|
Ce
n'estoit point assez que Renault eust autre-fois
esté delivré des charmeuses prisons
d'Armide, il falloit encores que les deux plus
grandes & plus vertueuses Reynes du monde
vissent representer sa delivrance, afin qu'apres
leur jugement personne n'accusast plus Renault de
perfidie, ou ne plaignit Armide d'avoir perdu ce
qu'elle aymoit imprudemment. Déja leurs
Majestez l'avoyent plusieurs fois condamée,
& toutes leurs actions montroyent que si elles
estimoyent en Armide le sexe qui leur estoit
commun, elles y blasmoyent les voluptez & les
tromperies qu'elles eussent vouslu n'estre point
sçeües. Le Roy mesme, qui peut (ce
semble) donner plus de licence aux apetits, a fait
connoistre a tout le monde, qu'il n'estimoit aucune
volupté loüable que celle qui naissoit
de la vertu, en voulant que la delivrance de
Renault fut le sujét de ses plaisirs:
plaisirs vrayment Royaux & digne d'une telle
Majesté que la sienne: car si la
sumptuosité des appareils estonna tous ceux
qui les virent, l'ordre gardé dans la salle,
la ravissante Majesté des Reynes, le grand
nombre des Princesses parées, la magnifique
beauté des autres Dames, les diamants
entassez sur les habits, & les coiffures, &
la judicieuse conduitte des differens ballets,
firent avoüer aux plus medisans que pour cette
fois il leur falloit raire (s'ils ne vouloyent
changer de langage) & les autres qui donnent
aux choses ce qu'elles meritent, ne se peurent
tenir d'avoüer qu'ils eussent esté
fachez que Renault n'eust point esté
prisonnier, pour estre delivré de la
sorte.
Rien
n'estoit encores paru qu'une grande perspective de
Palais & paysage recullé, qui cachoit le
Iardin d'Armide a tous les spectateurs, quand on
entendit un grand concert de musique, dont les
concertans estoyent cachez, & pouvoyent
neantmoins voir toute l'assemblée au travers
des feuillages qui les couvroyent: Cette musique
composée de soixante & quatre voix,
ving-huict Violles, & quatorze Luths, estoit
conduite par le sieur Mauduit, & tellement
concertée qu'il sembloit que tout ensemble
ne fut qu'une voix, ou plustost que ce fussent ces
oyseaux qu'Armide laissoit a l'entour de Renault
pour l'entretenir en son absence, ayant pouvoir de
contre-faire les voix humaines, & de chanter
les plaisirs de l'amour, avec les persuasions
contenues en ses vers, (faicts & mis en musique
par le sieur Guedron Intendant de la musique de sa
Majesté.)
|
Puis
que les ans n'ont qu'un printemps,
Paßez amans douvemant vostre
temps,
Vos jours s'ne vont & n'ont point de
retour,
Employez les aux delices
d'Amour.
|
Cette
Musique cessant au signal que le Roy luy fit
donner, se perdit la perspective premiere qui la
cachoit, & parut la montaigne pourtraicte en la
premiere planche qui se verra cy apres. Renault
(representé par Monsieur de Luynes premier
Gentil-homme de la chambre de sa Majesté
& son Lieutenant general au Gouvernement de
Normandie) estoit couché sur l'herbe &
sur les fleurs, au dedans d'une grotte
enfoncée dans le milieu de cette montaigne:
Au dessus & a l'entour de cette grotte estoit
sa Majesté, accompagnée de douze
Seigneurs, representant autant de Demons laissez
par Armide a la garde de son bien aymé, avec
charge de luy faire passer le temps en tous les
delices imaginables. A chacun des costez de cette
Montaigne, estoit une Roche se perdant dans les
nuës, qui sembloyent rouller dessus. Et tout
ensemble avec les boccages des costez, (ou se
cachoit le corps de la Musique precedente) occupoit
la largeur de la grande salle du Louvre ou fut
faitte cette action.
Pas
un ne vit cette Montaigne ornée d'une si
bizarre beauté, remplie de personnes si
inventivement masquées & vestues, &
si claire par les brillans, & broderies
rejalissantes contre les flambeaux opposez, qui ne
creut estre en quelque agraeable songe, ou qui ne
prit pour Démons veritables ceux qui les
representoyent seulement.

Planche
1
Ce
ne fut pas sans choix ny raison que le Roy voulut
representer icy le Demon du feu & se couvrir de
flames comme il est pourtraict en la seconde
planche, car outre que sa Majesté voulut
faire voir à la Reyne sa femme, quelque
representation des feux qu'il sentoit pour elle, il
se vestit encores de la sorte a desseing de
tesmoigner sa bonté a ses sujets, sa
puissance a ses ennemis, & sa Majesté
aux estrangers, il sçavoit bien, que c'est
le propre du feu d'épurer les corps impurs
& de reünir les choses Homogenées
& semblables, separant l'or & l'argent de
toute autre matiere moins noble & moins riche,
comme c'est le principal desir de sa
Majesté, de r'apeler tous ses sujets a leur
devoir, & les purger de tous pretextes de
desobeissance. Il sçavoit bien dis-je que le
feu court apres la matiere combustible, & ne
consomme rie en son lieu naturel, ains sert a
l'entretien des creatures inferieures & donne
contentement a ceux qui le voyent d'une distance
proportionnée: de mesme que sa
Majesté destruict facillement ceux qui
l'outragnt, & n'employe son authorité
qu' a la consecration de ses peuples, ou
l'agrandissement de ceux qui l'aprochent, avec le
respec qui luy est deu: Bref il cognoissoit que le
feu est le plus eslevé de tous les Elemens,
comme luy le plus grand de tous les hommes, que le
feu ne peut estre enfermé, ny borné,
que de ses bornes naturelles. Comme luy ne peut
estre limité que par la puissance divine
& sa propre volonté. Et que les esprits
qui sont les plus proches de Dieu entre les
Hierachies coelestes, estant appellez Seraphins,
qui signifie feu eschauffant. Il doit aussi
affecter une qualité si agreable à
Dieu mesme, comme estant le plus proche & le
plus aymé de luy parmy les
hommes.
C'est
pour toutes ces raisons qu'il se voulut couvrir de
flammes, & ses flammes estoyent
esmaillées & faictes avec un tel
artifice, que le feu mesmes se rendoit plus
esclatant par elles, lors que les rayons des
flambeaux innombrables de la salle estoyent
adressez dessus, & que ceux qui les regardoyent
en reçevoyent le reflexion. Son masque &
sa coiffure estoyent de mesme composition que son
habit, & n'esut esté la douceur extresme
de ses actions on eust creu que deslors sa
Majesté s'estoit couverte de feu pour
consommer ses ennemis.
Ainsi
vestuë & couverte de flammes, elle
descendit les degrez d'un petit theatre de trois
pieds seulement, au son de vingt- quatre Violons
representant autant d'esprits, logez en une Niche
separée pour servir aux differens actes du
Ballet, & comme si sa Majesté eust
repris Renault d'estre sorty sans son congé
(par ce que des-ja il s'estoit avancé dans
la salle) elle le ramena jusques au milieu, &
dança avec luy jusqu'a ce que Monsieur le
Chevalier de Vendosme, (representant le Demon des
eaux) & Monsieur de Mompoullan (un esprit de
l'air) descendirent de la Montaigne pour les venir
joindre. Tous quatre sont signalez par differens
nombres en la seconde planche, sa Majesté
par l'unité, Monsieur de Luynes par 2.
Monsieur le Chevalier par 3. Monsieur de Mompoullan
par 4. & chacun des pourtraicts exprime si
naïvement leurs habits que la description en
restant inutille, c'est assez de dire que leur
entrée fut ornée de si belles dances,
si diverses figures, & si follastres actions,
qu'ils laisserent à ceux qui les veirent une
creance de ne pouvoir rien voir de mieux, & aux
autres masques une aprehension de n'avoir plus
dequoy se pouvoir faire regarder.

Planche
2
Tandis
qu'ils achevoyent leur Ballet, & que des-ja
Renault se voulant reposer s'acheminoit vers sa
grotte, Monsieur le Conte de la Roche-Guyon (pour
le Demon de la Chasse marqué 5. en la
planche suivante) & Monsieur le General des
Galleres (tenant lieu du Demon des foux
marqué 6.) descendirent e la mesme
Montaigne, dont estoit sortie sa Majesté
& sa suitte; mais si l'invention de leur habit
fut extravagante & gentille, la justesse de
leur dance, & le rapport de leurs gestes, fut
autant inimitable, que les premiers s'estoyent
creus sans comparaison: on douta long temps s'ils
n'avoyent point apris quelque chose des Demons
mesmes, & si les hommes pouvoyent avoir autant
de promtitude & de conduitte tout
sensemble.

Planche
3
Mais
quand ces seconds cesserent de danser, & que
Monsieur de Liancourt (representant un esprit
follét signallé en la planche
suyvante par 7.) Monsieur de Blinville le Demon du
jeu par 8. Monsieur de Challais celuy des
avaricieux par 9. & Monsieur de Humieres (celuy
des Vilageois aussi remarqué par 10.) quand
dis je ces quatre nouveaux Demons, descendirent de
leur Montaigne, pour venir chercher Renault qu'ils
ne voyoyent plus; les iegardans estonnez de ce
qu'ils avoyent veu revinrent a eux par
l'estonnement de ce qu'ils voyoyent, &
l'extraordinaire disposition des personnes, joincte
à la bizarre rencontre des habits, avec la
difficulté des pas si facilement
surmontée, firent avoüer a tous que la
merveille surpassoit de bien loing la creance
qu'ils avoyent euë de leur
perfection.

Planche
4
Encores
la bonne fortune de l'assemblée ne s'arresta
telle pas au plaisir que leur donna cette
troisiesme entrée: une quatriesme
(representée en la cinquiesme planche) la
suivit & luy fit dire que les admirations
estoyent vaynes, ou les miracles se suyvoyent.
Monsieur le Marquis de Courtavault (au lieu d'un
esprit adrien, marqué 11.) Monsieur le Conte
de la Roche-foucaut (comme le Demon de la
Vanité, marqué 12.) Monsieur de
Brantes pour le Demon des Mores, marqué 13.
& Monsieur le Baron de Palluau (representant le
Demon de la Guerre, marqué 14. furent les
quatres [sic] qui sortirent les
derniers de la Montaigne: mais ils ne furent pas
les derniers en l'estime que l'on fit des personnes
& des actions, l'ordre gardé dans leurs
dances, la Majesté de leurs habits, & la
beauté de leurs figures, fit quasi oublier
ce qu'auparavant on avoit admiré, &
chacun ne sçauroit a quoy se plaire pour
avoir trop de plaisir.

Planche
5
Un
nouvel ayse fit bien tost perdre ce doute: car
Renault resortit de sa grotte avec tous les Demons
qui l'avoyent cherché ou suivy, & se
joignands tous avec les quatre restans, danserent
un Ballet de quatorze, si different des premiers en
nombre, & en beauté, qu'il eust tout
seul les aplaudissemens qu'avoyent eu tous les
autres, & qu'en finissant on se plaignit qu'il
avoit trop peu duré. Tous les Demons
sevanoüirent, & lors se commença la
delivrance de Renault: car deux Cavalliers (armez a
l'antique, & marquez en la planche suyvante par
15. & 16. l'un portant une baguette, &
l'autre une carte avec un escu argenté &
luysant comme un Miroïr,) entrerent par dedans
une feuillée eslevée a costé
de cette Montaigne, & dancerent quelque temps
sous un air de Trompette, si artificieux & si
beau qu'on eust souhaité ne l'entendre
jamais finir. Ces Chevalliers (n'ayant autre but
que la delivrance de Renault) n'eurent pas long
temps paru dans la salle qu'ils se retournerent
vers la grotte premiere ou cét Heros avoit
paru. Armide qui n'en estoit sortie qu'apres avoir
disposé ses Demons à sa garde, leur
fit voir à l'abbort le premier effect de ses
charmes: car cette Montaigne se tourna d'elle
mesme, les Rochers des costez secoüerent leurs
testes qui sembloyent immobiles, tout changea d'un
instant, & en leur place parut ce qui est
representé en la sixiesme planche.
Sçavoir deux beaux Iardinages occupans la
largeur de la salle & dans ces Iardins trois
grandes fonteynes rustiques. Celle du milieu
jettoit son eau d'une trompe en Niche,
eslevée au dessus d'un bassin dont les
gargoulles jallissoyent contre la trompe comme si
elles eussent esté fachées qu'elle
leur derobast la veuë du Ciel qu'elle leur
cachoit. Les deux fonteynes des costez pissoyent a
travers le stucq incrusté sur le penchant
d'une Roche, qui sembloit preste a tomber sur les
bassins entourés de petits arbrisseaux,
& d'un nombre infini de fleurs.
La
nouveauté de cét aspec arresta
quelque temps les Cavalliers: mais se resouvenant
des advis qu'on leur avoit donnez, ils se servirent
de leur baguette, pour destruire ces magiques
puissances d'Armide, au premier coup que ses
fonteynes en reçeurent, toutes trois se
fixerent, l'eau cessa mesme de couller, & l'or
esclattant dont elles estoyent enrichies, perdit le
plus beau de son lustre. Un nouveau charme encore
leur donna nouvel estonnement, car une Nimphe
echevellée & toute nuë sortit du
bassin de la fonteyne du milieu, & tandis que
les Cavalliers cherchoyent passage, pour entrer
dans le Iardin, elle chanta ces vers faits par
Bordier, recitez par un des pages de la Musique du
Roy.
|
Quelle
pointe de jalousie
Vous a mis en la fantaisie,
De troubler les amans qui libres &
contens
Cueillent la fleur de leur
printems.
Laißez
Renault loing des armées,
Qui sont dans les champs
Idumées,
Il doit, jeune qu'il est, donner à
son desir
Moins de gloire & plus de
plaisir.
Amour,
dont son coeur est le temple,
L'empesche de suivre l'exemple
De ces foibles esprits qui rendent leur
bon-heur
Suject aux loix du poinct
d'Honneur.
Il
doit plustost faire la guerre
Sous Amour qui peuple la terre,
Que de perdre la fleur de ses jours les
plus beaux
Sous Mars qui peuple
lestombeaux.
Ce
Dieu causant mile supplices,
Il vaut mieux parmy les delices
Avoir de son vivant quelque doux
reconfort,
Que des Autels apres sa
mort.
Puis
que l'homme retourne en poudre,
Pour sa gloire il se doit resoudre
De repaistre plustost les flames d'un bel
oeil,
Que les vers qui sont au
cercueil.
|
D'Autres
que ces Cavalliers eussent esté arrestez par
la douceur de la voix ou la beauté e la
Nimphe: mais leurs oreilles & les veuës
estoyent bouchées, & leurs baguettes
supleant à leur courage, (qui leur
deffendoit d'employer des armes sur une femme belle
& nuë comme estoit cellelà) ils la
forcerent de se replonger en l'eau dont elle estoit
sortie pour les arrester.

Planche
6
Aussi-tost
parurent six differens Monstres pourtraicts en la
septiesme planche, deux desquels avoyent la teste,
les aysles, & les pieds de Hiboux, avec le
reste du corps couvert d'un habit de Iurisconsulte,
sçavoir d'un bonnét quarré,
d'une soutanne, & d'une robbe noire: deux
autres avoyent la teste, les bras, & la jambes
de Chien, le reste du corps rapportant à un
païsan: & les deux derniers ayant teste,
bras, & jambes de Singe, representoyent une
fille de chambre, jeune & parée selon
l'usage present. Ces Monstres plaisans &
difformes tout ensemble, attaquerent les deux
Cavalliers, comme ils entroyent dé-ja dans
le Iardin, & eux leur resistant par les armes,
& par la puissance de la baguette, leur
contraste donna lieu a un Ballet de bouffonnerie
& de gravité entre-meslée, qui
n'eust pas la derniere place en la loüange de
ceux qui les regarderent.

Planche
7
En
fin il s'acheva comme les precedens, &
s'achevant les Monstres s'enfuyrent tandis que
Renault transporté d'ayse, en la possession
de son Armide, estoit couché sur les fleurs
que l'eau de ses fonteynes arrousoit en tombant,
& chantoit ces vers faits par
Durand.
|
Deitez
qui libres d'ennuis
N'avez rien de sujét aux maux de
nostre vie,
Constant de l'estat ou je suis,
Ie ne vous porte point d'envie:
Car Amour me donnant ce qu'il a plus
doux,
D'un mortel comme moy fait un dieu comme
vous.
Si
la clairté d'un beau soleil
Le soir & le matin luit à
vostre demeure,
Dedans les attraits d'un bel oeil,
Ie puis reconnoistre à toute
heure,
Qu'Amour voulant donner ce qu'il à
de plus doux
D'un mortel comme moy fait un dieu comme
vous.
Armide
mon plus cher soucy
Estraint ma liberté d'un noeud si
desirable,
Que n'estant point captif ainsi
Ie croirois estre miserable,
Et ses yeux tou-puißans ont des
charmes si doux
Que leur seule vertu me fait dieu comme
vous.
Mais
helas ! jaloux de mon mieux
Vous m'ostez si souvent les regards de ma
belle,
Qu'il faut croire que dans les Cieux
Vous mourez tous d'amour pour elle,
Où que vous ne pouvez souffrir
qu'un oeil si doux,
D'un mortel comme moy face un dieu comme
vous.
Au
moins si vostre cruauté
Pour avoir trop osé me veut faire
la guerre,
Faites moy revoir sa beauté,
Et puis m'effacez de la terre,
Pourvu que je trépaße aupres
d'un oeil si doux
Ie ne me croiray point estre moins dieu
que vous.
|
Les
Cavalliers plains d'ayse & d'ardeur en la
rencontre de ce qu'ils cherchoyent, s'arresterent
tout court a l'entrée de ce Iardin, &
faisant voir Renault a luy mesme dans l'escu de
Cristail qu'ils avoyent apporté,
l'emmenerent hors de ce lieu enchanté,
jusques au milieu de la salle, où ce
Guerrier eust telle honte de sa jeunesse ainsi
passée, que ses Carquans luy furent des
meurtres reprochables, ses dorures des taches
infames, & sa demeure voluptueuse une funeste
prison; dont à l'heure mesme il desira
desortir. Aussi la huictiesme planche le represente
telle tout honteux & furieux tout ensemble
brisant ses chesnes en passant aupres de ce Iardin,
qui paravant luy sembloit entouré de
precipices, & fuit aussi soudainement la
presence d'Armide qu'ardamment il en avoit
souhaitté la veuë.

Planche
8
Armide
accourt esplorée sur les lieux que Renault a
laissez, elle voit ses fonteynes taries ses Nymphes
muettes ses Monstres chassez, & bref tous son
Iardin changé de ce qu'il estoit auparavant,
alors cette maison choisie par elle pour ses
delices, est le lieu de son desespoir, alors elle
esprouve que l'Amour ne s'attache point par
d'autres charmes que par les siens, alors dis-je
elle aprend que les plaisirs du vice aboutissent a
la douleur, & qu'il faut tost ou tard que
l'Amour face une action d'un dieu qui porte des
aysles. Ledépit prend la place de sa bonne
volonté, & luy fait appeller ses Demons
par des conjurations toujours nouvelles: mais il
sembla que ces malicieux ministres aprehendassent
de l'aprocher, ou que selon la nature de
l'affliction qui appelle lesrisées de tout
le monde, ils prissent plaisir a se mocquer de son
inquietude. Tous ces Demons sont pourtraicts en la
neufiesme planche, sçavoir trois en forme
d'Escrevisse, deux en Tortues, & deux en
Limassons, & tosu sortirent de dessous des
antres obscurs, a mesure qu'Armide (qui est
pourtraicte au milieu d'eux) redoubla ses
conjurations.

Planche
9
L'Enchanteresse
depitée de voir ses Demons sous ces formes
moqueuses, fit de nouveaux caracteres, prononcea de
nouveaux mots, & chanta ces vers faicts par
Bordier.
|
Quel
subit changement ! quelles dures nouvelles
!
Dieux, qu'est-ce que je voy ?
Osez-vous bien, ô Démons
infidelles,
Paroistre devant moy ?
Esprits
les plus trompeurs de l'infernalle
bande,
C'est un faire le faut,
Parlez Demons, Armide vous demande
Qu'est devenu Renault.
A
l'avril de ses ans quelque accident
funeste
Seroit-il arrivé,
Ou Iupiter en la maison celeste
L'auroit-il enlevé ?
Non,
non, l'amour du change où l'humaine
malice
Se laiße aller souvent,
Fait qu'à mon dam son coeur plein
d'artifice
A mis la voile au vent.
Quoy
donc ? ny la beauté, ny les faveurs
d'Armide,
(O cruel souvenir !)
Ny les sermens de son ame perfide
Ne l'ont sçeu
retenir.
|
A
la fin de ces vers les Demons sortirent de leurs
Coques, & parurent de nouveau comme ils sont
pourtraicts en la dixiesme planche, sçavoir
en formes de Vieilles depuis le nombril en haut, un
corcét de satin noir, chamarré
d'argent: & du nombril en bas, elles avoyent
des culottes à l'antique, de satin incarnad
brodé d'or, dont les canons descendoyent
jusques au bas des genoux. Ces Vieilles estoyent
bottées, & esperonnées, & se
peut dire, que (jusque icy) rien ne s'est veu de si
bizarre & si plaisant que ce Ballet, Marais
estoit celuy qui representoit Armide en ses furies
& ses chants, & Belleville (qui
generallement avoit fait tous les Airs & toutes
les dances du Ballet) estoit encores le particulier
conducteur de tous ses Demons invoquez. Tous les
deux estans assez cognus, n'ont besoing que d'estre
nommez pour avoir des loüanges; aussi
retourné-je à dire qu'Armide se fit
emporter par ces Demons, que son Iardin qui
paravant estoit si beau ne devint plus qu'une
Caverne deserte, & affreuse aux yeux de ceux
qui la virent, que tout trembla, & changea tout
ensemble, au transport de cette sorciere, & que
tous les Ballets d'entrée finirent en ce
changement.

Planche
10
Apres
un moment de relasche (pour donner loysir aux
esprits de se porter à nouveaux objetcts,)
entra dans la salle un petit Bois, cy apres
pourtraict, dans lequel chantoyent seize personnes
vestuës en Cavalliers antiques, avec Sallades
en teste, & grandes plumes pendantes en
arriere, qui remplissoyent ce petit Bois d'une
diversité tres-agreable. Ces Cavalliers
faisoyent un concert de Musique conduit par le
sieur Guedron; veritablement inimitable en ses
sciences: mais particulierement admiré pour
l'invention de ses beaux Airs. Le Bois, & les
hommes sembloyent este esmeus par la puissance d'un
Hermite representé par la Bailly qui se peut
glorifier d'avoir, & d'avoir eu la plus belle
& plus charmeuse voix de son temps, &
cét Hermite tenoit la place du vieil
Pierre,, par la science duquel Renault fut
delivré de sa prison. Les autres Cavalliers
representoyent les Soldats de l'armée de
Godeffroy, qui impatiens de l'eslongnement de
Renault, le cherchoyent en chantant ces vers,
faicts par Guedron.
|
[Allez
/ Allons] [courez / courons]
[cherchez / cherchons] de toutes
parts,
Ce superbe Renault le fier vainqueur de
Mars,
Dont le coeur genereux en un lointain
sejour,
Par l'effort d'un bel oeil est exclave
d'amour.
|
Apres
ces vers, l'Hermite commençoit ce Dialogue,
en les avertissant du retour de Renault.
Dialogue
entre un Mage et les Soldats

|
Le
Mage:
Vostre Heros n'est plus en servage,
Renault est enfin de retour.
Il a banny de sa memoire
L'object du monde le plus
beau.
Les
Soldats:
Il a montré qu'un grand
courage
Peut rompre les prisons d'Amour.
Un noble coeur sauve sa gloire,
Et mét ses plaisirs au
tombeau.
|
Et
ce Dialogue fini se faisoit une grande Musique du
consert du Sieur Guedron & de l'autre qui
premierement s'estoit fait admirer sous la
conduitte du sieur Mauduit, chacun avoüa que
l'Europpe n'a jamais rien ouy de si ravissant,
& le nombre de quatre-vingt voix & de plus
de quarente cinq Instrumens, estant joinct ensemble
faisoit un si doux bruit qu'il ne sembloit point
revenir au quart de ce dont il estoit
composé. Les vers suyvent faits & mis en
Air par Guedron, furent ceux qu'ils chanterent
ensemble.
|
Enfin
le Ciel a retiré
Ce Renault qu'Amour avoir
attiré,
Ce tiran n'est plus son vainqueur,
Ses feux ne brûle plus son
coeur.
Enfin
la raison de retour,
Se voit en luy triompher de l'Amour.
Ce tiran n'est plus son vainqueur,
Ses feux ne brûle plus son
coeur.
Il
à quitté cette
beauté,
Qui n'est rien moins qu'un soleil en
clairté,
Un bel oeil n'est plus son vainqueur,
Ses feux ne brûle plus son
coeur.
|

Planche
11
Tout
se changea de soy-mesme à mesure que ce
petit bois se retira. Aux deux costez du theatre
s'esleverent deux grands Palmiers, portant chacun
des trophées qui montroyent avoir
esté conquis sur les ennemis du nom
Chrestien: mais pas un ne les considera: car la
face du milieu ou Godrefroy & les chefs de son
Armée estoyent assemblez pour se
rejoüir de l'heureux retour de Renault, atira
tant d'yeux a soy, qu'il n'en resta plus pour les
trophées. La planche suivante montre bien
quelque chose de sa beauté: mais elle en est
pourtant autant eslongnée que la
pensée des plaisirs est distante de leur
realité. Le Roy comme un autre Godefroy
estoit sur un Trosne dans ce pavillon de toille
d'or, regardant au dessous de luy, les mesmes
Seigneurs de sa Cour qui l'avoyent
accompagné en la representation des Demons,
& qui par cette feinte tesmoignoyent la
veritable envie qu'ils avoyent de le suivre en la
mesme action qu'ils representoyent. Tous ensemble
parurent à mesure que ce grand pavillon se
tourna, & comme on a quelque-fois entendu les
peuples devotieusement assemblez, s'escrier
unanimement en l'aparition de quelque miracle, on
ouyt toute l'assemblée donner des
aplaudissemens a la veuë de ce pavillon
enrichy de si rares personnes. L'esclat des
pierreries cacha un temps la majesté des
visages, & soudain apres, les visages se
faisant conoistre, firent negliger les
enrichissemens des habits. Il fut douteux encore si
les Masques paroissoyent immobilles pour
l'estonnement de voir tant de beautez, ou si les
beautez mesmes ne se mouvoyent point de peur de se
divertir tant soit peu de l'agreable veuë des
Masques: Mais en fin le Roy donna le signal, chacun
descendit pour luy faire place, & tandis qu'il
s'avança sur le devant du theatre les
Violons joüerent le grand Ballet.

Planche
12
Ce
grand Ballet fut dancé avec tant d'ordre,
& de disposition, qu'aucun autre devant luy ne
se peut vanter de la mesme beauté, un seul
des Françoys ne se peut tenir de benir le
Ciel en la gentillesse de son Roy, la
majesté qui semble contraire a telles
actions estoit toujours au devant de ses pas, &
la grace n'eust esté que pour luy seul, si
ceux qui l'accompagnoyent ne l'eussent par fois
derobée pour faire admirer ce qu'ils
faisoyent en l'imitant: Mais tous ensemble se
sentirent de la puissance de sa Majesté eust
alors sur les esprits: car ceux qui en avoyent
point de bonne fortune, en aquirent, & ceux qui
en avoyent les mirent en point de ne pouvoir estre
perdues. Ainsi le Ballet se finit & fit passer
une nuit plus delicieuse, que la plus belle
journée du Printemps. Tnadis que le grand
Bal se dança, & que chacun s'amusa
à lire les vers particuliers que le Roy
& les Seigneurs de sa suitte, donnerent aux
dames, sur le personnage que chacun d'eux avoit
representé aux entrées.

Planche
13
|