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Ballet Royal de la Raillerie
Ballet à douze Entrées
dansé par sa Majesté le 19. Fevrier 1659

Livret de Isaac de Benserade
musique de: Jean-Baptiste Lully

Comme le seul tître de ce Ballet suffit pour luy servir d'Argument, la premiere ouverture du Theatre expose aux yeux des spectateurs un Portique dans lequel parest la Poësie Françoise, qui pour s'adonner à la Raillerie s'estant occupée depuis quelque temps à faire des pourtraits, en a fait venir la Mode, jusqu'au point que la plupart des gens se raillent d'eux-mesme: Et dans cette pensée elle vient faire le pourtraict du Ballet

LA POËSIE FRANCOISE
Recit

la Poësie Françoise, Mademoiselle Hilaire
Ie descends du sacré valon
Où je regne avec Apollon,
Pour le Pinceau j'abandonne la Plume,
Ie ne fay plus que des Pourtraits;
Et j'en ay tellement établi la coûtume,
Que tout le monde veut peindre ses propres traits.

I'ay quitté l'eploy glorieux
De peindre les Rois, & les Dieux,
En vain l'Amour presse mon industrie
Pour ses traits & pour son flambeau;
Ce que j'ay de couleurs sont pour la
RAILLERIE,
Dont j'entreprends icy de faire le tableau.

[Jean-Baptiste Boësset est compositeur de ce Recit de la Poësie Françoise]


Le Recit achevé la Perspective commence à se descouvrir tout à fait, & laisse voir un grande court d'un beau Palais, avec une Fontaine au milieu, aupres de laquelle sont assises en conservation la Raillerie, la Sagesse, & la Folie qui chantent les vers Italiens qui suivent, dont la version a esté faite par un autre que par celuy qui a fait les vers du Ballet

La Raillerie, representée par Mademoiselle de la Barre
La Sagesse, representée par Mademoiselle Hilaire
La Folie, representée par la Signora Anna Bergerotti


Tutte Tre:

L'un dell'altro ogn'un si burla
Si tal'hor sono i viventi
Nella sorte contraria al per contenti,
Quel che canta, è quel che urla
L'un dell'altro ogn'un si burla


La Beffa

Cosi à me sola è dato,
A me, che son di Corte Hospite eterna,
E'à gli infimi, e supremi
Dispensatrice egual d'armi da scherzo,
Dato è (dico) à me sola
Farvi concordi o Qualitadi opposte
Sempre à bessarvi à gara ambo disposte.


La Saviezza, e la Pazzia

E di non ridere
Com'è possibile ?
Di per tua fè
Lasciarmi uccidere
Meno insoffribile
Sarebbe a mè
E di non ridere


La Pazzia

Che colei solo col pondo
De leggieri
Suoi pensieri
Voglia ogn'hor pesare il Mondo


La Saviezza

Che torcendo essa il timone
Di sua Prora
Fede ogn'hora
Nieghi al polo di Ragione


Tutte Due

E di non ridere, &c.


Tutte Tre

Ma voi Dee di beltà,
Che de piu veri amanti
Con superba impietà
Prendet'à giuoco il duolo, à riso i pianti.
Sapete che fia ?
Amor, che nulla oblia
Di tal Sorte anche un di voi punirà
Si vuol giusto Fato
CHI BESSA, E BESSATO.



Toutes Trois

Par tout l'un se moque de l'autre;
Le simple artisan rit autant
Que le Riche & que l'important:
Mortelz, quel esprit est le vostre ?
Chacun de son sort est content,
Soit en heurlant soit en chantant
Par tout l'un se moque de l'autre.


La Raillerie, à la Sagesse & à la Folie

C'est en moy que toutes les Cours
Ont de tout temps trouvé des charmes;
C'est moy que l'on void tous les jours
Aux petits comme aux grands fournir d'égales armes:
Armes pourtant de qui les coups
Ne sont qu'agreables & doux
Et ne coustent ny sang ny larmes;
Enfin, c'est moy qui dans mes plaisans jeux
(Quoy que par tout vous soyez opposées)
Semble vous avoir disposées
A vous reünir toutes deux.


La Sagesse & la Folie

Qui de nous en bonne foy
Pourroit s'empescher de rire ?
Ie confesse que pour moy
Ce seroit un grand martyre
Que de ne rire pas voyant ce que je voy.


La Folie, à la Sagesse

Quoy ? par ces caprices divers
Celle-cy detout l'Univers
Voudra regler le sort & la conduite ?


La Sagesse, & la Folie

Qui de nous en bonne foy
Pourroit s'empescher de rire ?
Ie confesse que pour moy
Ce seroit un grand martyre
Que de ne rire pas voyant ce que je voy.


La Sagesse, la Folie, & la Raillerie

Vous, aussi fieres que belles,
Qui voyez d'un oeil mocqueur
Les peines les plus cruelles
Que cause vostre rigueur;
Amour a bonne memoire,
Et lors que l'on l'a choqué
Il sçait bien vanger sa gloire;
Le sort le veut ainsi, que se mocque est mocqué.

Icy commence le Ballet

Premiere Entrée

Le Ris accompagné d'une Symphonie de toute sorte de Fleurs, appellées communément par les PÊtes, le Ris des Prairies, se vient réjoüir de ce que la Raillerie sa Compagne, a reduit tout le monde a faire profession de la suivre, comme il paroist dans les railleries reciproques qui fondent toutes les Entrées du Ballet

pour Sa Majesté, representant le Ris

La gravité d'Espagne est bien déconcertée
Par ce
Ris éclatant qui vient de l'allarmer,
O que c'est un Ris amer
A la Flandre épouvantée !

La grace à le former s'est si bien employée,
Qu'il n'est point de Beauté si modeste aujourd'huy
Qui ne voulut avec luy
Rire à gorge déployée.

Sa moderation laisse bien des malades
Qui languissent autour de cet aymable
Ris,
Et luy font tant de soûris,
Tant de mines, tant d'oeillades.

Il est charmant & dous, & sa maniere touche
Infinité de coeurs qui n'en témoignent rien:
Que ce
Ris là seroit bien
Le fait d'une belle Bouche.

Amour, qui tant qu'il peut pousse lestraits qu'il forge,
N'attend plus rien sinon que le temps soit venu
Où ce
Ris moin retenu
Passe le noeu de la gorge.


II. Entrée

Quatre Vieillards & quatre Enfants

Les uns sont si caßez qu'à peine ils se soûtiennent,
Les autres au maillot naguére estoient captifs,
Et l'on ne sçait quasi qui sont les plus chétifs
Ou de ceux qui s'en vont, ou de ceux qui s'enviennent.


III. Entrée

Des scavants & des Ignorans representez par trois Docteurs, & trois Païsans

Ce ne sont pas les plus sots
Que ces pauvres Idiots
Qui n'ont veu que leur Cabane,
Gens simples, & non menteurs,
N'entendant point la Chicane:
Cherchez parmy ces Docteurs
Vous trouverez là vostre Asne.


IV. Entrée

Un Poltron & deux Braves

La Valeur, & la Lascheté
Ont chacune à part leur beauté,
L'une brillante, l'autre sombre:
Leurs traits sont par tout adorez,
L'une a beaucoups d'Amans, & qui sont declarez,
L'autre en a de secrets, mais en bien plus grand nombre.


V. Entrée

Du Bonheur, de l'Esprit, & de l'Argent

pour Sa Majesté, representant le Bonheur

L'un soustient que c'est le Bonheur,
L'autre dit que c'est le Merite,
Et chacun des deux se dépite
A cause qu'il ne peut regler ce point d'honneur,
Tant la difference est petite.

Il n'est point de Bonheur, ou le voila, dit l'un,
Et le bon sens repugne au vostre:
Suffit icy du Sens commun,
Il n'est point de Merite, ou le voila, dit l'autre,
Prouvez-moy comme le hazard
En son fait a beaucoup de part,
Pour vostre opinion j'auray sur ce regard
Une déferance subite,
Par exemple, s'il est né
Couronné,
Ie le quitte.

Vous vous rendez, dit la premier,
Et vostre cause n'est pas bonne,
Ie m'en vay justifier
Comme il a receu la Couronne
Presqu'au temps qu'il receut le jour.

La-dessus intervient l'Amour
Sans dire garre;
Et pour finir la bagarre,
Il a ces mots prononcez.

C'est le Bonheur tout pur, & j'en enrage assez,
Un pureté si grande
N'est pas ce que je demande:
Sans cesse du Merite il est accompagné,
Et vous avez tous deux gagné.


VI. Entrée

Des Sobres, & des Yvrognes

Ces gens-là sont mal-assortis,
Il est beau pour un des partis
D'avoit la Raison en partage:
Cependant l'abondance a de puissans apas,
Et ceux qui sont remplis ont un grand advantage
Sur ceux qui ne le sont pas.

pour le Marquis de Genlis, representant un Sobre

Si tout le monde à la mesure
De son desir avoit la beauté,
Ne devroit-on pas, ô Nature !
Admirer ma sobrieté ?

INTERMEDIO
De la Musica Francese, è la Musica Italiana

INTERMEDE
de la Musique Françoise, & de la Musique Italienne

La Signora Anna Bergerotti, rapresentate la Musica Italiana
Mademoiselle de la Barre, representant la Musique Françoise

La Musica Italiana :
Gentil Musica Francese
Il mio Canto in che t'offese ?

La Musica Francese:
Bell'italica sirena.
Straria è ben tal'hor tua vena.

La Musica Italiana:
Tù formar altro non sai
Che languenti, e mesti lai.

La Musica Francese:
Più diletto il mio stril porge
Che le tue noiose gorge.

La Musica Italiana:
Qual raggion vuol che tù deggi ?
Del tuo gusto altrui far leggi.

La Musica Francese:
Deh cediam l'un l'altra il vanto,
Io in comporte, e tù nel canto.

La Musica Italiana:
Io di te canto più forte
Perche amo più di tè
Chi risente un mal di morte
Più che puo grida mercé.

La Musica Francese:
I miei tuoni humili, e lenti
Spiegan meglio il mio languire,
Che vicino è di morire
Non puo dar forza agl'accenti.

La Musique Italienne:
O Musique Françoise ! apprens moy je te prie
Ce qui te semble en moy digne de raillerie ?

La Musique Françoise:
Le trop de liberté que tu prends dans tes chants
Les rend par fois extravagans.

La Musique Italienne:
Toy par tes nottes languissantes,
Tu pleures plus que tu ne chantes.

La Musique Françoise:
Et toy, penses-tu faire mieux
Avec tes fredons ennuyeux ?

La Musique Italienne:
Mais ton orgueil aussi ne doit pas se promettre
Qu'à ton seul jugement je me veille soûmettre.

La Musique Françoise:
Ie composeray comme toy,
Si tu veux chanter comme moy.

La Musique Italienne:
Si mon amour a plus de violence,
Ie dois chanter d'un ton plus fort,
Quand on se void prest de la mort
Le plus haut que l'on peut on demande assistance.

La Musique Françoise:
Mon chant fait voir par sa langueur
Que me peine est vive & pressante;
Quand le mal attaque le coeur
On n'a pas la voix éclatante.

Tutte Due:
Dunque sù cantiamo infieme
Che trà gioia, e trà dolore
Ben' s'accordano in Amore
Cor che canta, e Cor che geme
Dunque sù cantiamo infieme.

Toutes Deux:
Cessons donc de nous contredire
Puisque dans l'amoureux empire
Où se confond incessamment
Le plaisir avec le tourment
Le coeur qui chante & celuy qui soûpire
Peuvent s'accorder aysément.


VII. Entrée

Des Filles de Cour, & des Filles de Village

le Marquis de Villeroy, representant une Fille de Cour

L'on n'a pû iusqu'icy me soupçonner d'amour
Et nulle tache encor n'empesche que i'esclate;
Mais sçachant que l'honneur des Dames de la Cour
Est une chose delicate,
Rien n'est si difficile au point où ie me voy
Que mon scrupule n'entreprenne,
Pour oster tous suiet de médire de moy,
Iusqu'à me retrancher l'Escuyer qui me meine.


VIII. Entrée

De Gens qui se contrefont les uns les autres, & de trois Echos de differente Harmonie

Vos beaux yeux embrasent mon coeur,
Mais l'excez de vostre rigueur
Alentit peu à peu
L'ardeur de mon feu:
O Dieux ! si vous estiez un peu traittable
Vous verriez, Objet adorable,
Qu'Amour n'eust jamais un amant
Plus ferme & plus constant.

SARABANDE

Enfin je vous revoy, charmante Cour,
Lieux tant aimez où naquit l'Amour
Que j'ay pour Climeine:
Mais je voy depuis mon retour
Que cette inhumaine,
Comme le premier jour,
Est insensible à ma peine.

pour le Sieur Baptiste, representant un Contrefaiseur

Chacun de nous a du merite en soy,
Et ce sont des Talens differens que les nostres,
Les autres quand ie veux sont contrefaits par moy:
Mais ie ne me voy point contrefait par les autres.


IX. Entrée

de la Force suivie par des Soldats, & de la Raison suivie par des Notaires

Ces differens emplois ont pareils caracteres,
Soit en nous faisant peur, soit en nous obligeant
Les Soldats, & les Notaires
Nous font trouver le l'argent.


X. Entrée

des Amants & des Maistresses

Tel soupire pour une telle,
Et tant qu'il soupire pour elle
Sans cesse l'ingrate le fuit,
L'at-'il quitée, elle le suit:
Telle va plus avant qu'elle n'eust osé croire,
Tel se pensant captif trouve la clef des champs:
Enfin voicy la grande Foire
Où se trompent tous les Marchands.

pour le Marquis de Mirepois, representant un Amant

Ie sçay bien presentement
Ce que c'est que d'estre Amant,
Ie n'y pouvois rien comprendre;
Mais i'y suis fort consommé,
Il ne me faut plus qu'aprendre
Ce que c'est que d'estre Aymé.

pour le Marquis de Rassan, representant un Amant

Une charge d'Amant est fort considerable,
Et ie le comprends mieux que iamais ie ne fis;
Mais qui l'exerce est miserable
S'il n'en sçait tirer les profis.


XI. Entrée

des Adroits & Mal-Adroits

Ce pauvre Mal-Adroit qui ne plaist à personne,
Pourroit bien rencontrer son heure en quelques lieux;
Comme souvent l'Amour a d'assez mauvais yeux,
Peut-estre n'a-t'il pas toûiours l'oeille bonne.


XII. & derniere Entrée

des Diverses Nations
Deux Gentilhommes François, deux Italiens, deux Turcs, deux Indiens & une Espagnolle

Le Roy, representant une Gentilhomme François

Ie croy, sans vanité, qu'en quelque part que i'aille
Ie pourrois m'égaler aux gens les mieux appris,
Ie n'ay pas l'air mauvais, & voy que dans ma taille
Ie ne suis pas des plus mal pris.

Avecque du credit i'ay des biens en Province,
Mes affaires d'ailleurs sont en assez bon point;
Qu'on parle devant moy d'une noblesse mince,
Cela ne me regarde point.

Quand un voisin m'offense, on m'a fait quelque iniure,
Ie me bas contre luy s'il est de mon estoc:
Puis ie cherche la Paix, & voudrois ie vous iure
Que les armes fussent au croc.

Tous ces Tiltres enflez ne sont pas ce que i'ayme,
La vanité me choque, & c'est si peu mon grief,
Qu'on me nomme souvent par mon nom de Baptesme
Encor que i'aye plus d'un Fief.

Je me veux marier, moy-mesme & mon Village
Tous deux avons besoin que ce soit au plustost,
Et pour entretenir un honneste ménage
Personne n'a mieux ce qu'il faut.

Habits, meubles, chevaux, un équipage leste,
Ne se trouveront point ailleurs comme chez moy:
Ieune, Galand, adroit, vigoureux, quand au reste
Gentilhomme comme le Roy.

Le Ballet finit par un Dialogue qui se fait entre le Ballet, la Critique, la Mode, la Contrarieté, & le Desgousté, accompagnez d'une trouppe de Musiciens.

La Critique, Mademoiselle de la Barre
La Mode, La Signora Anna Bergerotti
La Contrarieté, Mademoiselle Hilaire
La Ballet, M. le Gros
Le Desgousté, M. Leusnier S. Elme

Il Balletto:
Che dite di me ?
Io sono il Baletto
Che qualche diletto
Pur hora vi diè.
Che dite di me ?
Scusate il difetto
Ch'ogn' uno l'ha in é,
Et anche in effetto
La Fretta mi fè
Che dite di me ?

Le Ballet:
Que dites-vous trouppe critique
De moy petit Ballet comique
Qui vous ay cru donner un instant de plaisir ?
Regardez mes defauts avec quelque indulgence,
Chancun sans doute en a beaucoup plus qu'il ne pense,
Et pour moy qui fus fait avec peu de loisir,
Se peut-il que je m'en dispense ?



La Critica:
D'antiche inventioni
Un misto fei tù.

La Moda:
L'idée che tu esponi
Non usan qui sù.

La Contrarietà:
Mai peggio co i fuoni
Dansato non fu.

Lo Svogliato:
Da Masti si buoni
Speravo di più.

Il Balletto:
Ah ah cosi fate ?
Cosi mi bessate ?
Ogn'un sà far cesso
Et à buon cambio anch'io di voi mi besso.

La Critique:
De vieilles inventions
Tu n'es qu'un vil assemblage.

La Mode:
Tes falottes Visions
Ne sont plus à nostre usage.

La Contrarieté:
Jamais d'aucun Ballet ny les Airs ny la Danse
N'ont si mal contenté l'oreille ny les yeux.

Le Desgousté:
Pour moy j'esperois beaucoup mieux
De gens de cette consequance.

Le Ballet:
Quoy donc vous vous mocquez ainsi
De moy qui ne veux que vous plaire ?
Bien loin de m'en mettre en colere
Ie me mocque de vous aussi.


Tutti:
Amor tu sol non erri
Se beffarti presumi
De Mortali è de Numi,
Ch'ad un sol colpo ogn'alterezza atterri;
E s'aleun di te ride
Tu con armi himicide
Usi punirne à doppio il folle ardire
Sol si beffi di te chi sà fuggire.


Tous Ensemble:
Amour, vous seul impunément
Estes en pouvoir de vous rire,
Des Dieux & des Mortels qui sont également
Soumis aux loix de vostre empire:
Mais si quelqu'un des mortels ou des Dieux
Veut rire de vostre puissance,
Vous punissez son ris audacieux
Par un supplice egal à son offense;
Et celuy seul peut se mocquer de vous
Qui vous fuyant, se dérobe à vos coups.