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Ballet du Courtisan
1612

Le Tailleur dit:

Ie suis Tailleur de mon mestier,
On me cognoist dans le quartier,
Et d'estoffes bien assorties
I'ay vestu de chausse & pourpoint
Ce Courtisan fort mal en point,
Que l'on me paye mes parties.

Parties pour le Tailleur

Memoire de la Fourniture
Faite pour Monsieur de la Court,
Bien liberal de sa nature,
Mais d'argent tousiours un peu court.

Premierement pour quelque reste,
Tant en estoffe qu'en façon,
Cela m'est deu, ie vous proteste,
Sur un diamant d'Alençon.

Pour un habit de drap d'Espagne
Douze aulnes, chasses, & pourpoint,
Le manteau propre à la campagne,
Avec un double arriere- point.

Cinq onces de soye perlee,
Quatre douzaines de boutons,
Lors qu'il offrit à la volee
A mes gens des coups de bastons.

Plus quand il fut voir sa Maistresse,
Un haut volant bas attaché,
Qu'il eut sans argent par finesse,
Disant qu'il estoit empresché.

Pour deux douazines d'aguillettes
Qu'il me pria de luy fournir,
Qu'il escrivit dans ses tablettes,
Afin de mieux s'en souvenir.

Le satin blanc d'une rotonde
Qu'il me doit encore en effect,
Et si ie veux que l'on me tonde,
Si l'on veit iamais rien mieux faict.

Ie luy ay fourny d'avantage
Les rupilles de ses laquais,
Mais l'habillement de son page
Est demeuré dans mes paquais.

Dés le voyage de Savoye
En sarge verte à deux envers,
En passement, galon & soye,
Dont les habits estoient couvers.

En frize, doubleure & pochettes
I'advançay deux double ducas,
De plus pour les avoir r'entraites,
Mais tout cela n'est pas grand cas.

Surquoy sans mentir ie l'advoué,
I'ay receu de luy cinq doublons,
Comme il revenoit d'où l'on ioué,
Les deux faux, les trois autres bons.

Et de nouveau depuis la mode
Des clinquans qui sont revenus,
Il m'a dict que ie l'accommode,
Et que ses gens estoient tout nus.

Bien aise de revoir mon homme,
Que i'avois long tems attendu,
Il iura qu'il venoit de Rome,
Et que ie n'avois rien perdu.

Et du reste de son voyage
Il mit en mes mains cent escus,
Sous tel si que dessus bon gage,
Ie luy fournirois le surplus.

Nous allons à l'Argenterie
Pour prendre à credit du satin,
Où l'on nous dit sans raillerie,
Qu'on n'entendoit pas ce latin.

Ie prins de la toile d'or fine,
Deux bas de soye de Milan,
Et le tout non pas sur la mine,
Ny de moy, ny de mon chalan.

Sur l'heure i'en fi ma promesse,
Pensant avoir du fons assez,
I'eusse mieux fait d'estre à la Messe,
A prier pour les trespassez.

De là nous passasmes cariere,
Et droict chez le paßementier,
Où l'on n'offrit boutique entiere,
De ce qui nous faisoit mestier.

La Dame courtoise & gentille,
Du clinquant fit honeste pris,
Pour chamarer l'habit en quille,
Ainsi que i'avois entrepris.

Boutons d'or, le galon de mesme,
Et la gance pour le colet,
Bref, elle nous a mis à mesme,
A prendre suyvant mon rolet.

Puis sur le champ il se r'avise
D'avoir encor du passement,
Du plus fin Milan à la guise,
Pour faire un autre habillement.

Un collet de sieur il demande,
A combien peut-il revenir,
Pensant gaigner ie le marchande,
Et luy promets de le fournir.

Prenez donc puis que vous y estes
Le passement qui faict besoin,
Ce me dit Monsieur, & me faites
Ce plaisir d'en avoir le soin.

Et pour mieux voir ce que tout monte
Tant à la plume qu'aux iettons
La Dame sur la fin du conte
Prit sans peser mes ducatons.

Ie croy que ceste fourniture,
Sans tout ce que i'ay fait depuis,
Vient à huict cens francs ie vous iure,
Dequoy pour la moitié i'en suis.

Ce n'est pas tout, le bon apostre,
Ainsi que vous pourrez sçavoir,
M'en a fort bien sçeu tirer d'autre,
Que ie ne pense pas r'avoir.

Un peu depuis la coqueluche,
Quand le froid estoit si piquant,
Un manteau doublé de peluche,
Deux à deux couvert de clinquant.

L'autre de sarge de Florence,
Qur quoy i'ay receu par grand heur
Vingt bonnes pistoles d'avance,
Encore autant pour le Brodeur.

Depuis une robe de chambre
Ie luy fournis de poinct en poinct,
Toilette d'Iris, Musq, & d'Ambre,
Du reste ie n'en parle point.

Il a faict en telle maniere,
Et m'a tousiours si bien mené,
Que si ie n'ay d'autre baniere,
Ie ne seray iamais damné.

Toutes parties arrestees,
Il ne m'a faict que dislayer,
Cent fois ie les y ay portees,
Qu'il promettoit de me payer.

Ie l'ay poursuivy par iustice,
Point de nouvelle, encore moins,
Il n'a pas manqué d'artifice,
A produire de faux tesmoins.

Condmané, les quatre mois passent,
Pour cela i'ay beau faire bruict,
Les Sergens apres luy se lassent,
Et m'a faict un trou à la nuict.

Bref aujourd'huy ie le rencontre;
Devant le iuge de ces lieux;
Meßieurs au doigt ie vous le monstre,
Vola ce brave glorieux.

Allez vous y fier, beau sire,
Prestez leur un peu vostre bien,
Nostre femme l'a bien sceu dire,
Qu'on n'en recouvre iamais rien.


Comme ils alloient executer ceste obligation, le Commissaire entre, qui demande que c'est, on luy monstre des papiers, & en les lisant il est interrompu par les creanciers du Courtisan, contre lequel chacun d'eux presente requeste, & ses parties au Commissaire pour avoir payement, ou permission de faire saisir la personne & les biens du Courtisan.


La Boisseliere

A moy qui suis la Boisseliere,
De mon mestier Cabaretiere,
Ce Courtisan manque de foy,
Le meschant, le vil, un pariure,
Il voudroit bien me faire iniure,
Luy qui fust mort de faim sans moy.

Bien qu'il fist par tout l'agreable,
Afin d'avoir place à la table,
Souvent sans moy, cet impudent,
Qui ne trouvoit point de lipee,
Eust mis en gage son espee,
ou desieuné d'un curedent.

Quand ie n'estois pas arrivee,
Ou que la table estoit levee,
Ou qu'il n'avoit place au bas bout,
Il contrefaisoit le malade,
Ou bien disnoit d'une salade,
Ou bien ne disnoit point du tout.

Ie l'ay nourry, ie l'ay fait vivre,
Lors que le voleur venoit suivre
La Cour iusqu'à Fontainebleau,
Et n'en ay point de recompence,
Que l'on me paye sa despence,
Ou bien qu'il laisse le manteau.

Parties pour la Boisseliere

Pour le disner du Courtisan,
Au Dimanche un demy Faisan,
Plus une souppe de marmite:
Pour le Lundy des poix nouveaux.
Un potage fait de naveaux,
Au dessert une poire cuite.

Au Mardy comme au Mercredy,
Et pour tout le iour du Ieudy,
Une espaule avec une esclanche,
Tousiours le rosty, le bouilly,
Et le bon vin n'a point failly,
Le pain blanc, ny la nappe blanche.

Au Vendredy de bons oeufs frais,
L'Esté des febves de marais,
L'Hyver, de la fraische maree,
Au Samedy mesme repas,
La salade n'y manquoit pas,
Les capres ny la chicoree.

Pour un grand laquais tout pelé,
Du mouton ou du boeuf salé,
Et selon les saisons les vivres,
Plus, sans les tranches de iambon,
En bois, en chandelle, en charion,
Le tout peut monter deux cent livres.


Le Parfumeur

I'ay des gandsd'Espagne, & des peaux,
I'ay des pommades, & des eaux,
Ie sçay faire la Cassolette,
Les pastilles, les oiselets,
Et bien parfumer les colets
D'ambre, de Musc, & de Civette.

I'ay des muscadins excellens,
Qui ne sont point trop violens,
I'ay du vray baume de Iudée:
et de beaux secrets les meilleurs
Qu'on en puisse trouver ailleurs,
Pour estendre la peau ridee.

I'ay trouvé la perfection
De faire une confection,
Qui guerit le mal de la mere,
Ie charge doucement la peau,
Ie sçay bien distiller une eau
Qui fait merveille, & n'est pas chere.

I'ay de l'huille à blanchir les mains,
Et tous les parfumeurs Romains
N'auront point sur moy de victoire:
I'ay contre tous les maux de coeur
Une douce & blanche liqueur,
Dans ma longue boiste d'yvoire.

Qu'une Dame use par neuf mois,
Tous les iours trois ou quatre fois,
D'une essence que i'ay secrette,
Elle accouchera sans crier,
Ie ne me fais guiere prier
Pour en apprendre la recette.

Mais i'ay tout quitté pour plaider,
Et mon bon droict recommander
A la Iustice accoustumee:
Contre un, dont ie n'espere rien,
Et qui peut estre croira bien
Payer mes parfums de fumee.

Parties du Parfumeur

I'ay donné trois peaux de senteurs,
Plus ie sçay que mes serviteurs
Ont delivré de l'eau d'orange,
A ce brave donneur de vent,
Et qu'il est venu bien souvent
Remplir son zest de bonne eau d'Ange.

Plus il a pris des oiselets,
Du papier à faire poulets,
D'huile de Talc une phiole,
Des pommades & des savons,
Et des pastes que nous faisons,
Dont l'une vaut une pistole.

Des gands d'Espagne & de Paris,
Des poudres d'Ipre & d'Iris,
Et du meilleur baume que i'aye:
Faut-il qu'il se mocque de moy,
Ie suis marchand de bonne foy,
Ie demande que l'on me paye.


La Lingere du Palais

Ie suis Lingere du Pallais,
I'ay des rabats, i'ay des colets,
I'ay des mouchoirs & des chemises,
Et ie fait fort bonne raison
Aux filles de bonne maison
A qui ie vends mes marchandises.

Ie sçay fraiser, goderonner,
Ie sçay blanchir & savonner,
Ie ne trouve rien difficile,
Et lors que ie veux faire bien,
Les Flamandes n'y sçavent rien,
I'empeze le mieux de la ville.

Ce Courtisan pour le blanchir
M'avoir promis de m'enrichir,
Mais c'est une triste prattique,
Ie demande mon payement,
Qu'on me dépesche vistement,
I'ay bien affaire en ma boutique.

Parties pour la Lingere

Ainsi chacun en est trompé,
Il a de moy du poinct couppé,
Quatre douzaines de chemises,
Des mouchoirs, des coiffes de nuict,
Et i'avois beau faire du bruict,
Ce n'estoit rien que des remises.

Ie l'ay blanchy trois mois durant,
Et ne dy pas le demeurant,
Mais ie n'en ay pas eu la maille:
Il me doit bien cinquante francs,
D'avoir tenu ses rabats blancs,
Qu'on me paye, & que ie m'en aille.


Le Mercier du Palais

Ie vends des manchons, des chapeaux,
Des bas d'Angleterre fort beaux,
Des ceintures en broderie,
Dont ie fais à tous bon marché,
Et suis tout le iour empesché
Au Pallais dans la gallerie.

Mais quoy ? ce Courtisan maudit,
Prenant un Castor à credit,
Sans me demander ce qu'il couste,
Me faict venir plaider icy,
Si chacun me faisoit ainsi,
Ie ferois bien tost banqueroute.


La Revendeuse

Ie suis Revendeuse publique,
Et des habits dont ie traffique;
I'ay fay credit, & m'en repens,
A cet afronteur sans parole,
Est-ce la raison qu'il me vole,
Et qu'il soit brave à mes despens ?


Le Marchand

Nous autres Bourgeois & Marchans
Ie fon crédit à des méchans,
Qui prenoit noutre marchandise,
Moy, ie presly sous bonne foy
A ce Courtisan que ie voy,
Du grou camelot de Turquire.

Il velct un pourpoint de deuil,
Et me foret si bon acceuil,
Et me trouvant dans ma bouticle:
Mais quand ie l'envoigez chercher,
Le galland s'en alloit cacher,
Ou feignet chanter la Muricle.

Et quand ie le pressay bean fort,
Il iuset le san & la mort,
La face pleine de choleze:
Monsieur, faites m'en la raison,
Au lieu de le mettre en prison,
Il le faudret bouter en galeze.

Pour le Marchant

Ie viens à vous point ie n'envoye,
Monsieur tres-illustre & puissant,
Ie sommes le marchant de soye
Qui se tient pres saintct Innocent.

La rue au Foäure est ma demeure,
Ie croy que le devez sçavoir,
Il me faut payer à cest heure,
C'est nouveauté que de vous voir.

I'ay ma requeste respondue
De par Monsieur le Lieutenant,
Il a ma raison entendue,
Dites la vostre maintenant.

Parguieu vous serez mis en cage,
Vous estes un bailleur de canars,
I'avons fait changer de langage,
Au moins à d'außi fins renars.

Ardé ce beau Monsieur de foire,
Ce bailleur de brides à veaux,
Mananda s'on le vouloir croire,
Il nous payroit en mots nouveaux.

T'en souvient-il, belles oreilles,
Quand tu faisois le sufisant,
Tu pensiez faire des marveilles,
Nostre marchandise atirant.

Ie t'en donismes la plus belle
Que i'aviens dans le magasin,
Qui fut cause de la querelle
Que i'eum'avec nostre voisin.

Depuis tu sçays dans ma boutique
Tu veniez à traiter l'amour,
Et sous couleur de retorique
Tu proietiez un mauvais tour.

Mais ta chore fut descouverte
PAr celuy de nos gens, qui tient
Mon livre de bazane varte,
Qui tout mon trafiq entretient.

Il te vit à travers la porte,
Que tu baisiez la nostre en bas,
Mais ce qui plus me reconforte,
C'est qu'il dit qu'lle vouloit pas.

Neantmoins quand ie me ravise,
C'est assez, rufian que tu es,
Tu ferez bien ton entreprise,
Si i'eusse esté quelque benais.

Dieu marcy & la belle Dame,
Mon honneur est bien conservé,
Il n'a tenu qu'à nostre femme
Qu'on ne t'ayt sur elle trouvé.

Et puis que rien ie te pardonne,
Tu me payras de tout en tout,
A Paris la Iustice est boonne,
Ie poursuiverons iusqu'au bout.

Tu as beau me faire menace,
I'orons bien de toy la raison,
Ie te crains moins qu'une limace,
Quand tu seras dans la prison.

Nos parties devant Notaire
Sont arrestees comme il faut,
Vois tu ie ne me pouvons taire,
Mordonguieu tu feras le saut.

Agace maraut, tu fais le Prince,
Et le Seigneur d'equalité,
Comment sans rire tu me pince,
En fin l'on voyra l'equité.

Il me doit plus d'unze cent livres,
A conter le vieux seullement,
Sans le nouveau qui dans mes livres,
N'est pas arresté nullement.

Ie n'aviens que des Demoiselles,
Et des servantes tous les iours,
Qui marchandien comme pour elles
Taffetas, satins, & velours.

C'estoit charme ou grande sotise,
Ou bien i'aviens les yeux au cu,
De bailler tant de marchandise,
Sans voir de luy un seul escu.

Le voila, ie vous le reboute
A vous Monsieur le Lieutenant,
Sans l'espargner aucune goute,
Faictes en Caresme-prenant.


Le Premier Sergent

Qui me donnera de l'argent,
Ie suis du mestier de Sergent,
Qui ne croit point en des paroles,
Et si l'on me pense tromper,
Ce Courtisan peut eschapper,
S'il me veut donner deux pistoles.


Le Second

Ces affronteurs de Courtisans,
Font les vaillans, les suffisans,
Pensant qu'on n'ose les contraindre,
Mais tout de mesme qu'un valet,
Vous netrerez au Chastelet,
Vous avec beau dire, & vous plaindre.


Le Commissaire

Puis qu'il n'a pas un seul denier,
Ie le vais mettre prisonnier,
Il ne dit rien que des sornettes,
Crier, se fascher, iurer Dieu,
Et dire qu'on est de bon lieu,
Cela n'est point payer ses debtes.


Le Courtisan

Cessez de plus me tourmenter,
Ie vous feray tous contenter,
Alors que ie vendray ma terre:
I'atiens une succeßion,
Puis i'espere une pension,
Ou bien que nous aurons la guerre.


La Femme du Courtisan

Prenez nos biens & les vendez,
Et de ce que vous pretendez,
Tirez de bonnes asseurances,
Mais ne mettez point en prison
Un homme de bonne maison,
Plein de si belles esperances.


Le Commissaire accorde à la Femme du Courtisan que son mary ne sera point mis en prison, les creanciers se retirent, le Courtisan, sa femme & le Commissaire demeurent ensemble, & apres avoir un peu dancé, au lieu que le Courtisan & la Dame devoient remercier le Commissaire, le mettent entr'eux deux, le tourmentent de costé & d'autre: en fin luy donnent du pied au cul, le iettent par terre, & s'enfuyent. Le Diable d'argent d'argent arrive, luy fait mille maux, & autant de malices: puis le prenant par les mains, le leve de terre tout d'une piece, & luy donnant des peurs extresmes, le conduit avec une infinité de mines & de grimaces hors de la salle. Le Commissaire ne laisse pas de r'entrer apres en son ordre avec les Creanciers, pour se payer tous ensemble aux despens du Diable d'argent.
La Bouffonnerie acheve, où le Courtisan, sa femme, le Commissaire & les Sergents estoient venus, chacun sur un air, & un pas differend, le grand Ballet commença, dont le subiet estoit,, à sçavoir qui estoit le plus fort d'Amour, celuy des Dames, ou de leurs serviteurs: & pour en rapporter les effects, entroient deux Amours, celuy des hommes mené par la Constance, qui ioüoit du luth: & celuy des femmes, mené par la Prudence, qui ioüoit aussi du luth; & s'estant mit l'un devant l'autre, ils chanterent ce vers en dialogue, & finirent par un deffy qu'ils se firent l'un à l'autre.


Le Premier amour pour les hommes

On ne void point de changements,
De pleurs, de plaintes, d etourments,
En tous lieux où ie suis le maistre,
Que les Dames ne facent naistre.

Le Second Amour pour les femmes

Tout le mal vient des Amoureux,
Leur artifice est dangereux:
Ils se font voir transis & blesmes,
Et cependant n'ayment qu'eux mesmes.

Le Premier

Des Dames vient la cruauté,
Et faut que la legereté,
D'elles, & non des hommes sorte:
Car le nom de femme elle porte.

Le Second

Le changement & le mépris
Leurs beaux noms des hommes ont pris,
Cesse d'en accuser des belles,
La Constance est femme comme elles.

Le Premier

Mesler de l'espoir aux rigueurs,
Avoir des attraits à tous coeurs,
Et moins d'amour que de malice,
Des Dames c'est tout l'exercice.

Le Second

Rire, en invocquant le trespas,
Promettre la foy qu'on n'a pas,
Et puis en perdre la memoire,
Des hommes c'est la seule gloire.

Le Premier:
Si tu veux dire, audacieux,
Que les Dames ayment le mieux
Et qu'il faut bien que l'on s'y fie,
Vien au combat ie te deffie.

Le Second

Si pour te sauver de la mort,
Tu ne fuys, craignant mon effort,
Ie me veux battre pour les Dames,
Et t'oster ces traicts & ces flames.


Les violons sonnerent un air, sous lequel les Amours combatirent ensemble. Cependant la Musique du Roy entra habillée en Vertus, pour separer les deux Amours, chante cette Stance:


Cessez petits guerriers, c'est assez combatu,
L'Oracle qui des Dieux mesle la connoißance
Vous apprend que l'Amour a les plus de puissance,
Où sa divinité void le plus de vertu.


Les deux amours separez, celuy des hommes alla vers la porte, où il trouva six Cavalliers vestus de toile d'argent blanche, le corps & le bas de saye semez de flesches en broderie de cantille d'or & d'argent avec des bandes depuis la ceinture iusqu'à la moitié du bas de saye de toille d'argent blanche, les unes en broderie de flammes, & les autres de pennes: la coiffure avec une infinité d'aigrettes, le bas incarnat, la botine blanche, couverte de clinquanr d'or. Ils entrerent leur Amour devant eux, & firent six figures au son des violons. L'Amour des femmes entra aussi tost à la teste de six Dames, habillees de toile d'argent blanche, en broderie de flames de canetille d'or & d'argent, depuis la ceinture iusques à la moitié de la robe, avec des bandes pareilles à celles des Cavaliers: leur coiffure estoit de guirlandes avec un gros bouquet d'aigrettes. Et apres avoir fait six figures, les Cavaliers & les Dames se trouvoient ensemble, & dançoient le grand Ballet: Puis les deux Amours se separoient, tenant chacun six arcs qu'ils distribuoient sous un air & un pas nouveau aux Cavalliers & ou Dames de son party. Au mesme temps se faisoit un combat entr'eux, & les Dames desarmoient les Cavalliers. La chesne se dançoit au son des luths & des voix, & à la fin l'Amour des hommes se trouvoit prisonnier de celuy des femmes, & les Cavalliers aussi prisonniers des Dames, & la musique chantoit des vers à la loüange des Dames, & à la gloire de leur Amour.


Grand Roy des Peuples & des Rois,
Amour, i'adore mille fois
Ton arc, tes flesches, & tes flames,
Et beny ton élection,
Qui cherchant la discretion,
Là va trouver au coeur des Dames.

Elle suyvent la verité,
Et les hommes la vanité,
Les Dames sont les plus fidelles:
Et leurs Amants presomptueux,
Qu'on void tant soit peu vertueux,
Ne tirent leur vertu que d'elles.