La
Déroute
des Pretieuses
Mascarade
1659
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L'Amour,
voyant que ses loix, qui avoient toujours esté fort
respectées de tout lde monde, n'étoient plus
en si grande consideration, & que le pouvoir qu'il avoit
eu jusques icy sur les coeurs commençoit à se
diminuer, depuis que les Pretieuses s'estoient introduites
dans le compagnies, d'où elles avoient resolu de le
bannir entierement, entra dans une colere dont on n'eust
jamais creu qu'un enfant eust esté capable, et jura
de se vanger d'elles à quelque prix de ce fust, et
voulut mesme engager ses fideles sujets en ceste occasion,
leur ordonnant de se declarer ouvertement contre ces
ennemies communes; ce qui leur fir chercher un moyen de
contenter leur petit Dieu, et crurent ne le pouvoir pas
mieux faire qu'en les descreditant parmy le peuple,
depeigant dans une Almanach leur figures crotesques &
leurs belles occupations, ce qui fut aussi tost fait.
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Pour
l'Amour dépité:
J'au
toujours fait sentir aux coeurs les plus rebelles
Ce que peuvent les traits du puissant Dieu d'Amour:
Les laides ont appris, aussi bien que les belles,
Qu'il faut que, tost ou tard, chacun aime à son
tour.
J'apperçois
cependant que certaines cruelles,
De dépit de se voir déja sur le retour
Sans s'estre encor soumis quelques amans fidelles,
Empeschant la pluspart de me faire leur cour.
Mais pour
bien me vanger des fieres Pretieuses
Qui, pour rendre mes loix en tous lieux odieuses,
M'appellent un enfant, un aveugle, un badin,
Je veux que desormais onn'en voye pas une
Qui ne brusle en secret pour quelque beau blondin,
Et que pas un blondin jamais n'en ayme aucune.
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Ces
almanachs ayant esté imprimés, deux
Colporteurs, chargés de plusieurs pieces nouvelles,
courent dans les rues avec une precipitation
tout-à-fait grande, & crient à plein
gosier l'Almanach des Pretieuses, dont ils font un gran
debir.
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Pour le
Colporteur, criant les almanachs:
Ma foy, je
n'ay point de sujet
De declamer contre les Pretieuses:
Je veux bien que partout on les trouve orgueilleuses;
Pour moy, j'en suis fort satisfait,
Car leur figure peu commune
Va faire ma bonne fortune.
Pour le
Colporteur, portant des vers contre les
Pretieuses:
Je cours
depuis long-tems & je perds tous mes pas:
A present un chacun se rit de la Gazette;
Maus je vais mettre en montre une piece secrette
Que tout le monde n'aura pas.
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Dans
cet intervalle de temps, trois Pretieuses viennent à
passer, qui, voyant ces Colporteurs entourés de
monde, et s'entendant nommer, veulent savoir ce que ces gens
regardelent & achetent avec tant d'empressement; mais
quand elles apperçoivent que c'est une piece que l'on
a faite pour se mocquer d'elles, le depit les saisit, &
elles entrent en une telle furie qu'elles prennent leur
buscs pour battre ces Colporteurs, qui sont obligés
de s'enfuir.
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Pour les
Pretieuses:
Lorsque
nous commencions d'establir nostre empire,
Qu'on recevoit nos loix ainsi que nos beaux mots,
Tout d'un coup contre nous on fait une satyre,
Et partout l'on nous donne à dos.
Mes
cheres, pourrons-nous apres cela paroistre,
Sans qu'on nous monstre au doigt & qu'on courre apres
nous ?
Il nous espouser un cloistre,
N'ayany pu rencontrer d'espoux.
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Il
se rencontre là, par hazard, un Poëte qu'elles
reconnoissent, à qui elle font toutes les
amitiés possibles pour l'obliger à de declarer
de leur party, et luy promettent merveille s'il veut
s'engager de faire des vers contre cet Almanach; mais au
lieu de se laisser aller à leurs prieres, il se met
à chanter la chanson que l'on a faite contre elles,
& à se rejouir du desordre où il les
voit.
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CHANSON
Pretieuses,
vos maximes
Renversent tous nos plaisirs,
Vous faites passer pour crime
Nos plus innocens plaisirs.
Vostre erreur est sans egale.
Quoy ! ne verra-t'on jamais
L'Amour et vostre cabale
Faire un bon traité de paix ?
Vous
faites tant les cruelles
Que l'on peut bien vous nommer
Des jansénistes nouvelles
Qui veulent tout reformer;
Vous gastez tout le mystere,
Mais j'espere, quelque jour,
Que nous verrons dans Cythere
Une Sorbonne d'Amour.
Pour le
Poëte:
Dieux !
qu'une Pretieuse est un sot animal !
Que les autheurs ont eu de mal,
Tandis que ces vieilles pucelles
Ont regenté dans les ruelles;
Pour moy, je n'osois mettre à jour
Ny stance, ny rondeau sur le sujet d'amour,
Et je crois que si ces critiques
Eussent eu vogue plus longtemps,
Je perdrois toutes mes pratiques
Et restois sans avoir à mettre sous mes
dents.
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Les
Galans n'ont pas plustost appris la consternation où
se trouvent les Pretieuses qu'ils font paroistre le
contentement que leur donne cette heureuse nouvelle, dans
l'esperance qu'ils ont de rétablir bientost leur
commerce avec les coquettes, sans crainte que ces critiques,
qui trouvoient toujours à redire à leur
façon d'agir, osent dorénavant les
censurer.
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Pou les
Galans:
Bannissons
la melancolie,
Et formons de nouveaux desirs:
Ces critiques & leur folie
N'empescheront plus nos plaisirs.
On n'entendra plus que fleurettes,
Et chacun criera tour-à-tour:
Vive l'Amour & les Coquettes !
Tous les galans sont de retour.
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Ensuite
l'Hymen, voyant que l'on avoit banny les Prudes, qui,
n'estant plus en estat de donner dans le mariage, pour mieux
dissimuler leur depit, conseilloient à tout le monde
de ne se mettre jamais en cet engagement, ne peut se tenir
de sauter de joye, voyant que ses autels vont estre en leur
premiere veneration, et que ces sacrifices ne seront plus
interrompus par les impertinens censeurs de ces ridicules
reformations.
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Pour
l'Hymenée:
Ce n'est
pas sans sujet que je parois content:
Je m'en vais desormais retablir mon empire.
Les belles qui m'en vouloient tant
Et qui pretendoient me détruire
Sont à present en fuite & ne paroissent plus;
Mais puisque, comme moy, l'Amour a le dessus,
Il faut tous deux nous joindre ensemble
Pour unir mille amans avec mille beautez,
Qui par nos doux liens se voyant arrestez,
Beniront à jamais le noeud qui les assemble,
Et chanteront de tous costez,
Dedans cette heureuse journée:
Vive le dieu d'Amour & celuy d'Hyménée
!
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