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Chacun fait le Mestier d'autruy
Ballet dansé chez Madame de Lyonne, à Berny,
pour le Divertissement de la Reyne,
le 18. Jour de May 1659

musique de : Jean-Baptiste Lully

 

Le sujet du Ballet est suffisamment expliqué par le Prologue que fera Flore suivie d'une trouppe de Bergers.

PROLOGUE

Flore:
Bergers ce qui donne à ces lieux
L'esclat nouveau qui paroist à vos yeux,
Ce qui rameine icy la Paix & l'allegresse,
Ce sont les regards precieux
De vostre adorable Princesse,
Et ce sont eux außi qui donne à mes fleurs
De si vives couleurs.

Les Bergers:
Flore, il est vray ce qui rend beau nos boccages,
Nos Monts, nos valons, nos ruisseaux,
Nos pasturages,
Et nos trouppeaux
Aujourd'huy si beaux,
C'est la douce influence
De ces beaux yeux qui sont les beaux jours de la France.

Flore:
Pour respondre à des biens si doux
Faites pourcette Reyne une celebre Feste.

Les Bergers:
Pour la bien recevoir, Flore, que ferons-nous ?

Flore:
Qu'à danser un Ballet vostre trouppe s'appreste,
Meslez-y des Concerts de Voix & d'Instruments,
Peut-estre elle aymera ces divertissements.

Les Bergers:
Danser dessus l'herbette
Le soir & le matin,
Au son de la Musette
Avec Lize & Catin,
Et faire pour elles
Chacun à son tour,
Des Chansons nouvelles
Qui parlent d'amour,
C'est ce que nous sçavons nous & nos Camarades;
Mais donner des Concerts, danser des Mascarades,
Flore, c'est le Mestier des Galands de la Cour.

Flore:
Que de les imiter vostre trouppe se pique,
Tel est l'usage d'aujourd'huy,

Chacun fait le Mestier d'autruy.

Les Bergers:
Changeons donc en Ballet nostre danse rustique.

Flore:
Mesmes pour prevenir l'importune Critique,
Faites que ce Ballet explique
Comme chacun veut aujourd'huy
Se mesler du Mestier d'autruy.

Flore & les Bergers:
Mesmes pour prevenir l'importune Critique,
Faites que ce Ballet explique
Comme chacun veut aujourd'huy
Se mesler du Mestier d'autruy.

Premiere Entrée

Trois Suisses allarmez de la nouvelle Paix & de la gelée des Vignes, Craignas de n'avoir plus d'employ ny à la guerre ny dans le Cabaret, se reduisent de bonne heure au Mestier de Porteurs-d'eau.

Vous trouverez sans doute estrange
Que ces Suisses friands du jus de la vendange
Portent de ces deux seaux l'incommode fardeau;
Mais ce que vous en devez croire,
C'est qu'ils ne vous portent de l'eau
Que pour avoir du vin à boire.

II. Entrée

Une trouppe de Gueux ne se souvenant plus de la misere de leur condition, font le Mestier de gens aisez en se regalant entre eux d'un magnifique repas.

Les Gueux

Divins chef-d'oeuvres de beauté,
Ce qui nous fait en nostre pauvreté
Avec tant de plaisir gouster la bonne chere,
C'est d'estre sans bien, sans affaire,
Sans amour, & sans vanité;
Et tel riche nous plaint qui malgré sa richesse,
Plaint par nous mesme, & de vous mal-traité,
A plus besoin de vostre charité
Que nous n'avons de sa largesse.

III. Entrée

Une Harangere faisant le Mestier de Docteur, donne à six de ses Compagnes des leçons de Politique & de Moralle.

On rit de voir ses Harangeres
Se mesler d'un Mestier qui ne leur convient gueres;
Mais, il en est par tout qui n'ayant de talent
Que pour le caque & la boutique,
Ozent pretendre à l'air galand,
Et se mesler de Politique.

IV. Entrée

Six Ramonneurs, au lieu de se tenir à l'employ que leur nom semble leur prescrire, meslent au Mestier de Ramonneur des Cheminées, celuy de Marchands.

Les Danseurs representant les Ramoneurs

C'est pour l'amour de vous, ô charmantes beautez !
Que nos faces sont bazannées,
Et le feu qui nous a gastez
N'est pas celuy des cheminées.

Recit

La Jalousie s'accuse elle mesme de faire außi un autre Mestier que le sien, & chante les Vers Italiens qui suivent.

Per vie più penare
Solgio far' anch'io
Un Mestier non mio,
Ch'è l'indouinare
Maledetto
Sia il sospetto
Che me l'insegno,
Del non saper' ah magior ben non ho.

Cio che m'appartiene
E sol di temère
E non divolère,
Gir cercando pene
Mal'ignoto,
E colpo à vuoto,
Che per l'aria ando,
Del non saper' ah magior ben non ho.

Ie tombe comme un autre en ce vice ordinaire,
Et pour augmenter mon soucy,
Moy-mesme je me mesle außi
D'un Mestier dont je n'ay que faire,
Ce Mestier est de deviner:
Maudit soit le soupçon qui m'en a sceu donner
La malheureuse intelligence,
Car il n'est rien pour moy si doux que l'ignorance.

 

L'employ qui devroit m'attacher
Est de craindre & non de chercher
L'ennuy dont mon humeur s'irrite;
Les maux que je ne sçaurois voir
Sont autant de coups de j'évite:
Le plus grand de mes biens est de ne rien sçavoir.

V. Entrée

Quatre Docteurs lassez des disputes de l'Escolle, abandonnent l'estude pour prendre le Mestier des armes.

Aux Dames

Sçachant que la Valleur touche vos belles ames,
Ces Docteurs qui d'amour sentent les douces flames,
Pour vous en Chevaliers se viennent de changer;
Mais quoy qu'ébloüis par vos charmes
Ils se sçavent encor assez bien mesnager,
Et n'ont pris le Mestier des armes
Qu'au moment que la Paix les met hors de danger.

VI. Entrée

Quatre Boiteux veulent apprendre le Mestier de la danse, & choisissent pour cela des Maistres aussi peu capables de l'enseigner qu'ils le sont de l'apprendre.

Vous qui sur tous les coeurs à vos traits exposez
Usurpez sans effort un pouvoir necessaire,
Ces Boiteux à qui vous plaisez
Ont außi dessein de vous plaire:
Par leur mauvaise danse ils vous veulent charmer,
On rit de ce projet que l'Amour leur inspire;
Mais mil autres comme eux voulans se faire aymer
Ne parviennent qu'à faire rire.

VII. Entrée

Quatre Eunuques font la Cour à quatre Sultannes qu'ils ont à leur garde.

Deffiez-vous, quand vous vous exposez
A ces Eunuques suposez,
Qu'en Galands effectifs pour vous ils ne se changent:
Se fier, en amour, c'est se bien hazarder,
On void bien des Bergers qui mangent
Les brebis qu'ils ont à garder.

Le Ballet finit par un Dialogue Italien

Le Ballet finit par un Dialogue Italien, où la Fortune & l'Amour, après s'estre plaints des entreprises que chacun d'eux fait sur le Mestier de son compagnon, esperent de trouver enfin leur Paix dans cette heureuse Alliance, qui la va donner à toute l'Europe.

A l'Amour

Entre tant de Mestiers divers
Qu'on exerce dans l'Univers,
Celuy dont tu nous sollicites
Est le plus general comme il est le plus doux,
Les autres ont chacun leurs gens, & leurs limites;
Mais le Mestier d'aymer est le Mestier de tous.


A la Fortune

Qui dans divers Mestiers s'engage
Est d'ordonaire soupçonné
D'estre d'humeur inquiette & volage,
Mais ce soupçon doit estre condamné:
Car par tant de Mestiers qui sont sous ton empire
Il n'en est qu'un tout seul où tout le monde aspire,
C'est le Mestier de la Fortune.

L'Amour & la Fortune, tous deux ensemble, se parlans pourtant l'un à l'autre, & se disant & se respondant les mesmes choses en mesme temps.

Cesse, cesse, enfin aujourd'huy
De faire le Mestier d'autruy.
Qui moy ? Oüy, c'est à toy que mon discours s'adresse,
Dispenser à mon gré la joye & la trsitesse
N'est-ce pas mon employ ?
Il n'appartient qu'à moy.

L'Amour:
Quoy donc de ta main mal-instruite
Mes doux traits seront descochez ?

La Fortune:
Quoy ? des Astres puissants à ma sphere attachez
Ie te laisseray la conduite ?

Tous deux Ensemble, se parlant l'un à l'autre:
Non, non, je sçauray l'empescher.

L'Amour:
Deesse aveugle,

La Fortune:
Aveugle Arche.

Tous deux Ensemble, se parlant l'un à l'autre:
Qui voudroit avec moy contester de puissance ?

L'Amour:
Les Mortels vivent seuls sous ton obeïssance,
Au lieu que mon pouvoir s'eslevant jusqu'aux Cieux,
Soubmet esgalement les hommes & les Dieux.

La Fortune:
Mais c'est assez pour moy que dans ton propre empire
L'Amant le plus soubmis à ma faveur aspire,
Et t'ayant imputé sa peine & son tourment,
Pense tenir de moy tout son consentement.

L'Amour:
Mais au plus fort de son martyre
Ce mesme Amant qui se plaint & soupire,
Confesse que les maux qu'on endure pour moy
Valent mieux que les biens qui dependent de toy.

La Fortune:
Amour, il est trop veritable
Qu'aux Sceptres tous puissans ton joug est preferable,
Et que si parmy tous mes biens
Ie ne meslois un peu des tiens
Ma faveur ne seroit qu'un chagrin honorable:
Mais si tant d'evenements
Qui blessent les pauvres Amants,
Souvent je ne souffrois que l'on me creust coupable,
Confesse que de tous les Dieux
Tu serois le plus odieux.

L'Amour:
Il est vray: mais außi, souvent, pour ton excuse
Ie me laisse imputer la liberalité
Dont ton aveuglement abuse
Pour enrichir des gens qui n'ont rien merité.

Tous deux Ensemble:

Donc puisque sans causer ny souffrir de domage,
L'un de nous peut de l'autre usurper le partage,
Conservons toujours si tu veux
Ce vieil & favorable usage
Qui donne à nos discords un succés bien-heureux.
On en souffre, on s'en plaint; mais apres la souffrance
On trouve dans la recompense
Des plaisirs plus delicieux,
Et des Lauriers plus glorieux.

Mais nous sommes bien pres de ce jour fortuné,
Où pour un couple couronné,
Tous deux avec mesme largesse,
Payeront un tribut de gloire & d'allegresse,
Et ce sera dans ce beau jour
Que chassant aux Enfers les fureurs de la Guerre,
Une profonde Paix enrichira la terre,
Et remettra d'accord la Fortune & l'Amour.