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Jean-JosephMouret
[1682 - 1738]
Ballet des Sens
Opera-Ballet en
I Prologue & V Actes
representé pour la premiere fois par l'Academie Royale de
Musique
le cinquiéme jour de Juin 1732

On
ne jouë que trois Entrées, des cinq qui
composent ce Ballet. Elle paroîtront toutes
successivement. Il a fallu s'accomoder à la Saison,
& racourcir un Ouvrage, qui eût été
de juste mesure pour des Représentations
d'Hyver.
la Premiere
Entrée L'Odorat la
deuxiéme le
Toucher la
troisiéme la
Vue la
quatriéme l'Ouie la
cinquiéme & derniere le
Gout le
Prologue l'Assemblée
des Dieux
Prologue
les
personnages du Prologue les
interprètes Jupiter Mr
Chassé Venus Mlle
Eermans Mercure Mr
Dumast
Le
Théatre represente l'Assemblée des Dieux,
Jupiter est sur son Trône, Mercure & Venus
à ses pieds; sur les Aîles, sont les Divinitez
dont les Attributs & les Emplois frapent chacun des
Sens, Zephire tient un Vase de Parfums, Apollon sa Lyre,
Bacchus la Coupe, dont il verse le Nactar; l'Amour
armé de son Carquois, en presente les Fléches
aux Graces; Iris est sur son Arc orné de diverses
couleurs.
Le Choeur
des Dieux Venus Jupiter Venus
& Mercure Venus Jupiter Volez
charmants Plaisirs, volez de toutes parts; Venus
& Mercure Mercure Venus Mercure Venus Ensemble Le
Choeur Venus Quelles
peines Le
Choeur
Jupiter, exaucez les Mortels gemissans,
C'est peu que le travail, ou l'ennuy les accable,
Pour désarmer la Parque inexorable
Tous leurs voeux sont impuissans.
Ton bras soûtient contre l'effort des ans
Les Arbres, les Rochers, de ta vaste puissance
Trop insensibles monumens;
Des Mers & des Forests les divers Habitans
Joüissent de tes dons, mais sans reconnoissance:
Les Humains t'addressent leurs voeux,
Ta gloire chaque jour s'accroît par leur hommage:
Pourquoi ton plus parfait ouvrage
Est-il le moins cher à tes yeux ?
Ma Fille, du Destin tel est l'ordre suprême;
Si la Parque sur eux n'exerçoit pas ses droits,
Leur orgueil les auroit égalez à
nous-même,
Ils m'offrent de l'encens, ils braveroient mes
loix.
Si des Destins l'ordre est irrévocable,
Laissez- nous aux Humains donner d'heureux secours,
Laissez-nous verser sur leurs jours
Un charme favorable,
Qui le console au moins de leur rapide cours.
Qu'ils ne trouvent que des délices
Dans l'usage de leurs Sens.
Peut-être il changeront par d'injustes caprices
Les sources du plaisir en mille affreux tourmens.
Cependant à vos voeux je ne suis plus
contraire.
Suivez chez les Mortels la Reine de Cythere;
Brillez, enchantez leurs regards,
Regnez, & que le Dieu des Arts
Vous embellisse & vous éclaire.
Rassemblez-vous, Plaisirs, aimables Enchanteurs,
Entrez dans tous les Sens, & penetrez les
coeurs.
Que Zephire fasse éclore
Les plus riantes couleurs.
Qu'il y joigne encore
Le doux parfum des odeurs.
Qu'Apollon soûpire
De tendres accords.
Que Bacchus inspire
D'aimables transports.
Que l'Amour suive nos traces;
Que la main des Graces
Aiguise ses traits:
Que l'Amour suive nos traces,
Que la main des Graces,
A tout ce qu'elle touche adjoûte des
attraits.
Mortels, de vos beaux jours songez à faire usage,
Enchaînez vos momens par les Ris & les Jeux:
Entrez en partage
Des plaisirs que le Sort reservoit pour les
Dieux.
Que les soûpirs,
Le tribut du bel âge,
Soient le gage
Des plaisirs.
Loin de nous, Rigueurs inhumaines !
Plus de fierté:
La volupté
Releve la Beauté.
Pour un coeur,
De resister au bonheur,
Que luy promet l'Amour vainqueur !
Mortels, de vos beaux jours songez à faire usage,
&c.
Premiere Entrée

L'Odorat
les
personnages de la Premiere Entrée les
interpètes Leucotoé Mlle
Lemaure Clytie Mlle
Antier Le
Soleil Mr
Tribou Enone,
Confidente
de Clytie Mlle
Minier
Peuples de Babilone
|
|
|
Le Soleil aime Leucotoé, Fille d'Orchame, Roy de Babilone; cette Princesse perit par la jalousie de Clytie, sa Soeur: Apollon touché de sa perte, métamorphosa son Amante en l'Arbre qui produit l'encens. Pour caracteriser l'Odorat, on a choisi le parfum le plus sensible & le plus considerable par l'honneur qu'il a d'être employé au culte des Dieux. |
Le Théatre représente les Jardins des Rois de Babilone
Clytie Enone Clytie Leucotoé Le
Soleil A
la jeune Psiché l'Amour donna sa foy, Leucotoé Le
Soleil Pour
les voir plus long-tems ces beaux yeux que
j'adore, Leucotoé Dans
ces Jardins charmans si les Ombres descendent, Le
Soleil Leucotoé Le
Soleil Leucotoé Le
Soleil Leucotoé Le
Soleil Leucotoé Hate-toy,
Dieu brillant, cher maître de mon âme,
&c. Et
l'Hymen & l'Amour te portent sue leurs
aîles, Clytie Pour
rappeller un Infidelle, Leucotoé Clytie Leucotoé Clytie Leucotoé Clytie [Leucotoé
sort] Rivale
que je haïs, tu cours à ton
supplice. Clytie Enone Clytie,
en prenant le vase: Clytie O
Vangeance, &c. Quoy,
j'immole sa soeur ! Helas ! un nom si doux O
Vangeance, &c. Soleil,
que fais-tu dans les Cieux ? Le
Choeur des Dieux Le
Soleil Le
Choeur des Babyloniens Le
Soleil [Leucotoé
arrive, soûtenuë par deux
Confidentes] Leucotoé Le
vase par Clytie est offert à mes yeux: Le
Soleil Leucotoé Le
Soleil [on
voit sortir l'Arbre qui produis
l'Encens] Arbre,
devien sensible à mes gemissemens.
Clytie
Azile des Zephirs, Jardins délicieux,
Fleurs, que le Dieu du Jour fait naître de
ses feux,
Vous répandez envain une Odeur vive &
pure:
C'est icy que ce Dieu m'avoit donné sa
foy;
Mais le volage, le parjure
Vous embellit pour une autre que moy;
Vous redoublez encor son crime & mon
injure.
Ingrat, tu me jurois de vivre sous ma loy,
Tes sermens n'étoient qu'imposture;
Helas ! les tourmens que j'endure
Sont le prix de l'amour, dont j'ay
brûlé pour toy.
Clytie,
Enone
Clytie, ignorez-vous que de vôtre Rivale
Le Soleil va remplir les superbes projets,
Il la rend immortelle, & le Ciel pour
jamais
Trompe vôtre haine fatale.
Enone, que dis-tu ? quel outrage ! grands Dieux
!
Quoy ! je verrois mon ennemie
Me braver du haut des Cieux !
Mon Ingrat à sa perfidie,
Ajoûteroit encor ce triomphe odieux !
Prévenons cet affront, seconde ma furie,
Que le fer, le poison en délivrent mes
yeux.
Il vient: Elle se croit au comble de ses voeux;
Mais ce plaisir sera le dernier de sa
vie.
Le
Soleil, Leucotoé
Deja vous me quittez, aimable Dieu du
Jour.
Belle Leucotoé, vôtre interest
m'appelle
Dans la celeste Cour,
Le Destin m'a promis de vous rendre
immortelle.
Il plaça dans les Cieux son Epouse
nouvelle:
Etes-vous moins aimable qu'Elle ?
Et pouvoit-il aimer plus tendrement que moy
?
Quoy ! vous vivrez, pour moy, vous par qui tout
respire !
Nous unir à jamais, est le bien où
j'aspire.
Non, dans tout l'Univers j'allume moins de
feux,
Que dans mon coeur n'en répandent vos
yeux:
Je descens plus tard dans les Mers,
J'éveille plus matin l'Aurore,
J'abrege les nuits des hyvers.
Dans toute la Nature il n'est rien qui ne sente
L'horreur de vôtre éloignement:
Jugez des langueurs d'une Amante,
Quand elle vous perd un moment.
Et me cachent l'éclat dont vous parez les
fleurs;
Dans le Parfum qu'elles répandent,
Je sens vôtre pouvoir, & goûte vos
faveurs.
Il faut nous affranchir des tourmens de
l'absence,
Vôtre jalouse Soeur vous tient en sa
puissance,
Qu'un moment, loin de vous, me cause de frauyeurs
!
Rassuez-vous, la haine de Clytie
Desormais semble rallentie:
Et je crains son courroux bien moins que sa
beauté.
Quoy ! doutez-vous encor de ma fidelité
?
Pardonne, cher Amant, pardonne à ma
tendresse,
Je connois tout le prix de la felicité;
Mais l'amour de ma Soeur n'a que trop
éclaté,
Tu pouvois y répondre, & m'
échaper sans cesse,
Et son coeur s'en étoit
flatté.
Clytie est vôtre Soeur, & vôtre
Souveraine,
Pour vôtre seureté j'adoucissois sa
haine;
Mais les Dieux vont enfin vous ouvrir leur
séjour,
Et vous ne craindrez plus une foible Mortelle;
Je vais marquer au Ciel vôtre place
nouvelle.
Déja vous me quittez, aimable Dieu du Jour
!
Belle Leucotoé, c'est l'Amour qui
m'appelle,
S'il cause mon départ, il presse mon
retour.
Leucotoé
Hate-toy, Dieu brillant, cher maître de mon
âme,
Revien, rameine les Plaisirs:
Ruisseaux qui l'écoutiez, parlez-moy de sa
flâme:
Echos, n'avez-vous pas retenu ses soûpirs
?
Je vois briller le flambeau, le Carquois,
Je vole dans ton Char, je vole où tu
m'appelles,
Le Ciel s'ouvre pour nous, c'est toy seul que j'y
vois.
Leucotoé,
Clytie
Le Soleil vous juroit une ardeur
éternelle,
Je cesse desormais de troubler vos
desirs.
Devons-nous perdre des soûpirs ?
C'est nous couvrir d'une honte nouvelle,
Et du volage encor redoubler les
plaisirs.
Non, je ne sçavois pas qu'il portât
vôtre chaîne,
Lorsque j'écoûtay ses discours:
Mon bonheur cesse enfin d'être mpelé
de peine,
Puisqu'il ne trouble plus le repos de vos
jours.
L'Amant dans mon coeur a fait place à la
Reine:
Ce coeur est occupé de plus nobles
projets.
Les Dieux m'ont exaucée, ils calment
vôtre haine.
Songez aux serments que m'a faits
Un Amant parjure & volage,
Puissiez-vous n'éprouver jamais
La honte d'un pareil outrage !
Il m'aimoit, il se dégage,
Il pourra s'enflamer pour de nouveaux
attraits.
Qu'entens-je ? Il changeroit ! un si cruel
présage
Fait naître dans mon coeur mille troubles
secrets.
Allez m'attendre au Temple, où par un
sacrifice
De nos coeurs réünis, nous rendrons
grace aux Dieux:
Nous couvrirons l'Autel de Parfums
précieux;
Jurons-nous une paix qui jamais ne
finisse.
Enone,
Clytie
Tout est-il prest, Enone, as-tu remply mes voeux
?
Vous voyez dans mes mains un dépost
precieux,
Des fatales odeurs, qu'enfante la Colchide;
Le fer ne porte pas une mort plus rapide:
Vous allez voir périr un Objet odieux;
C'est en sacrifiant aux Dieux,
Que vous l'immolerez par ce present
perfide.
De son sort & du mien que ce poison
décide.
Clytie
O Vangeance, ô plaisir dont les Dieux sont
jaloux,
En dépit de ces Dieux je vais goûter
vos charmes:
Ma Rivale se livre à mon juste couroux,
N'attendons pas, pour luy porter mes coups,
Que le Ciel luy prête des armes.
Malgré moy fait couler mes larmes:
La Nature en mon coeur excite trop d'allarmes;
Non, non, lâche Pitié, vains Remords
taisez-vous.
Tu vas pâlir en voyant ton Amante.
Ah ! que sa mort & ta rage impuissante
Sont un doux spectacle à mes yeux !
Il descend: J'apperçois la clarté
renaissante:
Fuyons, allons remplir nos projets
furieux.
Le
Soleil, les Heures,
Choeur des Babyloniens, Choeur des Divinitez
Celestes
Triomphez, regnez, Dieu du jour
Augmentez la celeste Cour
D'une Divinité nouvelle:
Répandez, répandez vôtre gloire
immortelle
Sur l'Objet de vôtre amour.
Peuples de ces climats, celebrez ma
conquête,
Dressez-luy les premiers Autels;
Plaisirs, Amours, à cette Fête
Interessez les Dieux & les Mortels.
Triomphez, regnez, Dieu du jour,
&c.
Leucotoé doit icy m'attendre;
Qui peut la ravir à mes yeux ?
Cessez vos chants, je ne puis les entendre:
O Ciel ! en quel état me la rendent les
Dieux !
Le
Soleil, les Heures, Leucotoé
Choeur des Babyloniens, Choeur des Divinitez
Celestes
J'expire, mes sens m'ont trahie...
Dans un parfum délicieux,
Que j'aimois, que j'ay crû l'ouvrage de vos
feux,
Je respire un poison qui me coûte la
vie.
Je l'ouvre, elle veut fuir, la vapeur qu'il
exale
La plonge en un instant dans la nuit
infernale.
Que me sert que sa mort vange ce crime affreux
?
O trop barbare Soeur !
Trop funeste Rivale !
Epouse du Soleil, mon sort étoit trop
beau:
Adieu, cher Objet que j'adore.
Mes yeux vont se fermer, & te cherchent
encore...
Que tes rayons du moins luisent sur mon tombeau
!
Ma cendre sentira le feu qui nous
dévore.
Que ne puis-je mourir & la suivre aux Enfers
!
Ah ! dans la nuit la plus profonde
Laissons languir tout l'Univers,
Que tout ce qu'allumoit ma lumiere feconde
Meure avec le bien que je pers.
Mais, la Terre à son tour s'amollit par mes
larmes,
Ranime ce que j'aime, & luy rend d'autres
charmes.
Ton feüillage s'agite & semble me les
rendre,
Entr'ouvre tes rameaux à mes
embrassemens,
Helas ! je sens son coeur sous cette écorce
tendre.
Quelle divine odeur s'éleve jusqu'aux Cieux
!
Encens aussi pur que sa flâme,
Tandis que vous ferez les délices des
Dieux,
Reprochez-leur les maux qu'ils causent à mon
âme.
Seconde Entrée
![]() |
Le Toucher
les
personnages du ballet du Toucher les
interprètes Laodamie Mlle
Pelissier Protesilas,
Roy
de Megare Mr
Tribou Diomede Mr
Chassé Proserpine Mlle
Julie Une
Prestresse Mlle
Eermans Une
Ombre Mlle
Eermans
Ombres d'Amants & d'Amantes
Protesilas,
Roy de Megare, fût le premier des Grecs qui perit au
Siege de Troye. Laodamie son Epouse ne trouvoit de
consolation qu'au pied de la Statuë de ce Heros: Elle
ne cessoit de l'embrasser, comme si ses caresses eussent
pû l'animer. Les Dieux recompenserent sa vertu
au-de-là de toute esperance; et Proserpine ramena des
Enfers, un Epoux si regreté. On
a preferé cet évenement à quelques
autres qui auroient pû se rapporter au Sens dont il
s'agit: tels que Midas convertissant en Or tout ce qu'il
touchoit; Antée qui reprenoit ses forces en touchant
la terre: les Filles d'Anius qui changeoient en bled &
en vin tout ce qui passoit par leurs mains: Mais il falloit
donner à ce Sens, un plaisir plus délicat. Et
pour concilier l'amour & la bienseance, on a mis sur la
Scene des Personnages animez d'une ardeur
legitime.
Le
Théâtre represente le Temple de Proserpine, au
millieu duquel est la Statuë de Protesilas. Laodamie
est aux pieds de la Statuë
Une
Prestresse Le
Choeur La
Prestresse Le
Choeur La
Prestresse Le
Choeur Laodamie Tu
respires encor dans ce Marbre fidele, Illustre
& cher Epoux, non, non, la Mort cruelle Vous,
fidelles Sujets, honorez ce que j'aime, [les
Prestresses de retirent au fond du
Temple] Diomede Laodamie Diomede Ne
perdez plus de precieux soûpirs, Laodamie Diomede Laodamie Diomede,
à part Laodamie Diomede Pour
combattre mes feux, j'eus recours à
l'absence: Laodamie Diomede Laodamie Diomede Laodamie Malheureuse
! & je puis voir encor la lumiere ! O Mort
! dans les tourmens qui devorent mon ame, Quel
bruit soudain ! quelle frayeur nouvelle ! [la
Statuë se brise &
s'abime] O Dieux
! ce Monument d'une flame si belle, [elle
tombe evanouïe] Proserpine,
à Protesilas Protesilas,
à Laodamie Laodamie Protesilas Laodamie Protesilas Proserpine Protesilas
& Laodamie Proserpine Vous
qui de vos ardeurs conservez la memoire, Le
Choeur des Ombres heureuses Une
Ombre Entre
d'immortelles fleurs Le
Soleil de ses rayons Le
Choeur des Ombres heureuses
Laodamie,
Choeur de Grecques & de Prêtresses de
Proserpine
Digne Fille de Cérès,
Reçoy les voeux d'un coeur tendre;
Que l'Objet de nos regrets
Puisse aujourd'huy les entendre.
Digne Fille de Cérès,
&c.
Au nom des droits des Amans
Ouvre ton coeur à nos plaintes;
Au nom de tes traits charmans,
Dont Pluton sent les atteintes.
Digne Fille de Cérès,
&c.
Tes sujets ont quelquefois
Repassé l'Onde infernale,
Pluton revoquant ses loix
Rendit un fils à Tantale:
Rend-nous le plus grand des Rois,
Malgré la Parque fatale.
Digne Fille de Cérès,
&c.
Illustre & cher Epoux, non, non, la Mort
cruelle
Ne sçauroit separer nos coeurs:
Qui trompe & nourrit mes douleurs.
Je le Touche, l'embrasse, & crois que j'y
rapelle
La vie & nos chastes ardeurs:
Ne sçauroit separer nos coeurs.
Posez icy ce fer, ces dards, ce Diademe;
Seuls restes d'un Roy si fameux:
Ce Tromphée est l'Autel qui recevra mes
voeux.
Laodamie,
Diomede
Belle Reine, il est tems que vôtre douleur
céde
Aux soins de vos Etats, aux voeux de vos
Sujets:
Le desespoir qui vous possede
Ne doit pas dans les pleurs éteindre tant
d'attraits.
Quel Epoux, quel Amant plus digne de regrets !
Eh ! qui sçait mieux de Diomede
Si d esi justes pleurs doivent tarir
jamais.
Nos cris ne percent pas jusqu'au sombre
rivage;
Profitez mieux des beaux jours de vôtre
age,
Le Ciel veut desormais en faire un autre usage:
Les ravir aux douleurs & les rendre aux
plaisirs.
Voilà de mes plaisirs & l'objet & le
gage:
Dans ces embrassemens je goute mille appas,
Vous voyez dans ces traits sa fierté, son
courage;
Sa flâme dans ses yeux, ne brille-t-elle pas
?
Il semble de mon coeur entendre le langage,
Il semble qu'il me tend les bras.
Vous rapeller vos maux, c'est les aigrir
encore.
Non, non, parlons toûjours du Heros que
j'adore,
Vôtre main luy ferma les yeux;
Sans ses derniers momens, parloit-t'il de nos feux
?
Mon nom est-t'il sorty de sa bouche expirante ?
Helas ! il sçavoit trop dans quel abime
affreux
Sa perte alloit plonger sa malheureuse
Amante.
O Ciel ! que ces transports redoublent mes
tourmens !
Nos coeurs étoient unis dès nos plus
jeunes ans,
Et le Destin cruel pour jamais les
sépare:
Helas ! par un bonheur aux Souverains si rare,
L'Hymen avoit en nous couronné deux
Amans.
De ses vertus, de sa constance
Protefilas reçut la récompense;
Mais étoit-il le seul sensible à vos
apas ?
D'autres avoient des yeux & soupiroient tout
bas:
Vôtre choix m'imposa silence.
J'allay chercher la gloire & les combats;
Le bonheur d'un Epoux m'ôtoit toute
esperance,
Elle renaître par son trépas,
A vos genoux j'ay rapporté ses armes.
Il m'imposa luy-même un devoir si fatal,
Ma flame est rallumée en revoyant vos
charmes;
Mon amy n'est plus mon Rival.
Qu'entens-je ? quel discours ! ô Ciel ! le
puis-je croire !
Respectez-vous si peu ma douleur & ma gloire
?
Vos reproches sont superflus,
Mon triste coeur les avoit prévenus;
Accablé de douleurs, craignant de vous
déplaire,
Brûlant de m'expliquer, résolu de me
taire,
J'étois encor prest à partir,
Vains projets ! Un moment a sçû les
démentir.
Envain cet aveu vous offense,
Non, il n'est plus en ma puissance,
Ny d'éteindre mes feux, ny de m'en
repentir.
Fuyez, ne cherchez point à meriter ma
haine.
Un Rival, qui n'est plus, traverse encor mes
voeux;
Et je ne puis briser un fatale chaîne.
Ah ! terminons des jours trop malheureux.
Applaudissez-vous, Inhumaine,
Je vais chercher loin de vos yeux
La mort, le seul remede à mes tourmens
affreux.
Laodamie
Quoy ! d'un frivole amour le sort le desespere
?
Son coeur ne peut survivre à des
mépris ?
La perte que j'ay faite est bien d'un autre
prix.
Quelle soudaine horreur vient fraper mes esprits
!
Ce n'est qu'à toy que je veux recourir;
En perdant l'Objet de ma flame,
J'avois commencé de mourir.
Si ces traits impuissants, cette image
insensible,
Par un charme secret suspendoient mes douleurs;
Quels seront nos plaisirs dans le séjour
paisible,
Quand nous pourrons mêler nos soûpirs
& nos pleurs !
La terre tremble sous mes pas.
Devoit-il de la fourdre, attirer les éclairs
?
J'ay tout perdu, je languis, je chancelle;
Le jour fuit, j'entrevois lesroutes du
trépas.
Proserpine,
Protesilas, Laodamie
Ouvre les yeux à la clarté
celeste,
Triomphe de la mort, c'est le prix de tes feux;
Pour Admete autrefois j'ay fait revivre
Alceste,
Tendre Epoux, je te rends à l'Objet de tes
voeux.
Enfin, je vous revois, Amante trop
fidele.
Qu'entens-je ? quelle voix m'appelle ?
L'Ombre de mon Epoux...
Non, je revois le jour,
Et ce bien m'est cent fois moins cher que ton
amour.
Quel prodige ! qui l'eût pû croire
?
Voy la divine main qui nous rejoint tous
deux.
Que le fidele Amour en ait toute la gloire,
Il se sert de ma main pour rallumer vos
feux.
Triomphe, tendre Amour, tout céde à
ta puissance,
La Parque t'obéït, tu domptes ses
rigueurs;
Quels torrens de plaisirs tu verses dans nos
coeurs,
Plaisirs que n'avoit pas prévenu
l'esperance.
Vôtre bonheur vous est rendu;
Aux feux constans il n'est rien d'impossible:
Le plaisir qu'on retrouve est cent fois plus
sensible,
Que le plaisir qu'on n'a jamais perdu.
Habitans fortunez de ma paisible Cour,
Venez Ombres, venez rendre hommage à
l'Amour,
Je fais briller icy mon pouvoir & sa
gloire.
L'Amour répand sur vous ses plus cheres
faveurs,
Tendres Epoux, que vôtre chaîne est
belle !
Puissiez-vous aux transports des naissantes
ardeurs,
Unir comme nous, les douceurs
D'une paix éternelle !
Dans le paisible séjour
Reservé pour l'Innocence,
Regne le tranquille Amour,
Affranchy de l'inconstance:
Le Léthé coule sans cesse;
Nous oublions nos malheurs,
Et jamais nôtre tendresse.
Jamais ne nous environne,
Nous ne goûtons plus les dons
De Cérès & de Pomone;
Mais les doux Embrassemens
Des Ombres qu'Amour enchaîne,
Les dédommages sans peine
Des plaisirs des autres Sens.
L'Amour répand sur vous ses plus cheres
faveurs,
Tendres Epoux, que vôtre chaîne est
belle !
Puissiez-vous aux transports des naissantes
ardeurs,
Unir comme nous, les douceurs
D'une paix éternelle !
Troisiesme Entrée
![]() |
La Veue
les
personnages du Ballet de la Vue les
interprètes L'Amour Mlle
Lemaure Zephire Mlle
Petitpas Iris Mlle
Eermans Aquilon Mr
Dun
C'est
une fictions hazardée, mais cependant fondée
sur la Nature à l'exemple de celles d'Ovide: les
couleurs font l'objet & le plaisir de la Vue. IRIS est
caracterisée par Elles, & cette Déesse
favorite de Junon offre à la Terre le plus riant
spectacle: l'AMOUR en ouvrant le yeux, donné à
IRIS ses premiers regards, elle écarte les nuages que
luy oppose AQUILON, ce qui caracterise son aversion pour
luy. L'AMOUR & IRIS semblant faits pour donner les beaux
jours au monde.
Le Theâtre represente une vaste Campagne, bornée par des Côteaux fleuris
|
L'Amour Zephire Amour,
quand ta main temeraire C'est
pour le bien des coeurs que le destin
t'éclaire. L'Amour Zephire L'Amour
est un rival qui cause trop d'effroy, L'Amour C'est
entre la Terre & les Cieux Zephire Mais,
sçais-tu qu'Aquilon luy porte ses soupirs
? L'Amour Zephire
L'Amour Coulez
Ruisseaux, amants de la verdure, Mais,
qui peut du Soleil obscurcir les rayons ? Elle
paroît: mes yeux, comtemplez tant d'apas:
Iris Vous,
Ormeaux, relevez vos languissans
feüillages; L'Amour Iris,
prenant l'Amour pour Zephire L'Amour Iris L'Amour Iris L'Amour On
n'a jamais brulé d'une ardeur plus
sincere, Iris: L'Amour Iris
Aquilon Iris Aquilon Pourquoy
m'envier, Inhumaine, Iris Aquilon Iris Aquilon Iris Aquilon Iris Aquilon [il
sort]
Iris L'Amour Iris L'Amour Iris L'Amour Ensemble L'Amour Je
l'entens: sur ses pas, voyez la Cour de Flore;
Zephire Le
Choeur Zephire Le
Choeur Plus
de Bergere volage, Le
Choeur Zephire Le
Choeur Zephire,
à Iris Le
Choeur Une
Bergere Ils
sont l'ame de nos secrets, Les
Regards sont les premiers traits Trop
heureux qui voit ses progrés Les
Regards sont les premiers traits Cette
fleur qui fut l'amante Le
Choeur |
Quatriesme Entrée
![]() |
L'Ouye
les
personnages du Ballet de l'Ouie les
interprètes La Reine
des Sirenes Mlle
Pelissier Leucosie,
Sirene Mlle
Eermans Partenope,
Sirene Mlle
Minier Ulisse Mr
Chassé Orphée Mr
Dumast
Choeur des Grecs de la Suite d'Ulisse
Les
Sirenes habitoient sur une Isle, où, par la douceur
de leurs chants, elles attiroient les hommes à
dessein de les immoler; Cruauté, qu'elles
autorisoient par un Oracle qui leur annonçoit leur
perte, si un seul Mortel pouvoit échaper au
piége qu'elles tendoient à tous: Au retour de
la guerred e Troye, Ulisse & Orphée furent
attirez dans cette Isle; ils alloient y perir, si le charme
n'eût été rompu par un charme superieur.
C'est à quoy réüssit Orphée, ses
chants vainquirent ceux des Sirenes; les unes par desespoir,
se precipiterent dans la Mer; les autres furent
changées en Rochers; Et c'est à ce Prodige de
l'Harmonie, qu'Ulisse & sa Flotte furent redevables de
leur délivrance.
Le Théâtre represente l'Isle des Sirenes
|
Ulisse Orphée Ulisse Orphée,
à part
Ulisse Après
tant de travaux pour la gloire entrepris, Parcourons
ces détours, &c.
Leucosie La
Reine Partenope La
Reine Depuis
qu'Ulisse est sur ces bords, Invisible
& presente, à l'aide d'un nuage, Leucosie
& Partenope La
Reine
La
Reine C'est
l'espoir d'être unis qui flatte tous les
coeurs; Ah
! de quel trait fatal, &c.
Ulisse La
Reine Ulisse Déesse,
c'est sans doute un nom que je vous doy, La
Reine Ulisse La
Reine Ulisse La
Reine Ulisse Si
parmy tous les Noms marquez par la victoire, La
Reine Ulisse La
Reine Ulisse La
Reine Ulisse La
Reine Ulisse La
Reine Ulisse La
Reine Ulisse La
Reine Ulisse Je
vous aime toûjours, adorable Sirene, La
Reine Ulisse La
Reine Ulisse La
Reine Ulisse La
Reine [elle
sort] Ulisse [on
entend une Symphonie]
Ulisse [les
Sirenes viennent enchanter Ulisse par leurs chants
& par leurs danses]
Le
Choeur Une
Sirene Le
Choeur La
Sirene Le
Choeur La
Sirene Le
Choeur Une
autre Sirene Tous
les jours sont pour les Amants Les
coeurs ne font que trop punis [on
voit paroître les Grecs de la suite
d'Ulisse] La
Sirene
Orphée Le
Choeur des Sirenes Orphée Apollon,
si c'est toy dont je tiens la naissance, Le
Choeur Orphée [les
Sirenes sont changées en
rochers] Volez,
venez Guerriers, enlevons ce Heros, [Ulisse
est enlevé dans le
Vaisseau]
La
Reine Le
Choeur des Grecs dans le
Vaisseau La
Reine Ulisse La
Reine Ulisse Le
Choeur
La
Reine [la
Sirene se precipite dans la Mer] |
Cinquiesme Entrée
![]() |
Le Goust
les
personnages du Ballet du Gout les
interprètes Erigone Mlle
Antier Bacchus Mr
Tribou Cephise Mlle
Petitpas Deux
Bacchantes Mlles
Petipas & Dun
Faunes, Egypans & Bacchantes
Bacchus
amoureux d'Erigone, prit la forme d'une grape de Raisin,
& à l'aide de ce Stratagême il fût
heureux. Sans rien changer au fonds d'une Fable
consacrée par la Poësie & par la Peinture,
on y a cherché des preparations vraysemblables; &
ce qui a déterminé au choix de cette avanture,
c'est la qualité des presens de Bacchus, plus
affectez au plaisir du Gout, que les présens des
autres Dieux, qui semblent ne servir qu'à soulager
des besoins.
Le Theâtre represente une Campagne, dont la vûë est bornée par le Temple de Jupiter, & par la Ville de Carie
|
Cephise Erigone Cephise Erigone Cephise Voyez
pour vos plaisirs ses soins ingenieux: Erigone Cephise Mais,
puis-je enfin vous parler sans détour
? Un
Heros jeune, aimable, & tout couvert de
gloire, Erigone
Bacchus Erigone Bacchus Erigone Bacchus Erigone Bacchus Erigone Bacchus Non,
non, le Séjour du tonnerre Ah
!vous le trouveriez ce plaisir precieux Erigone Bacchus Erigone Bacchus
le
Choeur Erigone le
Choeur Erigone
Bacchus [on
entend gronder le Tonnerre] Jupiter
me répond par la voix du Tonnerre, [le
Théâtre se change en Treilles
chargées de pampres & de grapes de
raisins: On voit sortir du sein des Rochers, des
Fontaines de vin] Naissez
Pampres féconds sur ces Rochers arides, Le
Choeur [les
Egipans, les Bacchantes, & les Peuples arrivent
en dansant; ayant à la main des Tyrces &
des Tambours de Basques]
Erigone Quelle
Liqueur enchanteresse Le
Choeur Bacchus Erigone Le
Choeur Erigone Bacchus Le
Choeur Erigone Bacchus [aux
Peuples] Célébrez
l'Objet qui m'engage. Erigone Ensemble [les
Peuples & les Bacchantes forment le
Divertissement] Une
Bacchante Les
Amants Ta
Liqueur Parmy
nous, Deux
Bacchantes, alternativement avec le
Choeur Vainqueurs
charmants, Le
Choeur |