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Alessandro Scarlatti

Rosmène, ou l'Infidélité fidèle

 

 

La Rosmene, ovvero l'infdelta fedele

mélodrame du Seigneur Giuseppe Domenico de Totis
dédié aux Illustrissimes Seigneurs de la Compagnie du Casino de San Marco
et représenté à Rome, durant le Carnaval 1686

Alessandro Scarlatti [1660 - 1725]

 

 

Ayant eu pendant tant et tant d’années la fortune de servir le grand mérite de Vos Illustrissimes Seigneuries dans tous les drames musicaux qu’elles se sont complu à faire connaître au monde par le biais de mes presses, en apprenant maintenant qu’elles ont résolu de faire représenter dans leur Théâtre Royal la Rosmène du sieur Giuseppe Domenico de Totis, je n’ai pu m’abstenir de mettre également cette œuvre si acclamée sous ma presse, tout en en faisant un libre don à vos Illustrissimes Seigneuries; lesquelles suppliant humblement de bien vouloir agréer avec la générosité accoutumée de leur très noble cœur, qu’avec toute mon obéissance, je leur présente mes respects,

De vos Illustrissimes Seigneuries,

le très humble, très dévoué et très obéissant serviteur

Vincenzio Vangelisti, imprimeur

 

Argument

Pélops, général des armées du roi de Mycènes, avait à peine épousé Rosmène, que fut déclarée une guerre des peuples de l’Attique contre Lyncée, qui régnait sur Mycènes. Pélops fut contraint de quitter son épouse et de se porter contre les ennemis avec une armée navale; Rosmène se retira dans une maison de campagne où, s’étant isolée, elle ne donnait accès à nulle personne vivante, ne pensant qu’à son époux chéri.

Oronte, fils de Lyncée, brûlant d’amour pour Rosmène, n’arrivant pas à trouver un moyen de découvrir son amour à l’adorée, recourt à l’aide d’Alcée, nourrice de Rosmène, par laquelle il est introduit déguisé en statue dans le jardin, afin que, en cet état, se mêlant aux autres marbres, il puisse, en saisissant l’opportunité d’un moment où Rosmène se promenait dans les jardins, lui découvrir ses sentiments.

Le roi, semblablement amoureux de Rosmène, feignant d’aller à la chasse, s’introduit lui aussi dans les jardins de la dame, abandonnant son épouse Célidore, laquelle de son côté était amoureuse d’Euryllus, étranger, pour lequel se faisait passer Fidalma, princesse d’Athènes, des faveurs de qui le prince Oronte avait joui avant de l’abandonner: celle-ci, vêtue en homme, s’est transportée incognito à Mycènes, et s’étant introduite dans la confidence de la reine, elle lui a raconté, en les attribuant à d’autres personnes, ses amours malheureuses.

De ces prémisses naît l’intrigue du présent mélodrame, où Pélops, qui pour observer la conduite de Rosmène se fait passer pour un Éthiopien muet envoyé par son mari, découvre que l’infidélité de Rosmène est imaginaire, puisque, on ne peut plus fidèle en dépit de la force du roi et des prières du prince, elle s’est conservée à son mari; d’où le titre d’ « INFIDÉLITÉ FIDÈLE ».

 

Lyncée, roi de Mycènes
Célidore, reine, sa femme
Oronte, prince de Mycènes, leur fils
Pélops, général des armées du roi de Mycènes
Rosmène, sa femme
Fidalma, princesse d’Athènes, sous le nom d’Euryllus, page de la reine, puis écuyer d’Oronte
Cléante, ami et confident de Pélops
Lysus, page de la cour
Alcée, vieille nourrice de Rosmène

Comparses

Soldats et pages, avec Lyncée
Demoiselles et pages, avec Célidore
Soldats avec Oronte
Demoiselles avec Rosmène
Jardiniers dans le ballet final.

 

La scène se passe à Mycènes, ville de Grèce.

 

 

Changements de décor

Acte premier

Jardin dans la maison de campagne de Pélops, avec statues et fontaines, qui s’effondrent lors du tremblement de terre.
Galerie royale, avec une porte au fond, par laquelle on voit quelques ruines.
Bord de mer aux environs de Mycènes.

Acte second

Jardin royal.
Salle royale
Galerie
Cour

Acte troisième

Jardin royal.
Chambre.
Cour
Galerie.Salle royale

 


Acte I
Acte II
Acte III

 

 

Acte Premier

 

Scène 1
Jardin avec statues et fontaines
Rosmène, Oronte déguisé en statue

Rosmène
Combien vous êtes plus heureuses que moi,
Ondes claires,
Qui arrivez à vous jeter dans le sein
De la mer;
Comme vous, je m’en vais moi aussi,
Mais jamais je n’arrive au sein de mon idole.
J’attends à chaque instant en soupirant
Les embrassements de Pélops mon époux,
Et dans une si cruelle attente,
Je suis le jouet dolent d’une trompeuse espérance.
Au milieu des épreuves de Mars,
Chef des forces armées,
Pélops défend l’honneur de son roi,
Et moi, pendant ce temps, misérable,
Dans un séjour de veuve,
Je m’efforce en vain de hâter par mes larmes
L’heure de son retour.
Vivre loin de celui qu’on aime
Change les instants en siècles,
C’est la mort des amants,
Mort qui par erreur s’appelle vie.

[On entend le fracas d’un tremblement de terre.]

Mais qu’entends-je ? Où suis-je ?
Le sol est ébranlé d’une secousse imprévue.

 

Scène 2
Alcée, Rosmène

 

Alcée
Sauvez-vous, madame,
Le monde s’effondre !

Rosmène
Hélas, où me cacher ?

Alcée
À l’aide, dieux !

Rosmène
Au secours, divinités !

Alcée
Et où
Alcée peut-elle fuir pour sauver sa peau ?

Rosmène
Où puis-je me réfugier ?

 

Scène 3
Les mêmes, Oronte

 

Rosmène
Rêvé-je, ou suis-je éveillée ? Les marbres
Ont des sens, une voix ? Hélas, que vois-je ? et comment,
Sous une forme si étrange,
Prince, as-tu dirigé tes pas vers ces bords ?

Oronte
C’est ta rigueur qui m’a transformé en pierre.

Alcée
(Si Rosmène savait
Que l’idée vient de moi,
Qui pourrait me sauver ?)

Rosmène
Stupéfaite, je ne comprends pas
Tes paroles confuses.

Oronte
Pourtant, mes tourments s’expriment clairement.

Rosmène
Dis-moi: que désires-tu de moi ?

Oronte
Que tu écoutes mes peines.

Rosmène
Et puis ?

Oronte
Que tu m’aimes.

Rosmène
Prince !

Oronte
Laisse, ô belle,
Les titres de noblesse,
Et, en un plus doux discours,
Prononce les paroles qu’on doit à un amant.
Je suis blessé, et tu es cette archère
Qui ouvrit dans mon sein
Une plaie si cruelle.
Ce ne fut pas Amour avec sa flèche imaginaire,
Mais un de tes chers regards
Qui me blessa le cœur.
Je suis enflammé, et c’est l’archer nu
Qui a déclenché dans mon cœur
Un si cruel incendie.
Mais l’éclair de tes belles pupilles
Avec de douces étincelles
A mis le feu à mon âme.

Alcée
Oronte, voici le roi ton père.

Oronte
Oh, malheur à moi ; oh Dieu !

Rosmène
Seigneur, pars, de grâce.

Oronte
Pour ne pas éveiller de soupçons chez mon père,
Je m’en vais à nouveau la statue contrefaire.

 

Scène 4
Lyncée, Rosmène, Oronte faisant la statue

 

Lyncée
Si l’espoir ne ment pas,
Qu’Amour à l’improviste a fait naître en mon sein,
Le mérite de mes peines
Aura en partie brisé ta rigueur,
Et s’il subsiste encore quelque ombre de celle-ci,
Ma belle tyranne,
Elle devrait être totalement dissipée
Par l’immortel mérite de ma constance.

Rosmène
Si c’est à la chaste épouse
De Pélops, que tes plaintes s’adressent,
Tu implores un rocher, tu persuades les vents.
Ainsi donc, alors que mon époux,
Pour affermir ton trône,
Expose à mille épées sa courageuse poitrine,
Toi, avec des manières barbares,
Tu vas tramant des machinations contre son honneur ?

Lyncée
Incrimines-en ta beauté.

Rosmène
Change de résolution;
Car si ton fils Oronte
Avait vent de tes désirs illicites et criminels,
Il apprendrait d’un tel exemple à devenir tyran.

Lyncée
Oronte ne peut m’entendre.

Rosmène
Ces marbres t’entendent,
Qui, pour punir l’audace criminelle d’un scélérat,
Obtiennent souvent du Ciel le mouvement et la vie.

Lyncée
Pitié pour mes souffrances !

Rosmène
Constante est ma foi.

Lyncée
Je suis amoureux, et non roi.

Rosmène
Je suis l’épouse de Pélops.

Lyncée
Et mon pouvoir ?

Rosmène
Il ne me fait pas peur.

Lyncée
Mes prières ?

Rosmène
Je ne les écoute pas.

Lyncée
Ma douleur ?

Rosmène
Elle ne mérite pas de pitié.

Lyncée
Que pourrai-je espérer ?

Rosmène
Entendre toujours plus un « non » implacable.

[Elle part indignée.]

Lyncée
Cruel « non », souffle léger mais infecté,
Qui empoisonne le beau royaume d’amour,
Le sifflement du serpent, terreur de la forêt;
L’Eurus infâme, le rugissement du fauve,
L’ouragan déchaîné, la tempête sonore,
Font un bruit moins horrible que toi.

Cruel « non », etc.

« Non » cruel, ton son est un sortilège
Qui peut changer les amants en rochers.
Tu détruis la belle fleur de l’espérance,
Par toi la flamme devient glace,
Nouvelle Furie du royaume des larmes,
Écueil dissimulé dans la mer d’Amour.

« Non » cruel, etc.

 

Scène 5
Alcée, Lysus, Oronte

 

Alcée
Pélops est revenu ?

Lysus
Il est revenu, lui et cent hommes,
Il est revenu,
Je le répète,
Tu m’as perturbé,
Il est revenu,
Il est revenu.

Alcée
Le récent tremblement de terre
Sera un coup de canon tiré par le vent
En signe d’allégresse, puisque Pélops revient
Triomphant à Mycènes.

Lysus
Trêve de plaisanteries, dis-moi où est le roi.

Alcée
J’ai laissé ici, il y a peu, le roi et Rosmène.

Lysus
Je dois lui donner avis
De l’arrivée de Pélops.

Alcée
Au revoir, Lysus;
Je vole porter à ma maîtresse la nouvelle
De l’arrivée de son mari.

Oronte
Malheureux, qu’entends-je !

Lysus
Au secours, au secours !
Ici, les statues inanimées
Ont voix et mouvement !
Je tremble comme une feuille. Oh, quelle épouvante !

 

Scène 6
Oronte, seul

 

Oronte
Que me reste-t-il donc, sinon mourir ?
La rigueur de Rosmène,
Le retour de Pélops,
L’ardeur de mon père
Sont trois Furies, que l’Averne
A déchaînées pour me railler,
Pour rendre immortel mon martyre;
Que me reste-t-il donc, sinon mourir ?
Si le sort veut faire de moi
Le malheureux objet
D’angoisses si cruelles,
Je voudrais que mon cœur
Et non mon aspect, soit de marbre
Pour vaincre la douleur.
Résiste qui peut
À tant de rigueurs
Du destin mauvais !
Ou bien modère ta fureur,
Ô Fortune, ou bien donne-moi
Un cœur de rocher.

 

Scène 7
Une salle royale
Lysus seul

 

Lysus
Je tremble de peur.
Des tremblements de terre imprévus,
Des statues qui se déplacent,
Des palais qui tombent en ruines
Sont les présages de quelque grande calamité.
Je tremble de peur.
Ce commerce étroit
De Rosmène et du roi
Va accoucher de quelque méchant résultat.
Je ne connais pas Pélops,
Mais j’ai plus d’un témoignage
Selon lequel ce n’est pas un homme
À faire marchandise de son mariage.
Une belle femme à la maison est un méchant embarras;
Galanteries, cortèges et regards,
Clins d’yeux, lettres et ambassades,
Paroles pleines de miel,
Promesses et Belardi
Feraient s’attendrir un cœur de roc.
Une belle femme à la maison est un méchant embarras.
Mais voici la reine, et son page est avec elle.
Pauvre roi, on voit bien qu’Amour
T’a rendu aveugle.
Mais tout va bien ainsi:
Le roi aime Rosmène,
Et la reine le page:
Que tous prennent du plaisir, et vive le mois de Mai !

 

Scène 8
Célidore, Euryllus

 

Célidore
Suis-moi, Euryllus, toi le seul réconfort
D’une reine infortunée.

Euryllus
Reine, même les bêtes sauvages, les arbres, les rochers
Seraient pris de pitié devant vos malheurs.
À la fleur de l’âge,
Trahie par la foi parjure
D’un menteur,
Une amoureuse abandonnée,
S’arrache, fugitive
À son sol natal
Et par des routes inconnues,
Sous des vêtements d’homme,
Vient avec moi, décidée à retrouver
Le cruel qui l’a outragée.

Célidore
Infortunée demoiselle,
Je suis affligée de ses malheurs.

Euryllus
(Ah ! Il se trouve que c’est moi !)

Célidore
Mais qui est l’infidèle qui a pu tramer
Contre une dame innocente, tromperies et déshonneur ?

Euryllus
Je ne connais pas ce scélérat.
(Le cruel est ton fils, l’infidèle Oronte.)

Célidore
Mon cœur, entends quelle est
La tyrannie d’Amour.
Elle te détruit,
Mais tu l’admires chez les autres;
Dans ta douleur, elle te fait soupirer,
Et tu ne la fuis pas ?

Euryllus
Tu aimes, reine ?

Célidore
Ô Dieu ! Tu ne connais pas encore
L’ardeur de Célidore ?
Je brûle, amante silencieuse,
Pour un beau visage
Qui écoute mes soupirs et ne les comprend pas;
Et ce rebelle à mon amour,
Plus je le découvre, moins il en voit. (Et c’est toi.)

Euryllus
Si mon fidèle service, reine, le mérite,
Maintenant que tu m’as fait connaître ta plaie,
Révèle-moi qui t’a blessée, enseigne-moi ton bel ami.

Célidore
Je te montrerai son image.
Va dans les appartements d’Oronte,
Tout proches, et prends-y
Un cristal étincelant, dans lequel tu verras
Représenté le visage de l’idole que j’adore
(Il me comprendra en se voyant lui-même).
L’amour seconde
Le beau désir;
Mais que la vie précaire
De mon plaisir
Ne soit pas un feuillage
Caduc et instable.

[Euryllus ouvre la porte des appartements et voit un mur effondré, sous les ruines duquel gît un homme enseveli, dont on voit le bouclier et le cimier.]

Euryllus
Reine, hélas, que vois-je ?
Quel carnage inattendu s’offre à mes yeux ?

Célidore
Malheureuse, qu’aperçois-je ?

Euryllus
Écrasé par les ruines,
Un homme mort gît ici. Oh, le cruel spectacle !

Célidore
D’après son bouclier, son cimier,
Que mes yeux ne connaissent que trop,
Ce que je vois, hélas ! c’est Oronte, mon fils !

Euryllus
(Oronte, mon idole ?)

Célidore
Mon bien.

Euryllus
(Mon époux.)

Célidore
Oh, mère affligée !

Euryllus
Oh Dieu !

Célidore et Euryllus, à deux
Sur les cendres aimées,
Déversez, ô pupilles,
Le cœur dissous
En tièdes gouttes.

 

Scène 9
Les mêmes, Oronte

 

Oronte
Quel nuage de peine,
Mère, décolore le serein de ton visage ?

Euryllus
Ne me trahis pas, mon espérance !

Célidore
Mon fils, tu vis encore ?

Euryllus
Parmi les marbres effondrés
Que la tempête impétueuse a jetés par terre,
Trompée par tes armes,
Ta mère pleurait ta mort.

Oronte
C’est à mon fidèle écuyer,
Fidèle, mais infortuné,
Qu’est advenu un sort si dur:
Envoyé pour me rapporter
Dès la pointe du jour, mon écu et mon cimier,
Il est devenu la victime du fatal effondrement.

Célidore
Ne pleure plus, mon cœur.

Euryllus
(Plus de soupirs !)

Oronte
Tes tourments ont été un doux témoignage
De ton affection maternelle.

Euryllus
Si pour remplacer le défunt,
Seigneur, tu agrées mes loyaux services,
Je serai, à ton choix, écu ou écuyer.
Du rivage froid au rivage torride,
Du sol brûlant au sol gelé,
Il n’est pas de poitrine mortelle
Qui abrite un cœur plus fidèle;
Et j’espère que sous peu
Tous les actes de mon âme
Te découvriront
La pureté d’un cœur sincère.

Célidore
Il est digne de tes grâces;
Ne refuse pas une telle faveur à mes prières.

Oronte
Tes prières sont des ordres.
Sur le visage d’Euryllus
Apparaît l’idée d’une beauté que j’aimai;
Aussi le prends-je avec plaisir à mon service.

Euryllus
Prince, mon âme fidèle
Te jure un éternel amour (malgré ta cruauté.)

Oronte
(Euryllus saura peut-être
Attendrir l’âme récalcitrante de Rosmène.)

Célidore
(Je verrai ainsi mon idole
Rester ici à demeure.)

Euryllus
(Je jouirai de plus près de celui que mon âme adore.)

 

Scène 10
Les mêmes, Lyncée

 

Lyncée
Ma reine ?

Célidore
Mon roi ?

Oronte
Père, seigneur !

Célidore
Comment ! le jour n’a pas encore atteint midi,
Et voici que des forêts,
Tu me reviens à l’improviste ?

Lyncée
J’ai vainement essayé de m’emparer d’une bête sauvage;
Mais l’animal rusé,
Alors que je le croyais déjà soumis à mon pouvoir,
Est parti rapidement dans une autre direction.

Oronte
C’est peut-être la même bête
Qui se rit de tes coups, et qui, avec autant d’habileté,
A une autre fois déjoué mes traits.

Célidore
Laisse les forêts, ô mon époux, et crois bien
Que loin de toi, mon âme aimante
Vit sans arrêt dans la douleur, meurt à chaque instant.

Lyncée
Le cerf qui aspire au ruisseau,
La rivière qui aspire à la mer,
Leur désir
Ne les rend pas aussi heureux
Que moi dans mon exultation
Lorsque je courtise
La beauté pour qui je meurs de plaisir
(Mais que j’adore en Rosmène.)

Célidore
Le papillon à la lumière,
L’aigle au soleil,
Déploient des ailes
Moins joyeuses
Que mon cœur
Ne jouit de l’éclat
De la beauté aimée par qui je rayonne.
(Mais que j’adore en Euryllus.)

 

Scène 11
Les mêmes, Lysus

 

Lysus
Voici l’épouse de Pélops
Qui vient dans cette demeure royale
Pour rencontrer son mari.

Lyncée
Je vais de ce pas honorer la chaste épouse
Du héros triomphant
À qui mon royaume doit tant de palmes,
En courant à sa rencontre.

Oronte
L’étiquette royale n’en permet pas tant.
Laisse-moi, seigneur, m’acquitter de tes fonctions.

Lyncée
Quand le mérite est exceptionnel, il demande
Une récompense exceptionnelle.

[Il sort.]

Oronte
Non, tu ne me devanceras pas;
Pour rejoindre les rayons
De ce soleil qui adoucit même les supplices,
Les soupirs sont plus rapides que le pied.
Aimer et souffrir,
C’est la loi d’Amour;
Mais c’est une loi qui condamne
Un cœur à mourir.

Adorer en souffrant
L’idole que l’on aime,
C’est ce qu’Amour ordonne,
Mais c’est trop impitoyable.

[Il sort.]

Euryllus
Pour parvenir au comble de mes peines,
Il ne me manquait plus que d’apprendre que ma rivale est Rosmène.

Célidore
Tu pars, Euryllus ?

Euryllus
Oui, reine.

Célidore
Et où ?

Euryllus
L’arrivée de Rosmène...

Célidore
Hélas ! que va-t-il se passer.

Euryllus
...M’oblige à m’en aller.

[Il sort.]

Célidore
Oh, jalousie !

[Elle sort.]

 

Scène 12
Rosmène, Alcée

 

Rosmène
Ne serait-ce qu’un bref instant,
Laissez-moi, ô soupirs,
Et accordez à mon tourment
Sinon la paix, du moins une trêve, afin que je respire.

Alcée
Hélas, madame,
D’où provient cette mélancolie ?
Puisque aujourd’hui arrive à Mycènes
Pélops triomphant,
Vous allez pouvoir, sans aucun doute,
Après un long jeûne,
Restaurer votre âme aimante.

Rosmène
C’est mon destin de devoir pleurer,
Ainsi l’ordonne le sort cruel;
Pélops part, et je soupire;
Il revient, et je vois
Deux tyrans unis pour briser
L’aimable nœud,
Si solide,
Que l‘amour a noué dans ma poitrine.

C’est mon destin, etc.

Que mon cœur soit toujours malheureux,
Le sort cruel le veut et l’exige;
Si un plaisir console mon âme,
Il fuit et s’envole,
Et si les astres un jour me sourient,
Ils se fâchent ensuite
Et on les voit
Envoyer désastres et douleur.

Que mon cœur, etc.

Alcée
J’en ai entendu beaucoup se plaindre
D’être mal vus par leurs maîtres,
Mais je n’ai jamais rencontré personne
Qui se plaigne, comme vous, d’être aimé.
Que pouvez-vous souhaiter de plus ?
Le roi vous aime, son fils vous aime, et vous pleurez ?
C’est irriter le sort
Que de refuser le bien;
Pour progresser à la cour,
Il faut se faire aimer,
Et non pas rester à regarder si en détail.

Rosmène
Retiens tes paroles malavisées, et crois seulement
Que si l’orgueil royal
S’en prend à ma constance,
Rosmène ne manque pas d’un courage invincible,
Et notre époque présente,
Devant mon sein transpercé de ma main,
Pourra bien reconnaître
Qu’à l’instar des arènes latines,
Mycènes aussi peut se vanter de ses Lucrèces.
La pauvreté, les plaies, les chaînes,
La séparation, l’exil, la mort,
Pour les âmes fortes
Sont des palmes et non des peines.
Si l’orgueil chez les autres est excessif,
La force d’âme en moi n’est pas languissante;
Je saurai avec mon sang
Embellir ma fidélité.

 

Scène 13
Alcée seule

 

Alcée
Quelle femme têtue !
Elle pourrait être la maîtresse
Du roi, de la couronne,
Du sceptre, du trône, et elle vous crache là-dessus !
Mais qu’elle n’aime pas le roi,
Pour moi, ce n’est pas merveille;
Ce qui m’étonne, c’est seulement
Qu’elle fasse aussi l’irréductible avec le fils.
Pauvre Oronte ! J’en ai le cœur crevé.
Pour pouvoir lui découvrir
Son martyre intérieur,
Combien de temps il a lanterné !
À la fin, il lui a fallu,
S’introduire furtivement dans le jardin avec mon aide,
En habit de statue,
Pour faire connaître ses désirs.

Au siècle dernier,
C’était différent:
Les dames d’alors négociaient,
Palabraient avec les chevaliers,
Et personne n’était chassé
Comme on fait aujourd’hui.

Au siècle, etc.

 

Scène 14
Lysus, Alcée

 

Lysus
Des statues qui se déplacent et qui parlent,
Rien que d’y repenser, j’en suis épouvanté,
Je sens mon poil se dresser.

Alcée
Lysus ?

Lysus
Aïe, quoi encore ? je n’arrive pas à comprendre
Comment peut se produire un tel prodige;
Là-bas, ce sont les statues qui bougeaient;
Ici, ce sont les momies et les sacs d’os qui parlent.

Alcée
(Dans le jardin de Rosmène,
Celui-ci a découvert la trace du prince;
Je dois donc manœuvrer de toutes les façons
Pour qu’il taise ce qu’il a vu.)
Je te vois dans un état inhabituel,
Les pensées agitées, le visage troublé.
Après qui en as-tu, cher Lysus ?

Lysus
Maudits soient l’heure et le moment
Où j’ai tourné mes pas vers le jardin de Rosmène.

Alcée
Pourquoi ? Que t’est-il arrivé ?

Lysus
Je suis resté hors de moi-même
En voyant se déplacer les statues et les rochers.

Alcée
Eh, tu délires !

Lysus
Oh, celle-là, oui, elle est bien bonne !
Je te répète que par moi-même
Je les ai vues et entendues bouger et parler.

Alcée
Si ta crainte vient à être connue,
On te dira que tu es fou,
Et fou à lier.
Si tu ne veux plus voir les marbres se mouvoir,
Écoute le conseil que je te donne:
Réfléchis bien, parle peu, et bois moins.

[Elle sort.]

Lysus
Tu en as menti par la gueule,
Toi, avec toute
Ta race,
Vieille horreur,
Vieille folle,
Qui en buvant
Te vantes de pouvoir
À toi seule assécher le Tibre.

Tu en as menti, etc.

Tu humes le piot et tu fais ribote,
Quatrième Furie,
Vieille radoteuse,
Qui comme un aimant
Attires toutes les injures,
Qui lèves le coude
Puis en vomissant
Confonds le vin grec et le corse.

 

Scène 15
Plage au bord de la mer
Cléante, Pélops

 

Cléante
Avec quel cœur joyeux, cher Pélops,
Chargé de palmes, grandi par ton triomphe,
Guerrier victorieux,
Cléante te serre sur son sein !

Pélops
Par tes paroles et par tes actes,
Ta loyauté se montre toujours plus grande.

Cléante
Mais quel long délai interposes-tu encore
Avant de t’incliner devant ton roi
Qui, toujours impatient,
Attend ton retour
Pour donner à ta valeur sa juste récompense ?

Pélops
La puissance de l’amour
Veut que d’abord, j’adore en silence le beau visage
De mon épouse Rosmène;
Ainsi me l’ordonne Amour,
Qui non moins que guerrier me veut amant.

Cléante
Sa beauté le requiert.

Pélops
Mais sa foi constante le réclame encore plus.

Mon âme, je me réjouis avec toi
Que liée par les nœuds d’amour,
Tu jouisses heureuse,
Et que tu ne saches pas ce que veut dire
Le son plaintif d’un désir enflammé
Quand il s’exclame: « Ah ! hélas ! malheur ! »

Mon âme, je me réjouis, etc.

Jouis donc, jouis donc, mon cœur,
Qui te vantes d’être un phénix
Parmi les amants,
Pendant que tu adores une beauté
Qui a pour plus bel ornement
La belle pureté de sa fidélité.

Jouis donc, etc.

 

Scène 16
Les mêmes, Lysus

 

Lysus
Entre la frayeur et la rage,
Je ne sais laquelle me possède;
Mais je sais bien que, où que je tourne le pied,
Chaque objet que je vois
Me paraît une statue, dont les pas sont libres.
Maudits soient Pélops et son épouse !

Pélops
Un étrange sentiment
M’incite à tirer au clair tout ce qu’il vient de dire.

Lysus
Malheur ! Au secours !

Pélops
Quelle frayeur
Te prend soudain ?

Lysus
Pardonne-moi, seigneur;
Je suis sujet à souffrir d’un certain mal
Qui me perturbe l’entendement de temps à autre
Et emplit mes idées d’une horreur inhabituelle.
(Maudits soient Pélops et sa femme !)

Pélops
S’il ne t’est pas pénible de m’exposer
La cause de ton mal,
Tu pourrais en attendre quelque soulagement.

Lysus
Aïe ! Je suis à moitié mort !

Cléante
Parle: de quoi as-tu peur ?

Lysus
Vous êtes étrangers tous les deux ?

Pélops
Oui, et nous devons ici
Faire une brève escale.

Lysus
En toute confidence,
Je vais tout vous dire
Mais à la condition
Que vous devrez vous taire.

Pélops
Parle donc.

Cléante
Ne crains rien.

Lysus
Ce matin, à la naissance du jour,
Entré dans un jardin, où demeure
Une belle dame,
Qui est la femme de Pélops...

Cléante
Pélops ? Peut-être ce chef de l’armée
Dont j’ai entendu dire qu’il arrive en vainqueur ?

Lysus
Oui, monsieur, c’est bien lui.
Et donc, pendant que je vais de ça de là,
En cherchant le roi, pour lui donner avis
Que Pélops va revenir en ce jour,
J’entends que, soudainement,
Une statue parle,
Et puis je vois que, chut, chut, toute seule,
Bougeant ses pieds, elle s’envole sur son piédestal

Pélops
Grand prodige que tu me racontes ! Mais pourquoi
Le roi était-il en cet endroit
Alors que le jour allumait à peine ses premiers rayons ?

Lysus
Le pourquoi se comprend.
On voit bien que vous êtes étrangers,
Puisque vous ne savez pas encore
L’amour que notre roi porte à Rosmène.

Pélops
Et on le paye de retour ?

Lysus
Ils passent des heures ensemble;
Le mari est au loin;
On a affaire à un roi,
La conséquence vient de soi.

Cléante
Et si un si grave manquement
Était révélé à Pélops ?

Lysus
Lui aussi, on dirait
Qu’il ne connaît pas le pays !
Pélops a du plomb dans la cervelle, et il sait qu’en étant
Par profession guerrier
Avec raison son roi lui fait porter cimier.
Pour l’honneur que le roi lui confère
En restant toujours aux côtés de sa femme,
Chacun dit que Pélops est un Mars,
Mais que c’est plutôt un Mars en miniature.

[Il sort.]

 

Scène 17
Pélops, Cléante

 

Cléante
Pélops, tes malheurs
Sont dignes de pitié, mais aux âmes fortes,
Le sort adverse donne un plus grand éclat.

Pélops
Si le désir naturel de vengeance
Ne me conservait pas en vie,
Pour me soustraire au martyre,
Mon âme trahie s’enfuirait de mon sein.

Cléante
Calme pour un moment ta juste colère
Et loin du palais,
Tourne avec moi tes pas vers ma demeure
Où je désire t’exposer
Comment tu dois vérifier
Si Rosmène te conserve son amour et sa foi.

Pélops
J’approuve ton conseil;
Mais si, comme je le redoute,
Je trouve Rosmène infidèle,
Elle verra, la criminelle qui aspire à ma mort,
Ce que peut l’amour quand il dégénère en haine.
Cupidon est un enfant, qui naît
Du désir qui s’enflamme en un cœur;
Une fois né, de son lait l’alimente
La belle espérance, nourrice d’Amour.

Pour qu’ensuite il prenne librement son vol,
La fidélité lui donne des ailes vigoureuses;
Mais, si une crainte jalouse l’assaille,
Il meurt, et ressuscite changé en colère.

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Acte Second

 

Scène 1
Jardin royal
Euryllus seul

Euryllus
Le ruisseau qui, tantôt vif, tantôt lent,
Porte à la mer le tribut de ses eaux,
Semble du verre quand il nourrit les fleurs,
Et quand, pressant le pas,
Il va choquer contre les rochers,
On le prendrait pour véritable argent;
Mais sa lamentation le révèle être une onde.
Celui qui, opprimé par une fortune cruelle,
Sait se taire, peut lui-même améliorer son sort.
Mais mon bel ennemi, en cet instant même,
Dirige ici ses pas. Mon cœur, dissimulons.

 

Scène 2
Euryllus, Oronte

 

Euryllus
Seigneur,
Je me prosterne à tes pieds.

Oronte
Ah, Euryllus, combien
Tu arrives quand je le souhaitais !

Euryllus
Jamais ne s’éloigne de toi
L’amour que je t’ai juré, prince invaincu,
Dans le sein de qui réside
L’Idée de toute vertu (mais pas la fidélité.)

Oronte
Oh Dieu !

Euryllus
Quelle angoisse bien enfermée
Transperce tes pensées, et d’où vient
Que sur ton cil où brille la douleur,
Les pleurs sans larmes à toute heure se voient ?

Oronte
Mon destin tyrannique,
Avide de me faire souffrir,
Ne pouvait me tourmenter
Sans prendre les flèches et les armes d’Amour.

Euryllus
Peut-être, seigneur, sont-ce là
Tes premières blessures ?

Oronte
Une fois déjà, à Athènes,
J’ai feint d’être la cible de l’archer au carquois;
Mais ce n’était que divertissement.

Euryllus
Ah, menteur !

Oronte
Si tu ressens pour ma douleur une juste pitié,
Retrouve Alcée, la nourrice de mon beau soleil
Et expose-lui en mon nom
Que pour donner quelque paix à ma douleur,
Je désire m’entretenir avec elle.

Euryllus
Ma volonté est toujours prompte à obéir à tes ordres.

Oronte
(Merveilleux Euryllus !)

Euryllus
(Infidèle Oronte !)

Oronte
Les brises, les sources, les ruisseaux
Qui circulent parmi les fleurs,
Bien qu’étant privés de cœur,
Soupirent tous
Devant mes tourments;
Rosmène, elle, a un cœur, et je ne l’entends pas soupirer.

Les lauriers, les hêtres, les myrtes
Qui croissent sur ce sol,
Bien que privés d’esprit,
Semblent compatir
À ma peine;
Rosmène, elle, a une âme, et ma peine ne la peine pas.

 

Scène 3
Euryllus seul

 

Euryllus
Et je l’entends, et je ne meurs pas ?
Avec une passion inconstante,
Amant d’une autre beauté,
Le cruel me trahit quand je l’adore.
Et pour rendre plus dure
Mon âpre disgrâce,
Il veut que je sois l’instrument de mon martyre,
Et je l’entends, et je ne meurs pas ?
Mais que ma crainte jalouse
N’hésite pas à seconder ses vœux;
Une espérance amoureuse
Semble me montrer ainsi la fin de mes douleurs;
Mais une espérance trompeuse
Est un doux poison, qui tue et qui plaît.
Parce qu’Amour voyait languir
La constance chez qui souffre,
Il a revêtu le martyre de plaisir
Et l’a baptisé espérance.
Tout cœur qui gémit en aimant
Se délecte d’un nom si agréable;
Mais il s’avère ensuite que l’espoir
Est un tourment déguisé.

 

Scène 4
Salle royale
Rosmène, Lyncée, Alcée

 

Rosmène
Les plaintes sont vaines
Pour tenter mon honneur.

Lyncée
Tu es trop cruelle.

Rosmène
Je souhaite être encore plus cruelle envers qui m’insulte.

Lyncée
Si dure avec ton roi ?

Rosmène
En tant que monarque,
Devant toi Rosmène s’incline.

Lyncée
Et en tant qu’amant ?

Rosmène
Je condamne tes folies
Et j’ai le cœur de t’affirmer
Que tes ardeurs lascives
Font de toi un tyran, pour toi et pour autrui.

Lyncée
Pourquoi, belle, pourquoi
Prends-tu du plaisir à ma peine ?

Rosmène
Pour la gloire de ma fidélité.

Alcée
Laissez-vous fléchir.

Lyncée
Donc, mon espérance...

Rosmène
...Doit se moquer de tes sentiments.

Lyncée
C’est de l’orgueil.

Rosmène
C’est de la constance.

Alcée
Je ne m’y prendrais pas comme ça.

 

Scène 5
Les mêmes, Euryllus

 

Euryllus
Alcée, je désirerais
Te dire rien que deux mots.

Alcée
Cent, mille, autant que tu veux, mon amour.

 

Scène 6
Célidore, Lyncée, Rosmène

 

Célidore
Euryllus, mes délices,
S’en va avec Alcée,
La fidèle nourrice de Rosmène ?
Le soupçon s’accroît et me déchire le cœur.

Rosmène
À tes pieds royaux ,
La respectueuse Rosmène, ô ma reine,
Vient rendre tous les devoirs de ton [sic] cœur.

Lyncée, à part
Importune arrivée !

Célidore
Ta courtoise affection
Me sera toujours chère, digne épouse
Du chef magnanime
Qui dans de si illustres entreprises,
Non moins sage que courageux,
S’est rendu le bouclier et la splendeur de ce royaume.
(Mais en tant que rivale, je te hais et je t’en veux.)

 

Scène 7
Lysus, Lyncée, Rosmène

 

Lysus
Un messager de Pélops désire
S’incliner à tes pieds.

Lyncée
Qu’il vienne.

Rosmène
Qu’est-ce donc ?
Quelle cruelle péripétie
Retarde encore sa venue ?

Lyncée
(Heureux délai !)

Rosmène
Alors que mon cœur
Était blessé par tes traits,
Tu m’as promis, Amour, un prompt réconfort;
Mais tes paroles étaient mensongères.
Je meurs, et tu tardes encore à me secourir ?

 

Scène 8
Cléante, Lyncée, Rosmène, Pélops jouant un Africain muet

 

Cléante
Des rivages d’Argos, grâce au Ciel,
Pélops à l’instant,
Ayant triomphé du révolté de l’Attique,
Vient d’arriver;
Pendant qu’il désire, pour l’instant,
Remettre en état sa flotte aussi bien que ses guerriers,
Il m’envoie vers toi, joyeux messager
Porteur d’heureuses nouvelles.

Lyncée
Avec un si plaisant événement,
La valeur de Pélops
A pu en même temps
Me rendre un royaume, et me priver de cœur.

Rosmène
Pour m’arracher à mon époux,
Quel pénible délai
Vient encore s’interposer ?
Ô ma foi trompée !
Mon époux, mon aimé, que fait-il, où est-il ?

Cléante
Toujours, par ses pensées,
Il tourne autour de toi si fixement
Que loin de toi, il t’entend et te voit.
Maintenant, en gage de ta foi,
Il t’envoie cet esclave, qui sous son extérieur noir,
Est plein de sentiments candides
Et qui, privé de la parole,
Dans son silence de naissance,
Fait voir un esprit parfaitement éloquent.

[Cléante présente Pélops à Rosmène.]

Lyncée
Le cadeau est digne de toi.

Rosmène
Et il me devient cher,
Parce qu’en lui, Rosmène jouira de Pélops.
Mais il est temps maintenant que je m’en aille
Pour rejoindre Pélops
Au domicile que nous avons quitté.

Pélops
(Je t’entends bien, déloyale, tu veux
Retourner au criminel repaire de tes jouissances.)

Lyncée
Suspends un bref instant ton retour,
Et reste ici pour savourer
Le cortège triomphal qu’en un si beau jour
Mycènes apprête aux trophées de ton époux.

Rosmène
La gloire de Pélops
Est le véritable contentement de mon âme.

Pélops
(Tu essayes maintenant de la ternir par tes débordements.)

Lyncée
Avec ton époux, et sur ton beau visage,
Mars et Amour s’unissent pour combattre;
Lui avec l’épée, toi avec ton sourire,
Lui avec la fureur, et toi avec le charme,
Vous avez l’habitude
De rapporter de glorieuses palmes,
Prises sur maint royaume, et sur tout autant d’âmes.

Avec ton époux, etc.

 

Scène 9
Cléante seul

 

Cléante
Un amant jaloux ne pouvait inventer
Un expédient plus subtil.
Sous son déguisement,
Pélops observe tout ce que fait Rosmène,
Et découvre ce qu’il en est de sa fidélité.

Dur sort que celui des amants,
Dur, oui, mais peu avisé.
Combien souffre une âme enflammée
Pour jouir
D’un plaisir de quelques instants !

Dur sort, etc.

 

Scène 10
Cléante, Lysus

 

Lysus
Serviteur, mon maître !

Cléante
Bonjour, brave garçon; s’est-elle calmée,
Cette peur presque sauvage
Qui avait à l’instant troublé ton plaisir ?

Lysus
Est-ce que par hasard je n’avais pas raison de trembler ?
En plus d’une occasion,
J’ai vu même les Gradasse
Avoir peur en voyant les rochers bouger.

Cléante
La peur n’est pas toujours signe de bassesse;
Bien souvent, c’est de la prudence
Qui assure la durée de la vie humaine.
La peur est la gardienne de la vie.

Lysus
Vous dites bien; mais ceux qui résident à la cour
Vivent d’espérance
Et avec cette nourriture, on court le risque
De mourir de faim, ou d’attraper la phtisie.

Cléante
Il y en a pourtant plus d’un qui vient se risquer à la cour.

Lysus
Les courtisans sont exactement comme les grives.
Celles-ci, pour s’engraisser,
Traversent la mer à l’automne;
Mais les chasseurs en font
Un si horrible carnage, dans nos campagnes,
Qu’après, au printemps,
Il y en a une sur mille qui s’en retourne grasse chez elle.

Cléante
Tu es fort sage, et je me réjouis
Qu’un garçon d’âge si tendre parle si fermement.

[Il sort.]

Lysus
Que le jugement seul soit prédominant
Chez l’homme d’âge mûr,
C’est une croyance ridicule,
Et pour tout dire, je ne l’approuve pas.
On reconnaît à leur barbe
Les boucs, et non pas les hommes.

 

Scène 11
Une galerie
Célidore, Alcée

 

Célidore
Alcée doit être au courant
Des amours secrètes d’Euryllus et de Rosmène;
Je voudrais donc apprendre
Si Rosmène brûle face aux feux d’Euryllus.
Alcée ?

Alcée
Madame ?
Quel sort bienveillant
Me donne aujourd’hui l’occasion
D’obéir aux ordres
De Votre Majesté ?

Célidore
L’affaire pour laquelle j’ai besoin de toi n’est pas petite.

Alcée
Pourvu que j’aie la fortune
De pouvoir vous servir, je me déclare heureuse.

Célidore
Je veux entendre un clair rapport
Des amours de Rosmène,
Qui, pour mon martyre, me sont déjà trop connues.

Alcée
(Des amours de Rosmène ?
Quel bel imbroglio !
La reine a découvert que son mari
Est épris de Rosmène !)
Je n’ai rien à voir là-dedans;
Je ne nie pas, il est vrai, qu’il l’aime,
Mais Rosmène n’y consent pas;
Pour le dire au plus vite,
Ce matin, à la pointe du jour,
Il est venu la retrouver dans le jardin:
Avec des paroles méchantes,
Elle l’a fait filer, et ce n’est pas du boniment.

Célidore
Je brûle d’une juste colère
Contre le monstre qui aspire à ma mort.

Alcée
Avez-vous d’autres ordres ?

Célidore
Va-t’en.

Alcée
N’ayez rien contre Rosmène,
Je vous jure que c’est une femme on ne peut plus vertueuse.

[Elle sort.]

Célidore
Pauvre cœur,
Tu es le jouet d’Amour,
Pour un qui, à ton feu,
Devient de glace,
Mais dans les bras d’une autre,
Est alors tout ardeur,
Pauvre cœur.

Malheureuse amante,
Ton tyran recherche
Plus que tes caresses,
Les mépris d’une autre,
Ce tyran qui, pour ta perte,
A une cœur dur comme diamant,
Malheureuse amante.

Euryllus, monstre d’ingratitude, comment
Peux-tu avoir tant de plaisir à me faire souffrir
Que tu t’en vas furtivement
Retrouver Rosmène dans sa propre demeure ?

 

Scène 12
Célidore, Lyncée

 

Lyncée
Reine, chasse les soupçons de ton cœur,
C’est en chasseur, non en amant
Que j’ai dirigé mes pas
Vers le séjour de Rosmène.

Célidore
Il ne manquait plus que cette flèche de jalousie
Pour me transpercer le cœur:
Entendre que Rosmène
Est également ma rivale auprès de mon mari.

[Elle sort.]

 

Scène 13
Oronte, Lyncée

 

Oronte
Me voici, père, exécutant fidèle
De tes ordres souverains.

Lyncée
Il me plaît de confier à ta valeur
Une tâche digne de toi.Je désire que ta dextre,
Pour honorer les triomphes de Pélops,
Dans un champ clos des armées,
Soutienne que Rosmène
Resplendit dans Mycènes telle un phénix de beauté;
Et que toute autre beauté
Qui voudrait lui disputer la préséance
N’est qu’une étoile dans le ciel, et Rosmène est le soleil.

Oronte
En harnois de guerre,
Devenu le champion de l’amour,
Je vais ceindre mes armes, pour soutenir
Que le visage de Rosmène
A ravi leur réputation aux Hélènes les plus belles.
Pour vaincre au combat,
À l’arc ou à l’épée,
Point n’ai besoin d’armer mon bras;
Le trait le plus sûr
Est un doux regard de Rosmène;
Toujours habitué à triompher,
Pour infliger de cruelles blessures,
Le dieu d’amour n’a pas à recourir
À l’enclume de Lemnos;
Quand il veut frapper un cœur,
Il vient chercher ses flèches
Dans les yeux de Rosmène.

[Il sort.]

Lyncée
Va, combats et triomphe. Mais voici
Rosmène l’adorée.
Mon âme, si tu es blessée,
Ne cache pas ta douleur, mais demande de l’aide.

 

Scène 14
Rosmène, Lyncée, Pélops

 

Rosmène
(Déplaisante rencontre !)

Lyncée
Jusqu’à quand, belle,
Les angoisses de mon sein
Feront-elles tes délices ?
Quand ton cœur de roc
Adoucira-t-il ses rigueurs ?
T’aimer et toujours pleurer, n’est qu’une même chose.

Rosmène
Seigneur, s’il est vrai que tu m’aimes
Et aspires à être loué comme un amant sublime,
Adresse tes désirs plus haut,
Et cesse de vouloir qu’une beauté périssable et fragile
Attire un amant méprisable;
Mais que les immortels objets
Du génie royal soient
La raison, la vertu, la foi, le zèle,
Par lesquels les âmes entre elles s’aiment dans le Ciel.

Pélops
(Qu’entends-je ? Quel bonheur !)

Lyncée
Rosmène, nous n’avons pas le droit
D’éteindre cette ardeur
Qu’un sombre destin envoie m’enflammer le cœur.

Rosmène
C’est l’excuse habituelle
Des fous amoureux,
Pour pouvoir ensuite baptiser « fatalité » leur faute.

Lyncée
C’est des sphères célestes qu’a été lancé
L’inévitable trait d’amour ardent.

Rosmène
Le Ciel n’agit pas sur nous sans notre volonté.

Lyncée
Assez de dédains, âme inflexible !

Rosmène
Vaine espérance que celle que tu nourris dans ton sein.

Pélops
(Roi scélérat !)

Lyncée
Pourquoi si cruelle ?

Rosmène
J’ai un cœur de serpent.

Pélops
(Chère constance !)

Lyncée
Donc, ô tigresse inhumaine,
Nourrie, pour le malheur d’autrui,
Dans les plus horribles ténèbres de la forêt hyrcanienne,
C’est ainsi que tu te délectes aux tourments d’un cœur royal ?
Mais tu n’iras pas te vanter de ta rigueur
Face à ma passion méprisée;
Pour me faire parvenir à mes plaisirs,
La force suppléera, à défaut de l’amour.

Rosmène
À quoi prétends-tu ?

Lyncée
À jouir !

Rosmène
Tu sollicites un roc.

Lyncée
Ce que tu refuses de donner, je veux le prendre.

Pélops
(Audace de tyran !)

Rosmène
Dieux, au secours !

Lyncée
Contre un pouvoir royal,
Tu invoques en vain les sphères célestes.

Pélops
(Barbare !)

Lyncée
Nous sommes seuls ici,
Je n’ai cure du muet, j’aime, je suis roi;
Et en ce moment
J’ai envie de savourer...

Rosmène
Quoi ?

Lyncée
Une douce étreinte.

Rosmène
Un roi ne peut-il vouloir plus ?

Lyncée
Rien que cela.

Pélops
(Horreur ! Mon épouse avilie
Cède déjà !)

Rosmène
Je m’empresse de te complaire.

Lyncée
Ô joie !

Pélops
(Ô mort !)

[En faisant sembler d’embrasser Lyncée, Rosmène s’empare de son épée, et, la tournant vers sa poitrine, dit:]

Rosmène
Viens, barbare, viens !

Lyncée
Ô Dieu ! qu’essayes-tu de faire ?

Rosmène
De décorer tes plaisirs avec mon sang.

Lyncée
Arrête !

Rosmène
Viens, et embrasse
Les cendres de Rosmène,
Qui t’invite au bonheur dans les bras de son cadavre.

Pélops
(Noble constance !)

Lyncée
Écoute !

Rosmène
Pars;
Ou tu verras ma mort 
Sur ma dépouille vide de sang
Dresser des trophées sanglants à mon honneur vivant.

Lyncée
Réfrène les élans de ton aveugle fureur.
Toi vivante, ô belle,
Il sera doux à un roi de mourir de peine.

[Il sort.]

Rosmène
Tu tentes en vain une âme forte,
Scélérat, monstre de cruauté.
Mon sein n’appartiendra
Qu’à mon mari, ou à la mort.

 

Scène 15
Pélops seul

 

Pélops
Épouse adorée,
Belle Idée de la vertu, miroir de fidélité !
Pénélope doit te céder
La gloire et la renommée de constance et d’honneur,
Puisque tu sais mépriser les amours
Des souverains eux-mêmes,
Alors qu’on valorise leurs turpitudes
Et que les favoriser est appelé « fatalité ».
Et toi, roi barbare, qui, ingrat, rends
Des outrages à qui t’a défendu,
Des offenses en lieu de récompense,
Tu n’échapperas pas la tête haute à mon chagrin.
Celui qui d’une main courageuse
A su affermir ton trône
Ne s’arme pas en vain pour ta ruine.
Tout en feu, mon sein embrasé
Devient une cible pour la fureur et la passion;
L’audace d’un scélérat,
La fidélité de Rosmène
Me poussent à l’amour et à la colère;
Mais courroux et amour sont tous deux des souffrances.
Voici venir le fils
Du souverain despotique.
Ce sera un plan plus sage
De taire la colère, et de dissimuler l’angoisse.

 

Scène 16
Oronte, Euryllus avec l’armure d’Oronte, Pélops

 

Oronte
Voici donc l’Éthiopien muet
De ma belle idole,
De la noble Rosmène,
Pour l’amour de qui les peines
Sont un vrai bonheur pour mon âme.

Pélops
(Malheur ! Qu’entends-je !)

Euryllus
Tu me parais être l’esclave
De la beauté que tu adores.

Pélops
(Mon cœur, dissimule et meurs !)

Euryllus
Je vais me soulager de cette charge
En me servant de lui.

[Il lui met sur le dos une pièce de l’armure d’Oronte.]

Oronte
Présente au plus vite
Ces armes à Rosmène, et explique à ma belle
Que, puisqu’en une joute simulée,
Je défends le prix de sa rare beauté,
Elle ne doit pas refuser d’enrichir
Les armes de son champion, d’une parure venant d’elle.

Euryllus
Tout appliqué à te plaire,
J’exécute tes ordres à l’instant.

Pélops
(Oronte lui aussi brûle pour mon épouse !
Sort inclément, c’est trop de rigueur.)

Oronte
Ne pas aimer et espérer jouir
Sont chimères d’un cœur austère;
Désirer sans amour des contentements,
C’est vouloir
Que les eaux de la mer soient douces, les ombres lumineuses.

Devenir le jouet du feu d’amour,
C’est rigueur pour une âme cruelle;
Un cœur de glace, s’il prétend jouir,
Veut voir
Les rayons du soleil obscurs, les serpents bienveillants.

 

Scène 17
Une cour
Lysus, Alcée

 

Lysus
C’est ainsi, je suis résolu, dans quelques heures,
À faire montre de ma valeur
En joutant dans la lice.

Alcée
Et qui sera la déesse
Qui aura la chance de t’avoir pour champion ?

Lysus
La plus que belle Alcée,
Doyenne de toutes les beautés à la cour;
Et je soutiendrai avec un noble engagement
Que le mérite le plus ancien est aussi le plus digne.

Alcée
En quoi tu n’as pas tort, car de toutes les choses
Qui satisfont notre regard,
Le soleil, qui est la plus ancienne, est la plus belle.
Une statue, plus elle est vieille,
Plus elle obtient de crédit;
Mais si une femme vieillit,
Elle ne trouve plus de débit.

Après un siècle d’existence,
L’huile se transforme en baume;
Mais la femme est d’autant moins appréciée
Qu’elle reste longtemps en vie.

Lysus
Laisse-moi faire; ce sera ma tâche
D’apprendre à qui ne saurait pas
À vénérer en toi l’antiquité.

Alcée
Ne t’engage pas tant;
Finalement, je ne suis pas si décrépite
Et s’il y a quelqu’un qui se gausse
De me voir en permanence équipée de lunettes,
Qu’il sache que je ne les porte que pour préserver ma vue.

[Elle sort.]

Lysus
Combien d’Alcées on voit circuler
Tout le jour par la cité !
J’en connais plus de six,
Et je pourrais même les nommer;
Toutes ridées, elles croient être
La véritable Idée de la beauté.

Combien etc.

 

Scène 18
Rosmène, Euryllus, Pélops

 

Rosmène
Réponds à ton seigneur
Que je ne me soucie pas de remporter
De vains trophées de cette beauté que je méprise,
Et que s’il croit devoir exalter
Quelque qualité en moi,
Que ce soit la belle pureté de ma foi constante.

Pélops
(Sage réponse !)

Euryllus
(Quel bonheur !) Au moins,
Avant que je retourne vers Oronte,
Daigne écouter ma douleur intérieure.

Rosmène
J’écouterai tout, mais que son amour se taise;
Si la vengeance des outrages que je subis
Est encore lointaine,
C’est qu’ou bien le Ciel n’a pas de flèches,
Ou bien les dieux dorment au son de la musique des sphères.

Si une vile brise, par d’injustes outrages,
Effeuille les lis et les décolore
Je dirai, dieux du Ciel, que vous êtes
D’inutiles rayons dorés par le Hasard.

[Elle sort.]

Euryllus
Puisque je vois Rosmène
Mépriser l’ardent amour d’Oronte,
Je me résous à dévoiler en cet instant
La flamme de mon cœur.

Pélops
(Euryllus lui aussi, amoureux de mon épouse !)

Euryllus
Aimer et feindre de ne pas aimer,
C’est vouloir demander de la flamme à la glace;
C’est vouloir que les eaux de la mer soient immobiles,
Les vents constants, le ciel sans astres.

Brûler et cacher la flamme dans son sein,
C’est vouloir enlever sa lumière au soleil,
C’est vouloir que l’éclair que soit pas fulgurant,
C’est vouloir que l’aigle soit lent dans son vol.

[Il sort.]

 

Scène 19
Pélops seul

 

Pélops
Contre mon âme,
Combien de peines apporte
La tyrannique jalousie ?
La cruelle fortune est une hydre;
Si l’une mort, l’autre naît,
Et quand l’une expire déjà, l’autre est au berceau.
Non, il est impossible
De résister à la rigueur
De ce serpent qui sans cesse dévore l’âme;
Mais mon terrible destin,
Pour que vive ma douleur, ne veut pas que je meure.

 

Scène 20
Pélops, Lysus

 

Lysus
Patron, patron ! eh, là-haut, de la tour !
Quel nègre mal élevé !
Patron, je vous dis, à vous, vous êtes sourd ?
Je cherche Rosmène
Et je dois l’inviter de la part du roi.
Vous pouvez me dire où elle est ? Répondez, parlez !
En résumé, ta patronne
Est la favorite du roi;
Qui voudra obtenir des faveurs
S’adressera à toi;
Et je tiens pour assuré
Que tout nègre que tu sois, on te donnera de l’« illustrissime ».
Tu ne réponds toujours pas !

[Il lui donne une bourrade.]

Pour moi, je n’arrive pas à comprendre
Un usage en vogue aujourd’hui,
C’est à qui entretiendra
Des Turcs, des muets, des Éthiopiens, des nains;
Alors que tant d’autres pauvres gens
Qui sont croyants et qui sont sains,
On dirait que le monde aujourd’hui les abomine,
Et il n’y a personne qui les secoure.

Pour moi, etc.

 

Scène 21
Une galerie
Rosmène, Euryllus

 

Rosmène
De tes amours trahies,
Malheureuse princesse, j’ai entendu les tourments;
Mais si jusqu’à présent tu ne reçois pas
Les honneurs qui te sont dus
Et le soulagement de tes malheurs,
Généreuse Fidalma,
Tu ne dois en accuser que ton silence.

Euryllus
Mon âme espère, avec ton aide,
La fin de son supplice
Et ce sera grâce à toi si un cœur de fauve
Cède aux soupirs d’un amour infortuné.

Rosmène
Rassérène tes pensées.
Je ferai semblant d’agréer l’intention d’Oronte
De s’offrir comme mon champion;
Et j’espère, par un beau stratagème,
L’obliger à respecter la foi qu’il t’a promise.
Toi, de ton âme oppressée,
Chasse d’ici là toutes les peines, et console-toi:
Si tu pleures par amour, tu n’es pas seule à pleurer.
La tourterelle, qui d’amour
A le cœur consumé,
Emplit le rivage de ses plaintes;
Le bel oiseau, d’amour blessé,
L’entend cependant
Et de son chant
Lui répond ainsi: Calme ta souffrance !
Tu pleures d’amour, et moi j’en meurs.

Euryllus
Un si doux discours
Comble le cœur de plaisir, et l’âme de bonheur.

Rosmène
J’espère te voir bientôt
Unie à ton aimé.

Euryllus
Le plaisir me force à t’embrasser.

[Euryllus embrasse Rosmène.]

 

Scène 22
Les mêmes, Célidore, Pélops à l’écart

 

Célidore
(Qu’aperçois-je ?)

Pélops
(Malheur ! que vois-je !)

Rosmene
Que ta douleur finisse !

Euryllus
Par toi je respire.

Pélops
(Criminelle Rosmène !)

Célidore
(Ingrat Euryllus !)

Rosmene
L’amour
Seconde le noble désir des âmes fidèles.

Célidore
(Ah, scélérate Phryné !)

Pélops
(Ah, Thaïs immonde !)

Euryllus
Je me repose sur ta foi.

Rosmene
Oublie ta douleur.

Euryllus
Oh, douceur !

Rosmene
Oh, vicissitudes !

Pélops et Célidore, à deux
Oh, jalousie !

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Acte Troisième

 

Scène 1
Un jardin
Oronte

Oronte
Combien tu dois souffrir
Avant d’arriver à la jouissance, âme aimante !
Un seul martyre ne suffit pas
Pour satisfaire
Le caprice du dieu enfant.
Armé de l’arc, de ses lacs, de son feu,
Amour, sans trêve, attaque toutes les âmes;
Il promet la paix au cœur,
Mais son trait ne peut cesser de blesser.

 

Scène 2
Oronte, Euryllus

 

Euryllus
À tes désirs amoureux
Sourient, seigneur, le sort et l’amour:
La beauté que tu aimes
Soumet sa volonté à ce que tu souhaites.

Oronte
Combien, Euryllus, je te suis redevable !

Euryllus
J’espère te donner dans quelques instants
De plus grandes preuves
De mon amour sincère.

Oronte
En adoucissant les rigueurs de Rosmène,
Tu me donnes les preuves les plus sincères
De ton innocente affection.

Euryllus
Seigneur, il est une dame
Qui, plus que tu ne crois, s’afflige et languit pour toi;
Et elle estimerait que c’est une chance pour elle
De prouver ses sentiments par le sang.

Oronte
Dis-moi, c’est Rosmène ? Quel bonheur !

Euryllus
Il ne m’est pas permis de t’en dire davantage;
Mais tu sauras d’ici peu
Combien Oronte doit à la fidélité d’Euryllus.

Oronte
Un amant constant
Satisfait le noble désir de ce qu’il aime:
Amour n’est pas un tyran pour qui aime vraiment.

Prépare-toi à la joie, mon cœur,
Cœur aimant qui as tant souffert;
Pour combler de bonheur ma poitrine,
S’en vient de loin un doux plaisir;
Si tu résistes à tant de douceur,
Mon âme, c’est un prodige de l’amour.

Prépare-toi, etc.

 

Scène 3
Alcée, Oronte, Pélops, Lysus caché

 

Alcée
De la joie, messieurs ! En somme, c’est bien vrai,
Ce que dit le proverbe,
Que chaque mal a son remède,
Et que toute citadelle se rend à un long siège.
Rosmène, ta bien-aimée,
T’accepte pour son champion;
Mais t’accepter pour champion, c’est peu de chose:
Convaincue par mes discours, elle brûle de ton feu.

Pélops
(Ah ! épouse déloyale !
Vomissure d’enfer !)

Oronte
Ô joie, ô bonne fortune !

Alcée
Se faire courtier d’amour
N’est pas métier facile:
Il faut du sang-froid, du sens politique
Pour vaincre le vouloir
D’une beauté revêche.

Se faire courtier, etc.

Il n’est pas donné à tous
De gérer les bénéfices d’amour;
Il faut de l’adresse et de la pratique
Pour gagner l’humeur
D’une belle lunatique.

Il n’est pas donné, etc.

Lysus
(Et en plus, elle s’en vante !)

Pélops
(Le ciel ne la foudroie pas ?
La douleur ne la dévore pas ?)

Oronte
De tes obligeants services,
Ma satisfaction sera le doux fruit.

Alcée
Laissons les compliments,
Je vous recommande seulement
Que de tout ce que je fais pour vous,
Ni Pélops ni le roi ne découvrent jamais rien.

[Elle sort.]

Lysus
(L’intention de Lysus,
C’est de révéler au roi ces infâmes tractations.)

[Il sort.]

Pélops
(J’ai entendu malgré toi tes méfaits.)

[Il sort.]

Oronte
Un éclair d’or, qui découvre un instant de lumière
Parmi l’ombre d’une noire nuit
Luit plus agréablement que le soleil
Pour qui, épuisé, a perdu son chemin.
Un amant qui souffre et qui espère,
S’il arrive ensuite à jouir un moment,
Compense toutes ses plus rudes peines
Et en espérant, jouit dans sa souffrance.

 

Scène 4
Pélops seul

 

Pélops
Mon cœur avili, tu vis et tu respires;
Tu vis, et tu tardes encore à te venger des offenses ?
Comment, mes nobles esprits,
La douleur vous a-t-elle rendus si couards ?
Vous laissez, paresseux,
Les plus graves offenses
Encore invengées ?
Ah, non ! qu’il ne soit pas dit
Qu’un souverain tyrannique,
Un prince lascif,
Un esclave audacieux, une épouse infidèle
Tentent de ternir les exploits de Pélops !
Ils tomberont, les criminels, ils tomberont,
Transpercés de ma main, noyés dans leur sang;
Et ils pourront bientôt,
Tous ces morts, immortaliser une vengeance unique.
La flèche que l’arc
A lancée du ciel,
Le torrent qui chargé
De neiges fondues
A inondé la plaine,
La tempête qui abat
Les troupeaux et leurs bergers
Feront pâle visage à côté de mes fureurs.
Le destrier qui fuit,
Son frein relâché,
Le lion qui rugit
Transpercé dans son sein
D’une fièvre meurtrière,
L’incendie qui assaille
Quand déjà souffle l’Eurus,
Ne seront, auprès de ma colère, qu’une ombre de fureur.

 

Scène 5
Une chambre
Rosmène, Euryllus

 

Rosmène
Donne congé à tes soupirs,
Princesse trahie, et repose-toi sur moi;
La foi d’Oronte
Sera la récompense de ta longue souffrance.

Euryllus
Mon espoir est une fleur qui naît
Aux souffles d’une tiède brise;
Mais s’il advient que soudain,
Borée glacial souffle en colère,
La froide gelée la tue au berceau.

Mon espoir, etc.

Mon espoir est une belle mer
Dont l’onde est calme dans son sein;
Mais si un voile de nuages
Trouble le ciel ou cache le soleil,
Elle change d’aspect et frémit de colère.

Mon espoir, etc.

Rosmène
Ce sera la fierté de Rosmène
Qu’aujourd’hui, de ton beau cil,
Soient envoyés pour toujours en exil
Ces inutiles pleurs qui t’affligent tant.
Amour ramène déjà le calme dans ton cœur;
Mais ma tempête croît de plus en plus.

Rosmène et Euryllus, à deux
Qu’il fuie les pièges d’amour, celui qui ne veut pas pleurer.
Par le cruel destin
Des malheureux amants,
L’archer enfant
Se nourrit de larmes,
Et la douleur ne peut enfreindre la rigueur de ses lois.

Qu’il fuie, etc.

 

Scène 6
Une cour
Lysus, Lyncée

 

Lysus
La chose est ainsi:
Moi-même, à l’instant,
J’ai entendu dire, de la bouche d’Alcée,
Que Rosmène aime Oronte,
Et Votre Majesté
Balance encore, et ne veut pas le comprendre ?

Toute femme aujourd’hui fait la modeste,
Montre en apparence
Rigueur et continence;
Mais si on voyait le cœur, on serait édifié 1;

Toute femme, etc.

Lyncée
Tu es fou, et tu divagues.

Lysus
Bon, bon:
Je dis que Rosmène,
Cette dame respectée,
Qui, toujours retirée,
Fait la chaste Sibylle,
Est une femme comme les autres,
Et, éprise d’Oronte, elle brûle et lance des étincelles.

Lyncée
Que Rosmène brûle d’amour, et que Pélops
Ne soit pas la braise ardente de son sein,
Revient à dire que le soleil
Ne donne pas sa lumière aux astres, et sa beauté au monde.
Sa fidélité vainc et décolore
Le jasmin parfumé
Qui, ouvrant au matin
La belle blancheur de ses pétales intacts,
Semble être le lait de l’Aurore.
Un roc exposé à une tempête déchaînée
Est moins ferme que Rosmène;
Les soupirs d’un cœur enflammé
Sont dispersés dans la brise vagabonde
Quand l’amour s’y exprime.

 

Scène 7
Lysus seul

 

Lysus
Quelle façon de faire !
Il m’ordonne d’observer attentivement
Tous les actes, tous les déplacements de Rosmène,
Et quand je lui raconte ses finesses,
Au lieu de me faire un cadeau,
Il crie après moi comme un fou et refuse de me croire.
Quelle façon de faire !
Mais Sa Majesté verra
Que même la femme de Pélops
Bien qu’elle fasse la Pénélope,
A des caprices en quantité.
Avec le beau voile de la vertu,
Une dame qui a du jugement
Masque le vice sous la figure de l’honneur.

 

Scène 8
Alcée, Lysus

 

Alcée
Adieu, beau jeune homme,
Délices de tous les cœurs,
Tendre petit chapon
De la table d’Amour.

Lysus
Adieu, dame Vénus,
Aimant de toutes les âmes,
Beauté toute racornie,
Réduite en cendres au feu des soupirs.

Alcée
Lysus, ne te moque pas de moi.

Lysus
Me moquer de toi, charmante ?
Un soleil qui blesse, on l’adore, on ne le raille pas.

Alcée
Telle que tu me vois,
J’en ai fait soupirer plus que tu ne crois.
Tu ne serais pas le premier
Qui, attiré par un de mes regards
Vers le fier trait de Cupidon
S’est retrouvé froide cendre.

Lysus
Ce serait trop d’honneur
Que de languir pour une si belle cause;
Et je m’estimerais chanceux
De devoir ma mort au squelette de la beauté.

Alcée
Tu es donc décidé à brûler
Au soleil de ma splendeur?

Lysus
Si tu étais un peu plus jeune,
Qui sait, peut-être, qui sait ?

Alcée
J’espère, par mes supplications,
Te gagner un jour.

Lysus
Si tu étais un peu plus tendre,
Cela pourrait se faire, en effet.

 

Scène 9
Une galerie
Rosmène, Pélops

 

Rosmène
Le Ciel s’arme toujours contre moi
De dureté, de cruauté;
Si une tempête sauvage
Vient à troubler
La mer inconstante,
Une étoile amie
Montre bientôt
Le rivage aux autres;
Mais pour moi, les astres tyranniques
Jamais ne sont pris de pitié.

Le Ciel s’arme, etc.

 

Scène 10
Les mêmes, Cléante, Lyncée

 

Lyncée
Combien, Rosmène, ô combien
Je suis affligé par la cruauté de ton sort:
Pélops, ton époux,
Cléante m’en informe,
A expiré, victime inattendue
D’une mort soudaine.

Pélops
(Ah, le menteur, le traître !)

Rosmène
Ô Dieu, qu’entends-je !

Lyncée
Tu peux entendre ce déplorable événement
De la bouche de Cléante. (à Cléante) Expose à Rosmène
Toutes les inventions que je t’ai ordonné de lui raconter.

Cléante
(Trahison imposée !)

Pélops
(Oh, quelle tromperie !)

Rosmène
Oh douleur !

Cléante
La triste nouvelle
Du décès de ton époux,
Le Ciel sait de quel cœur je te l’annonce, ô beauté !
En femme sage, réfrène
Ta peine inconsolable,
Et crois bien que ces tragiques accidents,
Je te les raconte avec une douleur que tu peux entendre.

Rosmène
Puisque l’amour n’a pas suffi
À m’unir au sein de mon époux,
Viens, ô Mort, et en un instant,
Unis au moins nos cendres dans l’urne.

Cléante
(Je ne puis plus résister
À son douloureux tourment.
Révélons la supercherie,
Et puisque le roi ne m’entend pas,
Je vais révéler sa ruse.)
La mort de Pélops
Qui t’afflige ainsi...

 

Scène 11
Les mêmes, Oronte

 

Oronte
(Pélops est mort !)

Cléante
(Mais voici le prince. Je révèlerai
À un meilleur moment que cette atrocité est une invention.)

Oronte
Belle, sèche tes larmes;
Souvent, un mal qui paraît une infortune est une chance.
La mort de ton époux
Est un don du Destin ami,
Qui, t’unissant à mon sein, t’élève sur le trône.

Une dépouille vide de sang dans des marbres glacés
N’est pas une cible pour les flèches d’amour.
C’est la folie d’un deuil inutile
De faire se répandre en vain sur le sol,
Dissoutes dans des larmes qui tombent,
Les richesses de la douleur.

Une dépouille, etc.

Rosmène
(Puisque tous les martyres sont pour moi,
Qu’au moins Fidalma, qui a souffert
Les tromperies d’Oronte, et la honte,
Trouve un terme à ses soupirs.)
Prince, celle qui t’adore
Attend de s’unir à toi dans un doux nœud,
Et elle ressent le moindre retard
Comme un poison pour sa jouissance.

Oronte
Le désir que nourrit mon cœur
De te serrer sur mon sein, n’est pas moindre.

Rosmène
Quand, ceinte d’étoiles,
Pour triompher du jour, la nuit est sortie
………………………………………
……………………………………………………………

Pélops
(Qui peut comprendre des énigmes si obscures ?
Si elle pleurait ma mort, comment peut-elle m’offenser ?)

Rosmène
Si tu as versé de tes yeux
De chaudes rivières,
Il y a aussi quelqu’un qui a pleuré pour toi.
Tu n’as pas été seul à souffrir;
Avec ta douleur
Soupirait une grande fidélité.

 

Scène 12 (numérotée 17 dans l’original, sûrement une coquille)
Oronte, Euryllus

 

Oronte
Si mes paroles ont quelque pouvoir
Sur les ailes des instants,
Pour que j’arrive au bonheur,
Volez, volez, heures rapides !

Euryllus
Prince...

Oronte
Euryllus, le Ciel
Seconde le noble désir d’un cœur constant;
Pélops est victime du destin; à la suite de quoi Rosmène,
Par son doux hyménée,
M’invite à apaiser mes tourments.

Euryllus
Je suis heureux de ton bonheur.
(à part) (Évacuez mon cœur, cruels soupçons !)

Oronte
Que bien vite le soleil cède
Le champ du ciel aux flambeaux de la nuit,
………………………………………
……………………………………………………………

Euryllus
Le destin sourit à tes mérites et à mes vœux.
(La jalousie me tue !)

Oronte
Amour, pour mieux embrasser
Deux poitrines,
Prends le cheveu d’or
De ma belle idole,
Et formes-en un lien
Qui de deux âmes
Fasse un seul cœur.

 

Scène 13
Euryllus seul

 

Euryllus
Pélops mort ? Et Rosmène
Avide d’une destinée royale, aspire à épouser un prince ?
Et celle qui à mon mal
Offrait un prompt réconfort,
Devenue ma rivale,
Me ravit mon époux ? Et je ne meurs pas ?
Pour abattre mon âme,
Combien de peines ont ourdies les destins,
Combien de ruses, d’exils, d’insultes, d’efforts,
Ai-je trouvés ligués contre moi ?
Mais ils ne semblèrent pas des tourments
Tant que la Jalousie
N’instilla pas dans mon sein
Son froid venin.

 

Scène 14
Rosmène, Lyncée, Pélops

 

Rosmène
Laisse-moi, traître !

Lyncée
Arrête, Rosmène !

Rosmène
Laisse-moi; et si tu refuses
D’écouter les peines
D’un honneur attaqué, lascif amant,
Écoute au moins Pélops, ombre sans sépulture,
Te crier ses menaces.

Lyncée
Un monarque n’a pas peur !

Rosmène
Je suis femme, oui, mais constante.

Lyncée
Choisis, ou de me complaire,
Ou de tomber transpercée à terre, vide de sang.
Ou plutôt, pour qu’avec le sang,
Tu perdes aussi l’honneur, je ferai
Allonger à côté de toi ce vil esclave, nu et égorgé.

Pélops
(Roi barbare !)

Rosmène
Monstre de l’Averne !

Lyncée
Et pour que ton déshonneur soit plus grand,
La rumeur bavarde publiera
Que pour punir les excès
De vos impudiques étreintes,
Tous deux, par mon ordre,
Avez subi la rigueur de mon juste glaive.
Réfléchis et décide; tu es en mon pouvoir;
Que ton sage cœur choisisse ce qu’il préfère:
Ou bien sois moins cruelle,
Ou perds, avec la vie, également ta gloire.

[Il sort.]

Rosmène
Je mourrai, cruel tyran !

Pélops
(Combien, quand je mourrai, tomberont avec moi !)

Rosmène
La mort n’effraye pas
Ma constance énergique;
Mais la douleur qui me tourmente
Est de penser qu’avec moi meurt
La pureté de ma réputation
Dont la blancheur obscurcit lis et perles.

 

Scène 15
Euryllus, Rosmène, Pélops

 

Euryllus
Rosmène, pourquoi si triste ?
Est-ce la funeste mémoire
De ton mari défunt
Qui endeuille ton cœur ?
Tu devrais pourtant exulter, puisque,
Devenue épouse d’Oronte,
Le sort bienveillant t’apprête une couronne.

Rosmène
Princesse abusée, comment peux-tu
Mettre en doute ma foi ? L’infidèle Oronte
Sera sous peu ton époux,
Et puisqu’à la chute du jour, il doit
Se transporter à mes appartements,
Toi, ayant repris ton nom et tes habits de dame,
Tu t’offriras à lui, comme châtiment et comme femme.

[Elle sort.]

Pélops
(Euryllus, une femme ! qu’entends-je !
Mon cœur, libéré des liens du soupçon,
Doit courir se jeter sur le sein de Rosmène.)

[Il sort.]

Euryllus
Avec ton froid venin,
Répète-le toi en ton sein,
Tyrannique Jalousie, furie de l’Averne:
Va tourmenter un autre cœur.
Enfer glacé, à la fois crime et châtiment de l’amour.

 

Scène 16
Célidore, Alcée

 

Célidore
Alcée, donne-moi quelque nouvelle
Du bel Euryllus.

Alcée
Que Votre Majesté m’excuse;
Je ne puis la servir, je le cherche moi aussi.

Célidore
Et pour quelle raison ?

Alcée
Rosmène m’a ordonné de lui dire
Que dès que la nuit
Aura fait d’une seule couleur les herbes et les arbres,
Elle l’attend dans ses appartements
Pour une affaire importante.

Célidore
Tu ne sais pas de quoi il s’agit ?
(Laisse-moi, Jalousie !)

 

Scène 17
Les mêmes, Lysus à l’écart

 

Alcée
Je n’en sais pas plus, mais je peux encore vous dire
Qu’Oronte, à la même heure,
Doit se trouver dans l’appartement de Rosmène.

Lysus
(Et le roi ne veut pas m’entendre quand je lui dis
Que l’honneur de Rosmène s’en va à vau-l’eau !)

Célidore
Cruel Euryllus, comment peux-tu
Te jouer de ma foi constante ?
Si pour d’autres tu as un cœur de feu,
Pourquoi est-il pour moi de neige ?

Lysus
La reine marmonne
Et je ne comprends pas ce qu’elle a.
Elle est peut-être enragée
De savoir que son mari
Est embéguiné de Rosmène.
Moi qui tiens le compte
Des actions de celle-ci,
Je m’aperçois fort bien
Que Sa Majesté fait une belle bourde.
Mais je veux, par charité,
Lui expliquer ce nouveau quiproquo.

Qu’est-ce que c’est, cette honnêteté ?
Moi, je ne la comprends pas.
Je crois bien, mais je n’ose pas le dire,
Qu’elle est comme le Phénix,
Dont on dit
Qu’il existe, mais on ne sait pas où.

Si tel et telle en un recoin
Entretiennent une conversation,
Je vois que c’est en toute discrétion;
Si on joue à une table de jeu,
Le pied travaille de son côté;
Si on mange, l’allégresse
Fait parler avec liberté.

Qu’est-ce que, etc.

J’en vois beaucoup entrer dans la maison,
L’un est parent, l’autre est compère,
L’autre supervise les procès,
Tel fait des cadeaux, tel gère les biens,
Tel conseille, tel protège;
Tel s’y connaît en musique,
Tel autre donne des leçons d’écriture.

Qu’est-ce que, etc.

 

Scène 18
Une chambre
Euryllus en habit de femme, se faisant reconnaître comme Fidalma, et Oronte

 

Fidalma
Oronte, si tu as dirigé tes pieds vers ce seuil
Pour retrouver celle qui t’aime,
Fidalma, qui t’adore,
Offre à tes regards une foi immuable.

Oronte
Qu’entends-je ! Ô Dieu, que vois-je ?

Fidalma
Écoute, barbare, écoute
Un amour outragé
Qui du fond de mon sein se libère en soupirs:
Regarde, barbare, regarde
Cette beauté méprisée, quel que soit son nom,
Qui fut un temps la joie et les délices de ton cœur
Mais qui est devenue
Le misérable objet de tes trahisons.

 

Scène 19
Les mêmes, Lyncée, Célidore

 

Lyncée
Trahison ! Qu’entends-je ! Quel est ce visage
Que je vois, et qui ne m’est pas inconnu,
D’une charmante enfant ?

Fidalma
À tes pieds royaux,
Dolente et éplorée,
La fille infortunée
Du roi d’Athènes
Vient en suppliante implorer ta pitié.

Lyncée
Lève-toi, belle, et expose
Ce pénible tourment qui afflige ton âme.

Célidore
Euryllus, une femme ? Qu’entends-je ? Ah, il n’est que trop vrai
Que l’amour n’est rien d’autre qu’une douce tromperie.

Fidalma
De ton fils infidèle,
Je réclame la foi d’époux qu’il m’a promise.
Dans un exil volontaire,
Loin des bords de ma patrie,
Sous un aspect déguisé,
Pour suivre celui qui me fuit,
Combien d’angoisses j’ai souffertes,
Le Ciel le sait, Amour le sait, à qui je les ai offertes.

 

Scène 20
Les mêmes, Lysus

 

Lysus
Avec votre permission, seigneurs ! Que dira maintenant
Votre Majesté ?
Ce pudique jasmin,
Ce miroir de l’honneur, je veux dire Rosmène,
Avec un beau jouvenceau
Qu’il me semble avoir déjà vu,
………………………………….
………………………………………..

………………………………………

Lyncée
Que l’immonde Phryné et son galant
Soient sur le champ, devant moi,
Amenés prisonniers par mes gardes.

Lysus
Je vous les amène tout de suite, l’une et l’autre,
Puisque me voici l’exécuteur du tribunal d’amour.

Célidore
Regarde, seigneur, quelle est
Ton aveugle folie:
Tu ne fais aucun cas de mon amour constant,
Et tu brûles, amant bafoué, pour une beauté coupable.

Lyncée
Montrer une force virile
Et nourrir des vœux inconstants,
Est soit le destin de la beauté,
Soit le supplice des amants.

 

Scène dernière
Les mêmes; Pélops en tenue de guerrier et Rosmène, conduits par des soldats; Lysus, Cléante, Alcée

 

Pélops
Pélops prisonnier ?

Rosmène
Rosmène attachée ?

Pélops et Rosmène
Outrages immérités, peines injustes !

Rosmène
De quelle faute suis-je coupable ?

Pélops
Quelle erreur ai-je commise ?

Rosmène
La vertu est-elle une faute ?

Pélops
Le mérite un délit ?

Rosmène
Peut-être avoir conservé intacte
La foi due à mon époux...

Pélops
D’avoir souvent offert
Pour défendre ton trône
Ma courageuse poitrine à mille lances ennemies...

Rosmène
...Ressemble à un méfait ?

Pélops
...Devient une erreur ?

Rosmène et Pélops
Outrages immérités, injustes peines !

Lyncée
Et comment, de façon si imprévue,
Champion triomphant, te vois-je arriver ?

Pélops
Pour éprouver la foi
Et la constance de Rosmène,
Sous un aspect mensonger
D’Éthiopien muet, je suis venu en ce palais.
Ce que j’ai vu et supporté
Doit t’être bien connu; mais puisque j’ai entendu
Que tu me menaçais de mort, je me suis défait
De ma fausse apparence,
Pour mourir en guerrier et non en esclave.

Lyncée
Pélops, tout ce que j’ ai mis en œuvre
Pour tenter le cœur constant de Rosmène
Doit accroître sa gloire et ton contentement.
Les épreuves sont la pierre de touche de la vertu.
J’ai voulu voir si sa ferme affection
Cèderait aux séductions d’Amour ;
Mais puisque j’ai trouvé que de son cœur,
Les dispositions étaient aussi fermes,
Je l’honorerai autant que je l’ai aimée.

Pélops
Il me plaît d’espérer
Qu’un juste souverain, tel que tu t’en glorifies,
Ne souille pas, mais défende
L’honneur de qui s’est fait son bouclier.

Lyncée
Si Cléante a osé publier ta mort,
Ce fut mon ordre exprès,
Et non l’infâme excès d’une amitié trahie.

Oronte
Plus de peines, plus de douleur ! Maintenant que Fidalma
Se lie à moi dans un joyeux hymen,
Chacune de nos âmes brûlera d’amoureuse passion.

Fidalma
Si mes vœux baignent dans un océan de plaisir,
Je dois tout à Rosmène,
Qui, généreuse et forte,
A adouci le courroux de mon destin cruel,
Et fait voir au grand jour l’infidélité fidèle.

Rosmène
Quand il semble pris de langueur,
Le blanc lis au cœur de la prairie,
Un doux nuage de rosée
Tombe aussitôt,
Qui ravive toute sa corolle brûlée.
Sur la tige des tourments bourgeonne le bonheur.

 

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traduction: Jacqueline & Alain DUC