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Les Eaux de Mille-Fleurs,
ou le Remede à la Mode

Comedie-Ballet en I Prologue & III Actes
mise au Théatre par Mr B**. [Nicolas Barbier]

représentée par l'Academie Royale de Musique de Lyon,
Dans la Salle du Gouvernement,
le 9. Fevrier 1707

 

AVERTISSEMENT

L'Eau de Mille-Fleurs ou le remede à la mode, n'est autre chose que l'urine d'une Vache. La saison la plus propre pour s'en servir c'est le mois de May, & le commencement de l'Automne. Ce remede nous a êté aporté des Indes par un Gentil-Homme Espagnol qui avoit demeuré long-tems en ce païs-là. Il est en grande réputation en Allemagne depuis queles Années, & plusieurs personnes assurent qu'il êtoit en vogue en ce païs-cy il y a cent ans; mais qu'insensiblement on en avoit perdû la memoire, &c.

Voilà en peu de mots ce qu'en ont dit quelques personnes qui ont écrit sur cette matiere. La fureur avec laquelle on a couru a ce remede l'année derniere & quelques aventures arrivées à ce sujet ont donné lieu à cette Comedie.

 

 

Prologue

La Medecine chante
Les Peuples soumis à ma loy
Du soin de leur santé se réposoient sur moy:
Avant qu'un mortel téméraire
De son nouveau secret ût infecté ces lieux.
Je viens à cet audacieux
Faire sentir l'effet de ma juste colere...
Mais tandis que je perds le tems en vains discours
Un si fatal abus prend un trop libre cours:
Mille foibles mortels qui bravent ma puissance,
Riront de mon dépit avec impunité:
Contre ce mépris qui m'offence
Armons toute la Faculté.

[Parodie de la Scene d'Amisodar dans Bellerophon]

Que tout seconde ici mon desespoir affreux.
Chers Compagnons de mon sort rigoureux,
Pour m'écouter du fond de vos boutiques
Suspendez quelques temps le soin de vos pratiques.
Et vous à me servir employés tant de fois
Ministres de mon art acourez à ma voix.

[douze Apoticaires entrent portant des Seringues. Ils sont suivis de quatre grandes urnes sur lesquelles sont écrits les noms des drogues qui sont dedans. Douze Medecins les suivent, & après quelques cérémonies les Medecins se rangent d'un côté du Théatre & les Apoticaires de l'autre]

Un Apoticaire
[
Parodie du recit de Meduse dans Persée]

Mon terrible secours vous est-il necessaire,
Faut-il purger quelqu'un ou donner un Clistere ?
Faut-il pour vous servir déployer à vos yeux
Les funestes secrets de mon art dangereux ?
Ordonnez: j'y vais en personne.
Vous n'avez qu'à nommer le mortel malheureux
Que vous voulez que j'empoisonne.

La Medecine
Des Eaux de Mille-Fleurs, l'effet imaginaire
A sçu trop s'emparer du credule vulguaire.
Par l'erreur dont il est seduit,
Si l'on n'aporte un prompt remede
A la fureur qui le possede,
Nous allons voir bien-tôt nôtre pouvoir detruit.

Verra t'on malgré nous l'excrément d'une Vache
Servir de remede à tous maux ?
Qu'à venger cette affront tout nôtre soin s'attache,
Décrions en tous lieux la vertu de ces Eaux.

Le Choeur
Verra t'on malgré nous l'excrément d'une Vache
Servir de remede à tous maux ?
Qu'à venger cette affront tout nôtre soin s'attache,
Décrions en tous lieux la vertu de ces Eaux.

1. Medecin
Je crois à vous parler net
Que c'est-là tout ce qu'on peut faire.

2. Medecin
Ce mépris est un sujet
Digne de nôtre colere.

3. Medecin
Il est de nôtre interêt
De pourvoir à cette affaire.

4. Medecin
Si nous souffrons cet abus
Nous n'aurons plus de pratiques.

1. Apoticaire
Et quand vous n'en aurez plus
Il faudra fermer nos boutiques.

5. Medecin
Ne souffrons pas de nos jours
Une pareille infamie.

6. Medecin
Ne souffrons point que sans nôtre secours
(Dût'il en coûter la vie,)
On ose arrêter le cours
De la moindre maladie.

7. Medecin
Unissons tous nos efforts
Ne songeons qu'à nous deffendre.

8. Medecin
Que dans l'empire des morts
Nul mortel n'ose descendre
Sans un de nos passe ports.

[les Medecins & les Apoticaires repettent le Choeur "Verra t'on, &c." après lequel les Violons joüent une Ritournelle]

La Medecine, un Medecin & un Apoticaire
Mais quels sons harmonieux
Se font entendre dans ces lieux !

Un Medecin, à la Medecine
Comme on vous fait ici, quelqu'un de nos malades
Vous fait donner des serenades,
Et tout l'honneur en est à vous.

[Momus paroit assis sur un nuage, une Vache à ses pieds ornée de Guirlandes de fleurs]

Un Medecin
Quelle Divinité grotesque
Dans cet equipage burlesque
Descend jusqu'à nous !
Vient elle consulter sur quelque maladie ?

La Medecine
Je reconnois Momus Dieu de la Raillerie.

Le Choeur
Pour l'écoûter taisons-nous tous.

Momus
Moderez les transports d'une injuste vengeance:
Vos cris importunent les Dieux
Et je descens exprés des Cieux
Pour vous imposer silence.
En faveur de l'aimable Isis
Epargnez-nous d'inutiles cris:
Le souvenir de sa metamorphose
Interesse tous les Dieux.
Ils ne veulent pas qu'on s'opose
A ce culte nouveau qu'on lui rend en ces lieux.

Le Choeur des Medecins & des Apoticaires
Cedons, cedons il faut nous rendre:
Nous ne saurions nous en défendre.

Momus, descend pendant que le Choeur chante & il continuë
En dépit de vos clameurs:
Quelques Divinités du plus sublime êtage,
Pour lui faire la cour dans le prochain Village
Viendront faire l'essai de l'eau de mille Fleurs.

La Medecine
De quel usage
Peuvent leur être ces eaux ?
Les Dieux ressentent'ils les maux
Dont on pretend guerir par ce fatal breuvage ?

Momus
Quoique tout comble leurs souhaits,
On voit dans le siecle ou nous sommes
Que les plus grands Dieux sont sujets
Aux moindres foibellses des hommes.

La Medecine
Mais ces Eaux seront sans effet
Pour des Beautez éternelles,
Et ce remede n'est fait
Que pour de simples mortelles.

Momus
Dans les Cieux, tout comme icy bas:
Chez les plus grandes Déesses
L'on voit des foiblesses:
Tout comme icy bas.
De tout, leurs esprits s'acomode,
Elles aiment la nouveauté,
Et leur vanité
S'attache à la mode.
Le soin de leur teint,
De leur embonpoint,
Toûjours les occupe:
Et de leurs apas
On est souvent la duppe
Tout comme icy bas:
Quand on ne s'en deffend pas.
Que chacun de vous se retire:
De vous venger laissez moi le souci.
Quoi qu'on n'en manque pas ici:
Je vais chercher ailleurs des sujets de satire.
Par ordre du maitre des Dieux
Je dois viviter ces lieux
Où mille objets nouveaux que ce remede atire
Avant que je remonte aux Cieux
Me fourniront assez dequoi le faire rire:
Railler, folatrer, & médire,
C'est mon emploi le plus sérieux.

Le Choeur
Cedons, cedons il faut nous rendre:
Nous ne saurions nous en défendre.

 

Acte I
I. Intermede

Une Troupe de gens masqués entre en dançant, & l'on chante ce qui suit sur un Menuet.

Une Femme Masquée
C'est le printems qui nous rassemble
Dans ces paisibles Cantons.
Nous y faisons regner ensemble
Les plaisirs de toutes les Saisons.

C'est le printems, &c.

[les Masques dancent le même Menuet, & la même Femme continuë]

Ici l'amour nous accompagne,
Il vient combler nos desirs.
La liberté de la Campagne
Authorise nos plaisirs.

Ici l'amour, &c.

[on dance une Gavotte, sur laquelle on chante les paroles suivantes]

Un Homme Masqué
Pour gouter des douceurs parfaites,
Ne donnons pas tout à l'amour.
Dans nos plus Galantes Fêtes
Bacus doit regner à son tour.

Pour gouter, &c.

[une Femme Masquée dance la même Gavotte, & l'on continuë]

Un Homme Masqué
C'est au feu que Bacus fait naître
Qu'amour allume son flambeau:
Par tout où l'on le voit parêtre
Les plaisirs ont un charme nouveau.

C'est au feu, &c.

[aprés ce couplet les Masques dancent, & se retirent]

Acte II
II. Intermede

 

Le Cabinet s'ouvre de lui même. Il en sort des Indiens qui forment une entrée aprez laquelle d'autres Indiens ameinent des petites Pagodes jusques sur le devant du Théatre. Les Indiens recommencent une autre entrée: Ensuite l'on ameine une Grande Pagode qui chante. Les Indiens dancent, & se retirent dans leur Cabinet avec les Pagodes. Le Cabinet se referme & disparoit.

 

 

Acte III
III. Intermede

Les amis de Valere avec les buveurs d'eau de mille Fleurs dancent, & aprés cette entrée un homme de la compagnie chante.

Un Homme
Par nos jeux & par nos chants,
Redoublons les plaisirs de ces heureux Amans.

Le Choeur
Par nos jeux & par nos chants,
Redoublons les plaisirs de ces heureux Amans.

Deux Femmes
Aprés les rigoureux tourmens
Que cause une absence cruelle,
Qu'il est doux de trouver un coeur toûjours fidelle.

Le Choeur
Par nos jeux, &c.

A Deux
Joüissez d'un bon-heur extreme,
Amans soyez toûjours constants.
Est-il de plaisirs plus charmants
Que d'aimer tendrement & d'étre aimé de méme.

Le Choeur
Par nos jeux, &c.

[on dance plusieurs entrées, aprés lesquelles Lucas vient chanter]

Lucas
Nous allons fermer boutique
Il n'est plus d'Eau de Mille-Fleurs:
Qu'on ne parle plus de vapeurs,
De migraine, ni de colique.
Si quelqu'un de ces maux vous tian
Venez à nôtre Apotiquaire,
Il vous débitera pour rian
Un remede plus salutaire.

[toute la Compagnie dance un menuet sur lequel on chante les couplets suivants, & à la fin de chaque couplet le Choeur repette les deux derniers Vers]

La Montagne
Quelque soit le mal qui vous presse,
Ne courez plus au medecin:
Profritez des plaisirs, un peu d'allegresse
Est un remede souverain.

Le Choeur
Profritez des plaisirs, un peu d'allegresse
Est un remede souverain.

Valere
Contre les rigueurs de l'absence
Un tendre coeur murmure envain:
Pour voir finir ses maux; un peu de constance
Est un remede souverain.

Le Choeur
Pour voir finir ses maux; un peu de constance
Est un remede souverain.

Julie
Loin de gemir, & de se plaindre
Des loix d'un rigoureux destin,
Pour le faire changer, savoir l'art de feindre,
Est un remede souverain.

Le Choeur
Pour voir finir ses maux; un peu de constance
Est un remede souverain.

Angelique
Auprés d'une beauté volage
Voulez-vous faire du chemin ?
N'aimez que le plaisir, & le badinage:
C'est un remede souverain.

Le Choeur
N'aimez que le plaisir, & le badinage:
C'est un remede souverain.

Clitandre
Loin de ces eaux qu'on vous propose,
Un peu d'absence, un peu de vin:
Pour soulager les maux que l'amour vous cause,
Sont un remede souverain.

Le Choeur
Pour soulager les maux que l'amour vous cause,
Sont un remede souverain.

Thoinette
Lors qu'une beauté coquette
Les apas sont sur leur declin,
Pour cacher son depit, la prompte retraitte
Est un remede souverain.

Le Choeur
Pour cacher son depit, la prompte retraitte
Est un remede souverain.

Lucas
Pour éviter le cocuage,
Et vous épargner du chagrin:
Il faut vos vieux ans fuir le Mariage;
C'est un remede souverain.

Le Choeur
Il faut vos vieux ans fuir le Mariage;
C'est un remede souverain.

La Tour
Pour contenter ma fantaisie,
Je m'en-yvre soir, & matin.
Pour banir le souci des maux de la vie,
C'est un remede souverain.

Le Choeur
Pour banir le souci des maux de la vie,
C'est un remede souverain.

Catho
Pour conserver son pucelage,
Et pour n'en voir jamais la fin,
Jeunes Filles, restez toûjours à mon âge:
C'est un remede souverain.

Le Choeur
Jeunes Filles, restez toûjours à mon âge:
C'est un remede souverain.

Catho
Si de l'objet qui vous engage
L'humeur vous cause du chagrin,
Par un heureux effort fortez d'esclavage:
C'est un remede souverain.

Le Choeur
Par un heureux effort fortez d'esclavage:
C'est un remede souverain.

Catho
En dépit de la résistance,
On réduit un esprit mutin.
A tous ses vains détours, oposez la puissance,
C'est un remede souverain.

Le Choeur
A tous ses vains détours, oposez la puissance,
C'est un remede souverain.

 

A Monsieur B**
sur la Comedie des Eaux de Mille-Fleurs

En depit de la Medecine,
Des Medecins, & des railleurs,
Je tiens, que l'Eau de Mille-Fleurs
Tire des Cieux son origine.
C'est un remede souverain:
Au dessous, toûtefois du Vin,
Qui seul donne à nos maux des guerisons parfaites.
Foibles mortels, dont le cerveau
Fait des milliers de Piroüettes,
Comme les Fresles giroüettes,
Si vous voulez guerir, aprochez de cette eau,
Et de ses agrémens faites vous un cadeau.
Fussiez-vous attaquez des noires impostures,
Et de l'envie, & de l'erreur,
Pour en apaiser la fureur
Aprochez de ces ondes pures.
Les Ris, les Graces, & les Jeux,
En sont les Compagnons fidelles
Et les amours auprés d'elles.
Et trouvant leurs beautez sans fard, & naturelles
En sont eux-mêmes amoureux.
Et vous pâles humains, dont la langue, & la bouche,
N'exhale qu'un mortel poison,
Et ne parle jamais raison;
Pour peu que le retour de la santé vous touche,
Sans la moindre prévention
De ces brillantes eaux faites un gargarisme:
Voici pour vous un Aphorisme
D'une nouvelle invention.
Dans une maladie aiguë,
Ou l'amertume est dans le coeur,
Ou, c'est la bile qui le tuë,
Ou bien, ce n'est que quelque aigreur.
Dans tous ces cas venez à la vive fontaine
Qui sort d'un bras de l'Hypocrene,
Et buvez à longs traits de sa douce liqueur,
Seurs, qu'elle calmera vôtre affreuse langueur.
Que si tu veux rester dans ce peril extréme,
Malade, gueris-toi, toi-méme.
Nous verrons d'un oeil sec tes cuisantes douleurs:
Va porter tes soupirs ailleurs.
Aprés cet avis salutaire,
Il te suffit, B**. que tes eaux sachent plaire,
Tant mieux s'il est quelque jaloux,
On les verra comme des foux;
Et l'on dira toûjours, non-obstant leur folie,
B**. t'on Eau de Mille-Fleurs
Guerit de la Melancolie.
Et charme egalement les Esprits & les Coeurs.

C. B***.

 

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