.

Leucosie:
Ils vont périr... je plains leur destin déplorable.
Doris, intéressez Neptune en leur faveur.


Scène 3
Leucosie, Arion, sur un dauphin

Arion:
Vastes Mers, dont les flots ont servi ma vengeance,
Suspendez votre violence.
Doux charme de mon art, accords harmonieux,
Devenez plus touchans pour rendre grâce aux Dieux,
Que pour implorer leur puissance.

Leucosie:
Ah! que mon coeur sent de troubles secrets
C'est lui qui de l'amour m'a fait sentir les traits.

Arion (à part):
J'ignore quel air je respire.

(A Leucosie)

Où suis-je? daignez m'en instruire.

Leucosie:
Du dieu des mers c'est ici le séjour.

Arion:
Vous êtes donc Thétis! Ah, déesse, en ce jour,
Approuvez les transports de ma reconnaissance.

Leucosie:
Non, non, Thétis me tient sous son obéissance.

Arion:
Dans les arts d'Apollon élevé dès l'enfance;
Comblé des bienfaits d'un grand roi,
Je portais mes trésors aux lieux de ma naissance,
De perfides mortels s‘armèrent contre moi;
Dans les flots écumans on me jeta leur rage,

(En montrant le dauphin)

Ce prodige nouveau parut pour mon secours;
Ainsi le dieu des mers récompense l'hommage
Que ma voix et mon caeur lui rendaient tous les jours.

Leucosie:
Quoi! c'est vous dont la voix, en prodiges féconde,
Animait la terre et les airs;
Quoi! c'est vous qui chantiez ce jour si cher nu monde,
Ou la mère d'Amour sortit du sein des mers?

Arion (à part):
Dieux! que d'attraits! Dieux! qu'elle est belle!

(A Leucosie)

Vénus a dans ces lieux de quoi payer mon zèle,
D'un seul de vos regards je serais plus flatté,
Que du prix qu'avait reçu d'elle
Le célèbre berger, juge de la beauté.

Leucosie:
Vous ignorerz encor qu'une cour immortelle
A bien d'autres objets, dignes de vous charmer:
Un cœur si prompt à s'enflammer
Pourrait devenir infidèle.

Arion:
Insensible jusqu'à ce jour,
J'ignorais les transports dont j'ose vous instruire;
C'est un miracle de l'amour,
Et trop cher à ce dieu pour vouloir le détruire.

Leucosie:
Je dépends de Neptune... I1 vient avec sa cour.


Scène 4
Leucosie, Arion, Neptune, Suite de Neptune

Neptune:
C'est peu de vous sauver d'une mort effroyable,
Arion, remplissez un destin glorieux:
Neptune est votre père... assis parmi nos dieux,
Vous trouverez ce séjour plus aimable,
Que la terre et les cieux.

Arion:
Ah! quel bonheur!...

Neptune:
Je veux le rendre plus durable:
Je connais votre amour, je vous unis tous deux.

(A Arion et à Leucosie)

Suivez les doux transports que ce dieu vous inspire,
Qu'il règne, qu'il triomphe, aimez toujours ses lois.
Que l'accord de vos coeurs, que l'accord de vos voix
Fassent l'honneur de cet empire.

Arion et Leucosie:
Soupirons à jamais dans une paix profonde:
Les fleuves cesseront de couler dans les mers,
Le soleil cessera de se coucher dans l'onde,
Quand nos coeurs briseront leurs fers.

Neptune:
Vous habitans de mes rivages,
Venez entr'eux et moi partager vos hommages.

Choeur:
Qu'à nos sons éclatans les ondes applaudissent,
Fuyez fiers Aquilons, volez tendres Zéphirs,
Que ces beaux lieux, et ces amans jouissent
Du plus profond repos et des plus doux plaisirs.

(Ou danse)

Leucosie:
Tendre amour,
De ce séjour
Chassez les cruelles,
Et d'amans fidèles
Formez votre cour.
Dieu des coeurs,
Sur vos faveurs
Fondez votre empire;
Jamais de martyre,
Toujours des douceurs.
Quel plaisir de s'enflammer !
De notre esclavage
Faut-il s'alarmer?
Non, non, dans le bel àge,
Rien ne dédommage
Du bonheur d'ainmer.

(On danse)

Leucosie: (alternativement avec le choeur):
Jeunes beautés, venez, c'est trop attendre,
Hâtez-vous de porter les chaînes des amours.
Les fleuves après un long cours,
A Neptune viennent se rendre:
Les coeurs après mille détours,
Vont payer à l'Amour le tribut qu'il veut prendre.
Jeunes beautés, venez, c'est trop attendre.
Hâtez-vous de porter les chaires des amours.

haut de page


Ttroisième Entrée

LE FEU

Le théâtre représem le vestibule du temple de Vesta. On découvre dans le fond, le sanctuaire où est le feu sacré


Scène 1
Emilie, Troupe de Tretresses

Choeur:
Flamme que révère
Cet empire heureux,
De nos fiers aïeux
Trésor tutélaire,
Rayon précieux
Du flambeau des cieux,
Nuit et jour éclaire
Et défends ces lieux.

Emilie:
Brillez dans ces beaux lieux, brillez, flamme éternelle,
Gage de notre gloire, objet de notre zèle.
Dès mes plus tendres ans asservie à vos lois,
Sous son empire un autre dieu m'appelle,
L'Hymen forme pour moi la chaîne la plus belle,
Et je sers vos autels pour la dernière fuis.
Brillez dans ces beaux lieux, etc...

Choeur:
On vous doit la gloire,
Des jours des Césars,
Par vous, la victoire
Suit nos étendards.
Unique espérance,
Source de bienfaits,
Versez l'abondance,
Donnez-nous la paix.

(On danse)

Emilie:
O Vesta, terrible déesse,
Tu veux qu'un trépas honteux
Soit la peine de la prêtresse
Qui laisse éteindre tes feux!

(aux Prêtresses)

Que vos soins assidus préviennent sa vengeance,
Que vos fidèles coeurs attirent ses bienfaits:
Un noeud mystérieux enchaîne pour jamais
Ses honneurs et notre puissance.

(On danse)

Emilie: (à sa suite):
Allez. Tant que la nuit obscurcira les airs,
Sur le dépôt sacré j'aurai les yeux ouverts.


Scène 2
Emilie

Emilie:
Amour, de mon bonheur assure le présage,
Et d'un songe importun viens effacer l'image.


Scène 3
Emilie, Valère

Emilie:
Ah! Valère, quel tems vous présente â mes yeux!
Un mortel ose-t-il pénétrer dans ces lieux?

Valère:
Ma flamme impatiente
A vaincu tout obstacle! Est-ce un crime pour moi?
Est-ce offenser le Ciel garant de votre foi?
L'Amour va combler mon attente,
Bientôt l'Aurore naissante
Me voit l'heureux rival des Dieux.
Que je lise du moins mon bonheur dans vos yeux;
Ne me refusez pas un regard qui m'enchante.

Emilie:
Ah! devez-vous ici me parler de vos feux?

Valère:
Quel style si sévère
Est interdit à l'Amour?
Dans quel temple ce Dieu ne se fait-il pas jour?
Il est le souverain des dieux qu'on y révère.
Vos beaux yeux sont baignés de pleurs.
Eh! qui les fait couler?

Emilie:
Hélas! j'ai tout à craindre:
Le Ciel à notre hymen présage mille horreurs.

Valère:
Ah! vous ne m'aimez plus.

Emilie:
Je serais moins à plaindre:
Apprenez donc tous nos malheurs.
Les voiles de la nuit commençaient à s'étendre,
Un songe trop flatteur vous offrait à mes yeux;
Je vous parlais. Jamais mon coeur ne fut plus tendre,
Quand de tristes clameurs ont monté jusqu'aux cieux,
J'ai vu Vesta: sa voix a glacé mon courage,
Le temple en a tremblé.,. Du milieu d'un nuage,
Des feux étincelans ont éclaté sur nous,
Au moment que la mort me séparait de vous.

Valère:
Reprenez l'espérance,
Nos feux seront victorieux,
Et j'en ai pour garants les Dieux,
Vos attraits, et ma constance.

Emilie:
Jusques au jour naissant abandonnez ces lieux;
Je vais de mes devoirs remplir la loi suprême;
Je dois veiller ici.

Valère:
L'Amour veille pour nous.

Emilie:
Ce sont mes derniers soins; les Dieux en sont jaloux.
Je retourne à l'autel.

Valère:
Vous fuyez qui vous aime.

Emilie:
A mon bonheur je m'arrache moi-même
Je porte à la Déesse un coeur trop plein de vous.

Valère:
L'absence d'un moment m'est un supplice extrême.


Scène 4
Valère, Le Choeur des Pretresses

Le théâtre s'obscurcit par l'extinction du feu sacré, et la clarté, cède à la nuit


Choeur:
Quel bruit affreux! quel présage effroyable!
O sort cruel! O prêtresse coupable!

Valère:
De quels lugubres cris retentissent ces lieux?


Scène 5
Valère, Emilie

Emilie:
Qu’ai-je fait, quelle horreur! tonnez, frappez, grands dieux
Sur moi seul épuisez votre haine implacable.

Valère:
Qu'avez vous, Émilie! et quel trouble confus!

Emilie:
Je tremble; je frémis. Le feu sacré n'est plus.
J'entends déjà la foudre menaçante,
Les prêtres, le sénat, les peuples en fureur;
L'on creuse mon tombeau, l'on m'y traîne vivante,
Et d'une lente mort j'y vais subir l'horreur.

Valère:
Ah! périsse plutôt ce peuple et sa puissance!
Périssent mille fois
Les aveugles auteurs de ces barbares lois,
Qui des fautes du sort, accablent l'innocence!
Je vous verrais mourir! Impitoyables Dieux,
Ah! si des feux si purs arment votre vengeance,
Qui donc est innocent ou coupable à vos yeux?

Emilie:
Ne faites point aux Dieux un reproche inutile.

Valère:
Fuyons de ces tristes lieux,
Suivez qui vous adore...

Emilie:
Où sera notre asyle?
Non, non, laissez-moi seule attendre le trépas,
Ici votre présence offense trop ma gloire,
Et vos efforts ne me sauveraient pas:
Adieu, conservez ma mémoire;
Je pardonne au Ciel en courroux,
S'il ajoute à vos jours ceux que je perds pour vous.

Ensemble:
Ciel implacable que j'implore,
Frappe, lance tes traits, termine mes malhieurs,
Non, non, fais sur moi seul/seule éclater tes rigueurs
Épargne l'objet que j'adore.
Mais, quel éclat se répand dans ces lieux!
C'est l'Amour qui descend des cieux.


Scène 6
Valère, Emilie, l'Amour

L'Amour, un flambeau à la main, descend sur un nuage, et rallume le feu sacré


L'Amour:
Mon flambeau sur l'autel fait revivre la flamme;
Les maux que fait l'Amour, il sait les réparer,
Vivez, belle Émilie, et rassurez votre ame;
C'est votre hymen que je viens éclairer.

Emilie et Valère:
Tu flécbis les destins contraires,
Amour, ah! qu'à ce prix nos peines nous sont chères!

L'Amour:
Venez peuples, venez célébrez ce beau jour.
L'Hymen d'une vestale a fondé votre empire;
Un autre y fait briller le flambeau de l'Amour:
Chantez, ouvrez vos coeurs aux transports que j'inspire.

(Les seigneurs romains entrent pour mener la vestale hors du temple)

Valère (au peuple):
Vous, qui voyez l'objet dont je suis enchanté,
Applaudissez à ma félicité.

(On danse)

Valère (à Émilie):
Le feu qu'en ce temple on adore,
Languit, s'éteint, s'il manque de secours:
Le feu qui pour vous me dévore,
A pris dans vos beaux yeux de quoi durer toujours.
Que de vos chants retentissent les airs,
Je triomphe du sort qui nous ferait la guerre:
L'Amour commande au ciel, à la terre, aux enfers,
Et dans la main des Dieux il éteint le tonneire.

Choeur:
Que de nos chants retentissent les airs,
Triomphez du destin qui vous ferait la guerre;
L'Amour commande au ciel, à la terre, aux enfers,
Et dans la main des Dieux il éteint le tonnerre.

haut de page


Quatrième Entrée

LA TERRE

Le théâtre réprésente les jardins fruitiers de Pomone


Scène 1
Vertumne

Vertumne (un masque de femme a la main):
Amour, rends à mes feux Pomone moins rebelle;
Mes rivaux dans ses fers ont en vain soupiré;
Sous ce déguisement, que tu m'as inspiré,
Amour, rends à mes feux Pomone moins rebelle.
Mais c'est-elle que j'aperçoi.


Scène 2
Vertume, sous la forme de Nérine, Pomone

Vertumne:
Belle Pomone, enfin je vous revoi !
Vous fuyez tous les yeux dans ce charmant asyle,
Le bonheur de vous voir n'est donc fait que pour moi?

Pomone:
J'y viens rêver, c'est un plaisir tranquille;
Nerine, je n'y veux d'autres témoins que toi.
Jardins délicieux, agréables retraites,
Que je vous dois de paisibles momens!
Beaux lieux, dont la nature a fait les ornemens,
Heureux qui sent le prix de vos douceurs secrètes!

Vertumne:
Ne jouissez-voua pas du bonheur que vous faites?
Ces champs si fertiles, si beaux,
Cette terre docile à vos heureux travaux,
Les fruits dont elle se couronne;
Tout présente aux yeux de Pomone
Des triomphes toujours nouveaux.

Pomone:
J'aime ce séjour solitaire;
Des amans importuns j'y fuis l'empressement.

Vertumne:
Si quelque amant pouvait vous plaire,
Il vous rendrait ce séjour plus charmant.
L'Amour sait embellir tous les lieux qu'il éclaire;
La solitude plait avec un tendre amant.
Nos dieux de vos rigueurs ne cessent de se plaindre,
Quoi! serez-vous sans cesse en guerre avec l'Amour?

Pomone:
Je lui pardonnerai, peut-être dès ce jour.

Vertumne (à part):
Ciel! quel nouveau rival aurai-je encore à craindre?

(On entend un bruit de chasse)

Pomone:
Quel bruit trouble ici notre paix?
Dieux, gardez nos vergers, défendez mon ouvrage,
Contre l'affreux ravage
Des monstres des forêts!


Scène 3
Vertume, Pan, Pomone, Troupe de Chasseurs

Pan:
Le monstre est tombé sous mes traits.
Et sa dépouille est un hommage,
Que mon amour présente à vos attraits.

Pomone:
C'est avec bien du bruit m'expliquer votre flamme.

Pan:
L'éclat en ma faveur doit prévenir votre ame.
A mille autres appas mon coeur a résisté:
Qu'un mutuel amour aujourd'hui vous engage;
Goûtez, goûtez l'avantage
De triompher d'un dieu, fier de sa liberté,

Pomone:
L'apareil de votre victoire
M'effraye autant que le danger.

Pan:
Faunes, Silvains, chantez sa gloire,
Sous ses lois je veux vous ranger;
Elle enchaîne mon coeur et m'ôte la mémoire
Des plus charmans objets qui voulaient m'engager.

Choeur:
Chantons sa gloire,
Sous ses lois il faut nous ranger.

(On danse)

Pan (alternativement avec le chœur):
Chantez tons Pomone,
Chantez ses attraits;
L'Amour vous l'ordonne,
Je cède à ses traits,
Il règne jusqu'en nos forêts.
Heureux esclavage
Un coeur qui s'engage
Triomphe du poids de ses fers;
Offrez pour hommage
Vos charmans concerts:
Sur cent tons divers,
Trompettes, sonnez dans les airs.

(On danse)

Pomone:
Je reçois votre hommage avec reconnaissance;
Mais, laissez-moi dissiper ma frayeur;
Allez, et marquez-moi par votre obéissance
Ce que je puis sur votre coeur.


Scène 4
Vertume, sous la forme de Nérine, Pomone

Vertumne:
Aux soupirs du dieu Pan vous êtes peu sensible.

Pomone:
Eloignez-vous, s'il est possible.

Vertumne:
Oû voulez-vous aller?

Pomone:
Je ne sais; suis mes pas.
Non, demeure plutôt.

Vertumne:
Je ne vous quitte pas.

Pomone:
Je te chéris, Nérine, et sais ton zèle extréme.

Vertumne:
Non, vous ne savez pas à quel point je vous aime.

Pomone:
Penses-tu que l'Amour puisse encor nous former
Ces douceurs, ces plaisirs, dont nos chants l'applaudissent.

Vertumne:
Croyez que le bonheur dont les amans jouissent,
Se sent mille fois mieux qu'on ne peut l'exprimer.
L'hommage du dieu Pan vous touchera peut-être.

Pomone:
Ah! qu'un amant aimable est pour nous dangereux!

(A part)

Que mon trouble est affreux!

(Haut)
Je voudrais que mon coeur pût demeurer son roi,
Donne-moi tes conseils, je n'écoute que toi.

Vertumne:
Tout ce que vous voyez vous parle mieux que moi.
Voyez dans ces vergers la source qui serpente,
Elle embrasse cent fois les jeunes arbrisseaux.
Unie avec l'ormeau, cette vigne abondante
S'élève et croît sur ses rameaux.
Cette autre sans appui demeure languissante.
Ces palmiers amoureux s'unissent en berceaux.
C'est le plaisir d'aimer que le rossignol chante.
Ces ondes et ces bois, ces fruits et ces oiseaux,
Tout vous est de l'Amour une leçon vivante.

Pomone:
Hélas!

Vertumne:
Vous soupirez.

Pomone:
Quel mouvement confus!
Vois si dans ces jardins on ne peut nous entendre.

Vertumne:
Vous êtes seule ici, parlez.

Pomone:
Il faut se rendre.
Tes conseils sont suivis, ou plutôt prévenus
Du dieu que je bravais je n'ai pu me défendre.

Vertumne (à part):
Vous aimez!.... quel objet?... Que va-t-elle m'apprendre?

Pomone:
Tu me justifiras au nom de mon vainqueur;
L'amant que j'aime ignore sa victoire
Nérine, jure-moi de ménager ma gloire.

Vertumne:
Ah! ce n'est pas de moi qu'il saura son bonheur.

Pomone:
Mais, faudra-t-il toujours qu'il l'ignore lui-mérne.

Vertumne:
Eh c'est...

Pomone:
Vertumne

Vertumne:
O ciel!

Pomone:
C'est Vertumne que j'aime.

Vertumne (en se démasquant):
Vertumne à vos genoux, meurt de joie et d'amour.

Pomone:
Que vois-je; O Dieux! par quel détour
Avez-vous forcé mon silence!
Je devrais vous punir d'une pareille offense.

Vertumne:
N'ai-je pas trop souffert à cacher mes transports?

Pomone:
Contre un amant qui plait on fait de vains efforts.

Ensemble:
Vole Amour, jouis de ta gloire,
Triomphe, c'est â toi que nos plaisirs sont dus;
Répare les momens que mon/son coeur a perdus
A te disputer la victoire.

Pomone:
Que tout brille en ces lieux d'une beauté nouvelle;
Que l'air en soit plus pur, et la terre plus belle;
Et vous, que mes bienfaits ont soumis à mes lois,
Venez accourez-tous, et célébrez mon choix.


Scène 5
Vertume, Pomone, Bergers & Bergères

Choeur:
Échos, réveillez-vous! répétez nos chansons;
De si beaux naeuds font le bonheur du monde;
Que pour eux des plaisirs la source soit féconde,
Comme nos plus riches moissons.

(On danse)

Pomone:
Charmant Amour, lancez tous vos traits dans mon ame;
Oiseaux, dont le printems renouvelle la flamme,
Chantez, rendez hommage à mon vainqueur;
De ce jour seulement je compte mon bonheur.

(On danse)

Une Bergère (alternativement avec le chœur):
De nos fleurs
Les vives couleurs
N'ont point à l'Aurore
Coûté de pleurs.
Tendre amour,
Tu les fais éclore,Tu vaux à Flore
Le plus beau jour.
De tes ardeurs,
De tes langueurs,
Viens répandre les charmes
Dans tous les coeurs.
Plus d'alarmes,
Que tes armes
Soient nos soupirs
Et nos plaisirs.

(On danse)

Une Bergère:
Ah! que d'aimables lois
L'Amour impose à nos hommages!
Ah! que sur nous cent fois
S'épuise son carquois!
Il réveille vos ramages,
Oiseaux, il dit par vos voix
Coeurs volages,
Coeurs sauvages,
Fuyez de ces bois;
Non, non, sans la tendresse
Ne comptons plus de jeunesse,
Non, l'amour sait tromper le tems;
Pour ceux qu'il blesse
Tout devient printems.

Choeur:
Échos, réveillez-vous, etc...

haut de page