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Comédie-Ballet Faite au Chasteau de Chambord, pour le Divertissement du Roy le 14 Octobre 1670 la
Pièce est du Sieur J. B. P. Moliere |
L'Ouverture
se fait par un grand assemblage d'Instrumens; & dans le
milieu du Theatre, on voit un Elève du Maître
de Musique, qui compose sur une Table, un Air que le
Bourgeois a demandé pour la Serenade. La Scene
est à Paris
Acte Premier
Un
Musicien,
chante
Je languis nuit & jour, & mon mal est
extréme,
Depuis qu'à vos rigueurs vos beaux yeux m'ont
soûmis:
Si vous traitez ainsi, belle Iris, qui vous aime,
Helas ! que pourriez-vous faire à vos ennemis
?
Monsieur
Jourdain,
chante
Je croyois Janneton
Aussi douce que belle;
Je croyois Janneton
Plus douce qu'un Mouton:
Helas ! helas !
Elle est cent fois, mille fois plus cruelle,
Que n'est le Tygre aux Bois.
Les
Trois I.
Musicien II.
Musicien I.
Musicien La
Musicienne II. Musicien I.
Musicien I.
Musicien II. Musicien I.
Musicien I.
Musicien II. Musicien I.
Musicien II. Musicien I.
Musicien II. Musicien Tous
trois
Une
Musicienne & deux Musiciens
Un coeur dans l'amoureux Empire,
De mille soins est toûjours agité.
On dit qu'avec plaisir on languit, on soûpire;
Mais quoy qu'on puisse dire,
Il n'est rien de si doux que nostre
liberté.
Il n'est rien que si doux que les tendres ardeurs
Qui font vivre deux coeurs
Dans une mesme envie:
On ne peut estre heureux sans amoureux desirs;
Ostez l'amour de la vie,
Vous en ostez les plaisirs.
Il seroit doux d'entrer sous l'amoureuse Loy,
Si l'on trouvoit en l'Amour de la foy:
Mais helas ! ô rigueur cruelle,
On ne voit point de Bergere fidelle;
Et ce Sexe inconstant, trop indigne du jour,
Doit faire pour jamais renoncer à l'Amour.
Aimable ardeur !
Franchise heureuse !
Sexe trompeur !
Que tu m'es precieuse !
Que tu plais à mon coeur !
Que tu me fais d'horreur !
Ah ! quitte pour aimer, cette haine mortelle !
On peut, on peut te montrer
Une Bergere fidelle.
Helas ! où la rencontrer ?
Pour defendre nostre gloire,
Je te veux offrir mon coeur.
Mais, Bergere, puis je croire
Qu'il ne sera point trompeur ?
Voyons par experience
Qui des deux aimera mieux.
Qui manquera d econstance,
Le puissent perdre les Dieux.
A des ardurs si belles
Laïssons nous enflâmer;
Ah ! qu'il est doux d'aimer,
Quand deux coeurs sont fidelles !
Quatre Danceurs executent
tous les mouvemens diferens, & toutes les sortes de pas
que le Maistre à dancer leur commande: Et cette Dance
fait le Premier Intermede.

Acte Deuxiéme
Quatre Garçons
Tailleurs se réjoüissent par une Dance, qui fait
le Second Intermede.

Acte Troisieme
Six Cuisiniers, qui ont
préparé un Festin, dancent ensemble, &
font le Troisiéme Intermede: apres quoy ils aportent
une Table couverte de plusieurs Mets.

Acte Quatriéme
Les
Musiciens & la Musicienne prenent des Verres, chantent
deux Chansons à boire, & sont soûtenus de
toute la Simphonie. Premiere
Chanson à boire Un petit
doigt, Philis, pour commencer le tour: Seconde
Chanson à boire Buvons,
chers Amis, buvons, Laissons
raisonner les Sots Sus, sus
au Vin, pour tout versez, Garçons versez,
Ah ! qu'un Verre en vos main a d'agreables charmes !
Vous & le Vin, vous vous prestez des armes,
Et je sens pour tous deux redoubler mon amour:
Entre luy, vous & moy, jurons, jurons ma Belle,
Une ardeur eternelle.
Qu'en moüillant vostre bouche il en reçoit
d'atraits.
Et que l'on voit par luy vostre bouche embellie !
Ah ! l'un de l'autre ils me donnent envie,
Et de vous & luy je m'enyvre à longs traits:
Entre luy, vous & moy, jurons, jurons ma Belle,
Une ardeur eternelle.
Le temps qui fuit nous y convie;
Profitons de la vie
Autant que nous pouvons:
Quand on a passé l'onde noire,
Adieu le bon Vin, nos amours;
Despeschons-nous de boire,
On ne boit pas toûjours.![]()
Sur le vray bonheur de la vie:
Nostre Philosophie
Le met parmy les Pots:
Les biens, le sçavoir, & la gloire,
N'ostent point les soucis fascheux;
Et ce n'est qu'à bien boire
Que l'on peut estre heureux.![]()
Versez, versez toûjours, tant qu'on vous dise
assez.
La
ceremonie Turque pour ennoblir le Bourgeois, se fait en
Dance & en Musique, & compose le Quatriéme
Intermede. Le
Mufti, quatre Dervis, six Turcs dançans, six Turcs
Musiciens, & autres Joüeurs d'Instrumens à
la Turque, sont les Acteurs de cette Ceremonie. Le
Mufti Mi star
Mufti
Le Mufti invoque Mahomet avec les douze Turcs & les
quatre Dervis; apres on muy amene le Bourgeois vestu
à la Turque, sans Turban & sans Sabre, auquel il
chante ces paroles.
Seti sabir
Ti respondir
Se non tabir
Tazir, tazir.![]()
Ti qui star ti
Non intendir
Tazir, tazir.
Le Mufti demande en mesme
langue aux Turcs assistans, de quelle Religion est le
Bourgeois, & ils l'assurent qu'il est Mahometan. Le
Mufti invoque Mahomet en langue Franque, & chante les
paroles qui suivent.
Le
Mufti
Mahameta per Giourdina
Mi pregar sera é mattina
Voler far un Paladina
De Giourdina, de Giourdina.
Dar Turbanta é edar scarcina
Con Galera é Brigantina
Per deffender Palestina.
Mahameta, &c.
Le Mufti demande aux Turcs
si le Bourgeois sera ferme dans la Religion Mahometane,
& leur chante ces paroles.
Le
Mufti Les
Turcs Le
Mufti
dance & chante ces mots
Star bon Turca, Giourdina.
Hi valla.
Hu la ba ba la chou ba la ba ba la da.
Les Turcs répondent
les mesmes Vers. Le Mufti propose de donner le Turban au
Bourgeois, & chante les paroles qui suivent.
Le
Mufti Les
Turcs Le
Mufti Les
Turcs Le
Mufti
Ti non star Furba.
No no no.
Non star furfanta.
No no no.
Donar Turbanda, donar Turbanda.
Les Turcs repretent tout
ce qu'a dit le Mufti pour donner le Turban au Bourgeois. Le
Mufti & les Dervis se coëffent avec des Turbans de
ceremonies, & l'on presente au Mufti l'Alcoran, qui fait
une seconde Invocation avec tout les reste des Turcs
assistans; apres son Invocation il donne au Bourgeois
l'Epée, & chante ces paroles.
Le
Mufti
Ti star nobilé é non star fabbola
Pigliar schiabbola.
Les Turcs repetent les
mesmes Vers, mettant tous le Sabre à la main, &
six d'entre eux dancent autour du Bourgeois, auquel ils
feignent de donner plusieurs coups de Sabre.
Le Mufti commande aux Turcs de bastonner le Bourgeois, &
chante les paroles qui suivent.
Le
Mufti
Dara dara
Bastonnara bastonnara.
Les Turcs repetent les
mesmes Vers, & luy donnent plusieurs coups de Baston en
cadance.
Le Mufti aprés l'avoir fait bastonner, luy dit en
chantant.
Le
Mufti
Non tener honta
Questa star ultima affronta.
Les Turcs repetent les
mesmes Vers.
Le Mufti recommence une Invocation, & se retire apres la
Ceremonie avec tous les Turccs, en dançant &
chantant avec plusieurs Instrumens à la
Turqueste.

Acte Cinquiéme
La Comedie finit par un
petit Ballet qui avoit esté
preparé.
Un Homme vient donner les
Livres du Ballet, qui d'abord est fatigué par une
multitude de Gens de Provinces diferentes, qui crient en
Musique pour en avoir, & par trois Importuns qu'il
trouve toûjours sur ses pas.
Tous Un
Homme du Bel Air Un
Autre Homme de Bel Air Une
Femme du Bel Air Une
Autre Femme du Bel Air Un
Gascon Un
Autre Gascon Un
Suisse Un
Vieux Bourgeois babillard Une
Vieille Bourgeoise babillarde Hommes
& Femmes du Bel Air Quel
fracas ! Quel cahos
! Quel
mélange ! Quelle
confusion ! Que
cohnuë estrange ! Quel
desordre ! Quel
embarras ! On y
seche. Le
Gascon L'Autre
Gascon Le
Suisse Le
Gascon L'Autre
Gascon Le
Suisse Le
Vieux Bourgeois babillard Une
Vieille Bourgeoise Babillarde Tous
A moy,
Monsieur, à moy de grace, à moy Monsieur,
Un Livre, s'il vous plaist, à vostre
serviteur.
Monsieur, distinguez-nous parmy les Gens qui crient
Quelques Livres icy, les Dames vous en prient.
Hola Monsieur, Monsieur, ayez la charité
D'en jetter de nostre costé.
Mon Dieu qu'aux Personnes bien faites
On sçait peu rendre honneur ceans.
Ils n'ont des Livres & des Bancs,
Que pour Mesdames des Grisettes.
Aho ! l'Homme aux Livres, qu'on m'en vaille,
J'ay déja le poumon usé
Bous boyez que chacun mé raille,
Et je suis escandalisé
De boir és mains de la Canaille,
Ce qui m'est par bous refusé.
Eh cadedis, Monseu, boyez qui l'on pût estre;
Un Libret, je bous prie, au Varon d'Asbarat.
Je pense, mordy, que le fat
N'a pas l'honneur dé mé connoistre.
Mon'-sieur le donneur de papieir,
Que veul dire sty façon de fifre,
Moy l'écorchair tout mon gosieir
A crieir,
Sans que je pouve afoir ein Lifre;
Pardy, mon foy, Mon'-sieur, je pense sous l'estre
ifre.
De tout ce cy franc & net,
Je fus mal satisfait;
Et cela sans doute est laid,
Que nostre Fille
Si bien faite & si gentille,
De tant d'amoureux l'Objet,
N'ait pas à son souhait
Un Livre de Ballet,
Pour lire le Sujet
Du Divertissement qu'on fait,
Et que toute nostre Famille
Si proprement s'habille,
Pour estre placée au sommet
De la Salle, où l'on met
Les Gens de l'entriguet:
De tout cecy franc & net
Je suis mal satisfait,
Et cela sans doute est laid.
Il est vray que c'est une honte,
Le sang au visage me monte,
Et ce Jetteur de Vers qui manque au capital,
L'entend fort mal;
C'est un brutal,
Un vray Cheval,
Franc animal,
De faire si peu de conte
D'une Fille qui fait l'ornement principal
Du Quartier du Palais Royal,
Et que ces jours passez un Comte
Fut prendre la premiere au Bal.
Il l'entend mal,
C'est un brutal,
Un vray Cheval,
Franc animal.
Ah ! quel bruit !
L'on n'y tient pas.
Bentre je suis à vout.
J'enrage, Diou me damne.
Ah que ly faire saif dans sty sal de cians.
Jé murs.
Jé pers la tramontane.
Mon foy moy le foudrois estre hors de dedans.
Allons, ma Mie,
Suivez mes pas,
Je vous en prie,
Et ne me quittez pas.
On fait de nous trop peu de cas,
Et je suis las
De ce tracas:
Tout ce fatras,
Cet embarras
Me pese par trop sur les bras:
S'il me prend jamais envie
De retourner de ma vie
A Ballet ny Comedie,
Je veux bien qu'on m'estropie.
Allons, ma Mie,
Suivez mes pas,
Je vous en prie,
Et ne me quittez pas,
On fait de nous trop peu de cas.
Allons mon Mignon, mon Fils,
Regagnons nostre logis,
Et sortons de ce taudis,
Où l'on ne peut estre assis;
Ils seront bien ébobis
Quand ils nous verront partis.
Trop de confusion regne dans cette Salle,
Et j'aimerois mieux estre au milieu de la Halle;
Si jamais je reviens à semblable Regale,
Je veux bien recevoir des souflets plus de six.
Allons mon Mignon, mon Fils,
Regagnons nostre logis,
Et sortons de ce taudis,
Où l'on ne peut estre assis.
A moy, Monsieur, à moy de grace, à moy
Monsieur,
Un Livre, s'il vous plaist, à vostre
serviteur.
![]()
Trois Importuns
dancent.
![]()
Je sais
que je me meurs d'amour Quoique
mourant de désir, Je sais
que je me meurs d'amour Le sort me
flatte Je sais
que je me meurs d'amour, &c. Le sort me
flatte Je sais
que je me meurs d'amour, &c.
Et je recherche la douleur.![]()
Je dépéris de si bon air
Que ce que je désire souffrir
Est plus que ce que je souffre;
Et la rigueur de mon mal
Ne peut excéder mon désir.![]()
Et je recherche la douleur.![]()
Avec une pitié si attentive
Qu'il m'assure la vie
Dans le danger de la mort.
Survivre à son coup si fort
Est le début de ma guérison.![]()
![]()
Avec une pitié si attentive
Qu'il m'assure la vie
Dans le danger de la mort.
Survivre à son coup si fort
Est le début de ma guérison.![]()
Six
Espagnols dancent.
Ah !
quelle folie de se plaindre La douleur
tourmente L'amour
est une douce mort Que
l'amant se réjouisse Allons,
allons, des fêtes !
De l'amour avec tant de rigueur,
Du joli enfant
Qui est la douceur même !
Ah ! quelle folie !
Ah ! quelle folie !
Celui qui s'abandonne à la douleur;
Et nul ne meurt d'amour
Si ce n'est celui qui ne sait pas aimer.
Quand on est payé de retour;
Et si nous en jouissons aujourd'hui,
Pourquoi la veux-tu troubler ?
Et adopte mon avis,
Que dans cette recherche,
Le tout est de trouver le moyen.
Allons, allons, de la danse !
Gai, gai, gai !
La douleur est de l'imagination.
![]()
Une Musicienne Italienne
fait le premier Recit, dont voicy les paroles.
Mon sein
armé de rigueurs, Cependant,
si cher est mon tourment,
Je me rebellai contre l'amour,
Mais je fus vaincue en un éclair
En regardant deux beaux yeux.
Ah ! qu'il résiste peu,
Un cur de glace à une flèche de feu
!![]()
Si douce est ma plaie
Que ma peine fait mon bonheur,
Me guérir est tyrannie.
Ah ! plus l'amour est vif,
Plus il a de charmes, plus il plaît.
Apres l'Air que la
Musicienne a chanté, deux Scaramouches, deux
Trivelins, & un Harlequin, representent une Nuit
à la maniere des Comediens Italiens, en cadence.
Un Musicien Italien se joint à la Musicienne
Italienne, & chante avec elle les paroles qui
suivent.
Le Musicien Italien La Musicienne
Italienne Tous deux Le Musicien Italien La Musicienne
Italienne Tous deux
Le beau temps qui s'envole
Emporte le plaisir;
En l'école d'amour
Se cueille le moment.
Tant que l'âge
En fleur nous rit,
L'âge qui - c'est trop affreux !
S'éloigne de nous,
Chantons,
Jouissons,
Dans les beaux jours de la jeunesse;
Bien perdu ne se recouvre plus.
Un il qui par sa beauté
Enchaîne mille curs
Adoucit la plaie,
Rend heureuse la peine.
Mais quand, glacé,
L'âge languit,
L'âme engourdie
N'a plus de feu.
Chantons,
Jouissons, &c.
Apres le Dialogue Italien,
les Scaramouches & Trivelins dancent une
Réjoüissance.
![]()
Premier
Menuet Le Premier
Musicien Le Second
Musicien II. Menuet Tous deux
ensemble
Ah ! qu'il fait beau dans ces Boccages,
Ah ! que le Ciel donne un beau jour !
Le Rossignol sous ces tendres feüillages
Chante aux Echos son doux retour:
Ce beau séjour
Ces doux ramages,
Ce beau sejour
Nous invite à l'Amour.![]()
Voy ma Climene,
Voy sous ce Chesne
S'entrebaiser ces Oyseaux amoureux;
Ils n'ont rien dans leurs voeux
Qui les gesne,
De leurs doux feux
Leur ame est pleine.
Qu'ils sont heureux !
Nous pouvons tous deux,
Si tu le veux,
Estre comme eux.
Six autres
François viennent apres vestus galamment à la
Poitevine, trois en Hommes, & trois en Femmes,
accompagnez de huit Flûtes & de Haut-bois, &
dancent les Menuets.
![]()
Tout cela
finit par le mélange des trois Nations, & les
aplaudissemens en Dance & en Musique de toute
l'assistance, qui chante les deux Vers qui
suivent.
Quels
spectacles charmans, quels plaisirs goûtons-nous ?
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Les Dieux mesmes, les Dieux, n'en ont point de plus
doux.
![]()