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Ballet
des Cinq
Sens
de Nature
presenté
à la Reyne
qui doit estre dansé le
Lundy 10. Ianvier 1638,
&
les trois iours suivans, à deux heures
precisément,
au Ieu de Paume du petit Louvre,
aux Marests du Temple
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Suiet
du Ballet des Cinq Sens de Nature
Dans
le Ballet precedent des effects de la Nature, on a veü
les sept Planettes se presenter pour verser leurs influences
sur l'Enfant qui estoit à naistre. Et comme les
postures, les feintes & les decorations de la
Scéne n'ont point despleu en celuy-la, on doit
esperer qu'en celuy-cy elles ne seront pas moins
agreables.
La premiere Entrée sera d'un Astrologue, qui portant
une Sphere en main, consultera les Astres sur le point de la
Naissance de cet enfant. Apres qu'il aura faict son Recit,
la femme grosse se presentera dans une chaire portée
par huict Nains, lesquels en dançant, la porteront
sur le Theatre, où sa mere & son mary la
viendront consoler. Ce sera là que sentant les
douleurs qui précedent l'enfantement, elle fera mine
de vouloir accoucher. On ira querir la sage femme, les
Medecins, & l'Apoticaire, qui travailleront tous
innutilement pour elle. C'est pourquoy on invoquera la
Deesse Lucine, laquelle viendra faire heureusement accoucher
ceste femme. Elle mettra deux enfans au monde, maus tous
deux stupides, & sans aucun sentiment. Ce qui sera cause
qu'apres quantité de souspirs & de plaintes, on
aura recours aux prieres. Alors Iupiter descendra du Ciel en
terre, & dans un Recit qu'il chantera, promettra
d'envoyer à ces Enfans les cinq Sens de Nature.
A peine sera-t'il remonté au Ciel, que l'on verra
paroistre l'odorat soubs l'habit & le visage de la
Deesse Flore, laquelle sera suivie de plusieurs
Bouquetieres, de certains Marguilliers qui recevront de
grands bouquets d'elles, & de quelques Espagnols qui
fleureront des gans d'Espagne, des brasselets de musc, &
des chaisnes de parfum.
Le goust sera representé par la Deesse Pomone,
qui dançera accompagnée de fruictieres, &
de vendeurs de toute sorte de confitures.
Argus qui designera la veuë, se presentera
ensuitte, environe de plusieurs lunetiers, qui regarderont
avec des lunettes les postures des uns & des autres, de
quelques Matrones qui danceront en se mirant, & de
certains Hollandois qui de loin se considereront en cadance
avec des lunettes d'Amsterdam.
Midas avec ses grandes oreilles representera l'ouye.
Il sera suivy de quelques sourdauts qui tous se parleront
à l'oreille, le cornet à la main. Et en cet
endroit on entendra une Musique extravagantes, & un
concert de poches, qui feront sans doubte admirer la grace
de leur nouveauté.
Apres cela, l'attouchement viendra dancer soubs l'habit
& soubs la personne d'Alquif fameux Magicien. Les coups
& les cernes de sa verge enchantée, feront
naistre autour de luy un grand nombre de grenoüilles
croaçantes, que deux Pescheurs s'efforceront de tirer
hors de l'eau, par le moyen d'une paste qui sera penduë
au bout de leur ligne. Ce qu'ils tenteront vainement,
d'autant qu'elles suivront le Magicien dedans sa caverne. Il
en sortira bien-tost pour faire voir la force de ses
charmes. Et apres quelques conjurations & figures
Magiques, d'un coup de verge il fendra ceste mesme caverne,
d'où toutes ces grenoüilles sortiront
incontinent en foule; mais transformées en autant de
braves Cavaliers, qui dançeront le grand BALLET.
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Vers
pour le Ballet des cinq Sens de Nature
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Recit
de l'Astrologue
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Globes
roulans qui ne sçauriez finir,
Sacrez miroirs des choses advenir,
Voûtes d'azur, carriere des Planettes,
Beaux Livres tous brillans de characteres d'or;
Ou ie ne sçaurois dire au vray ce que vous estes,
Ou vous estes des Dieux le plus riche
thresor.
Vous
mouvemens, vos tours, & vos retours
Sont les fuzeaux qui devident nos iours,
Seuls vous rendez leurs courses terminées;
Et quoy que vos aspects soient contraires ou doux,
Comme ie ne peux croire à d'autres
Destinées,
Ie ne puis consulter d'autre Oracle que vous.
Si vos
degrez, & vos conjonctions
Sont les objets de mes affections,
Si comme vous iamais ie ne repose,
Si mon Esprit vous croit le Paradis des yeux,
Et si tous les Mortels m'ont veu la bouche close
Lors que i'ay penetré dans le secret des
Dieux.
Decouvrez
moy le fonds de vos replis;
Quand cet Enfant verra-t'il accomplis
Les iours qu'il coule au flanc de cette Belle ?
Astres, Cieux, & Destins que ie consulte icy,
Ce iour heureux pour nous, & glorieux pour elle,
Fera naistre la ioye & mourir le soucy.
pour
le mesme Astrologue
I'entens
les secrets de la Sphere,
Ses tours, ses revolutions,
Et toutes ces conjonctur
Dont l'homme sage n'a que fair
Mais d'acquerir du bien,
C'est où ie n'entends rien.
La
verité qui m'est connuë,
Rend mon nom fameux & connu,
Mais elle me laisse tout nu,
Sous ombre qu'elle est toute nuë;
Et ne me sert de rien
Pour acquerir du bien.
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Recit
de Iupiter
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Ie suis
le Monarque des Cieux,
Tous les hommes & tous les Dieux
Viennent me rendre obeissance;
Mais ie renoncerois à ma Divinité,
Si ie faisois icy plus craindre ma puissance,
Que cherir ma bonté.
Par
elle i'ay soin des Mortels
Qui nous consacrent des Autels,
Et connoissent ce que nous sommes;
Ils font toute ma ioye, & moy tout leur appuy;
Un Dieu ne doit-il pas s'abaisser pour les hommes,
Qui s'eslevent à luy ?
Außi
i'exauce tous leurs voeux,
Ce qu'ils tont voulu ie le veux;
O vous fils aismez de Nature,
Dont les divers objets ont pour vous tant d'appas,
Donnez du sentiment à cette Creature,
Ou vous n'en avez pas.
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pour
Argus, à sa Maistresse
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Ie ne
suis pas celuy qui sur les bords d'Inache
Eut le soin d'une vache;
Et bien que comme luy ie sois tout semé d'yeux,
Ie ne m'en sers, Philis, qu'afin de te voir
mieux.
Que
n'ay-ie à ma naissance apporté plus d'une
Ame,
Pour mieux sentir ta flâme ?
Et pour te rendre außi tout ce que ie te dois,
Que n'ay-ie mille coeurs pour mourir mille fois
?
Mais,
ô rage d'Amour ! que d'une estrange sorte
Cette ardeur me transporte !
Que me servent mes yeux, s'ils m'ont reduit au poinct
De me laisser conduire au Dieu qui n'en a point
?
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Recit
d'Alquif, Magicien
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Demons,
Esprits de feu, que mon pouvoir gouverne,
Quittez vostre caverne;
Et si iusqu'à present vous m'avez fait la loy,
Venez tous aujourd'huy la recevoir de moy.
Ie n'ay
pas fait dessein de renverser les Poles
Du bruit de mes paroles;
Ie ne veux rien sinon que mon charme trompeur
Au lieu de faire un mal n'en donne que la
peur.
Si
iamais cette verge à vos Ombres forcées,
Secondez mes penseés;
Vous Demons augmentez le nombre des Mortels,
I'augmenteray tousiours celuy de vos Autels.
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Pour
une Grenoüille transformée en
Cavallier
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Au
Roy
D'où
vient ce changement ?
Quelles douces merveilles ?
Croiray-je asseurément
Mes yeux, & mes oreilles ?
Ie parle, ie raisonne; hé quelle nouveauté
Me fait estre celuy que ie n'ay pas esté
?
Suis-je
de ces Guerriers
Que la Terre fit naistre
Tous couverts de lauriers,
Et soudain disparaistre ?
Ou de ceux dont César forçoit les regions,
Lorsque dessous ses pieds naissoient des legions
?
Enfin
qui que ie sois,
Le Ciel veut que ie vive,
O Monarque François,
Afin que ie vous suive;
Et que vous imitant dans l'effort de vos coups,
Ie surmonte tout autre, & ne cede qu'à
vous.
Escoutez
mon Vainqueur
Ce que le Ciel m'inspire;
I'adore vostre coeur
Plus grand que vostre Empire;
Puisqu'il est le portraict de la Divinité,
Seray-je en l'adorant repris d'impieté
?
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pour
la Sage femme
Cette
femme s'estime un miracle parfait,
Elle croit posseder tous les dons de Nature;
Mais elle est folle en effet,
Et n'est sage qu'en peinture.
pour
les deux Enfans stupides
A voir
ces personnes rétives,
Qui n'ont rien d'homme que le corps;
Ou bien ce sont des souches vives,
Ou bien ce sont des hommes morts.
pour
une Nourrice
Quoy
que mon lait s'eschauffe aux ardeurs de ma flâme,
Ie ne la puis pourtant iamais donner;
S'il faut decouvrir les secrets de mon Ame,
Ie sçay prendre le bout mieux que de le
donner.
pour
la Servante qui berce l'Enfant
Voyez
l'ennuy qui me traverse,
O vous dont le coeur est content,
Iour & nuict il faut que ie berce,
Et pas un ne m'en fait autant.
pour
les Bouquetieres
Appaisons
nos souspirs, & tarissons nos pleurs,
Allons en ces beaux lieux exercer nos rapines;
Dedans les champs de Flore on trouve autant de fleurs,
Que dans ceux de l'Amour on rencontre
d'espines.
pour
les Fruictieres
Amour
n'a point pour nous de delices entieres,
Nous fuyons les plaisirs qui causent des douleurs;
Et quoy que nous soyons de gentilles Fruictieres,
Nous n'aimons point les fruits qui font cesser les
fleurs.
pour
Midas
Si
Philis me depart ses faveurs nompareilles,
Ie luy prodigue außi ma richesse, & mon or:
Mais ce qui la ravit, c'est que ie porte encor
Ie ne sçay quoy plus long que mes
oreilles.
pour
un Sourd
Graces
à mon Destin qui fait tout pour le mieux,
Mes oreilles m'ont mis dans une paix profonde;
Il est vray, ie suis sourd aux sottises du monde,
Mais pour ne les point voir que ne suis-je sans yeux
?
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