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Ballet de la Poësie
Ballet en VI Entrées
dansé à Lille
par les Officiers du Regiment des Gardes de sa Majesté
le 12. Fevrier 1668

Auteur des Vers & Compositeur inconnus

 

Argument

La Poësie instruite par la Renommée, du dessein que les Dames & les Officiers de la ville de Lille ont fait de se divertir, par la representation d'une Piece de son art, quitta sa Cour Celeste, pour venir elle-méme augmenter par sa presence, un si agreable divertissement, & suivie de la Vertu, de la Gloire & de l'Immortalité qui l'accompagnent sans cesse, fait avec Elles, l'ouverture du Theatre, par le Dialogue qui suit.

Dialogue de la Poësie, de la Vertu, de la Gloire & de l'Immortalité

La Poësie:
Mortels ne vous estonnez pas,
De me voir descendre icy bas,
Malgré les perils que la guerre
Fait à present courre en ces lieux,
Ce n'est pas aujourd'huy que i'ay quitté les Cieux
Pour venir habiter la Terre.

La Vertu, la Gloire & l'Immortalité:
Nous n'avons pas dessein de troubler vos Plaisirs,
Goustez-les donc en paix, goustez-les sans Allarmes,,
Et ne vous souvenez, ny du fier bruit ds Armes,
Ny vous, Berger, de vos soupirs,
Ny vous, Bergere, de ses larmes,
Et dans ces momens pleins de charmes,
Bannissez de vos coeurs la Crainte & les Desirs.

La Poësie:
C'est moy seule aux Heros qui partage la gloire,
Et qui par mes augustes sons,
Bien mieux que ne fait pas l'Histoire,
Tire de l'oubly leurs grands Noms,
Pour les eterniser par mes doctes Chansons,
Au sacré Temple de la Gloire.

La Vertu, la Gloire & l'Immortalité:
Nous n'avons pas dessein de troubler vos Plaisirs, &c.

La Poësie:
Vous qui reverez mes Autels,
Chers nourrissons, heureux mortels,
Ie veux rendre aujourd'huy vostre bon-heur extréme,
Et qu'un de ces fameux & sçacans Demy-dieux,
En ce moment viennent luy-méme
Faire entendre en ces lieux
La langage des Dieux.

La Vertu, la Gloire & l'Immortalité:
Nous n'avons pas dessein de troubler vos Plaisirs, &c.

Premiere Entrée

Suivant la promesse que la Poësie a faite, d'envoyer un de ses Nourrissons pour contribuer par ses Ouvrages, au divertissement public, un Poëte vient à l'instant dégager sa parole, & aprés avoir dansé quelque temps un pas qui marque la fureur dont il est saisi, invoque les Muses qui accourent quatre à son secours, trois desquelles promettent de luy envoyer des sujets d'exercer sa veine: mais Melpomene à qui la Tragedie est consacrée, le fait resoudre à ne pas escrire dans ce genre-là, en luy faisant connoistre que ces pieces ne peuvent iamais égaler celle de Cinna que l'on va representer, qui seule atteint dans cét art, la derniere perfection, & qui en est le chef-d'oeuvre.

pour le Poëte

Favory d'Apollon qui venez en ces Lieux,
Enseigner aux mortels le langage des Dieux,
Ie ne vous pensois pas si sçavant à la Danse,
Et deussiez-vous vous en fascher,
Ie croyois qu'icy comme en France,
Celuy qui parloit en cadence,
Rarement y pouvoit marcher.


pour les quatre Muses

Muses, que ie vous vois danser comme vous faites,
Ie me sens du penchant à vous conter fleuretes;
Mais ce seroit en vain, & chez vous autres Soeurs,
On escouteroit peu de pareilles douceurs.


pour
Monsieur de Piles, Poëte

Il m'est doux, ie l'advouë, plus qu'on ne peut penser,
De n'invoquer iamais sans me faire exaucer,
Aussi pour dire vray, ie suis fait de maniere,
A pouvoir adoucir la Muse la plus fiere.


pour
Monsieur de Chasteau-gay, Muse

On n'a plus lieu de debattre,
Mais s'il est des Muses ou non,
De conte fait nous voicy quatre,
Sans ce qui garde la maison.


pour
Monsieur le Camus, Muse

Il n'est pas question
De parler des absences,
Contons seulement les presentes,
Et meme que sçait-on,
Si parmy ce qu'on voit de nous autres Sçavantes,
On ne trouveroit point quelques Passe-volantes ?


Monsieur de Mareüil, Muse

I'entre dans vostre sens, & si ie ne m'abuse,
On pourroit bien icy reformer quelque Muse.


Monsieur de Vitermont, Muse

Ie ne sçay pas à qui vostre discours s'adresse;
Mais ie suis seure au moins que ce n'est pas à moy;
Car ou soit par bon-heur, ou soit par mon adresse,
Dans une assez grande ieunesse,
On m'a voulu flatter d'avoir de la Sagesse,
De l'Esprit, de l'Honneur, & de la bonne Foy;
Ie n'entends là dessus ny finesse, ny ruse,
Mais c'est assez pour estre Muse.

II. Entrée

Clio si sçavante dans l'Histoire, fait paroistre six des plus fameux Heros de l'Antiquité; à sçavoir Cyrus, Alexandre, Pyrhus, Hannibal, Pompée & Cesar, dont les grandes actions peuvent servir d'illustre matiere à des Poëmes Heroïques.

pour les Heros

Heros grands Conquerans, fiers Demons de la Guerre,
Qui par mille Combats & mille beaux Exploits,
Avez semé vos Noms aux deux bouts de la Terre,
Et l'avez sçeu ranger toute entiere à vos Loix,
N'estes-vous pas contens des illustres Victoires,
Qui vous rendent fameux dans toutes les Histoires.
Venez-vous pour ravir à nostre ieune Mars,
La Gloire qu'il recherche au milieu des Hasards,
Ou bien pour relever le Party de l'Espagne,
Qu'il a presqu'abatu la derniere Campagne ?
Si vous avez aux coeurs de pareils sentimens;
Ha ! rentrez bien plûtost dans vos froids monumens,
Contre luy vous feriez un effort inutile,
Et ce Monarque seul en terrasseroit mille.
Ie sçay que vous avez pour vous l'Antiquité;
Mais ie suis seur pour luy de la Posterité,
Et malgré cét amas de belles advantures,
Que de sçavans menteurs de vous nous ont tracés,
Il sera plus fameux chez les Races futures,
Que vous n'avez esté dans les Siecles passez.


pour
le Chevalier de Rieux, Alexandre

Ie suis bien fait de corps, comme estoit Alexandre,
Et ie n'ay pas l'ame moins tendre,
Et si par mes menus Exploits
Ie pouvois ranger sous mes Loix,
Certaine place assez difficile à surprendre,
Ie me tiendrois cent fois
Plus heureux qu'Alexandre.


pour
Monsieur de Rouville, Cesar

Entre Cesar & vous ie treuve du rapport,
Vous avez son Courage, & dedans vostre port
On remarque aisément un air qui luy ressemble:
Mais ce que vous avez de plus commun ensemble,
C'est de vous voir tous deux sans beaucoup de tourment,
Et sans avoir besoin d'une extréme Constance,
Treuver dans vos Amours le bien-heureux moment,
Et tous deux le cacher avec méme Prudence.


pour
Monsieur Trottan, Hannibal

Ie ne sçay pas en quoy ie pourrois ressembler
A ce vaillant Heros de l'ancienne Carthage,
Dont le Bon-heur & le Courage
Firent souvent Rome trembler;
I'ay tousiours passé pour un bon homme,
Et n'au iamais voulu ny bien ny mal à Rome.

III. Entrée

Euterpe qui presideà la Pastorale, envoye trois Bergers & trois Bergeres, dont les Amours peuvent servir au Poëte d'agreables sujets pour composer des Chansons tendres & passionnées, & leur Danse est interrompuë par quelques Bergers qui chantent, en forme de Dialogue, les paroles qui suivent.

Chanson des Bergers

Mr d'Entieres, Berger qui danse

Chers Confidens de nos plaisirs,
Herbes, rochers, claires fontaines,
Et vous petits Zephirs,
Qui venez dans ces plaines,
Méler à nos soupirs
Vos plus douces haleines,
Est-il rien de si doux
Que d'aimer comme nous ?


Le Choeur des Bergers

Est-il rien de si doux
Que d'aimer comme nous ?

Autre Chanson des Bergers

Mr Genu, Berger qui chante

Vaut-il pas mieux estre Berger
Pour estre aimé d'une Bergere,
Que d'estre Prince, & s'engager
A quelque Maistresse trop fiere,
Dont souvent pour se dégager,
On voudroit devenir Berger,
Afin d'aimer une Bergere:
Est-il rien de si doux
Que l'Amour parmy nous ?


Le Choeur des Bergers

Est-il rien de si doux
Que l'Amour parmy nous ?

pour les Bergers

Que vous estes heureux, Bergers, dans vos Amours !
Quand vous pouvez treuver des Bergeres fidelles;
Mais quand vous les treuvez volages ou rebelles,
Bergers, que vous passez de miserables iours.


pour les Bergeres

Ie ne m'estonne pas, si vous dansez si bien,
Car vous autres Bergeres
Ne tenez presqu'à rien,
Et naturellement vous estes fort legeres.


pour
Monsieur de Congis, Bergere

Ie ne souspire plus pour l'ingratte Bergere,
Qui me tenoit asservy sous ses loix,
Et le dépit & la cholere,
De voir celuy que me prefere
Son trop iniuste & trop aveugle choix,
Font sur mon coeur tout à la fois,
Ce que son humeur trop severe,
Et le cruel chagrin de nous pouvoir luy plaire,
N'aucient sçeu faire en quatre mois.


pour
Monsieur de Chabossiere, Bergere

Ie merite assez bien d'estre Chef d'un Troupeau,
Et mieux qu'aucun Berger qui soit dans le hameau,
Ie roulerois sur la fougere
Ie sçay fort bien quelle Bergere.
On m'accuse à grand tort d'avoir l'humeur legere;
Et souvent d'en conter à quatre en mesme temps,
Car tout le monde sçait außi bien que moy méme,
Que ie n'ay pas changé depuis plus de trente ans,
Et que i'ay jusqu'icy tousiours aime de méme.


pour
le Chevalier de Razilly, Bergere

Qui ne me connoistroit pas, me voyant tousiours rire,
Ne me conteroit pas son amoureux martyre,
Et me iugeroit peu capable de secret,
Car ie parois un peu legere:
Mais ie suis en effet toute autre qu'on ne croit,
Et quoy que tres-ieune Bergere,
Ie garde fort souvent le troupeau de mon frere.

IV. Entrée

Thalie Mere de Comedie, ne croit pas trouver rien de plus propre pour servir de sujet à une piece de Comedie, qu'en envoyant six Marquis ridicules, & une fausse Pretieuse, de laquelle ils sont tous six amoureux, & les extravagances qu'ils luy disent, doivent fournir d'une matiere assés plaisante par un ouvrage de cette nature.

pour les Marquis ridicules

Ce n'est pas avec nous qu'il faut faire la fiere,
Madame, nous avons cent qualitez pour plaire;
Außi l'on nous appelle avec quelque raison,
Les Marquis sans comparaison;
Regardez bien nostre maniere,
Elle approche peu du vulgaire,
Et sans citer Platon, ny tous ces vieux Autheurs,
Que nous autres Marquis croyons de grands menteurs,
A la pointe souvent de quinze ou vingt fleurettes,
Nous sçavons conquester les plus superbes coeurs,
Et toutes les faveurs des plus fieres soubrettes,
Ne nous coustent iamais que deux ou trois douceurs;
Chez nous la seule politesse,
Peut tirer un homme du pair,
Et l'Honneur, le Merite, & la haute Sagesse,
Sont pauvretés sans le bel air.


pour la Pretieuse

Ie veux croire, mes beaux Marquis,
Que vous avez beaucoup d'acquis,
Vos termnes sont des plus exquis,
Et vos façons delicieuses;
MAis chez nous autres Pretieuses,
On croit comme article de foy,
Que quiconque à l'amour s'engage,
Se met dans un rude esclavage,
Et qu'on ne peut songer à vivre sous sa loy,
Sans bannis außi-tost le repos de son ame,
Et mesme renoncer à ses propres attraits;
Car ces deux accidens se suivent de bien prés;
Et quand on a le coeur en flâme
On n'a iamais le teint bien frais.

V. Entrée

A peine le Poëte a t'il achevé sa derniere piece, que la Critique, qui se plaist à la compagnie des Autheurs, & particulierement des Poëtes, vient rendre visite à celuy-cy, & assistée du Iugement, du sçavoir, de la vivacité & de la mode, examine tous ses ouvrages, & n'y trouvant pas assés de matiere pour y faire valloir les talens extraordinaires qu'elle a pour la Censure, le quitte brusquement, en luy promettant de luy envoyer la Renommée pour luy tenir compagnie en sa place.

pour Monsieur de Piles, representant la Critique

Vous dont l'abord touiours austere,
Remplit de crainte un pauvre Autheur,
Pourquoy changez-vous donc aujourd'huy de maniere ?
Et d'où vous vient cette douceur,
Ie ne comprens pas ce mystere,
Ny ce que vous avez au coeur ?
Mais sur votre visage, au lieu de la Terreur,
Et d'un air rude & severe
Que vous y placez d'ordinaire,
On remarque des traits bien plus propre à plaire,
Que non pas à faire peur.

VI. & derniere Entrée

La Renommée, qui naturellement est fort diligente, ne tarde guere à s'acquitter de la commission que la Critique luy a donnée, & aprés avoir admité quelque temps les ouvrages du Poëte, les prend de ses mains, & pour faire dépit au Silence, avec lequel elle est en continuelle guerre, les fait publier sur le champ par ses Trompettes, & les emporte en suitte pour les semer elle mesme par toute la terre.

pour Monsieur de Piles, la Renommée

Prompte & diligente Courriere,
Qui par cent voyages divers,
Semez en un moment dans ce vaste Univers
Ce qui se fait dans l'un, & dans l'autre hemisphere,
Gardez vous d'arracher au silence ces vers,
Laissez-les dans l'oubly manger à la poußiere,
Ils sont faits pour la nuit, & cherchent le secret,
Er si vous les forciés de paroistre en lumiere,
Ils y paroistroient à regret.


pour
Monsieur de Congis, Trompette

Si l'on ne m'a pas entendu,
Ie ne manque pourtant, ny de voix, ny d'haleine,
Et qi quelqu'un a pretendu
En faisant bien le sourd, me donner de la peine,
On verra qui de nous aura le plus perdu.


pour
Monsieur le Marquis de Chasteau-gay, Trompette

Quoy que simple faucet, ie fais assez de bruit,
Et par là sous mes loix i'avois presque reduit,
Malgré quelques Rivaux, le coeur d'une pucelle,
Ieune, riante & belle;
Mais depuis peu prés d'elle
Un Blondin me destruit,
Et fait par sa douceur que l'ingratte que i'aime,
Ne m'escoute à present que comme un faux bourdon,
Et quand ie l'entretiens de mon amour extréme,
La cruelle tousiours me répond sur le Ton,
De Tarare, Tarare, Tarare Ponpon.