représenté
pour la premiere fois par
Ballet
en I Acte
Livret
de Pierre
de Morand & Germain-François Poullain de
Saint-Foix
l'Academie Royale de Musique
le Mardi 30 Septembre 1755
musique
de:
Pierre
Montan-Berton
&
François-Joseph
Giraud,
ordinaire de la Musique du Roi
les
personnages du Ballet: les
interprètes: Venus Mlle
Davaux La
Discorde Mr
Gelin Deucalion Mr
Godard Pirrha Mlle
Fel L'Amour Mlle
Dubois Une
Voix Mr
Seele
Suite de Venus

Le
Théâtre représente les suites du
Déluge qui dure encore: on entend un bruit sourd
& confus des vagues, des vents & du tonnerre: on
voit des arbres & différentes ruines
qu'entraînent & qu'engloutissent les torrens: le
nuage éclairé où Vénus
paroît avec les Trois Graces, jette assez de
lumiére pour qu'on puisse apperçevoir ces
tristes objets à travers les ténébres:
Deucalion & Pirrha qui ne se connoissent point & qui
ne se sont pas encore vûs, viennent d'être
transportés par une Puissance divine dans un des
bocages sacrés du Mont-Parnasse: ils sont endormis au
pied d'une Statue, dont la figure & les traits ne
laissent point distinguer si elle est d'un homme ou d'une
femme.
Venus, Suite de Venus, Deucalion & Pirrha,
endormis,
La Discorde & sa Suite
Venus Astre
brillant de la Lumiére,
Le Ciel veut bien enfin borner les châtimens
Qu'il devoit à la Terre:
Que le calme renaisse entre les Elémens:
Cessez, Tonnerre:
Fiers Aquilons, ne troublez point les Airs:
Ondes, rentrez dans les limites
Qui vous furent prescrites
Par l'invisible accord des Loix de l'Univers.
Ranimez la Nature & rendez-lui le Jour:
Recommencez votre immense carriére,
Vous allez éclairer les bienfaits de
l'Amour.
La
Symphonie annonce l'arrivée de la Discorde, qui sort
de dessous le Théâtre avec sa Suite: le
Desespoir, la Rage, la Jalousie, les Soupçons, le
Dépit, &c.
La
Discorde Venus La
Discorde Venus Le
Choeur de la Suite de Venus,
tandis qu'elle remonte au Ciel
Envain
les Vents, la Foudre & l'Onde
Semblent obéir à ta voix:
Du dessein les suprêmes Loix
M'ont livré, comme à toi, le Monde.
Jeunes Mortels conservés par les Dieux,
Méritez d'être unis de la plus douce
chaîne.
Ils ne se sont point vûs, je vais semer entr'eux
Les Soupçons, la Crainte, & la Haine.
Tous les deux vont du Ciel apprendre les decrets,
Et je crains peu les noirs projets
Que forme ta rage inhumaine.
Jeunes Mortels conservés par les Dieux,
Méritez d'être unis de la plus douce
chaîne.
La Discorde, Suite de la Discorde,
Une Voix, Deucalion & Pirrha endormis
La
Discorde,
à sa Suite [danse
des Furies] Le
Choeur,
à Pirrha Le
Choeur,
à Deucalion Les
Deux Choeurs
Semons, semons entr'eux
Les soupçons, la crainte, & la haine.
Del'Amour crains les traits:
Ses funestes attraits
Ont fait les malheurs de la Terre.
L'Amour, en voulant vous unir,
Prépare au Maître du tonnerre
De nouveaux Titans à punir.
Craignez ses traits:
Ses funestres attraits
Ont fait les malheurs de la Terre.
La
Suite de la Discorde disparoît: elle reste seule dans
un coin du Théâtre, pour jouïr un moment
du trouble qu'elle a jetté dans le Coeur de Pirrha
& de Deucalion, qui s'éveillent effrayés,
& qui semblent vouloir fuir chacun de leur
côté.
Pirrha Deucalion Une
Voix,
qui sort d'une nue Pirrha La
Voix La
Discorde
Je frémis...
Quel songe !...
Arrêtez:
La volonté du Ciel va vous être
connue.
Dieux ! que mes sens sont agités !...
Couronnez cette Statue
D'une guirlande de fleurs,
Elle s'animera soudain à votre vûë:
Si vous n'obéissez, craignez d'affreux
malheurs.
Cet arrêt du Destin remplira mon attente:
A des transports jaloux ils livreront leurs coeurs:
Dans les enfers je retrourne contente.
Elle
s'abîme; le Théâtre s'éclaire
& s'embellit; Pirrha & Deucalion se regardent avec
un plaisir mêlé de trouble & de
crainte.
Deucalion & Pirrha
Deucalion Pirrha Deucalion,
l'arrêtant Pirrha Deucalion Pirrha Un doux
espoir flate votre ame, Deucalion Pirrha Deucalion Sur cet
objet vous les fixez sans cesse: Craignez
que ma fureur jalouse, Pirrha,
tristement
Que de charmes !... Grands Dieux, puis-je m'en garantir
!
Qu'elle seroit votre injustice
De rendre dangereux ce qu'on ne sçauroir fuir
!
Craignons qu'un songe affreux, hélas, ne
s'accomplisse.
Où portez-vous vos pas ? Vous avez entendu
Ce que le destin nous ordonne.
Je fuis des lieux où tout m'étonne,
Où tout confond mon esprit éperdu.
Aux volontés du Ciel voulez-vous mettre obstacle
?
Pour animer ce marbre il ne faut qu'un moment.
Vous vous intéressez sans doute à ce
miracle,
J'en juge par votre empressement.
Vous croyez déja voir un objet enchanteur;
Votre Coeur vole au devant de la flâme
Dont il va faire son bonheur.
Ah ! Jugez plutôt à vos charmes
Qu'aux plus vives allarmes
Il doit s'abandonner:
C'est un Epoux que l'on va vous donner...
Vous l'aimerez ?...
Je sçaurois m'y contraindre,
Mon Coeur eût-il désiré d'autres
noeuds.
Que mon destin seroit à plaindre...
O Ciel ! Je lis déja mon malheur dans vos
yeux.
Vous y cherchez les traits qui doivent vous charmer;
Des regards si pleins de tendresse
Devroient seuls l'animer.
Quand vous attendez un Amant,
N'obtienne des Dieux une Epouse...
Ah ! vous l'obtiendrez aisément:
Pirrha doit fuir l'amour, & Pirrha ne demande
Qu'à conserver un coeur indifférent.
Je vais cueillir des fleurs & faire la
guirlande.
Deucalion
Deucalion
seul Si
n'être point aimé de l'objet qu'on adre,
Dans ce fatal instant quels voeux puis-je former !
Le voilà ce rival que Pirrha me préfére
!
C'est de ce vain objet que la cruelle espére
Qu'il va naître un Amant digne de
l'enflâmer.
Détruisons l'espoir qui la flatte:
Demandons une épouse aux Dieux...
Hélas ! elle seroit sans appas à mes yeux,
Et je sens dans mon coeur qu'en affligeant l'ingrate,
Je me rendrois encor plus malheureux.
Est un destin plein de rigueur:
Faire couler & ses pleurs & causer son malheur,
Est un tourment plus grand encore.
Deucalion & Pirrha,
puis l'Amour, la Suite de l'Amour,
Les ris & les Jeux
Pirrha Deucalion Pirrha Deucalion Le marbre,
hélas, va s'animer pour vous: Pirrha Deucalion Pirrha Deucalion Pirrha Deucalion Ensemble Pirrha Deucalion Pirrha Deucalion
A cet
objet qui dois combler vos voeux,
Cet instant va donner la vie:
J'apporte la guirlande, obéissons aux Dieux,
Venez...
Je vais expirer à vos yeux !
D'où naît le désespoir dont votre ame
est saisie ?
Ah ! Je brûle pour vous de la plus vive ardeur:
Dès l'instant que je vous ai vuë,
Tous vos traits pour jamais se sont peints dans mon
coeur,
Et je cede au coup qui me tue.
Les Dieux devoient ce miracle à vos charmes:
Il vivra ce rival pour le sort le plus doux;
Je ne vivrai que pour verser des larmes.
Je ne demandois rien aux Dieux:
Vous cherchez seul à faire votre peine;
Je consentois que pour vous rendre heureux,
Cet objet au gré de vos voeux,
S'unit à vous d'une éternelle
chaîne:
Vous cherchez seul à faire votre peine.
En vain le ciel pour faire mon bonheur,
De nouvelles beautés repeupleroit le monde:
Sans cesse je dirois dans ma douleur profonde,
Il n'en est qu'une pour mon coeur.
Si vous choisissiez la plus tendre,
Ah ! Je ne craidrois point qu'elle vissent le jour;
Ne tenez rien que de l'Amour,
J'aurai des graces à lui rendre.
Quoi, Pirrha, vous m'aimez !... quel discours enchanteur
!...
Quoi, Pirrha, vous daignez recevoir mon hommage
!...
Je n'ai voulu qu'éprouver votre ardeur.
Grands Dieux, par la vertu qui regnoit dans mon coeur,
J'ai tâché d'être votre image:
Je vais avec Pirrha l'être pour mon
bonheur.
Une clarté plus pure
Se répand dans ces lieux:
Ces bois reprennent leur verdure:
Cette onde par son doux murmure
Semble nous dire, aimez, soyez heureux,
Vos bonheur embellit la nature.
Pourquoi les célestes décrets
Exigent-ils de nous que ce marbre respire ?
Si nous n'obéissons, les châtimens sont
prêts:
De cet ordre cruel comme vous je soupire:
Cet objet peut-il s'animer,
Peut-il avoir un coeur & ne pas vous aimer !
C'est moi seule qui dois me livrer aux allarmes:
Je vous verrai devenir inconstant...
Ah ! Rendez justice à vos charmes,
Vous la rendrez à votre amant.
N'hésitons plus, faisons ce que le ciel
commande.
Ils
approchent de la Statuë.
Pirrha Deucalion Pirrha
De mes tremblantes mains s'échappe la
guirlande...
Mes pas sont chacelans...
Pirrha ! belle Pirrha !
Nous étions si bien seuls !
Couronnons la Statuë,
Mais détournons la vûe,
Et fuyons aussi-tôt qu'elle s'animera.
Ils
posent la guirlande, & l'Amour qui paroît à
la place de la Statuë, les retient l'un & l'autre
par la main.
L'Amour Deucalion
& Pirrha,
ensemble L'Amour "L'Oracle
qui sembloit s'opposer à vos voeux, Accourez,
Jeux & Ris, secondez ma puissance; Le
Choeur des Jeux & des Ris L'Amour
Levez les yeux, voyez qui vous arrête.
Ah ! c'est l'Amour...
C'est lui qui vous aprête
Les destins les plus doux:
En commençant à vous connoître,
Vous auriez dû penser que l'Amour avec vous
Ne tarderoit pas à paroître.
"Enseigne que l'on doit, par son obéissance,
"Mériter les faveurs des Dieux."
Inventez mille amusemens,
Volez, volez sans cesse autour de ces amans.
Inventons mille amusemens,
Volons, volons sans cesse autour de ces amans.
Peignez-leur les mortels, au sein de l'innocence,
De la nature encore ne suivant que ses loix,
Mais bientôt par reconnoissance
Se choisissant des Rois.
La
Suite de l'Amour se transforme en Bergers & en Bergeres;
les uns sont assis au milieu des bocages, & paroissent
s'amuser à différens jeux, tandis que les
autres dansent au son des flutes & des musettes.
L'Innocence & l'Age d'Or, apres les avoir
regardés quelques tems avec complaisance, forment un
pas de deux.
Une
Bergere,
chante Il n'y
fait sentir sa puissance
Ainsi qu'un Zéphir agréable
Badine avec les tendres fleurs,
L'Amour dans ce séjour aimable,
Agite doucement nos coeurs.
Qu'en nous comblant de ses bienfaits:
Avec la Paix & l'innocence;
Qu'il regne sur nous à jamais.
On
entend dans le lointain des cris & des gemissemens,
occasionnés par les ravages d'un Monstre. Il
s'approche; les Bergers & les Bergeres sont
effraiés; un des Bergers l'attaque & le tue; tous
les Bergers entourent leur défenseur,
l'élevent sur une espece de Trône de verdure,
& lui rendent hommage. La reconnoissance a fait le
premier Roi.
Le
Choeur
Que le rang le plus glorieux
De ce vainqueur consacre le courage:
Que parmi nous il soit l'image
Du souverain des Dieux:
Célébrons sa victoire,
Que son nom & sa gloire
Volent jusques aux cieux.