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Balet des Cavaliers enchantez
Dansé à Rome par des Cavaliers François
1615

Monsieur, Puis
que vous le desirez, ce sera à chasque ordinaire que
vous aurez de mes nouvelles. Le Carnaval comme le premier
que i'ay paßé dans Rome, m'a donné plus
de contentement, que de subiet de vous escrire, pour ne vous
ennuyer de ce que vous y avez veu & remarqué
autres-fois: car on m'asseure n'y avoir eu presque aucune
difference que celle du temps entre celuy-cy & eux
dés années precedentes. Tout ce qui a peu
donner de l'advantage à ces iours de passetemps &
les rendre plus recommandables que les passez, c'a
esté les beaux & superbes Balets qu'on y a
dansé: & sans particulariser & m'arrester par
trop à vous descrire les deux ou trois premiers qui
s'y sont veus, ie m'oublierois de satisfaire à votre
curiosité, si ie ne vous faisois part de celuy qui se
dansa dernierement en ceste ville, au contentement de toute
la Cour, & avec beaucoup d'honneur pour nostre Nation,
qui faict recognoistre parmi les Estrangers que le courage
& la gentillesse l'accompagnent tousiours. Monsieur le
Marquis de Tresnel Ambassadeur pour le Roy, comme l'autheur
en doit avoir la premiere & plus grande gloire: Ceux qui
ont dansé le grand Balet, Meßieurs le Comte de
la Voulte fils du Duc de Ventadour, Dom Charles Ursino fils
du Duc de Braciano, les Marquis de Canillac & de la
Luzerne, le Baron de Cherley, le Baron de Soucy, Marcilly,
la Mothe, & quelques autres gentilshommes de marque
meritent außi qu'on face beaucoup d'estime de leur
generosité & disposition, admiree de telle sorte
en cest abbregé de l'univers, que les triomphes de
ces braves chefs qui y ont paru autresfois avec tant de
merveilles, & la rareté de tant d'exquis
spectacles qui s'y sont veus, sembloient renaistre & se
faire encores revoir par la superbe & iudicieuse
disposition. Ce Balet fut dansé la nuict du Dimanche
de Carnaval 2. de Mars dans la Salle du Palais de Sainct
Marc, embellie & agencée curieusement à
cest effect avec des marches par tout en forme
d'amphitheatre, & un si grand nombre de flambeaux, que
la clarté du iour sembleroit moindre que
l'éclatante lumiere de tant de feux. Encores que
ceste Salle soit la plus grande & spacieuse qui soit
dans Rome, à peine y eut-il moyen de placer tous les
Seigneurs qualifiez & les principales & plus belles
Dames de ceste Cour qui y aßisterent, & en
partirent apres avoir veu divinement bien faïre. La
description imprimée icy que ie vous envoye en
apprendra plus des particularitez que ie ne vous en
sçaurois ecrire. A
Rome ce 6. Avril 1615
envoyé à un Seigneur de la
Cour

Balet des Cavalliers Enchantez
La
Nuict Mere des Plaisirs, & nourrisse des amours,
glorieuse de tant de lumieres qui l'embellissent, paree de
son manteau d'estoiles, & triasnee sur un superbe
chariot tiré par quatre hibous, comme faisant son
triomphe de la deffaicte du Iour; apres avoir faict
pompeusement son entree dedans la Salle, elle recita ces
vers à la louange des Dames. Place
à la Nuict, que le iour obscurci Le
Ciel n'a point tant d'aimables clartez Ie
ne crains plus les funestes chansons, Puissans
demons pleins d'horreur & d'effroy, Mais
qu'ay-ie dict, revenez mes Esprits, Pour
obliger la compagnie sortit six de ces esprits, non de ceux
là qui n'ont autre soin que de nuire & de mal
faire, mais de ceux qui s'occupans aux plus gentiles &
adextres folies se donnent un continuel plaisir à eux
mesmes, & à tous ceux qui s'amusent à les
regarder. Ces folets conviez de la Nuict, & de la bonne
compagnie, dansent un Balet, où ils font voir que
s'ils n'estoient veritablement Esprits, ils n'auroient pas
la disposition qu'ils ont à s'eslever &
caprioler. Eux donc ayans finy, le Sommeil hommager de la
Nuict, bien qu'ennemy des ieux & des passetemps, pour ne
l'abandonner pas du tout au besoin, vient paroistre devant
la compagnie la teste couronnee de pavots, & chancelant
à guise d'un homme demy endormy, il a faict
recognoistre par ces vers le sujet de son
arrivee. Or
que la Nuict d'estoiles couronnée Rien
n'est si doux qu'un repos desirable, Aux
amoureux ie donne le mensonge, Si
quelquefois Cloris d'amour atteinte, Vous
que l'honneur a contrainct a se taire, Il
commande soudain à six de la troupe de ses Songes les
plus facetieux de danser un autre balet. Mais c'estoit peu
pour l'entretien d'une si grande & illustre compagnie,
si les enchantemens d'Alcanor n'eussent esté
dés long temps destinés à la gloire de
ceste feste. Alcanor (comme tout le monde le sçait,
excellent aux arts magicques, & roy iadis de l'Isle
Sauvage) pour se vanger de l'affront que quelques Princes
Chrestiens (que le desir des nouvelles aventures avoient
amenez en ses terres) luy avoient fait, subornnat ses
filles, les enferma dans le corps de ce Dragon, pour y
rester eternellement prisonniers, iusques à ce que la
plus belle, & la plus chaste du monde peust remettre la
chesne au col de ce monstre; & pour ne les laisser pas
du tout privé de secours, & d'esperance, il
obligea cette Infante que vous voyez icy, sa Niéce,
d'aller par toutes les Cours des Princes & des Roys,
pour trouver celle à qui la gloire de cét
enchantement estoit reservée, & ne s'arrester en
part du monde, qu'elle n'eust veu ces Princes en
liberté: Ce qu'ayant faict inutilement, iusaques
à ceste heure; ayant ouy de la bouche mesme de la
Renommée pubier les beautés & les merites
des Dames de cette Cour, elle y est arrivée,
où par ces vers elle les a conviées d'en
vouloir faire l'essay. Permettez
vous grand Dieu que i'erre vagabonde, La
Comtesse de Castre, dont les vertus & les bonnes parties
ne se peuvent assez dignement louer, en qui le Ciel a faict
naistre des graces, non pour l'accomplissement de ce seul
enchantement, mais bien pour parachever les plus hautes,
& plus dignes avantures de la terre; ayant remis
facilement la chesne au col du Dragon, la Musique chantant
ces vers, luy a rendu les remerciemens pour la
liberté de ces Princes enchantez. Enfin
cette beauté du monde la merveille, Du
Ciel & de l'Enfer les redoutables charmes Les
Dieux quoy qu'immortels, & de trempe plus
dure, Aux
plus chastes plaisirs son ame
accoustumée, Soudain
on les a veu paroistre en la Salle, & danser un grand
& superbe Balet, qui a donné sujet à
toutes les Dames de loure hautement leur belle &
gentille disposition; & à eux la gloire, & le
contentement d'amirer tant de divines beautez, & rester
autant prisonniers de leurs charmes, comme ils estoient
auparavant des liens, & des enchantemens
d'Alcanor.
Se retire d'ici,
Et se cache soubs l'onde:
Et qu'à ce coup le soleil radieux
Cede aux rayons de ces Astres du monde,
Qui ont l'amour & le feu dans les
yeux.
Que ces chastes beautez
Ont de foudre & de flammes:
Et on voit bien que les Cieux nompareils
De leurs rayons ont couronné ces Dames,
Et qu'en leurs yeux ils ont mis des
soleils.
Ny les magiques sons
De ces vieilles sorcieres:
Ny du soleil le succeßif retour,
Puis qu'en ce lieu se trouvent des lumieres
Qui de leurs rais font honte au plus beau
Iour.
Qui marchez quant & moy
Soubs la faveurs des ombres,
Fuyez d'icy, n'approchez point ces lieux,
Retirez vous en vos Royaumes sombres,
Ce beau seiour n'est faict que pour les
Dieux.
Si vous estes appris
A vivre dans les flammes:
L'enfer n'a point plus grand nombre de feux
Comme il en sort des beaux yeux de ces Dames,
Et pour brusler rien n'est si digne
qu'eux.
Faict luire ses flambeaux;
Et que Phoebus finissant la iournée,
Se cache sous les eaux:
Ie viens icy d'un sommeil gracieux,
Enchanter vos soucis, en vous fermant les
yeux.
Pour finir les travaux:
Le ieu, l'amour, les danses, & la table,
Adoucissent les maux,
Et par sur tout un sommeil gracieux
Enchante vos soucis en vous fermant les
yeux.
Qui les va decevant:
Aux convoiteux ie fais du bien en songe,
Mais ce n'est que du vent:
Ainsi souvent d'un sommeil gracieux
I'appaise leurs desirs en leur fermant les
yeux.
Desire son amant,
Pour l'obliger ie me sers de la feinte
Qui la va consumant:
Ainsi souvent su'un songe gracieux
I'appaise son desir, & luy ferme les
yeux.
Et souffrir sans parler;
I'ameine icy des songes pour vous plaire,
Et pour vous consoler;
Afin qu'au moins un songe gracieux,
contente les desirs de celles qui n'ont
mieux.
Toute la Terre & l'Onde,
Sans trouver à mes maux aucun
allegement,
Et qui finisse mon tourment.
Alcanor, Alcanor, que tes iniustes charmes
Me font verser de larmes;
Pour voir ces Chevaliers aux armes tant vantez
Estre si long temps enchantez.
Alcanor autrefois Roy de l'Isle Sauvage,
Pour chastier l'outrage
Des Cavalliers Chrestiens, de ses filles aymez,
Les a dans cce Monstre enfermez.
Sans espoir d'en sortir, que quand la
Tourterelle,
Autant chaste que belle,
Mettant la chesne au col de ce Monstre
puissant,
Ira ses charmes finissant.
Dames de qui les yeux brillans de mille flames
Vous foudroyant les ames;
Faictes qu'en vos beautés & vos divins
appas,
Ie trouve la fin de mes pas.
Qui n'a point sa pareille,
Des siecles avenir le plus bel ornement,
Et qui seule des Cieux merite estre
admirée,
Apres estre de nous si long temps
desirée,
Vient finir cet enchantement.
Flechissent soubs ses armes,
Rien ne peut resister à son pouvoir
vainqueur:
Et contre tous les traicts que son bel oeil
décoche,
Pour ne les point sentir, il faut estre de
roche,
Ou n'avoir du tout point de coeur.
En souffrent la blessure:
Et se sont veuz souvent de ses charmes
épris,
Et les plus dignes coeurs bleßés de
cette atteinte
N'oseroient l'adorer seulement pour la crainte
Qu'ils ont d'encourir son
mépris.
Ne peut estre entamée
Des traicts qu'un fol amour décoche dessus
nous,
Et son esprit qui est au vice inaccessible,
A tout autre penser se fait voir inflexible,
Qu'à celuy de son espous.