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Le Theatre des Jesuites

 

Le Triomphe de la Vertu

Pastorale en Musique
representée devant Son Altesse Serenissime Electorale de Cologne,
sur le Theatre du College de la Compagnie de Jesus de Lille

le 11. Juillet 1707

 

 

 

Argument

Monseigneur l'Electeur de Cologne, aprés avoir été sacré Evêque en cette Ville le premier iour de May avec une magnificence proportionnée à sa Naissance & à son Caractere, & avec toute la Pompe que demandoit une fonction so solemnelle, a enfin reçû aujourd'huy 11. de Juillet Le Pallium des mains de Monseigneur l'Archeveque Duc de Cambray, Prince du Saint Empire, dont le merite, le sçavoir & la vertu sont si connus de tout le monde. Nôtre tres-saint Pere, pour plus d'honneur & de distinction l'avoit envoyé à S.A.S.E. par Monsieur l'Abbé Scarlatti, avec encore d'autres marques de sa bienveillance Paternelle, qui sont autant de témoignages autentiques de la haute consideration que Sa Sainteté a pour sa Personne en particulier, & pour toute la Serenissime Maison Electorale de Baviere en general.

Comme on a voulu par quelque spectacle convenable celebrer ce grand jour, où S.A.E. a reçû l'accomplissement du pouvoir necessaire pour executer les fonctions Archiepiscopales dans toute leur étenduë; & qu'il est certain que l'Eglise de Cologne, aussi bien que les autres qui luy sont confiées, aspiroit depuis longtemps aprés ce moment fortuné, qui acheve de luy donner un si grand Archevêque & un Pasteur si zelé pour le salut de ses Oüailles, on a fait cette Pastorale en Musique, où sous un sens allegorique on a voulu representer l'union parfaite & indissoluble, qui malgré tant de traverses, vient de se former entre cette Eglise & son illustre Epoux.

On feint donc que l'Envie, ne pouvant plus souffrir la tranquillité dont joüissoit la Bergere des Ubiens, évoque les Trois Furies, qu'elle fait sortir des enfers, pour éloigner l'Epoux de cette Bergere, & le dérober à ses yeux. Les Furies executent ponctuellement un ordre si barbare; & non contentes de la priver de son fidele Berger, elles excitent contre elle de furieuses tempêtes & tout ce que la Guerre a de plus affreux. Cette Bergere aprés avoir poußé plusieurs plaintes sur l'absence de son Epoux, qui expose leur Troupeau au plus grand des malheurs, va au Temple de la Paix implorer le secours de cette Déesse, & celuy de Pan & d'Appollon.

Ces Divinitez touchées de ses larmes & de son infortune, luy promettent pour l'avenir les douceurs d'une longue & tranquille Paix. Pan l'assure en particulier qu'elle reverra bientôt son Epoux revêtu du Manteau Pastoral, & des autres Ornemens, dont elle avoit été dépouillée par la mort de son Predeceßeur; & Apollon luy promet de dissiper les orages dont elle est allarmée, & par les benignes influences qu'il répandra sur la Bergerie, de luy procurer desormais un bonheur stable & permanent: ce qui cause tant de joue aux Bergers qui l'accompagnent, qu'il celebrent par des chants & par des danses un jour si glorieux, où par le secours du Ciel la Vertu a enfin triomphé de toutes les fureurs de l'Envie.

Le veritable sens de cette allegorie s'explique aßez de luy même: cependant on ne laißera pas, pour plus d'intelligence, de dire icy que les Trois Furies signifient la Jalousie, la Guerre, & l'Heresie, qui jusques à present ont été les principales causes de tous les desordres qui sont arrivez dans l'Electorat de Cologne. La Bergere represente l'Eglise de ce nom, qui pleure l'absence de son legitime Pasteur, & la perte du Pallium, dont elle a été privée depuis la mort du feu Electeur Maximilien Henry, de glorieuse memoire. Le Manteau Pastoral que le Chef des Pasteurs va donner à cet heureux Epoux, marque le nouveau Pallium que Sa Sainteté a envoyé à Monseigneur l'Electeur, pour signifier, selon ses sacrez Canons, qu'a l'exemple du Bon Pasteur, celui-cy raportera charitablement sur ses épaules les Brebis de son Troupeau, qui auront eu le malheur de s'estre égarées pendant ces derniers troubles; & que desormais par sa vigilance & par ses soins il les fera jouir dans son heureux bercail d'une profonde paix & d'une entiere seureté. Enfin le Soleil étant, comme chacun sçait, la Devise de Louis le Grand, ce n'est pas sans raison qu'on a voulu le representer par Apollon, qui ne dit rien dans cette Pastorale qui ne soit conforme aux sentimens d'estime & de bonté que ce Puissant Monarque a témoigné & témoigne encore tous les jours pour S.A.S.E.

On ne se flatte pas d'avoir réussi dans cette entreprise. Ce seroit trop de vanité pour un homme qui ne frequente guere les Muses; & tout autre sans doute s'en seroit incomparablement mieux acquité que luy: C'est pourquoy on prie le Lecteur de considerer moins l'Ouvrage que la bonne volonté de l'Auteur, & de ne regarder cette petit Piece, qui tire tout son lustre de l'agreable & sçavante maniere dont elle a été mise en musique, que comme un effet du zele ardent & du profond respect qu'il aura toute sa vie pour S.A.S.E. pour ses Augustres Alliez.

 

 

les personnages de la Pastorale

Apollon
Pan
La Bergere des Ubiens
L'Envie
Les Trois Furies,

Troupes
- de Faunes & de Silvains
- de Bergers

Choeur de Bergers

 

La Scene est dans un Bocage devant le Temple de la Paix.

 

 

Scene premiere
L'Envie, les trois Furies

 

L'Envie
Des abîmes profonds du séjour tenebreux
Sortez, sortez, noires Furies:
Pour contenter mon coeur changez en troubles affreux
La Paix qui regne en ces prairies.
Dans ces tranquiles champs répandons nos fureurs,
Semons-y l'horreur & la guerre;
Que le sang inonde la terre;
Qu'on entende par tout que des cris & des pleurs.

Les trois Furies
Dans ces tranquiles champs répandons nos fureurs,
Semons-y l'horreur & la guerre;
Que le sang inonde la terre;
Qu'on entende par tout que des cris & des pleurs.

L'Envie
Que le feu des éclairs, que le bruit du tonnerre
Allarme & trouble tous les coeurs.
Que tout ressente nos fureurs.

Les trois Furies
Que le feu des éclairs, que le bruit du tonnerre
Allarme & trouble tous les coeurs.
Que tout ressente nos fureurs.

L'Envie
Quoy ! souffrirons-nous davantage
Qu'une Bergere en ce bocage
Reste seule tranquile à l'abri de nos coups ?
Son bonheur me choque & m'outrage.
Il faut déployer nôtre rage
Et contre la Bergere & contre son Epoux.
Pour mieux nous vanger d'elle,
Arrachez de ses bras ce bienheureux Epoux.
Que son Troupeau privé d'un Pasteur si fidele,
Soit désormais en proye à la fureur des loups.

Les trois Furies
Arrachons de ses bras ce bienheureux Epoux.
Que son Troupeau privé d'un Pasteur si fidele,
Soit désormais en proye à la fureur des loups.

L'Envie
La pitié sans nos coeurs n'a jamais trouvé place;
Le desespoir, les cris ont pour nous des appas.
Joignons contre l'Epoux l'eefet à la menace:
Partez, loin de ces lieux précipitez ses pas.

 

Scene 2
La Bergere des Ubiens,
Troupe & Choeur de Bergers & de Bergeres

 

La Bergere

Le Choeur
Ah Ciel ! quels éclats de tonnerre
Se font entendre dans les airs !
Quels foudres ! quels brillans éclairs !
Le feu semble attaquer la terre.
Helas ! où füir ? où se sauver ?
O Ciel, daignez nous conserver.

La Bergere
Mon Epoux m'est ravi, la fortune inhumaine
Peut-être pour jamais l'éloigne de mes yeux.
Helas ! dans ces funestes lieux
Qui pourra soulager ma peine ?
Je ne verray donc plus l'objet de mes desirs ?
Mon Troupeau sans Berger languit dans ces prairies.
Helas ! en le perdant, je pers tous les plaisirs,
Qu'on goûtoit autrefois sur ces rives fleuries.
Tout se ressent de mes douleurs.
Les oyseaux consternez en gardent le silence,
On ne voit plis naître de fleurs;
Et ces ruisseaux, grossis du torrent de mes pleurs,
Dans leur rapide cours ont plus de violence.
Quand verray-je, grands Dieux ! la fin de mes malheurs ?
Juste Ciel, calmez mes allarmes,
Arrestez le cours de mes larmes.
Rendez-nous un Berger si vigilant, si doux.
Rendez à son Epouse un si fidele Epoux.

Le Choeur
Juste Ciel, calmez nos allarmes,
Arrestez le cours de nos larmes.
Rendez-nous un Berger si vigilant, si doux.
Rendez à son Epouse un si fidele Epoux.

La Bergere
Allons aux Dieux offrir un sacrifice,
Voicy le Temple de la Paix.
Le Ciel vengeur de l'injustice
Ecoutera nos voeux & nos justes souhaits.

Le Choeur
Le Ciel vengeur de l'injustice
Ecoutera nos voeux & nos justes souhaits.

La Bergere
Divinité qu'en ces lieux on adore,
Soyez favorable à nos voeux;
Par vôtre retour qu'on implore,
Rendez tous les mortels heureux.
Les tristes horreurs de la guerre
Assez longtemps ont desolé la terre,
Tranquile Paix écoutez nos soupirs,
Revenez avec tous vos charmes;
Et bannissant le bruit des Armes,
Ramenez avec vous les jeux & les plaisirs.

Le Choeur
Tranquile Paix écoutez nos soupirs,
Revenez avec tous vos charmes;
Et bannissant le bruit des Armes,
Ramenez avec vous les jeux & les plaisirs.

La Bergere:
Et toy, Dieu des Forests & des sombres bocages,
Pan, de qui les Pasteurs suivent par tout les loix,
Dissipe ces cruels orages,
Et rens nous le Berger dont mon coeur a fait choix.
Son Troupeau, comme moy, languit par son absence:
Nous sommes exposez au plus affreux danger.
Si tu prends soin de l'innocence,
Puissant Chef des PAsteurs, daigne nous proteger.

Le Choeur
Si tu prends soin de l'innocence,
Puissant Chef des PAsteurs, daigne nous proteger.

La Bergere
Ecoute aussi nos voeux, Puissant Dieu de lumiere,
Qui dans ta brillante carriere
Répans tant de bienfaits en cent climats divers:
Mets pour toûjours l'envie & la discorde aux fers.
Que ces lieux reprennent leurs charmes,
Qu'ils soient tranquiles à jamais.
Bannis la guerre & ses allarmes,
Rens-nous mon Berger & la Paix.
Tu connois l'innocente vie
Que l'on passe dans nos hameaux,
Toy, qui jadis en Thessalie
Fus le Pasteur d'Admete & gardas ses Troupeaux.
Oppose ton secours aux fureurs de l'envie,
Arrête le cours de nos maux.

Le Choeur
Oppose ton secours aux fureurs de l'envie,
Arrête le cours de nos maux.

 

Scene 3
Pan, La Bergere des Ubiens,
Troupe de Faunes & de Silvains
Troupe & Choeur de Bergers & de Bergeres

 

Pan
Changez vos pleurs en allegresse,
Le Ciel, qui pour vous s'interesse,
Va couronner vôtre vertu.

Le Calme vient aprés l'orage;
Et plus un coeur a combatu,
Plus il en goûte l'avantage.

La Bergere
Où puis-je retrouver ces dignes Vêtemens,
Qui m'ont été ravis par une mort funeste,
Ce Manteau Pastoral, ces sacrez Ornemens,
Dont le seul souvenir est tout ce qui me reste ?
Sans eux je ne puis rien. Quel excés de malheur !
Faut-il que dans ces lieux, helas ! tout m'abandonne !

Pan
Calmez vôtre douleur,
Le Ciel ainsi l'ordonne.
Pour rendre vos plaisirs plus parfaits & plus doux,
On en va revêtir vôtre fidele Epoux.
Vous l'allez voir orné de ces illustres Marques,
Que n'ont pas quelquefois dédiagné des Monarques,
Par qui sont distinguez les premiers des Pasteurs:
Vous allez être enfin au comble des bonheurs.
Les soins du grand Troupeau qui vous rend inquiete,
Feront les plaisirs les plus doux;
Son zele ardent & sa houlete
Le mettront à l'abry de la fureur des loups.

Pan & la Bergere
On ne surmonte l'orage
Que par un genereux effort:
Et toûjours un grand courage
Triomphes des rigueurs du sort.

 

Scene 4
Apollon, Pan, La Bergere des Ubiens,
Troupe de Faunes & de Silvains
Troupe & Choeur de Bergers & de Bergeres

 

Apollon
Rasseurez-vous: le Ciel à vos voeux favorable,
Vous promet une Paix durable.
Je répandray sur ces climats
Des biens en abondance;
Et par une heureuse influence
Les plaisirs & les fleurs vont naître sous vos pas.
Mettez fin à vos allarmes,
Et bannissez les soûpirs:
Le tumulte affreux des Armes
Va faire place aux plaisirs.
Que sur ces rives fleuries
Regne une tranquile Paix.
Dans ces charmantes prairies
Soyez heureux à jamais.

Le Choeur
Que sur ces rives fleuries
Regne une tranquile Paix.
Dans ces charmantes prairies
Soyons heureux à jamais.

[Entrée des Bergers]

Apollon
Pour mieux recompenser le zele,
Et l'ardeur d'un Berger fidele,
Pret à donner son sang pour ses cheres Brebis,
Le Ciel le défendra contre ses ennemis.
Rentrez, Monstres affreux, dans vos demeures sombres:
N'inspirez plis icy la crainte & la terreur;
Il sçaura dissiper l'imposture & l'erreur,
Comme par ma clarté je dissipe les ombres.
Que
[*] sert contre un rocher que les vens en courroux
Sortent, pour l'attaquer, de leurs prisons profondes ?
Ce rocher immobile en bute à tous leurs coups,
Méprise leurs efforts & la fureur des ondes;
Et voit, sans s'ébranler, les flots humiliez
Venir, en murmurant, se briser à ses pieds.

La Bergere
Celebrons par nos chants un jour si plein de gloire,
Les Dieux se declarent pour nous;
Et sur les enfers en courroux
La Vertu tôt ou tard emporte la Victoire.

Le Choeur
Celebrons par nos chants un jour si plein de gloire,
Les Dieux se declarent pour nous;
Et sur les enfers en courroux
La Vertu tôt ou tard emporte la Victoire.

[Entrée des Silvains & des Bergers]

[aprés quoy on reprend encore un fois ce dernier Choeur, pour finir cette petite Pastorale]

 

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