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Ballet Royal des Plaisirs
divisé en II Parties
dansé par sa Majesté, au Louvre,
le 4. Fevrier 1655

texte de Isaac de Benserade

musiquede :Louis de Mollier & Jean-Baptiste Lully

 

Premiere Partie
les Délices de la Campagne

Récit de la Paix

Apres avoir esté long-temps attenduë,
Comme le doux obejt de tous les beaux desirs,
Pour le bien des Mortels me voilà descenduë,
Et j'amene tous les Plaisirs.
Pourtant il ne faut pas que je le dissimule,
Je ne suis de la Paix qu'un Portrait imparfait;
Les armes de
LOUIS, & les conseils de JULE,
La feront paroistre en effet.


Premiere Entrée

de jeunes Bergers

pour le Roy, representant un Berger

Mille autres Bergers charmans,
Dont on parle, ne font gloire
Que d'embellir les Romans,
Celui-ci pare l'Histoire.

Et sa conduite & son bras
Font la seureté champestre;
On voit devenir gras
Le Troupeau qu'il méne paistre.

Des Nymphes il peut choisir
La plus belle & la meilleure:
Ce Berger fait à plaisir
Trouvera par tout son heure.

Afin que nous puissions nous
Mieux dnaser sur la fougere,
Hé, bon Dieu ! quand dirons-nous
Le berger & la Bergere ?

pour le Duc de Roquelaure, Berger

Tout autant de Brebis que j'en ai mené paistre,
M'ont toûjours craint si fort, que j'en ai vû beaucoup
S'y méprendre souvent, & ne pas bien connaistre,
Si j'estois le Berger, ou si j'estois le Loup.

pour le Comte de Saint Aignan, Berger

Enragez, Galants complets,
Que la vanité dévore,
Ma Panetiere est encore
Tout pleine de Poulets.

II. Entrée

quatre Gentils-Hommes voisins, conviez à la Nôce

pour le Grand Maistre de l'Artillerie, Gentilhomme champestre

Mon équipage est assez bon,
Et j'ai pour exemple ma Maison & ma Terre,
Du passage des Gens de Guerre,
Bonnes armes à feu, bonne poudre à canon.

pour le Comte de Lude, Gentilhomme champestre

Je bats tant de Païs & la nuit & le jour,
Qu'il n'est point de Mari qui n'en prenne la fievre:
Car j'ai bien autre chose à courre que le Lievre,
Et des Poulets ailleurs que dans ma basse-cour.

pour le Marquis de Villequier, Gentilhomme

A ma taille, à ma mine, à l'air de mon visage,
Assez fier pour la guerre, assez doux pour l'amour,
On voit bien que je suis le Cocq de mon Village;
Et même l'on diroit que j'ai hanté la Cour.

pour le Marquis de Saucour, Gentilhomme

Mes voisins, qui font tant les riches & les beaux,
N'ont point plus de noblesse, & plus d'argenterie;
Plus de train, plus d'habits, plus de chiens, plus d'Oiseaux,
Ni de meilleurs chevaux dedant leur écurie.

III. Entrée

cinq Bourgeois dont les Maisons sont dans le Hameau où le Mariage se fait

Ces Messieurs sont toûjours égaux,
Et conservent le même stile;
Puis qu'on les voit aussi badaux
A la Campagne qu'à la Ville.

IV. Entrée

six Officiers d'armée logez dans un quartier proche de celui où se fait l'Assemblée

pour Monsieur de Gontery, Officier d'Armée

Par pure modestie, & par discretion,
Je ne vous dirai point quel je suis dans l'Armée;
Mais j'ai donné commission
D'en parler à la Renommée.

pour le Marquis de Mirepoix, Officier d'Armée

Mes voeux sont à Mars consacrez,
Et rien n'est si beau sur la Terre,
Comme d'aller dans les degrez
Aux derniers honneurs de la Guerre.

pour Monsieur de Saint Aignan Fils, Officier d'Armée

Pouer me rendre fameux en plus d'une bataille,
Je tiendrai le chemin que mon Pere a tenu;
Il faut seulement que j'aille
Droit par où je suis venu.

V. Entrée

du Marié & de la Mariée

Ce bizzare Mariage
Tient à de fragiles noeuds;
D'autres durent davantage,
Et n'en sont pas plus heureux.

VI. Entrée

des Parens de la Mariée

pour Monsieur Frere Unique du Roy, qui devoit representer un Parent de la Mariée

Cette feste a touché mon inclination;
Aussi juge-t'on bien par mes petits negoces,
Que j'ai quelque intention
De me trouver à mes Nôces.

Mais comme l'on n'on n'a pas toute chose à souhait,
Des plaisirs du Prochain il faut former les nostres,
Et faire son propre fait
Du Mariage des autres.

Qu'on ne s'épouse pas; mais qu'on s'aime, il suffit;
Et dans le Mariage il est doux que je pense,
D'en avoir tout le profit
Sans en faire la dépense.

pour le Marquis de Villeroy, Parent de la Mariée

Comme un petit parent assez consideré,
Je sçai garder mon rang dans la truope priée;
Mais tout le monde croit que dans peu je serai
Le frere de la Mariée.

pour le Marquis de Rosny, parent de la Mariée

Issu d'une Beauté, dont l'éclat est si grand,
Que sur elle la Cour s'est toûjours récriée:
Et vû mon jeune âge apparent,
Que puis-je estre à la Mariée
Autre chose que son Parent ?

Recit de Pan

Que ces bois, ces prez & ces plaines,
Que ces ruisseaux, & ces fontaines
Sont des objets doux & plaisans !
Mais leur felicité parfaite,
Qui pensez-vous qui l'ait faite:
C'est un Berger de seize ans.

Tout va bien dessous sa conduite;
Son jeune bras a mis en fuite
Les Loups qui desoloient nos Champs:
Déja dans l'Amoureux Empire,
De tous costez on soûpire
Pour ce Berger de seize ans.

VII. Entrée

six Satyres de la suite de Pan

Dans nos bois les bonnes fortunes
N'estant pas autrement communes,
Quelques-uns ont échapé;
Mais nous en avons attrapé
Quelques-unes.

VIII. Entrée

de Cephale suivi de quatre Chasseurs

pour le Comte de Saint Aignan, representant Cephale

J'aime, & si je n'aimois, que diroit-on de moi ?
Pourrois-je refuser & mon coeur & ma foi
A la Déesse que j'adore ?
J'ai toûjours aimé; j'aime encore;
Si je manquois à ce devoir,
Quelle honte ! il feroit beau voir
Un Cephale sans une Aurore.

IX. Entrée

Nympes d'Astrée

pour Messieurs de la Chenaye & de Joyeux

Nous n'aimons point du tout les hommes;
Et le souhait que que formons;
Est de celles que nous aimons
Soient chastes comme nous le sommes.

X. Entrée

Polemas & deux Chevaliers de ses amis, Ravisseurs des trois Nymphes, attaquez & vaincus par Lindamor & deux autres leurs Defenseurs

Par un secours suborneur,
Ces Braves ont tiré ces Dames de la crainte,
Et leur ont sauvé l'honneur
Pour y donner une atteinte.

XI. Entrée

Clidamant & trois jeunes Chevaliers de la Cour d'Amasis viennent éprouver la Fontaine de la Verité d'Amour

pour le Comte de Guiche, Chevalier de la Cour d'Amasis

Certains yeux dont les regards
Jettent des feux & des dards
Contre qui la force est vaine,
Font que j'éprouve à mon tour,
Sans aller à la Fontaine,
La verité de l'Amour.

XII. Entrée

Egyptiens

pour le Roy, representant un Egyptien

RONDEAU

Il le sera la Maistre, & confondu
Se trouvera le dessein prétendu
De son Rival envieux de Nature;
Et nous verrons en mauvaise posture,
Ce Concurrent qui fait tant l'entendu.

De celui-ci l'éclat s'est répandu;
Et s'il obtient ce qu'à lui seulk est dû,
Tout ce que peut estre une creature,
Il le sera.

Qu'il vous promette un bonheur assidu,
Vous deviendrez riche comme un perdu;
Mais qu'à quelqu'un, par un funeste augure,
Il dise aussi qu'il doit estre pendu,
Il le sera.

pour le Duc de Damville, Egyptien

Il me faudroit bien du temps
A rendre les bagatelles,
Que depuis dix-huit ans
J'ai prises aux Demoiselles.

pour le Duc de Roquelaure, Egyptien

Jamais quelqu'un à quelqu'une
N'a parlé plus librement,
Ni dit la bonne fortune
Plus inconsiderément.

Sur l'avenir je travaille,
Et fais en homme sensé;
Ce n'est rien dire qui vaille,
Que de parler du passé.

pour le Comte de Saint Aignan, Egyptien

Parmi d'illustres Vagabonds,
A qui tous les chamins sont bons,
J'ai vers les grands dangers esté de pleine course:
Mais un peu sur le tard, je reconnois enfin,
Que de nostre Métier tout l'utile & le fin,
Est de sçavoir couper la bourse.

pour le Marquis de Genlis, Egyptien

J'ai bonne mine,
L'oreille fine,
Le pied subtil,
Un beau corsage;
Pour le visage,
Qu'importe-t'il ?

pour le Marquis de Mirepoix, Egyptien

Cette bonne fortune, où tant de monde aspire,
Où l'on presume aussi qu'il est si doux d'entrer,
Je suis d'âge à la rencontrer,
Et d'humeur à ne la pas dire.

Seconde Partie
les Divertissements de la Ville

Recit de Venus

Jeunes coeurs, croyez-moi, laissez-vous enflâmer,
Tost ou tard il faut aimer,
Et c'est en vain qu'on façonne:
Tout cede à mon pouvoir, tout fléchit sous mes Loix,
Je n'en excepte personne,
Par même les Rois.

A quoi voulez-vous donc employer vos beaux jours ?
Le Printemps pour les Amours,
Est plus propre que l'Automne.
Tout cede à mon pouvoir, tout fléchit sous mes Loix,
Je n'en excepte personne,
Pas même les Rois.

Premiere Entrée

de six Débauchez

pour le Roy, representant un Débauché

SIRE, quel spectacle pour nous ?
Et d'où peut proceder en vous
Ce changement qu'on y remarque ?
Sur quelle herbe avez-vous marché;
Quoi ! faut-il qu'un si grand Monarque
Devienne un si grand Débauché ?

C'est l'ordre que vos jeunes ans
S'attachent aux sujets plaisans,
Et qu'ils ne demandent qu'à rire;
Mais ne soyez point emporté,
Evitez la Débauche,
SIRE,
Passe pour la gragilité.

Il n'est ni Censeur ni Regnent
Qui ne soit assez indulgent
Aux voeux d'une jeunesse extrême;
Et pour embellir vostre Cour,
Qui ne trouve excusable même,
Que vous ayez un peu d'amour.

Mais d'en user comme cela,
et de courre par ci, par là,
Sans vous arrester à quelqu'une;
Que tout vous soit bon, tout égal,
La Blonde autant comme la Brune;
Ha !
SIRE, c'est un fort grand mal.

II. Entrée

quatre Comediens François, affichent & joüent une Piece courte & Comique

Comedie

III. Entrée

trois Comediens Italiens, representent à leur tour une Piece courte & ridicule

les veritables Trivelin, Scaramouche & Pantalon

La plus noire mélancholie
Devant nous s'efface bien-tost;
Il n'appartient qu'à l'Italie
De faire rire comme il faut.

Nostre Caprice est si folastre,
Que pour nous en divertir mieux,
Il fait Comedie & Theâtre,
De toutes gens & de tous lieux.

IV. Entrée

d'un Maistre à Danser & de quatre de ses Ecoliers

Aprés bien des pas superflus,
Nous voilà tous pareils, autant qu'on le peut estre;
Et tellement égaux, qu'il ne se par le plus
Ni d'Ecoliers ni de Maistre.

V. Entrée

du Genie du Jeu, suivi de trois Joüeurs déterminez

pour le Marquis de Genlis, representant le Jeu

Ce Jeu-là n'est pas des plus beaux,
Encor qu'il soit aimé de quelque Demoiselle;
Et qui le verroit aux flambeaux,
Avoûroit que le Jeu ne vaut pas la Chandelle.

VI. Entrée

d'un Amoureux qui vient donner une Serenade à sa Maistresse

Monsieur Hesselin, Amoureux

Serenade

Peut-estre dormez-vous, adorable Inhumaine,
Cependant que je meurs en vous chantant la peine
Que j'endure pour vous appas;
Et dans le même temps que pour vous je soûpire,
avec un autre Amant qui vous dit son martyre,
Peut-estre ne dormez-vous pas.

Peut-estre dormez-vous, pour n'ouïr pas la plainte
Que mon coeur amoureux, avec beaucoup de crainte,
Fait contre vos divins appas;
Ou si vous ne pouvez vous tenir de l'entendre,
Afin de vous mocquer d'un sentiment si tendre,
Peut-estre ne dormez-vous pas.

VII. Entrée

de six Filoux

le Marquid d'Aluy, representant un Filou

Me voyant marcher sans flambeau,
Plus d'un Mari devient ma duppe,
Et croit que j'en veux au manteau,
Quand je ne songe qu'à la juppe.

VIII. Entrée

un Vieillard avec sa famille, à laquelle il donne aprés souper le divertissement des Oublieux

Comme l'Amour appartient
A la bouillante jeunesse,
La bonne chere convient
A l'impuissante vieillesse.

IX. Entrée

six Oublieux

pour le Duc de Damville, representant un Oublieux

En beaucoup d'honnestes lieux,
Quantité de Beautez dignes d'estre adorées,
Ont fait venir l'Oublieux,
Pour passer avec lui d'agreables soirées,
Qu'on ne sçauroit passer mieux.

pour le Comte de S. Aignan, representant un Oublieux

J'ai perdu, j'ai gagné; j'ai fait assez de bruit,
Et toûjours preferé l'honnorable à l'utile:
Mais j'ai bien plus marché la nuit,
A la Campagne qu'à la Ville.

X. Entrée

un Baigneur avec deux de ses Garçons

le Marquis de Villeroy & Mr de Rassan, representant des Garçons Baigneurs

Nous ne connoissons point l'amour ni ses trophées,
Et sommes seulement jolis aux yeux de tous:
Mais quand nous serons grands toutes les mieux coëffées
Pourroient bien se coëffer de nous.

XI. Entrée

du Genie de la Danse

pour le Roy, representant le Genie de la Danse, & faisant une Entrée seul

Place à ce Demi-Dieu, qui triomphe aujourd'hui,
Ses charmes déployez vont estre en évidence;
Qu'on ne s'y trompe pas, il est bon celui
Qui ne se sent pas juste ait un peu de prudence;
Et malheur à qui ne danse
De cadence avecque lui.

Sur les pas de son Pere, & de son grand Ayeul,
Il marche pour soi-même ayant peu d'indulgence;
Et sa bonne conduite à bien danser tout seul,
Marque le noble soin qu'en a pris la Regence,
Et l'étroite intelligence
Du Parrain & du Filleul.

Au chemin de la Gloire on l'a vû s'avancer
Par ce sage conseil; & sur ce beau modelle,
Encore maintenant le voit-on terrasser
Tout ce que sa valeur a d'opposé contre elle,
Et la Revolte infidelle
Ne sçait sur quel pied danser.

XII. Entrée

quatre Suisses

Monsieur Cabou, les Sieurs Lambert, Dolivet & le Conte

Le vin pris dans l'excés, a leur timbre gasté:
Mais que cette liqueur par trop multipliée,
Dans cette Nation subtile & déliée,
Estouffe de bons mots & de vivacité !

XIII. & derniere Entrée

Courisans parez pour le Bal

pour Monsieur Frere Unique du Roy, represetnant un Courtisan

Beau, jeune, de bonne Maison,
Si je prétens gagner les coeurs les plus rebelles,
Est-il à la Cour quelques Belles
Qui ne sentent que j'ai raison ?

Il est vrai le sexe me plaist,
Et je ne rougis point de brûler de ces flâmes:
Quand j'aimerois toutes les femmes ?
Je sçai bien que la Gloire l'est.

Je suis souple, adroit, circonspect;
Aussi quoiqu'un flateur à nos oreilles prône,
tant plus on est proche du Trône,
Tant plus on lui doit de respect.

pour Monsieur le Duc d'Yorck, Courtisan

Si la Vertu pouvoit, elle m'auroit donné
Tout ce que la Fortune m'oste:
car jamais Courtisan, ne fut plus ruiné,
Et ne le fut moins paar sa faute.

pour le Grand Maistre de l'Artillerie, Courtisan

En toutes mes actions
La Devotion est peine;
Jusques dans mes passions
On voit briller la Cour Sainte:
Je suis l'exemple des Grands;
Et davant eux j'entreprens
Une chose peu commune,
Accordant le double but,
De songer à sa fortune,
Et vacquer à son salut.

pour le Comte de Lude, Courtisan

Pour en aimer plusieurs, ou le vouloir prouver,
Nul mieux que moi ne s'en acquitte;
Et je suis consolé de celle que je quitte,
Par celle que je vais trouver.

pour le Comte de Vivonne, Courtisan

Bien que je sois né pour la Cour,
La Guerre m'est un doux sejour;
Et pour me souhaiter une Campagne heureuse,
Je prétens par mes douceurs
Acquerir quelque pleureuse,
Outre ma Mere & mes Soeurs.

pour le Marquis de Villequier, Courtisan

Beauté; qui de mon mal estes la seule cause,
Répondez-moi tout bas, si vous n'osez tout haut;
Ne sui-je pas fait comme il faut
Pour aspirer à quelque chose ?

pour le Chevalier de Rohan, Courtisan

Ma personne, mon visage,
Mon nom, ma mine, & mon âge,
Ont un éclat apparent;
Avec ces qualitez nuës,
Le malheur sera bien grand
Si je couche dans les ruës.

pour le Marquis de Saucourt, Courtisan

Si de la bonne mine avec de la jeunesse,
Accommode une Maistresse;
Si la dépense & le coeur
Amolissent la rigueur:
Bref, si d'autres talens plaisent aux plus parfaites,
Mes affaires s'en vont faites,
Et je n'ai point de Rival
Qui ne soit mal à cheval.

pour le Comte de Nogent, Courtisan

Je n'ay qu'à suivre mon Pere,
Qu'à bâtir sur même plan;
Et si je ne dégenere,
Je serai bon Courtisan.

pour le Marquis d'Aluy, Courtisan

Je suis intrigué nuit & jour;
Et comme un Courtisan habile,
J'ay mes affaires de la Cour,
Et mes affaires de la Ville.