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Discours au Vray du Ballet dansé par le Roy,
le Dimanche 29e Iour de Ianvier 1617
avec les desseins, tant des Machines & des Apparences differentes,
que tous les habits des Masques

par le Sieur Durand, Controlleur Provincial des Guerres

les vers sont des Sieurs Guedron, Bordier & Durand

les musiques sont des Sieurs Guedron & Mauduit

 

Au Roy

Sire,

Armide s'apparut il y a quelque temps à moy, & me fait des reproches de ce que n'estant pas contant que le Taßo eust fait voir les paßions sur les plus renommez theatres du monde, je les avois encores fait servir de sujét de ballet, pour faire rire les beautez de vostre Court de l'impuißance de la sienne: Mais quand je luy dis que vostre Majesté, (Amoureuse des grandes actions) avoit choisi la delivrance de Renault, parmy beaucoup d'autres sujéts que je luy avois presentez: & que s'il estoit encores prisonnier vous iriez vous mesme le tirer de ses mains, elle changea de langage, pour m'aßeurer qu'autant que sa perte luy avoit esté honteuse autant elle tenoit à gloire que vous y eußiez pris plaisir. J'avoüe que la grace qelle eust à me donner cette aßeurance ayda beaucoup a me faire croire que si vostre Majesté s'estoit servie de moy en l'invention & disposition de son Ballet, elle n'auroit point desagreable que j'en publiaße la beauté. Mais quand je conus que la Cour déja glorieuse en la posseßion d'un si grand Monarque, mouroit d'envie d'avoir en ses mains de quoy se souvenir que luy mesme s'estoit abaißé pour luy plaire, j'entrepris plus hardiment de faire voir au jour ces prophetiques plaisirs d'une nuit si gayement paßée, & les adreßes maintenant à vostre Majesté, afin que son nom les deffende contre le temps qui semble deja les avoir envieillis, & que daignant voir ce qu'elle a pris plaisir de faire, elle authorise les tres-humbles services que luy a rendus, & desire tout sa vie.

Son tres-humble & tres-fidelle suject,

Durand

Ce n'estoit point assez que Renault eust autre-fois esté delivré des charmeuses prisons d'Armide, il falloit encores que les deux plus grandes & plus vertueuses Reynes du monde vissent representer sa delivrance, afin qu'apres leur jugement personne n'accusast plus Renault de perfidie, ou ne plaignit Armide d'avoir perdu ce qu'elle aymoit imprudemment. Déja leurs Majestez l'avoyent plusieurs fois condamée, & toutes leurs actions montroyent que si elles estimoyent en Armide le sexe qui leur estoit commun, elles y blasmoyent les voluptez & les tromperies qu'elles eussent vouslu n'estre point sçeües. Le Roy mesme, qui peut (ce semble) donner plus de licence aux apetits, a fait connoistre a tout le monde, qu'il n'estimoit aucune volupté loüable que celle qui naissoit de la vertu, en voulant que la delivrance de Renault fut le sujét de ses plaisirs: plaisirs vrayment Royaux & digne d'une telle Majesté que la sienne: car si la sumptuosité des appareils estonna tous ceux qui les virent, l'ordre gardé dans la salle, la ravissante Majesté des Reynes, le grand nombre des Princesses parées, la magnifique beauté des autres Dames, les diamants entassez sur les habits, & les coiffures, & la judicieuse conduitte des differens ballets, firent avoüer aux plus medisans que pour cette fois il leur falloit raire (s'ils ne vouloyent changer de langage) & les autres qui donnent aux choses ce qu'elles meritent, ne se peurent tenir d'avoüer qu'ils eussent esté fachez que Renault n'eust point esté prisonnier, pour estre delivré de la sorte.

Rien n'estoit encores paru qu'une grande perspective de Palais & paysage recullé, qui cachoit le Iardin d'Armide a tous les spectateurs, quand on entendit un grand concert de musique, dont les concertans estoyent cachez, & pouvoyent neantmoins voir toute l'assemblée au travers des feuillages qui les couvroyent: Cette musique composée de soixante & quatre voix, ving-huict Violles, & quatorze Luths, estoit conduite par le sieur Mauduit, & tellement concertée qu'il sembloit que tout ensemble ne fut qu'une voix, ou plustost que ce fussent ces oyseaux qu'Armide laissoit a l'entour de Renault pour l'entretenir en son absence, ayant pouvoir de contre-faire les voix humaines, & de chanter les plaisirs de l'amour, avec les persuasions contenues en ses vers, (faicts & mis en musique par le sieur Guedron Intendant de la musique de sa Majesté.)

 

Puis que les ans n'ont qu'un printemps,
Paßez amans douvemant vostre temps,
Vos jours s'ne vont & n'ont point de retour,
Employez les aux delices d'Amour.

Cette Musique cessant au signal que le Roy luy fit donner, se perdit la perspective premiere qui la cachoit, & parut la montaigne pourtraicte en la premiere planche qui se verra cy apres. Renault (representé par Monsieur de Luynes premier Gentil-homme de la chambre de sa Majesté & son Lieutenant general au Gouvernement de Normandie) estoit couché sur l'herbe & sur les fleurs, au dedans d'une grotte enfoncée dans le milieu de cette montaigne: Au dessus & a l'entour de cette grotte estoit sa Majesté, accompagnée de douze Seigneurs, representant autant de Demons laissez par Armide a la garde de son bien aymé, avec charge de luy faire passer le temps en tous les delices imaginables. A chacun des costez de cette Montaigne, estoit une Roche se perdant dans les nuës, qui sembloyent rouller dessus. Et tout ensemble avec les boccages des costez, (ou se cachoit le corps de la Musique precedente) occupoit la largeur de la grande salle du Louvre ou fut faitte cette action.

Pas un ne vit cette Montaigne ornée d'une si bizarre beauté, remplie de personnes si inventivement masquées & vestues, & si claire par les brillans, & broderies rejalissantes contre les flambeaux opposez, qui ne creut estre en quelque agraeable songe, ou qui ne prit pour Démons veritables ceux qui les representoyent seulement.


Planche 1


Ce ne fut pas sans choix ny raison que le Roy voulut representer icy le Demon du feu & se couvrir de flames comme il est pourtraict en la seconde planche, car outre que sa Majesté voulut faire voir à la Reyne sa femme, quelque representation des feux qu'il sentoit pour elle, il se vestit encores de la sorte a desseing de tesmoigner sa bonté a ses sujets, sa puissance a ses ennemis, & sa Majesté aux estrangers, il sçavoit bien, que c'est le propre du feu d'épurer les corps impurs & de reünir les choses Homogenées & semblables, separant l'or & l'argent de toute autre matiere moins noble & moins riche, comme c'est le principal desir de sa Majesté, de r'apeler tous ses sujets a leur devoir, & les purger de tous pretextes de desobeissance. Il sçavoit bien dis-je que le feu court apres la matiere combustible, & ne consomme rie en son lieu naturel, ains sert a l'entretien des creatures inferieures & donne contentement a ceux qui le voyent d'une distance proportionnée: de mesme que sa Majesté destruict facillement ceux qui l'outragnt, & n'employe son authorité qu' a la consecration de ses peuples, ou l'agrandissement de ceux qui l'aprochent, avec le respec qui luy est deu: Bref il cognoissoit que le feu est le plus eslevé de tous les Elemens, comme luy le plus grand de tous les hommes, que le feu ne peut estre enfermé, ny borné, que de ses bornes naturelles. Comme luy ne peut estre limité que par la puissance divine & sa propre volonté. Et que les esprits qui sont les plus proches de Dieu entre les Hierachies coelestes, estant appellez Seraphins, qui signifie feu eschauffant. Il doit aussi affecter une qualité si agreable à Dieu mesme, comme estant le plus proche & le plus aymé de luy parmy les hommes.

C'est pour toutes ces raisons qu'il se voulut couvrir de flammes, & ses flammes estoyent esmaillées & faictes avec un tel artifice, que le feu mesmes se rendoit plus esclatant par elles, lors que les rayons des flambeaux innombrables de la salle estoyent adressez dessus, & que ceux qui les regardoyent en reçevoyent le reflexion. Son masque & sa coiffure estoyent de mesme composition que son habit, & n'esut esté la douceur extresme de ses actions on eust creu que deslors sa Majesté s'estoit couverte de feu pour consommer ses ennemis.

Ainsi vestuë & couverte de flammes, elle descendit les degrez d'un petit theatre de trois pieds seulement, au son de vingt- quatre Violons representant autant d'esprits, logez en une Niche separée pour servir aux differens actes du Ballet, & comme si sa Majesté eust repris Renault d'estre sorty sans son congé (par ce que des-ja il s'estoit avancé dans la salle) elle le ramena jusques au milieu, & dança avec luy jusqu'a ce que Monsieur le Chevalier de Vendosme, (representant le Demon des eaux) & Monsieur de Mompoullan (un esprit de l'air) descendirent de la Montaigne pour les venir joindre. Tous quatre sont signalez par differens nombres en la seconde planche, sa Majesté par l'unité, Monsieur de Luynes par 2. Monsieur le Chevalier par 3. Monsieur de Mompoullan par 4. & chacun des pourtraicts exprime si naïvement leurs habits que la description en restant inutille, c'est assez de dire que leur entrée fut ornée de si belles dances, si diverses figures, & si follastres actions, qu'ils laisserent à ceux qui les veirent une creance de ne pouvoir rien voir de mieux, & aux autres masques une aprehension de n'avoir plus dequoy se pouvoir faire regarder.


Planche 2


Tandis qu'ils achevoyent leur Ballet, & que des-ja Renault se voulant reposer s'acheminoit vers sa grotte, Monsieur le Conte de la Roche-Guyon (pour le Demon de la Chasse marqué 5. en la planche suivante) & Monsieur le General des Galleres (tenant lieu du Demon des foux marqué 6.) descendirent e la mesme Montaigne, dont estoit sortie sa Majesté & sa suitte; mais si l'invention de leur habit fut extravagante & gentille, la justesse de leur dance, & le rapport de leurs gestes, fut autant inimitable, que les premiers s'estoyent creus sans comparaison: on douta long temps s'ils n'avoyent point apris quelque chose des Demons mesmes, & si les hommes pouvoyent avoir autant de promtitude & de conduitte tout sensemble.


Planche 3


Mais quand ces seconds cesserent de danser, & que Monsieur de Liancourt (representant un esprit follét signallé en la planche suyvante par 7.) Monsieur de Blinville le Demon du jeu par 8. Monsieur de Challais celuy des avaricieux par 9. & Monsieur de Humieres (celuy des Vilageois aussi remarqué par 10.) quand dis je ces quatre nouveaux Demons, descendirent de leur Montaigne, pour venir chercher Renault qu'ils ne voyoyent plus; les iegardans estonnez de ce qu'ils avoyent veu revinrent a eux par l'estonnement de ce qu'ils voyoyent, & l'extraordinaire disposition des personnes, joincte à la bizarre rencontre des habits, avec la difficulté des pas si facilement surmontée, firent avoüer a tous que la merveille surpassoit de bien loing la creance qu'ils avoyent euë de leur perfection.


Planche 4


Encores la bonne fortune de l'assemblée ne s'arresta telle pas au plaisir que leur donna cette troisiesme entrée: une quatriesme (representée en la cinquiesme planche) la suivit & luy fit dire que les admirations estoyent vaynes, ou les miracles se suyvoyent. Monsieur le Marquis de Courtavault (au lieu d'un esprit adrien, marqué 11.) Monsieur le Conte de la Roche-foucaut (comme le Demon de la Vanité, marqué 12.) Monsieur de Brantes pour le Demon des Mores, marqué 13. & Monsieur le Baron de Palluau (representant le Demon de la Guerre, marqué 14. furent les quatres [sic] qui sortirent les derniers de la Montaigne: mais ils ne furent pas les derniers en l'estime que l'on fit des personnes & des actions, l'ordre gardé dans leurs dances, la Majesté de leurs habits, & la beauté de leurs figures, fit quasi oublier ce qu'auparavant on avoit admiré, & chacun ne sçauroit a quoy se plaire pour avoir trop de plaisir.


Planche 5


Un nouvel ayse fit bien tost perdre ce doute: car Renault resortit de sa grotte avec tous les Demons qui l'avoyent cherché ou suivy, & se joignands tous avec les quatre restans, danserent un Ballet de quatorze, si different des premiers en nombre, & en beauté, qu'il eust tout seul les aplaudissemens qu'avoyent eu tous les autres, & qu'en finissant on se plaignit qu'il avoit trop peu duré. Tous les Demons sevanoüirent, & lors se commença la delivrance de Renault: car deux Cavalliers (armez a l'antique, & marquez en la planche suyvante par 15. & 16. l'un portant une baguette, & l'autre une carte avec un escu argenté & luysant comme un Miroïr,) entrerent par dedans une feuillée eslevée a costé de cette Montaigne, & dancerent quelque temps sous un air de Trompette, si artificieux & si beau qu'on eust souhaité ne l'entendre jamais finir. Ces Chevalliers (n'ayant autre but que la delivrance de Renault) n'eurent pas long temps paru dans la salle qu'ils se retournerent vers la grotte premiere ou cét Heros avoit paru. Armide qui n'en estoit sortie qu'apres avoir disposé ses Demons à sa garde, leur fit voir à l'abbort le premier effect de ses charmes: car cette Montaigne se tourna d'elle mesme, les Rochers des costez secoüerent leurs testes qui sembloyent immobiles, tout changea d'un instant, & en leur place parut ce qui est representé en la sixiesme planche. Sçavoir deux beaux Iardinages occupans la largeur de la salle & dans ces Iardins trois grandes fonteynes rustiques. Celle du milieu jettoit son eau d'une trompe en Niche, eslevée au dessus d'un bassin dont les gargoulles jallissoyent contre la trompe comme si elles eussent esté fachées qu'elle leur derobast la veuë du Ciel qu'elle leur cachoit. Les deux fonteynes des costez pissoyent a travers le stucq incrusté sur le penchant d'une Roche, qui sembloit preste a tomber sur les bassins entourés de petits arbrisseaux, & d'un nombre infini de fleurs.

La nouveauté de cét aspec arresta quelque temps les Cavalliers: mais se resouvenant des advis qu'on leur avoit donnez, ils se servirent de leur baguette, pour destruire ces magiques puissances d'Armide, au premier coup que ses fonteynes en reçeurent, toutes trois se fixerent, l'eau cessa mesme de couller, & l'or esclattant dont elles estoyent enrichies, perdit le plus beau de son lustre. Un nouveau charme encore leur donna nouvel estonnement, car une Nimphe echevellée & toute nuë sortit du bassin de la fonteyne du milieu, & tandis que les Cavalliers cherchoyent passage, pour entrer dans le Iardin, elle chanta ces vers faits par Bordier, recitez par un des pages de la Musique du Roy.

 

Quelle pointe de jalousie
Vous a mis en la fantaisie,
De troubler les amans qui libres & contens
Cueillent la fleur de leur printems.

Laißez Renault loing des armées,
Qui sont dans les champs Idumées,
Il doit, jeune qu'il est, donner à son desir
Moins de gloire & plus de plaisir.

Amour, dont son coeur est le temple,
L'empesche de suivre l'exemple
De ces foibles esprits qui rendent leur bon-heur
Suject aux loix du poinct d'Honneur.

Il doit plustost faire la guerre
Sous Amour qui peuple la terre,
Que de perdre la fleur de ses jours les plus beaux
Sous Mars qui peuple lestombeaux.

Ce Dieu causant mile supplices,
Il vaut mieux parmy les delices
Avoir de son vivant quelque doux reconfort,
Que des Autels apres sa mort.

Puis que l'homme retourne en poudre,
Pour sa gloire il se doit resoudre
De repaistre plustost les flames d'un bel oeil,
Que les vers qui sont au cercueil.

D'Autres que ces Cavalliers eussent esté arrestez par la douceur de la voix ou la beauté e la Nimphe: mais leurs oreilles & les veuës estoyent bouchées, & leurs baguettes supleant à leur courage, (qui leur deffendoit d'employer des armes sur une femme belle & nuë comme estoit cellelà) ils la forcerent de se replonger en l'eau dont elle estoit sortie pour les arrester.


Planche 6


Aussi-tost parurent six differens Monstres pourtraicts en la septiesme planche, deux desquels avoyent la teste, les aysles, & les pieds de Hiboux, avec le reste du corps couvert d'un habit de Iurisconsulte, sçavoir d'un bonnét quarré, d'une soutanne, & d'une robbe noire: deux autres avoyent la teste, les bras, & la jambes de Chien, le reste du corps rapportant à un païsan: & les deux derniers ayant teste, bras, & jambes de Singe, representoyent une fille de chambre, jeune & parée selon l'usage present. Ces Monstres plaisans & difformes tout ensemble, attaquerent les deux Cavalliers, comme ils entroyent dé-ja dans le Iardin, & eux leur resistant par les armes, & par la puissance de la baguette, leur contraste donna lieu a un Ballet de bouffonnerie & de gravité entre-meslée, qui n'eust pas la derniere place en la loüange de ceux qui les regarderent.


Planche 7


En fin il s'acheva comme les precedens, & s'achevant les Monstres s'enfuyrent tandis que Renault transporté d'ayse, en la possession de son Armide, estoit couché sur les fleurs que l'eau de ses fonteynes arrousoit en tombant, & chantoit ces vers faits par Durand.

 

Deitez qui libres d'ennuis
N'avez rien de sujét aux maux de nostre vie,
Constant de l'estat ou je suis,
Ie ne vous porte point d'envie:
Car Amour me donnant ce qu'il a plus doux,
D'un mortel comme moy fait un dieu comme vous.

Si la clairté d'un beau soleil
Le soir & le matin luit à vostre demeure,
Dedans les attraits d'un bel oeil,
Ie puis reconnoistre à toute heure,
Qu'Amour voulant donner ce qu'il à de plus doux
D'un mortel comme moy fait un dieu comme vous.

Armide mon plus cher soucy
Estraint ma liberté d'un noeud si desirable,
Que n'estant point captif ainsi
Ie croirois estre miserable,
Et ses yeux tou-puißans ont des charmes si doux
Que leur seule vertu me fait dieu comme vous.

Mais helas ! jaloux de mon mieux
Vous m'ostez si souvent les regards de ma belle,
Qu'il faut croire que dans les Cieux
Vous mourez tous d'amour pour elle,
Où que vous ne pouvez souffrir qu'un oeil si doux,
D'un mortel comme moy face un dieu comme vous.

Au moins si vostre cruauté
Pour avoir trop osé me veut faire la guerre,
Faites moy revoir sa beauté,
Et puis m'effacez de la terre,
Pourvu que je trépaße aupres d'un oeil si doux
Ie ne me croiray point estre moins dieu que vous.

Les Cavalliers plains d'ayse & d'ardeur en la rencontre de ce qu'ils cherchoyent, s'arresterent tout court a l'entrée de ce Iardin, & faisant voir Renault a luy mesme dans l'escu de Cristail qu'ils avoyent apporté, l'emmenerent hors de ce lieu enchanté, jusques au milieu de la salle, où ce Guerrier eust telle honte de sa jeunesse ainsi passée, que ses Carquans luy furent des meurtres reprochables, ses dorures des taches infames, & sa demeure voluptueuse une funeste prison; dont à l'heure mesme il desira desortir. Aussi la huictiesme planche le represente telle tout honteux & furieux tout ensemble brisant ses chesnes en passant aupres de ce Iardin, qui paravant luy sembloit entouré de precipices, & fuit aussi soudainement la presence d'Armide qu'ardamment il en avoit souhaitté la veuë.


Planche 8


Armide accourt esplorée sur les lieux que Renault a laissez, elle voit ses fonteynes taries ses Nymphes muettes ses Monstres chassez, & bref tous son Iardin changé de ce qu'il estoit auparavant, alors cette maison choisie par elle pour ses delices, est le lieu de son desespoir, alors elle esprouve que l'Amour ne s'attache point par d'autres charmes que par les siens, alors dis-je elle aprend que les plaisirs du vice aboutissent a la douleur, & qu'il faut tost ou tard que l'Amour face une action d'un dieu qui porte des aysles. Ledépit prend la place de sa bonne volonté, & luy fait appeller ses Demons par des conjurations toujours nouvelles: mais il sembla que ces malicieux ministres aprehendassent de l'aprocher, ou que selon la nature de l'affliction qui appelle lesrisées de tout le monde, ils prissent plaisir a se mocquer de son inquietude. Tous ces Demons sont pourtraicts en la neufiesme planche, sçavoir trois en forme d'Escrevisse, deux en Tortues, & deux en Limassons, & tosu sortirent de dessous des antres obscurs, a mesure qu'Armide (qui est pourtraicte au milieu d'eux) redoubla ses conjurations.


Planche 9


L'Enchanteresse depitée de voir ses Demons sous ces formes moqueuses, fit de nouveaux caracteres, prononcea de nouveaux mots, & chanta ces vers faicts par Bordier.

Quel subit changement ! quelles dures nouvelles !
Dieux, qu'est-ce que je voy ?
Osez-vous bien, ô Démons infidelles,
Paroistre devant moy ?

Esprits les plus trompeurs de l'infernalle bande,
C'est un faire le faut,
Parlez Demons, Armide vous demande
Qu'est devenu Renault.

A l'avril de ses ans quelque accident funeste
Seroit-il arrivé,
Ou Iupiter en la maison celeste
L'auroit-il enlevé ?

Non, non, l'amour du change où l'humaine malice
Se laiße aller souvent,
Fait qu'à mon dam son coeur plein d'artifice
A mis la voile au vent.

Quoy donc ? ny la beauté, ny les faveurs d'Armide,
(O cruel souvenir !)
Ny les sermens de son ame perfide
Ne l'ont sçeu retenir.

A la fin de ces vers les Demons sortirent de leurs Coques, & parurent de nouveau comme ils sont pourtraicts en la dixiesme planche, sçavoir en formes de Vieilles depuis le nombril en haut, un corcét de satin noir, chamarré d'argent: & du nombril en bas, elles avoyent des culottes à l'antique, de satin incarnad brodé d'or, dont les canons descendoyent jusques au bas des genoux. Ces Vieilles estoyent bottées, & esperonnées, & se peut dire, que (jusque icy) rien ne s'est veu de si bizarre & si plaisant que ce Ballet, Marais estoit celuy qui representoit Armide en ses furies & ses chants, & Belleville (qui generallement avoit fait tous les Airs & toutes les dances du Ballet) estoit encores le particulier conducteur de tous ses Demons invoquez. Tous les deux estans assez cognus, n'ont besoing que d'estre nommez pour avoir des loüanges; aussi retourné-je à dire qu'Armide se fit emporter par ces Demons, que son Iardin qui paravant estoit si beau ne devint plus qu'une Caverne deserte, & affreuse aux yeux de ceux qui la virent, que tout trembla, & changea tout ensemble, au transport de cette sorciere, & que tous les Ballets d'entrée finirent en ce changement.


Planche 10


Apres un moment de relasche (pour donner loysir aux esprits de se porter à nouveaux objetcts,) entra dans la salle un petit Bois, cy apres pourtraict, dans lequel chantoyent seize personnes vestuës en Cavalliers antiques, avec Sallades en teste, & grandes plumes pendantes en arriere, qui remplissoyent ce petit Bois d'une diversité tres-agreable. Ces Cavalliers faisoyent un concert de Musique conduit par le sieur Guedron; veritablement inimitable en ses sciences: mais particulierement admiré pour l'invention de ses beaux Airs. Le Bois, & les hommes sembloyent este esmeus par la puissance d'un Hermite representé par la Bailly qui se peut glorifier d'avoir, & d'avoir eu la plus belle & plus charmeuse voix de son temps, & cét Hermite tenoit la place du vieil Pierre,, par la science duquel Renault fut delivré de sa prison. Les autres Cavalliers representoyent les Soldats de l'armée de Godeffroy, qui impatiens de l'eslongnement de Renault, le cherchoyent en chantant ces vers, faicts par Guedron.

[Allez / Allons] [courez / courons] [cherchez / cherchons] de toutes parts,
Ce superbe Renault le fier vainqueur de Mars,
Dont le coeur genereux en un lointain sejour,
Par l'effort d'un bel oeil est exclave d'amour.

Apres ces vers, l'Hermite commençoit ce Dialogue, en les avertissant du retour de Renault.

Dialogue entre un Mage et les Soldats

Le Mage:
Vostre Heros n'est plus en servage,
Renault est enfin de retour.
Il a banny de sa memoire
L'object du monde le plus beau.

Les Soldats:
Il a montré qu'un grand courage
Peut rompre les prisons d'Amour.
Un noble coeur sauve sa gloire,
Et mét ses plaisirs au tombeau.

Et ce Dialogue fini se faisoit une grande Musique du consert du Sieur Guedron & de l'autre qui premierement s'estoit fait admirer sous la conduitte du sieur Mauduit, chacun avoüa que l'Europpe n'a jamais rien ouy de si ravissant, & le nombre de quatre-vingt voix & de plus de quarente cinq Instrumens, estant joinct ensemble faisoit un si doux bruit qu'il ne sembloit point revenir au quart de ce dont il estoit composé. Les vers suyvent faits & mis en Air par Guedron, furent ceux qu'ils chanterent ensemble.

Enfin le Ciel a retiré
Ce Renault qu'Amour avoir attiré,
Ce tiran n'est plus son vainqueur,
Ses feux ne brûle plus son coeur.

Enfin la raison de retour,
Se voit en luy triompher de l'Amour.
Ce tiran n'est plus son vainqueur,
Ses feux ne brûle plus son coeur.

Il à quitté cette beauté,
Qui n'est rien moins qu'un soleil en clairté,
Un bel oeil n'est plus son vainqueur,
Ses feux ne brûle plus son coeur.


Planche 11


Tout se changea de soy-mesme à mesure que ce petit bois se retira. Aux deux costez du theatre s'esleverent deux grands Palmiers, portant chacun des trophées qui montroyent avoir esté conquis sur les ennemis du nom Chrestien: mais pas un ne les considera: car la face du milieu ou Godrefroy & les chefs de son Armée estoyent assemblez pour se rejoüir de l'heureux retour de Renault, atira tant d'yeux a soy, qu'il n'en resta plus pour les trophées. La planche suivante montre bien quelque chose de sa beauté: mais elle en est pourtant autant eslongnée que la pensée des plaisirs est distante de leur realité. Le Roy comme un autre Godefroy estoit sur un Trosne dans ce pavillon de toille d'or, regardant au dessous de luy, les mesmes Seigneurs de sa Cour qui l'avoyent accompagné en la representation des Demons, & qui par cette feinte tesmoignoyent la veritable envie qu'ils avoyent de le suivre en la mesme action qu'ils representoyent. Tous ensemble parurent à mesure que ce grand pavillon se tourna, & comme on a quelque-fois entendu les peuples devotieusement assemblez, s'escrier unanimement en l'aparition de quelque miracle, on ouyt toute l'assemblée donner des aplaudissemens a la veuë de ce pavillon enrichy de si rares personnes. L'esclat des pierreries cacha un temps la majesté des visages, & soudain apres, les visages se faisant conoistre, firent negliger les enrichissemens des habits. Il fut douteux encore si les Masques paroissoyent immobilles pour l'estonnement de voir tant de beautez, ou si les beautez mesmes ne se mouvoyent point de peur de se divertir tant soit peu de l'agreable veuë des Masques: Mais en fin le Roy donna le signal, chacun descendit pour luy faire place, & tandis qu'il s'avança sur le devant du theatre les Violons joüerent le grand Ballet.


Planche 12


Ce grand Ballet fut dancé avec tant d'ordre, & de disposition, qu'aucun autre devant luy ne se peut vanter de la mesme beauté, un seul des Françoys ne se peut tenir de benir le Ciel en la gentillesse de son Roy, la majesté qui semble contraire a telles actions estoit toujours au devant de ses pas, & la grace n'eust esté que pour luy seul, si ceux qui l'accompagnoyent ne l'eussent par fois derobée pour faire admirer ce qu'ils faisoyent en l'imitant: Mais tous ensemble se sentirent de la puissance de sa Majesté eust alors sur les esprits: car ceux qui en avoyent point de bonne fortune, en aquirent, & ceux qui en avoyent les mirent en point de ne pouvoir estre perdues. Ainsi le Ballet se finit & fit passer une nuit plus delicieuse, que la plus belle journée du Printemps. Tnadis que le grand Bal se dança, & que chacun s'amusa à lire les vers particuliers que le Roy & les Seigneurs de sa suitte, donnerent aux dames, sur le personnage que chacun d'eux avoit representé aux entrées.


Planche 13
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Vers pour le le Roy

representant le Demon du Feu

Beau Soleil de qui je veux
Pour jamais souffrir les feux,
Regarde ou tu me reduis,
Et cognois ce que tu peux
En voyant ce que je suis.

Außi ne voudrois-je pas
Qu'on ignorast icy bas
Quelz sont les feux que je sens.
Glorieux est le trépas
Qui vient de traits si puißans.

D'autres feux ne font que jeu,
On les estaint peu à peu
Sans qu'il ne paroiße rien:
Mais qui brusle de ton feu
Ne sçauroit cacher le sien.

Si les feux que j'ay sus moy
Pour aller jusques à toy
N'ont pas aßez de vigueur,
Pour le moins feront ils foy
De ceux que j'ay dans le coeur.

Mais j'espere quelque jour
Que la justice d'Amour
Ne te pardonnera rien,
Et que ton coeur à son tour
Bruslera comme le mien.

Durand

representant un Esprit enflamé

Qu'on ne s'estonne point de voir les vives flames,
Et les divins rayons mes desirs allumans,
Ce n'est rien de nouveau, si le Soleil des Ames
Embraze de ses feux le Phenix des amans.

Thetis qui voulut rendre Achile invulnerable,
Plongé dans l'eau du Styx le fit devenir tel;
Par un moyen contraire un Astre favorable
Purge dedans le feu ce que j'ay de mortel.

Haste-toy, grand Soleil, tu me fais trop attendre,
Car puis que le Phenix est par tout renommé
De renaistre plus beau quand il est mis en cendre,
Mon corps ne sçauroit estre aßez tost consommé.

Bordier

pour Monsieur de Luynes, representant Renault au Ballet du Roy

Quand la ruse d'un Grec vint presenter des armes
Aux yeux d'un grans Heros amoly par ses charmes
Pour l'attirer aux mains avecques l'ennemy:
Ces armes dont Achile alors ne tenoit compte,
Comme dans un miroüer luy firent voir sa honte,
Qui reveilla soudain son courage endormy.

Le mesme est de Renault qui mouroit pour Armide:
ses yeux ceßent d'avoir un aveugle pour guide:
Son coeur n'obeït plus au vouloir d'en Enfant:
Et son front glorieux que le Myrte environne,
?'aspire qu'aux Lauriers dont la riche couronne
Des siecles à venir le rendra triomphant.

Il contemple une flame & plus claire & plus nette
Que la flame qu'espand l'amoureuse planette
Dont le rayon trompeur perd les plus grands cerveaux,
Il vogue en une mer dont la guerre est l'orage,
Et du celeste feu qui guide son courage
MARIE & GODEFROY sont les Astres jumeaux.

Bordier


pour Monsieur le Chevalier de Vendosme, representant un Esprit aquatique

D'ou puis-je attendre qu'il succede
A mes ennuis quelque remede,
Puis qu'un Dieu cause mes tourmens,
Et que l'espoir dont je me flatte
Se voit d'une façon ingratte
Trahy mesmes des Elemens ?

J'ay creu que ma flame secrette,
Dans l'onde où j'ay fait ma retraitte
Pourroit s'amortir peu à peu:
Mais las ! telle est mon adventure,
Que contre l'ordre de nature
L'eau s'accorde avecque le feu.

Jamais mon ardeur ne s'appaise,
Les glaçons se changent en braise
Par les rayons de deux beaux yeux,
Dont le feu qui dans l'eau s'allume
Ne peut en fin qu'il ne consume
Et l'onde, & la terre, & les Cieux.

Bordier


pour Monsieur de Monpoullan, representant un Esprit aerien

Ie ne suis icy plein d'aisles arrivé
Pour estre mis au rang des Amans infidelles:
Mais pour montrer que j'ayme en lieu si relevé,
Que pour y parvenir il faut avoir des aisles.

Cher Astre, ô beau Soleil qui me donne le jour,
Je sçay bien que la Seine un tombeau me prepare:
Si ne puis je arrester le volde mon Amour,
Bien qu'il soit menacé de la cheute d'Icare.

Le Ciel, où mes desirs se veulent eslever,
Ne les estonne point de la peur du supplice:
Car le plus grand honneur qu'il leur puiße arriver
Ce sera de tomber d'un si haut precipice.

Bordier


pour Monsieur le Conte de la Roche-Guion, representant le Demon de la Chasse

Inévitables noeuds des ames,
Beautez doux fillets des esprits,
Avant que d'avoir veu vos flames
Je tenois vos cours à mes pris.
Je croyois les Cerfs aux gagnages
Viander les menus Herbages,
Dont Cerez se fait des atours
Quand le froid amant Doritye
Guette les fleurs à leur sortie
Pour les porter à ses amours.

Quand le jour ceßoit de paroistre
J'estois contant d'avoir treuvé
Le Veneur qui sçavoit cognoistre
Ou le Cerf s'estoit relevé,
Je luy faisois voir son ißuë,
Je l'allois destourner pour luy,
Et le menant à ses demeures,
Je luy montrois a quelles heures
Il auroit parfait son reßuy.

Je prenois du plaisir aux questes,
Etfuyois les Veneurs accords
Qui par les pieds jugeant des testes
Sçavoyent bien enceindre les forts
J'aymois à voir une aßemblée
Ou d'une chere redoublée
On trompoit le chaud ou le froid,
Et d'ou les meuttes bien conduittes
Une fois mises sur les fuittes
Ne sortoyent jamais de leur droit.

Bref je paßois mile journées
A regarder mes favoris
Suivant les Chiens par les menées
Demesler bien les hourvaris,
Et n'aymois rien qu'un lieu champestre
Quand les Demons qui souloyent estre
Au JArdin d'Armide enfermez,
Revoltez de leur foy promise
Avec moy firent l'entreprise
De voir ces lieux si renommez.

Mais ô Dieux de combien je treuve
Les Bois differens de la Cour,
Que de beautez servent de preuve
Qu'icy sont les Chaßes d'amour,
Au lieu d'eßayer a surprendre
Il ne faut penser qu'à se rendre,
Et si le nombre des esprits
Semble faciliter le change,
On trouve que tout leur meslange
Est encor plus pres d'estre pris.

Icy l'on tient en bonne estime
Celuy qui sçait bien redreßer,
On croit le picqueur magnanime
Qui court long temps sans se laßer:
Mais je treuve bien fort a dire
Que le gibbier s'y prenne a rire
Quand il à rendu ses abbois,
Et que les bestes couronnées
Par le changement des années
Ne se deffont point de leurs bois.

Encore treuvay-je plus estrange
Que le Veneur le plus rusé,
Ou par la suitte ou par le change
Soit toujours en fin abusé,
Et que son but soit son servage,
Comme si pour luy faire outrage
Cupidon avoit entrepris
De punir cette audace extresme
Qui s'adreße à la meutte mesme
Dont il chaße apres les esprits.

Mais bien que la prison soit rude
Aux esprits nourris dans les bois,
J'ayme mieux telle servitude
Que la liberté que j'avois.
Je tiens à plus grand avantage
De mourir pour un beau visage
Que de tirer mile animaux,
Et pourveu qu'on me daigne prendre
On ne se doit jamais attendre
De m'ouir plaindre de mes maux.

Que Renault s'eschappe d'Armide,
Qu'il change s'il veut de maison,
Je ne puis plus estre son guide
Puis que je suis mis en prison:
Que mes meuttes soyent escartées,
Que mes forests soyent desertées,
Je n'en ay plus aucun soucy.
Et desormais je ne puis croire
Qu'on puiße avoir plaisir ny gloire
En autre lieu qu'en cettuy cy.

Durand


pour Monsieur le General des Galeres, representant le Desmon des Foux

Est-il quelqu'un qui puiße dire
N'immoller point sur mes autels,
Et ke jour void il des mortels
Sur qui je n'aye quelque empire.

Ceux qui pour mesurer les Astres
Nuit & jour guettent par des trous,
Et ne vivent qu'en Loups garoux
Ne sont-ils pas mes idolastres ?

Ces rimeurs qui par des paroles
Pensent survivre à l'Univers,
Et vifs sont rongez par les vers,
Ne vont-ils pas à mes escolles ?

Et ceux là qui dans les miseres,
La faim, la soif, la pauvreté,
Combattent pour la vanité,
Ne sont-ils pas mes tributaires ?

Ouy, ouy, nulle ame ne s'allie,
Et ne se joint a son suppost,
Qu'elle ne reçoive aussi tost
Quelque impreßion de follis.

Mais parmy ceux qui me careßent
Les Courtisans ont le deßus,
Et tous leurs voeux sont mieux reçeux
Que ceux que les autres m'adressent.

A toute heure en bralant la teste,
Et d'un serment bien inventé,
D'une incomparable beauté
Chacun d'eux vante la conqueste.

Mais sur tout j'ayme ces tirades
Qu'ils font de la jambe & du corps,
Et ris de voir les plus accords
Estre souvent les plus malades.

Außi sortay-je de ma grotte,
Et viens d'un bout de l'Univers
Leur faire un present de ces vers,
Et leur donne une Marotte.

Durand

pour Monsieur de Liancourt, representant un Esprit follet

L'Humeur extravagante où nul fol ne m'esgalle,
Fait cognoistre que j'ayme un objét si charmant
Que sa beauté divine est un nouveau Dedale,
Où les plus beaux esprits se perdent en aymant.

Qui ne perdroit le sens en voyant ma Maistreße ?
Si le Ciel l'eust fait naistre en l'antique saison,
On ne parleroit point des sept Sages de Grece:
Car son oeil plein d'appas eust troublé leur raison.

Un Chevallier volant apporta la fiolle,
Dont Roland eut moyen de revenir à soy:
Mais helas ! je crains bien qu'en l'amour qui m'affolle,
La faveur de Daphné n'ait point d'aisles pour moy.

Bordier

pour Monsieur de Bleinville, representant le Ieu

Suivy d'un tas de mal-contens,
Je suis par tout en mesme temps,
Nulle puißance ne m'esgalle:
Mon pouvoir s'estend sur les Rois,
J'ay pour demeure principalle
La Forest de six quatre & trois.

Mile blasphemes sont ses fleurs,
Mile souspirs suivis de pleurs,
Sont ses Zephirs & ses fonteines:
Le sejour en est si fatal,
Que ses routes les plus certaines
Aboutißent à l'Hospital.

Ne cherchez point, ô jeunes gens,
Ceste Forest, où les Sergens
Vous pouroyent conter vostre game:
Mais en ma maison de plaisir
Qui se nomme le trou Madame,
Allez paßer vostre loisir.

Bordier

pour Monsieur de Challais, representant un Esprit avare

En terre & sur les eaux je pratique aujourd'huy
Tout ce que l'avarice apprend en ces escolles,
Du matin jusqu'au soir je chaße au bien d'autruy,
Et l'amour que je fay c'est aux seules pistolles.

Mes porteurs de poulets sont toujours des Sergens,
Greffiers & Procureurs sont mes vrais Secretaires,
De l'humeur dont je suis j'oblige force gens,
Il est bien vray que c'est par devant des Notaires.

Ie cheris tellement la couleur de l'escu,
Sur tout los que son poids emporte la balance,
Que je prendrois plaisir à devenir cocu,
Si les cocus portoyent des cornes d'abondance.

Bordier

pour Monsieur de Humieres, representant le Demon des Villageoises

Belles lumieres de la terre,
Je viens pour declarer la guerre
Aux vanitez de vos desirs,
Et faire avoüer à vous mesmes
Qu'autant que vos maux sont extresmes,
Autant sont parfaits vos plaisirs.

Toute douceur vous est amere,
Souvent la rigueur d'une Mere
Vous fait suivre un vieil imparfait,
Et si quelqu'une est plus hardie,
Elle ne peut sans qu'on le die
Se rejoüir d'avoir bien fait.

Mais les filles de la Campagne,
Sans qu'aucun mal les accompagne,
Cognoiße l'amour comme il est,
Et des que ce dieu les affolle
Je leur faits sans qu'on en cajolle
Donner leur coeur à qui leur plaist.

Croyez moy suivez ma doctrine,
Sans qu'aucun respec vous chagrine,
Venez esguayer vos esprits,
Et vous joüer à la rustique,
Si vous n'en sçavez pas la pratique,
Je vous l'auray bien tost apris.

Durand

pour Monsieur de Courtanvault, representant un Esprit aerien

Qui le nom de leger me voudra reprocher,
Apprenne qu'Angelique eut longtemps la puißance
De rendre mon amour plus ferme qu'un rocher,
Et qu'en fin ses rigueurs ont forcé ma constance.
L'or de ses beaux cheveux croyoit, non sans raison,
Me tenir attaché de chaisnes éternelles:
Mais la belle avoit mis un Dedale en prison,
Qui sçait rompre ses fers & se forger des aisles.
Las ! je crains que l'Amour d'un puißant aiguillon
Ne rebleße mes sens comme il a de coustume,
Et que mon coeur volant ne soit un papillon
Qui dans le feu qu'il fuit à la fin se consume.

Bordier

pour Monsieur le Conte de la Roche-Foucault, representant un Esprit vain

Ce ne sont que Cesars dont je suis le vainqueur,
Ce ne sont que Venus dont je fay la conqueste,
L'Air n'a point tant de feu que j'en ay dans le coeur,
Ny la Mer tant de vent que j'en ay dans la teste.
Ce qu'ordinairement je medite à la Cour,
Ce sont inventions de despenses nouvelles,
Et les difficultez que je trouve en Amour
Viennent du choix que j'ay des Dames les plus belles.
Un bon-heur eternel à mon merite joinct,
Est tel que tout me rit soit en paix, soit en guerre:
Il est vray que le Ciel m'est injuste en un point,
De ce qu'il me reduit à marcher sur la terre.

Bordier

pour Monsieur de Brantes, representant un More

Aux Dames

N'imaginez pas, ô beaux yeux,
Que l'Astre sui luit dans les Cieux
M'ait rendu le visage More,
Le feu trop vif à mon malheur
Qui m'a noicy de sa chaleur,
Vient de la beauté que j'adore.
Si ce beau feu que rien n'esteint,
N'avoit attaqué que mon teint,
Mon heur ne se pourroit comprendre:
Mais tel qu'un puißant ennemy
Qui jamais n'offense à demy,
Il a reduit mon coeur en cendre.
Et ce cruel embrasement,
Ce que je plains inceßamment
N'est point tant mon propre dommage,
Que de ce que l'oeil mon vainqueur
Dont j'avois le pourtraict au coeur,
N'a point espargné son image.

Bordier

pour Monsieur le Baron de Palluau, representant un Esprit Rodomont

Mes parfums sont l'odeur de la poudre à canon,
J'ay les champs pour maison, & pour lit des tranchées,
La terre est un Echo, qui ne parle sinon
Des Palmes qu'aux Cesars mes faits ont arrachées.

Caron les de paßer tous ceux que le malheur
Fait trouver au devant de mes armes meurtrieres,
Maudit le bras fatal dont ma grande valeur
Fait paslir les mortels, & rougir les rivieres.

Je voy bien que la terre est le dernier degré
Où se vont arrester mes conquestes nouvelles:
Que le Ciel toutes-fois ne m'en sçache aucun gré,
Si je ne m'aßaus point c'est à faut d'eschelles.

Bordier

Vers representant les Chevalliers de la Terre Saincte

A la Reyne Mere de sa Majesté

Ces braves Chevalliers, qui jugent que la France
Sous l'appuy de vos loix vive en aßeurance
De ne plus retomber aux maux qu'elle a soufferts,
Vont au loin, grande REYNE, où l'honneur les appelle,
Pour combattre l'orgueil de ce Prince infidelle,
Qui tient la Palestine esclave de ses fers.

Leurs invincibles coeurs surmontez par les armes
Qu'eslancent de beaux yeux pleins de feux & de charmes,
Ne souloyent adorer que l'enfant de Cypris:
Maintenant le Dieu Mars reçoit tous les hommages,
Et l'amour des Lauriers force leurs grands courages,
De quitter les combats dont le Myrte est le prix.

Amour qui fait toujours des efforts inutiles
Pour amolir les coeurs de ces nouveaux Achiles,
Leur fait voir des beautez qui charmeroyent les Dieux:
Mais le desir qu'ils ont d'estre mis en l'histoire,
Ne contempe sinon l'image de la Gloire,
Que le Dieu des combats leur mét devant les yeux.

Quoy ! ces rares beautez reçeuront donc la honte
De voir que leurs Amans n'en tiennent plus de conte,
Et se laißent aller à de nouveaux appas ?
Non, ils ont beau quitter leurs provinces natales,
Le feu qui les consomme est le feu des Vestales,
Si rien l'esteint jamais ce sera le trespas.

Mais ils ont quand & quand le coeur trop magnanime
Pour languir en repos, & se voir en estime
De jeunes Adonis qui craignent les hazards:
Aymant mieux que des coups leurs visages meurtrißent,
Pourveu qu'estans vainqueurs leurs Dames les cherißent
De mesme que Venus cherißoit le Dieu Mars.

Ils marchent sous un chef ißu de telle race,
Que si l'ambition le portoit en la trace
Le Dieu qui la deffend s'y verroit plein d'effroy.
Quel insensé peur donc mettre en sa fantaisie,
Que le puißant Demon protecteur de l'Asie,
Ne se cache au seul bruit du nom de Godefroy ?

Bordier

pour Armide contente de posseder Renault

O Dieux ! quel est le sort dont je suis poursuivie ?
Qui permét que Renault, ce redouté vainqueur,
A qui mes paßions vouloyent oster la vie,
Endormi qu'il estoit m'ayt desrobbé le coeur ?

Mes deux mains conspiroyent de luy meurtrir la face,
Quand mes yeux le voyant & si jeune & si beau,
Les firent consentir à luy destiner place
Plustost dedans mon coeur que dedans un tombeau.

L'impatience sort de ma juste colere
Du plus pur de son sang se devoit appaiser.
Estrange changement ! voyant mon adversaire
De peur de l'éveiller je n'osay le baiser.

Soleil, vis tu jamais de pareilles lumieres
A celles que cét Ange alluma dans les Cieux,
Alors que son réveil deferma deux paupieres
Qui servoyent de nuage aux rayons de ses feux ?

Ces beaux yeux tout divins, dont la douce influence
Un printemps eternel dans les ames produit,
Firent naistre en mon coeur mile fleurs d'esperance,
Qui par mile baisers se changerent en fruit.

Bordier

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