Alessandro Scarlatti
mélodrame
du Seigneur Giuseppe Domenico de Totis Alessandro
Scarlatti [1660 - 1725]
dédié aux Illustrissimes Seigneurs de la
Compagnie du Casino de San Marco
et représenté à Rome, durant le
Carnaval 1686

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Lyncée,
roi de Mycènes
Célidore,
reine, sa femme
Oronte,
prince de Mycènes, leur fils
Pélops,
général des armées du roi de
Mycènes
Rosmène,
sa femme
Fidalma,
princesse dAthènes, sous le nom
dEuryllus, page de la reine, puis écuyer
dOronte
Cléante,
ami et confident de Pélops
Lysus,
page de la cour
Alcée,
vieille nourrice de Rosmène
Comparses
Soldats
et pages, avec Lyncée
Demoiselles et pages, avec Célidore
Soldats avec Oronte
Demoiselles avec Rosmène
Jardiniers dans le ballet final.
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Acte Premier
Jardin avec statues et fontaines
Rosmène, Oronte déguisé en
statue
Rosmène [On
entend le fracas dun tremblement de
terre.] Mais
quentends-je ? Où suis-je ?
Combien vous êtes plus heureuses que moi,
Ondes claires,
Qui arrivez à vous jeter dans le sein
De la mer;
Comme vous, je men vais moi aussi,
Mais jamais je narrive au sein de mon idole.
Jattends à chaque instant en soupirant
Les embrassements de Pélops mon époux,
Et dans une si cruelle attente,
Je suis le jouet dolent dune trompeuse
espérance.
Au milieu des épreuves de Mars,
Chef des forces armées,
Pélops défend lhonneur de son roi,
Et moi, pendant ce temps, misérable,
Dans un séjour de veuve,
Je mefforce en vain de hâter par mes larmes
Lheure de son retour.
Vivre loin de celui quon aime
Change les instants en siècles,
Cest la mort des amants,
Mort qui par erreur sappelle vie.
Le sol est ébranlé dune secousse
imprévue.
Alcée, Rosmène
Alcée Rosmène Alcée Rosmène Alcée Rosmène
Sauvez-vous, madame,
Le monde seffondre !
Hélas, où me cacher ?
À laide, dieux !
Au secours, divinités !
Et où
Alcée peut-elle fuir pour sauver sa
peau ?
Où puis-je me réfugier ?
Les mêmes, Oronte
Rosmène Oronte Alcée Rosmène Oronte Rosmène Oronte Rosmène Oronte Rosmène Oronte Alcée Oronte Rosmène Oronte
Rêvé-je, ou suis-je
éveillée ? Les marbres
Ont des sens, une voix ? Hélas, que
vois-je ? et comment,
Sous une forme si étrange,
Prince, as-tu dirigé tes pas vers ces
bords ?
Cest ta rigueur qui ma transformé en
pierre.
(Si Rosmène savait
Que lidée vient de moi,
Qui
pourrait me sauver ?)
Stupéfaite, je ne comprends pas
Tes paroles confuses.
Pourtant, mes tourments sexpriment
clairement.
Dis-moi: que désires-tu de moi ?
Que tu écoutes mes peines.
Et puis ?
Que tu maimes.
Prince !
Laisse, ô belle,
Les titres de noblesse,
Et, en un plus doux discours,
Prononce les paroles quon doit à un amant.
Je suis blessé, et tu es cette archère
Qui ouvrit dans mon sein
Une plaie si cruelle.
Ce ne fut pas Amour avec sa flèche imaginaire,
Mais un de tes chers regards
Qui me blessa le cur.
Je suis enflammé, et cest larcher nu
Qui a déclenché dans mon cur
Un si cruel incendie.
Mais léclair de tes belles pupilles
Avec de douces étincelles
A mis le feu à mon âme.
Oronte, voici le roi ton père.
Oh, malheur à moi ; oh Dieu !
Seigneur, pars, de grâce.
Pour ne pas éveiller de soupçons chez mon
père,
Je men vais à nouveau la statue
contrefaire.
Lyncée, Rosmène, Oronte faisant la
statue
Lyncée Rosmène Lyncée Rosmène Lyncée Rosmène Lyncée Rosmène Lyncée Rosmène Lyncée Rosmène Lyncée Rosmène Lyncée Rosmène Lyncée Rosmène [Elle
part indignée.] Lyncée Cruel
« non », etc. « Non »
cruel, ton son est un sortilège « Non »
cruel, etc.
Si lespoir ne ment pas,
QuAmour à limproviste a fait naître
en mon sein,
Le mérite de mes peines
Aura en partie brisé ta rigueur,
Et sil subsiste encore quelque ombre de celle-ci,
Ma belle tyranne,
Elle devrait être totalement dissipée
Par limmortel mérite de ma
constance.
Si cest à la chaste épouse
De Pélops, que tes plaintes sadressent,
Tu implores un rocher, tu persuades les vents.
Ainsi donc, alors que mon époux,
Pour affermir ton trône,
Expose à mille épées sa courageuse
poitrine,
Toi, avec des manières barbares,
Tu vas tramant des machinations contre son
honneur ?
Incrimines-en ta beauté.
Change de résolution;
Car si ton fils Oronte
Avait vent de tes désirs illicites et criminels,
Il apprendrait dun tel exemple à devenir
tyran.
Oronte ne peut mentendre.
Ces marbres tentendent,
Qui, pour punir laudace criminelle dun
scélérat,
Obtiennent souvent du Ciel le mouvement et la
vie.
Pitié pour mes souffrances !
Constante est ma foi.
Je suis amoureux, et non roi.
Je suis lépouse de Pélops.
Et mon pouvoir ?
Il ne me fait pas peur.
Mes prières ?
Je ne les écoute pas.
Ma douleur ?
Elle ne mérite pas de pitié.
Que pourrai-je espérer ?
Entendre toujours plus un « non »
implacable.
Cruel « non », souffle léger mais
infecté,
Qui empoisonne le beau royaume damour,
Le sifflement du serpent, terreur de la forêt;
LEurus infâme, le rugissement du fauve,
Louragan déchaîné, la
tempête sonore,
Font un bruit moins horrible que toi.
Qui peut changer les amants en rochers.
Tu détruis la belle fleur de
lespérance,
Par toi la flamme devient glace,
Nouvelle Furie du royaume des larmes,
Écueil dissimulé dans la mer
dAmour.
Alcée, Lysus, Oronte
Alcée Lysus Alcée Lysus Alcée Lysus Alcée Oronte Lysus
Pélops est revenu ?
Il est revenu, lui et cent hommes,
Il est revenu,
Je le répète,
Tu mas perturbé,
Il est revenu,
Il est revenu.
Le récent tremblement de terre
Sera un coup de canon tiré par le vent
En signe dallégresse, puisque Pélops
revient
Triomphant à Mycènes.
Trêve de plaisanteries, dis-moi où est le
roi.
Jai laissé ici, il y a peu, le roi et
Rosmène.
Je dois lui donner avis
De larrivée de Pélops.
Au revoir, Lysus;
Je vole porter à ma maîtresse la
nouvelle
De larrivée de son mari.
Malheureux, quentends-je !
Au secours, au secours !
Ici, les statues inanimées
Ont voix et mouvement !
Je tremble comme une feuille. Oh, quelle
épouvante !
Oronte, seul
Oronte
Que me reste-t-il donc, sinon mourir ?
La rigueur de Rosmène,
Le retour de Pélops,
Lardeur de mon père
Sont trois Furies, que lAverne
A déchaînées pour me railler,
Pour rendre immortel mon martyre;
Que me reste-t-il donc, sinon mourir ?
Si le sort veut faire de moi
Le malheureux objet
Dangoisses si cruelles,
Je voudrais que mon cur
Et non mon aspect, soit de marbre
Pour vaincre la douleur.
Résiste qui peut
À tant de rigueurs
Du destin mauvais !
Ou bien modère ta fureur,
Ô Fortune, ou bien donne-moi
Un cur de rocher.
Une salle royale
Lysus seul
Lysus
Je tremble de peur.
Des tremblements de terre imprévus,
Des statues qui se déplacent,
Des palais qui tombent en ruines
Sont les présages de quelque grande
calamité.
Je tremble de peur.
Ce commerce étroit
De Rosmène et du roi
Va accoucher de quelque méchant résultat.
Je ne connais pas Pélops,
Mais jai plus dun témoignage
Selon lequel ce nest pas un homme
À faire marchandise de son mariage.
Une belle femme à la maison est un méchant
embarras;
Galanteries, cortèges et regards,
Clins dyeux, lettres et ambassades,
Paroles pleines de miel,
Promesses et Belardi
Feraient sattendrir un cur de roc.
Une belle femme à la maison est un méchant
embarras.
Mais voici la reine, et son page est avec elle.
Pauvre roi, on voit bien quAmour
Ta rendu aveugle.
Mais tout va bien ainsi:
Le roi aime Rosmène,
Et la reine le page:
Que tous prennent du plaisir, et vive le mois de
Mai !
Célidore, Euryllus
Célidore Euryllus Célidore Euryllus Célidore Euryllus Célidore Euryllus Célidore Euryllus Célidore [Euryllus
ouvre la porte des appartements et voit un mur
effondré, sous les ruines duquel gît un homme
enseveli, dont on voit le bouclier et le
cimier.] Euryllus Célidore Euryllus Célidore Euryllus Célidore Euryllus Célidore Euryllus Célidore
et
Euryllus,
à deux
Suis-moi, Euryllus, toi le seul réconfort
Dune reine infortunée.
Reine, même les bêtes sauvages, les arbres, les
rochers
Seraient pris de pitié devant vos malheurs.
À la fleur de lâge,
Trahie par la foi parjure
Dun menteur,
Une amoureuse abandonnée,
Sarrache, fugitive
À son sol natal
Et par des routes inconnues,
Sous des vêtements dhomme,
Vient avec moi, décidée à retrouver
Le cruel qui la outragée.
Infortunée demoiselle,
Je suis affligée de ses malheurs.
(Ah ! Il se trouve que cest
moi !)
Mais qui est linfidèle qui a pu tramer
Contre une dame innocente, tromperies et
déshonneur ?
Je ne connais pas ce scélérat.
(Le cruel est ton fils, linfidèle
Oronte.)
Mon cur, entends quelle est
La tyrannie dAmour.
Elle te détruit,
Mais tu ladmires chez les autres;
Dans ta douleur, elle te fait soupirer,
Et tu ne la fuis pas ?
Tu aimes, reine ?
Ô Dieu ! Tu ne connais pas encore
Lardeur de Célidore ?
Je brûle, amante silencieuse,
Pour un beau visage
Qui écoute mes soupirs et ne les comprend pas;
Et ce rebelle à mon amour,
Plus je le découvre, moins il en voit. (Et cest
toi.)
Si mon fidèle service, reine, le mérite,
Maintenant que tu mas fait connaître ta
plaie,
Révèle-moi qui ta blessée,
enseigne-moi ton bel ami.
Je te montrerai son image.
Va dans les appartements dOronte,
Tout proches, et prends-y
Un cristal étincelant, dans lequel tu verras
Représenté le visage de lidole que
jadore
(Il me comprendra en se voyant lui-même).
Lamour seconde
Le beau désir;
Mais que la vie précaire
De mon plaisir
Ne soit pas un feuillage
Caduc et instable.
Reine, hélas, que vois-je ?
Quel carnage inattendu soffre à mes
yeux ?
Malheureuse, quaperçois-je ?
Écrasé par les ruines,
Un homme mort gît ici. Oh, le cruel
spectacle !
Daprès son bouclier, son cimier,
Que mes yeux ne connaissent que trop,
Ce que je vois, hélas ! cest Oronte, mon
fils !
(Oronte, mon idole ?)
Mon bien.
(Mon époux.)
Oh, mère affligée !
Oh Dieu !
Sur les cendres aimées,
Déversez, ô pupilles,
Le cur dissous
En tièdes gouttes.
Les mêmes, Oronte
Oronte Euryllus Célidore Euryllus Oronte Célidore Euryllus Oronte Euryllus Célidore Oronte Euryllus Oronte Célidore Euryllus
Quel nuage de peine,
Mère, décolore le serein de ton
visage ?
Ne me trahis pas, mon espérance !
Mon fils, tu vis encore ?
Parmi les marbres effondrés
Que la tempête impétueuse a jetés par
terre,
Trompée par tes armes,
Ta mère pleurait ta mort.
Cest à mon fidèle écuyer,
Fidèle, mais infortuné,
Quest advenu un sort si dur:
Envoyé pour me rapporter
Dès la pointe du jour, mon écu et mon
cimier,
Il est devenu la victime du fatal effondrement.
Ne pleure plus, mon cur.
(Plus de soupirs !)
Tes tourments ont été un doux
témoignage
De ton affection maternelle.
Si pour remplacer le défunt,
Seigneur, tu agrées mes loyaux services,
Je serai, à ton choix, écu ou
écuyer.
Du rivage froid au rivage torride,
Du sol brûlant au sol gelé,
Il nest pas de poitrine mortelle
Qui abrite un cur plus fidèle;
Et jespère que sous peu
Tous les actes de mon âme
Te découvriront
La pureté dun cur
sincère.
Il est digne de tes grâces;
Ne refuse pas une telle faveur à mes
prières.
Tes prières sont des ordres.
Sur le visage dEuryllus
Apparaît lidée dune beauté
que jaimai;
Aussi le prends-je avec plaisir à mon
service.
Prince, mon âme fidèle
Te jure un éternel amour (malgré ta
cruauté.)
(Euryllus saura peut-être
Attendrir lâme récalcitrante de
Rosmène.)
(Je verrai ainsi mon idole
Rester ici à demeure.)
(Je jouirai de plus près de celui que mon âme
adore.)
Les mêmes, Lyncée
Lyncée Célidore Oronte Célidore Lyncée Oronte Célidore Lyncée Célidore
Ma reine ?
Mon roi ?
Père, seigneur !
Comment ! le jour na pas encore atteint midi,
Et voici que des forêts,
Tu me reviens à limproviste ?
Jai vainement essayé de memparer
dune bête sauvage;
Mais lanimal rusé,
Alors que je le croyais déjà soumis à
mon pouvoir,
Est parti rapidement dans une autre direction.
Cest peut-être la même bête
Qui se rit de tes coups, et qui, avec autant
dhabileté,
A une autre fois déjoué mes traits.
Laisse les forêts, ô mon époux, et crois
bien
Que loin de toi, mon âme aimante
Vit sans arrêt dans la douleur, meurt à chaque
instant.
Le cerf qui aspire au ruisseau,
La rivière qui aspire à la mer,
Leur désir
Ne les rend pas aussi heureux
Que moi dans mon exultation
Lorsque je courtise
La beauté pour qui je meurs de plaisir
(Mais que jadore en Rosmène.)
Le papillon à la lumière,
Laigle au soleil,
Déploient des ailes
Moins joyeuses
Que mon cur
Ne jouit de léclat
De la beauté aimée par qui je rayonne.
(Mais que jadore en Euryllus.)
Les mêmes, Lysus
Lysus Lyncée Oronte Lyncée [Il
sort.] Oronte Adorer en
souffrant [Il
sort.] Euryllus Célidore Euryllus Célidore Euryllus Célidore Euryllus [Il
sort.] Célidore [Elle
sort.]
Voici lépouse de Pélops
Qui vient dans cette demeure royale
Pour rencontrer son mari.
Je vais de ce pas honorer la chaste épouse
Du héros triomphant
À qui mon royaume doit tant de palmes,
En courant à sa rencontre.
Létiquette royale nen permet pas
tant.
Laisse-moi, seigneur, macquitter de tes
fonctions.
Quand le mérite est exceptionnel, il demande
Une récompense exceptionnelle.
Non, tu ne me devanceras pas;
Pour rejoindre les rayons
De ce soleil qui adoucit même les supplices,
Les soupirs sont plus rapides que le pied.
Aimer et souffrir,
Cest la loi dAmour;
Mais cest une loi qui condamne
Un cur à mourir.
Lidole que lon aime,
Cest ce quAmour ordonne,
Mais cest trop impitoyable.
Pour parvenir au comble de mes peines,
Il ne me manquait plus que dapprendre que ma rivale
est Rosmène.
Tu pars, Euryllus ?
Oui, reine.
Et où ?
Larrivée de Rosmène...
Hélas ! que va-t-il se passer.
...Moblige à men aller.
Oh, jalousie !
Rosmène, Alcée
Rosmène Alcée Rosmène Cest
mon destin, etc. Que mon
cur soit toujours malheureux, Que mon
cur, etc. Alcée Rosmène
Ne serait-ce quun bref instant,
Laissez-moi, ô soupirs,
Et accordez à mon tourment
Sinon la paix, du moins une trêve, afin que je
respire.
Hélas, madame,
Doù provient cette mélancolie ?
Puisque aujourdhui arrive à Mycènes
Pélops triomphant,
Vous allez pouvoir, sans aucun doute,
Après un long jeûne,
Restaurer votre âme aimante.
Cest mon destin de devoir pleurer,
Ainsi lordonne le sort cruel;
Pélops part, et je soupire;
Il revient, et je vois
Deux tyrans unis pour briser
Laimable nud,
Si solide,
Que lamour a noué dans ma poitrine.
Le sort cruel le veut et lexige;
Si un plaisir console mon âme,
Il fuit et senvole,
Et si les astres un jour me sourient,
Ils se fâchent ensuite
Et on les voit
Envoyer désastres et douleur.
Jen ai entendu beaucoup se plaindre
Dêtre mal vus par leurs maîtres,
Mais je nai jamais rencontré personne
Qui se plaigne, comme vous, dêtre
aimé.
Que pouvez-vous souhaiter de plus ?
Le roi vous aime, son fils vous aime, et vous
pleurez ?
Cest irriter le sort
Que de refuser le bien;
Pour progresser à la cour,
Il faut se faire aimer,
Et non pas rester à regarder si en
détail.
Retiens tes paroles malavisées, et crois
seulement
Que si lorgueil royal
Sen prend à ma constance,
Rosmène ne manque pas dun courage
invincible,
Et notre époque présente,
Devant mon sein transpercé de ma main,
Pourra bien reconnaître
Quà linstar des arènes
latines,
Mycènes aussi peut se vanter de ses
Lucrèces.
La pauvreté, les plaies, les chaînes,
La séparation, lexil, la mort,
Pour les âmes fortes
Sont des palmes et non des peines.
Si lorgueil chez les autres est excessif,
La force dâme en moi nest pas
languissante;
Je saurai avec mon sang
Embellir ma fidélité.
Alcée seule
Alcée Au
siècle dernier, Au
siècle, etc.
Quelle femme têtue !
Elle pourrait être la maîtresse
Du roi, de la couronne,
Du sceptre, du trône, et elle vous crache
là-dessus !
Mais quelle naime pas le roi,
Pour moi, ce nest pas merveille;
Ce qui métonne, cest seulement
Quelle fasse aussi lirréductible avec le
fils.
Pauvre Oronte ! Jen ai le cur
crevé.
Pour pouvoir lui découvrir
Son martyre intérieur,
Combien de temps il a lanterné !
À la fin, il lui a fallu,
Sintroduire furtivement dans le jardin avec mon
aide,
En habit de statue,
Pour faire connaître ses désirs.
Cétait différent:
Les dames dalors négociaient,
Palabraient avec les chevaliers,
Et personne nétait chassé
Comme on fait aujourdhui.
Lysus, Alcée
Lysus Alcée Lysus Alcée Lysus Alcée Lysus Alcée Lysus Alcée [Elle
sort.] Lysus Tu en
as menti, etc. Tu humes
le piot et tu fais ribote,
Des statues qui se déplacent et qui parlent,
Rien que dy repenser, jen suis
épouvanté,
Je sens mon poil se dresser.
Lysus ?
Aïe, quoi encore ? je narrive pas à
comprendre
Comment peut se produire un tel prodige;
Là-bas, ce sont les statues qui bougeaient;
Ici, ce sont les momies et les sacs dos qui
parlent.
(Dans le jardin de Rosmène,
Celui-ci a découvert la trace du prince;
Je dois donc manuvrer de toutes les façons
Pour quil taise ce quil a vu.)
Je te vois dans un état inhabituel,
Les pensées agitées, le visage
troublé.
Après qui en as-tu, cher Lysus ?
Maudits soient lheure et le moment
Où jai tourné mes pas vers le jardin de
Rosmène.
Pourquoi ? Que test-il
arrivé ?
Je suis resté hors de moi-même
En voyant se déplacer les statues et les
rochers.
Eh, tu délires !
Oh, celle-là, oui, elle est bien bonne !
Je te répète que par moi-même
Je les ai vues et entendues bouger et parler.
Si ta crainte vient à être connue,
On te dira que tu es fou,
Et fou à lier.
Si tu ne veux plus voir les marbres se mouvoir,
Écoute le conseil que je te donne:
Réfléchis bien, parle peu, et bois
moins.
Tu en as menti par la gueule,
Toi, avec toute
Ta race,
Vieille horreur,
Vieille folle,
Qui en buvant
Te vantes de pouvoir
À toi seule assécher le Tibre.
Quatrième Furie,
Vieille radoteuse,
Qui comme un aimant
Attires toutes les injures,
Qui lèves le coude
Puis en vomissant
Confonds le vin grec et le corse.
Plage au bord de la mer
Cléante, Pélops
Cléante Pélops Cléante Pélops Cléante Pélops Mon
âme, je me réjouis avec toi Mon
âme, je me réjouis, etc. Jouis
donc, jouis donc, mon cur, Jouis
donc, etc.
Avec quel cur joyeux, cher Pélops,
Chargé de palmes, grandi par ton triomphe,
Guerrier victorieux,
Cléante te serre sur son sein !
Par tes paroles et par tes actes,
Ta loyauté se montre toujours plus grande.
Mais quel long délai interposes-tu encore
Avant de tincliner devant ton roi
Qui, toujours impatient,
Attend ton retour
Pour donner à ta valeur sa juste
récompense ?
La puissance de lamour
Veut que dabord, jadore en silence le beau
visage
De mon épouse Rosmène;
Ainsi me lordonne Amour,
Qui non moins que guerrier me veut amant.
Sa beauté le requiert.
Mais sa foi constante le réclame encore
plus.
Que liée par les nuds damour,
Tu jouisses heureuse,
Et que tu ne saches pas ce que veut dire
Le son plaintif dun désir enflammé
Quand il sexclame: « Ah !
hélas ! malheur ! »
Qui te vantes dêtre un phénix
Parmi les amants,
Pendant que tu adores une beauté
Qui a pour plus bel ornement
La belle pureté de sa
fidélité.
Les mêmes, Lysus
Lysus Pélops Lysus Pélops Lysus Pélops Lysus Cléante Lysus Pélops Lysus Pélops Cléante Lysus Cléante Lysus Pélops Lysus Pélops Lysus Cléante Lysus [Il
sort.]
Entre la frayeur et la rage,
Je ne sais laquelle me possède;
Mais je sais bien que, où que je tourne le pied,
Chaque objet que je vois
Me paraît une statue, dont les pas sont libres.
Maudits soient Pélops et son
épouse !
Un étrange sentiment
Mincite à tirer au clair tout ce quil
vient de dire.
Malheur ! Au secours !
Quelle frayeur
Te prend soudain ?
Pardonne-moi, seigneur;
Je suis sujet à souffrir dun certain mal
Qui me perturbe lentendement de temps à
autre
Et emplit mes idées dune horreur
inhabituelle.
(Maudits soient Pélops et sa femme !)
Sil ne test pas pénible de
mexposer
La cause de ton mal,
Tu pourrais en attendre quelque soulagement.
Aïe ! Je suis à moitié
mort !
Parle: de quoi as-tu peur ?
Vous êtes étrangers tous les
deux ?
Oui, et nous devons ici
Faire une brève escale.
En toute confidence,
Je vais tout vous dire
Mais à la condition
Que vous devrez vous taire.
Parle donc.
Ne crains rien.
Ce matin, à la naissance du jour,
Entré dans un jardin, où demeure
Une belle dame,
Qui est la femme de Pélops...
Pélops ? Peut-être ce chef de
larmée
Dont jai entendu dire quil arrive en
vainqueur ?
Oui, monsieur, cest bien lui.
Et donc, pendant que je vais de ça de là,
En cherchant le roi, pour lui donner avis
Que Pélops va revenir en ce jour,
Jentends que, soudainement,
Une statue parle,
Et puis je vois que, chut, chut, toute seule,
Bougeant ses pieds, elle senvole sur son
piédestal
Grand prodige que tu me racontes ! Mais pourquoi
Le roi était-il en cet endroit
Alors que le jour allumait à peine ses premiers
rayons ?
Le pourquoi se comprend.
On voit bien que vous êtes étrangers,
Puisque vous ne savez pas encore
Lamour que notre roi porte à
Rosmène.
Et on le paye de retour ?
Ils passent des heures ensemble;
Le mari est au loin;
On a affaire à un roi,
La conséquence vient de soi.
Et si un si grave manquement
Était révélé à
Pélops ?
Lui aussi, on dirait
Quil ne connaît pas le pays !
Pélops a du plomb dans la cervelle, et il sait
quen étant
Par profession guerrier
Avec raison son roi lui fait porter cimier.
Pour lhonneur que le roi lui confère
En restant toujours aux côtés de sa femme,
Chacun dit que Pélops est un Mars,
Mais que cest plutôt un Mars en
miniature.
Pélops, Cléante
Cléante Pélops Cléante Pélops Pour
quensuite il prenne librement son vol,
Pélops, tes malheurs
Sont dignes de pitié, mais aux âmes fortes,
Le sort adverse donne un plus grand éclat.
Si le désir naturel de vengeance
Ne me conservait pas en vie,
Pour me soustraire au martyre,
Mon âme trahie senfuirait de mon
sein.
Calme pour un moment ta juste colère
Et loin du palais,
Tourne avec moi tes pas vers ma demeure
Où je désire texposer
Comment tu dois vérifier
Si Rosmène te conserve son amour et sa
foi.
Japprouve ton conseil;
Mais si, comme je le redoute,
Je trouve Rosmène infidèle,
Elle verra, la criminelle qui aspire à ma mort,
Ce que peut lamour quand il
dégénère en haine.
Cupidon est un enfant, qui naît
Du désir qui senflamme en un cur;
Une fois né, de son lait lalimente
La belle espérance, nourrice dAmour.
La fidélité lui donne des ailes
vigoureuses;
Mais, si une crainte jalouse lassaille,
Il meurt, et ressuscite changé en
colère.
Acte Second
Jardin royal
Euryllus seul
Euryllus
Le ruisseau qui, tantôt vif, tantôt lent,
Porte à la mer le tribut de ses eaux,
Semble du verre quand il nourrit les fleurs,
Et quand, pressant le pas,
Il va choquer contre les rochers,
On le prendrait pour véritable argent;
Mais sa lamentation le révèle être une
onde.
Celui qui, opprimé par une fortune cruelle,
Sait se taire, peut lui-même améliorer son
sort.
Mais mon bel ennemi, en cet instant même,
Dirige ici ses pas. Mon cur, dissimulons.
Euryllus, Oronte
Euryllus Oronte Euryllus Oronte Euryllus Oronte Euryllus Oronte Euryllus Oronte Euryllus Oronte Euryllus Oronte Les
lauriers, les hêtres, les myrtes
Seigneur,
Je me prosterne à tes pieds.
Ah, Euryllus, combien
Tu arrives quand je le souhaitais !
Jamais ne séloigne de toi
Lamour que je tai juré, prince
invaincu,
Dans le sein de qui réside
LIdée de toute vertu (mais pas la
fidélité.)
Oh Dieu !
Quelle angoisse bien enfermée
Transperce tes pensées, et doù vient
Que sur ton cil où brille la douleur,
Les pleurs sans larmes à toute heure se
voient ?
Mon destin tyrannique,
Avide de me faire souffrir,
Ne pouvait me tourmenter
Sans prendre les flèches et les armes
dAmour.
Peut-être, seigneur, sont-ce là
Tes premières blessures ?
Une fois déjà, à Athènes,
Jai feint dêtre la cible de larcher
au carquois;
Mais ce nétait que divertissement.
Ah, menteur !
Si tu ressens pour ma douleur une juste pitié,
Retrouve Alcée, la nourrice de mon beau soleil
Et expose-lui en mon nom
Que pour donner quelque paix à ma douleur,
Je désire mentretenir avec elle.
Ma volonté est toujours prompte à obéir
à tes ordres.
(Merveilleux Euryllus !)
(Infidèle Oronte !)
Les brises, les sources, les ruisseaux
Qui circulent parmi les fleurs,
Bien quétant privés de cur,
Soupirent tous
Devant mes tourments;
Rosmène, elle, a un cur, et je ne
lentends pas soupirer.
Qui croissent sur ce sol,
Bien que privés desprit,
Semblent compatir
À ma peine;
Rosmène, elle, a une âme, et ma peine ne la
peine pas.
Euryllus seul
Euryllus
Et je lentends, et je ne meurs pas ?
Avec une passion inconstante,
Amant dune autre beauté,
Le cruel me trahit quand je ladore.
Et pour rendre plus dure
Mon âpre disgrâce,
Il veut que je sois linstrument de mon martyre,
Et je lentends, et je ne meurs pas ?
Mais que ma crainte jalouse
Nhésite pas à seconder ses
vux;
Une espérance amoureuse
Semble me montrer ainsi la fin de mes douleurs;
Mais une espérance trompeuse
Est un doux poison, qui tue et qui plaît.
Parce quAmour voyait languir
La constance chez qui souffre,
Il a revêtu le martyre de plaisir
Et la baptisé espérance.
Tout cur qui gémit en aimant
Se délecte dun nom si agréable;
Mais il savère ensuite que lespoir
Est un tourment déguisé.
Salle royale
Rosmène, Lyncée, Alcée
Rosmène Lyncée Rosmène Lyncée Rosmène Lyncée Rosmène Lyncée Rosmène Alcée Lyncée Rosmène Lyncée Rosmène Alcée
Les plaintes sont vaines
Pour tenter mon honneur.
Tu es trop cruelle.
Je souhaite être encore plus cruelle envers qui
minsulte.
Si dure avec ton roi ?
En tant que monarque,
Devant toi Rosmène sincline.
Et en tant quamant ?
Je condamne tes folies
Et jai le cur de taffirmer
Que tes ardeurs lascives
Font de toi un tyran, pour toi et pour autrui.
Pourquoi, belle, pourquoi
Prends-tu du plaisir à ma peine ?
Pour la gloire de ma fidélité.
Laissez-vous fléchir.
Donc, mon espérance...
...Doit se moquer de tes sentiments.
Cest de lorgueil.
Cest de la constance.
Je ne my prendrais pas comme ça.
Les mêmes, Euryllus
Euryllus Alcée
Alcée, je désirerais
Te dire rien que deux mots.
Cent, mille, autant que tu veux, mon amour.
Célidore, Lyncée,
Rosmène
Célidore Rosmène Lyncée,
à part Célidore
Euryllus, mes délices,
Sen va avec Alcée,
La fidèle nourrice de Rosmène ?
Le soupçon saccroît et me déchire
le cur.
À tes pieds royaux ,
La respectueuse Rosmène, ô ma reine,
Vient rendre tous les devoirs de ton [sic]
cur.
Importune arrivée !
Ta courtoise affection
Me sera toujours chère, digne épouse
Du chef magnanime
Qui dans de si illustres entreprises,
Non moins sage que courageux,
Sest rendu le bouclier et la splendeur de ce
royaume.
(Mais en tant que rivale, je te hais et je ten
veux.)
Lysus, Lyncée, Rosmène
Lysus Lyncée Rosmène Lyncée Rosmène
Un messager de Pélops désire
Sincliner à tes pieds.
Quil vienne.
Quest-ce donc ?
Quelle cruelle péripétie
Retarde encore sa venue ?
(Heureux délai !)
Alors que mon cur
Était blessé par tes traits,
Tu mas promis, Amour, un prompt réconfort;
Mais tes paroles étaient mensongères.
Je meurs, et tu tardes encore à me
secourir ?
Cléante, Lyncée, Rosmène, Pélops
jouant un Africain muet
Cléante Lyncée Rosmène Cléante [Cléante
présente Pélops à
Rosmène.] Lyncée Rosmène Pélops Lyncée Rosmène Pélops Lyncée Avec
ton époux, etc.
Des rivages dArgos, grâce au Ciel,
Pélops à linstant,
Ayant triomphé du révolté de
lAttique,
Vient darriver;
Pendant quil désire, pour linstant,
Remettre en état sa flotte aussi bien que ses
guerriers,
Il menvoie vers toi, joyeux messager
Porteur dheureuses nouvelles.
Avec un si plaisant événement,
La valeur de Pélops
A pu en même temps
Me rendre un royaume, et me priver de cur.
Pour marracher à mon époux,
Quel pénible délai
Vient encore sinterposer ?
Ô ma foi trompée !
Mon époux, mon aimé, que fait-il, où
est-il ?
Toujours, par ses pensées,
Il tourne autour de toi si fixement
Que loin de toi, il tentend et te voit.
Maintenant, en gage de ta foi,
Il tenvoie cet esclave, qui sous son extérieur
noir,
Est plein de sentiments candides
Et qui, privé de la parole,
Dans son silence de naissance,
Fait voir un esprit parfaitement éloquent.
Le cadeau est digne de toi.
Et il me devient cher,
Parce quen lui, Rosmène jouira de
Pélops.
Mais il est temps maintenant que je men aille
Pour rejoindre Pélops
Au domicile que nous avons quitté.
(Je tentends bien, déloyale, tu veux
Retourner au criminel repaire de tes
jouissances.)
Suspends un bref instant ton retour,
Et reste ici pour savourer
Le cortège triomphal quen un si beau jour
Mycènes apprête aux trophées de ton
époux.
La gloire de Pélops
Est le véritable contentement de mon
âme.
(Tu essayes maintenant de la ternir par tes
débordements.)
Avec ton époux, et sur ton beau visage,
Mars et Amour sunissent pour combattre;
Lui avec lépée, toi avec ton
sourire,
Lui avec la fureur, et toi avec le charme,
Vous avez lhabitude
De rapporter de glorieuses palmes,
Prises sur maint royaume, et sur tout autant
dâmes.
Cléante seul
Cléante Dur sort
que celui des amants, Dur
sort, etc.
Un amant jaloux ne pouvait inventer
Un expédient plus subtil.
Sous son déguisement,
Pélops observe tout ce que fait Rosmène,
Et découvre ce quil en est de sa
fidélité.
Dur, oui, mais peu avisé.
Combien souffre une âme enflammée
Pour jouir
Dun plaisir de quelques instants !
Cléante, Lysus
Lysus Cléante Lysus Cléante Lysus Cléante Lysus Cléante [Il
sort.] Lysus
Serviteur, mon maître !
Bonjour, brave garçon; sest-elle
calmée,
Cette peur presque sauvage
Qui avait à linstant troublé ton
plaisir ?
Est-ce que par hasard je navais pas raison de trembler
?
En plus dune occasion,
Jai vu même les Gradasse
Avoir peur en voyant les rochers bouger.
La peur nest pas toujours signe de bassesse;
Bien souvent, cest de la prudence
Qui assure la durée de la vie humaine.
La peur est la gardienne de la vie.
Vous dites bien; mais ceux qui résident à la
cour
Vivent despérance
Et avec cette nourriture, on court le risque
De mourir de faim, ou dattraper la phtisie.
Il y en a pourtant plus dun qui vient se risquer
à la cour.
Les courtisans sont exactement comme les grives.
Celles-ci, pour sengraisser,
Traversent la mer à lautomne;
Mais les chasseurs en font
Un si horrible carnage, dans nos campagnes,
Quaprès, au printemps,
Il y en a une sur mille qui sen retourne grasse chez
elle.
Tu es fort sage, et je me réjouis
Quun garçon dâge si tendre parle si
fermement.
Que le jugement seul soit prédominant
Chez lhomme dâge mûr,
Cest une croyance ridicule,
Et pour tout dire, je ne lapprouve pas.
On reconnaît à leur barbe
Les boucs, et non pas les hommes.
Une galerie
Célidore, Alcée
Célidore Alcée Célidore Alcée Célidore Alcée Célidore Alcée Célidore Alcée [Elle
sort.] Célidore Malheureuse
amante, Euryllus,
monstre dingratitude, comment
Alcée doit être au courant
Des amours secrètes dEuryllus et de
Rosmène;
Je voudrais donc apprendre
Si Rosmène brûle face aux feux
dEuryllus.
Alcée ?
Madame ?
Quel sort bienveillant
Me donne aujourdhui loccasion
Dobéir aux ordres
De Votre Majesté ?
Laffaire pour laquelle jai besoin de toi
nest pas petite.
Pourvu que jaie la fortune
De pouvoir vous servir, je me déclare
heureuse.
Je veux entendre un clair rapport
Des amours de Rosmène,
Qui, pour mon martyre, me sont déjà trop
connues.
(Des amours de Rosmène ?
Quel bel imbroglio !
La reine a découvert que son mari
Est épris de Rosmène !)
Je nai rien à voir là-dedans;
Je ne nie pas, il est vrai, quil laime,
Mais Rosmène ny consent pas;
Pour le dire au plus vite,
Ce matin, à la pointe du jour,
Il est venu la retrouver dans le jardin:
Avec des paroles méchantes,
Elle la fait filer, et ce nest pas du
boniment.
Je brûle dune juste colère
Contre le monstre qui aspire à ma mort.
Avez-vous dautres ordres ?
Va-ten.
Nayez rien contre Rosmène,
Je vous jure que cest une femme on ne peut plus
vertueuse.
Pauvre cur,
Tu es le jouet dAmour,
Pour un qui, à ton feu,
Devient de glace,
Mais dans les bras dune autre,
Est alors tout ardeur,
Pauvre cur.
Ton tyran recherche
Plus que tes caresses,
Les mépris dune autre,
Ce tyran qui, pour ta perte,
A une cur dur comme diamant,
Malheureuse amante.
Peux-tu avoir tant de plaisir à me faire souffrir
Que tu ten vas furtivement
Retrouver Rosmène dans sa propre demeure
?
Célidore, Lyncée
Lyncée Célidore [Elle
sort.]
Reine, chasse les soupçons de ton cur,
Cest en chasseur, non en amant
Que jai dirigé mes pas
Vers le séjour de Rosmène.
Il ne manquait plus que cette flèche de jalousie
Pour me transpercer le cur:
Entendre que Rosmène
Est également ma rivale auprès de mon
mari.
Oronte, Lyncée
Oronte Lyncée Oronte [Il
sort.] Lyncée
Me voici, père, exécutant fidèle
De tes ordres souverains.
Il me plaît de confier à ta valeur
Une tâche digne de toi.Je désire que ta
dextre,
Pour honorer les triomphes de Pélops,
Dans un champ clos des armées,
Soutienne que Rosmène
Resplendit dans Mycènes telle un phénix de
beauté;
Et que toute autre beauté
Qui voudrait lui disputer la préséance
Nest quune étoile dans le ciel, et
Rosmène est le soleil.
En harnois de guerre,
Devenu le champion de lamour,
Je vais ceindre mes armes, pour soutenir
Que le visage de Rosmène
A ravi leur réputation aux Hélènes les
plus belles.
Pour vaincre au combat,
À larc ou à
lépée,
Point nai besoin darmer mon bras;
Le trait le plus sûr
Est un doux regard de Rosmène;
Toujours habitué à triompher,
Pour infliger de cruelles blessures,
Le dieu damour na pas à recourir
À lenclume de Lemnos;
Quand il veut frapper un cur,
Il vient chercher ses flèches
Dans les yeux de Rosmène.
Va, combats et triomphe. Mais voici
Rosmène ladorée.
Mon âme, si tu es blessée,
Ne cache pas ta douleur, mais demande de
laide.
Rosmène, Lyncée, Pélops
Rosmène Lyncée Rosmène Pélops Lyncée Rosmène Lyncée Rosmène Lyncée Rosmène Pélops Lyncée Rosmène Pélops Lyncée Rosmène Lyncée Rosmène Lyncée Pélops Rosmène Lyncée Pélops Lyncée Rosmène Lyncée Rosmène Lyncée Pélops Rosmène Lyncée Pélops [En
faisant sembler dembrasser Lyncée,
Rosmène sempare de son épée, et,
la tournant vers sa poitrine, dit:] Rosmène Lyncée Rosmène Lyncée Rosmène Pélops Lyncée Rosmène Lyncée [Il
sort.] Rosmène
(Déplaisante rencontre !)
Jusquà quand, belle,
Les angoisses de mon sein
Feront-elles tes délices ?
Quand ton cur de roc
Adoucira-t-il ses rigueurs ?
Taimer et toujours pleurer, nest quune
même chose.
Seigneur, sil est vrai que tu maimes
Et aspires à être loué comme un amant
sublime,
Adresse tes désirs plus haut,
Et cesse de vouloir quune beauté
périssable et fragile
Attire un amant méprisable;
Mais que les immortels objets
Du génie royal soient
La raison, la vertu, la foi, le zèle,
Par lesquels les âmes entre elles saiment dans
le Ciel.
(Quentends-je ? Quel bonheur !)
Rosmène, nous navons pas le droit
Déteindre cette ardeur
Quun sombre destin envoie menflammer le
cur.
Cest lexcuse habituelle
Des fous amoureux,
Pour pouvoir ensuite baptiser
« fatalité » leur
faute.
Cest des sphères célestes qua
été lancé
Linévitable trait damour
ardent.
Le Ciel nagit pas sur nous sans notre
volonté.
Assez de dédains, âme
inflexible !
Vaine espérance que celle que tu nourris dans ton
sein.
(Roi scélérat !)
Pourquoi si cruelle ?
Jai un cur de serpent.
(Chère constance !)
Donc, ô tigresse inhumaine,
Nourrie, pour le malheur dautrui,
Dans les plus horribles ténèbres de la
forêt hyrcanienne,
Cest ainsi que tu te délectes aux tourments
dun cur royal ?
Mais tu niras pas te vanter de ta rigueur
Face à ma passion méprisée;
Pour me faire parvenir à mes plaisirs,
La force suppléera, à défaut de
lamour.
À quoi prétends-tu ?
À jouir !
Tu sollicites un roc.
Ce que tu refuses de donner, je veux le prendre.
(Audace de tyran !)
Dieux, au secours !
Contre un pouvoir royal,
Tu invoques en vain les sphères
célestes.
(Barbare !)
Nous sommes seuls ici,
Je nai cure du muet, jaime, je suis roi;
Et en ce moment
Jai envie de savourer...
Quoi ?
Une douce étreinte.
Un roi ne peut-il vouloir plus ?
Rien que cela.
(Horreur ! Mon épouse avilie
Cède déjà !)
Je mempresse de te complaire.
Ô joie !
(Ô mort !)
Viens, barbare, viens !
Ô Dieu ! quessayes-tu de
faire ?
De décorer tes plaisirs avec mon sang.
Arrête !
Viens, et embrasse
Les cendres de Rosmène,
Qui tinvite au bonheur dans les bras de son
cadavre.
(Noble constance !)
Écoute !
Pars;
Ou tu verras ma mort
Sur ma dépouille vide de sang
Dresser des trophées sanglants à mon honneur
vivant.
Réfrène les élans de ton aveugle
fureur.
Toi vivante, ô belle,
Il sera doux à un roi de mourir de peine.
Tu tentes en vain une âme forte,
Scélérat, monstre de cruauté.
Mon sein nappartiendra
Quà mon mari, ou à la mort.
Pélops seul
Pélops
Épouse adorée,
Belle Idée de la vertu, miroir de
fidélité !
Pénélope doit te céder
La gloire et la renommée de constance et
dhonneur,
Puisque tu sais mépriser les amours
Des souverains eux-mêmes,
Alors quon valorise leurs turpitudes
Et que les favoriser est appelé
« fatalité ».
Et toi, roi barbare, qui, ingrat, rends
Des outrages à qui ta défendu,
Des offenses en lieu de récompense,
Tu néchapperas pas la tête haute à
mon chagrin.
Celui qui dune main courageuse
A su affermir ton trône
Ne sarme pas en vain pour ta ruine.
Tout en feu, mon sein embrasé
Devient une cible pour la fureur et la passion;
Laudace dun scélérat,
La fidélité de Rosmène
Me poussent à lamour et à la
colère;
Mais courroux et amour sont tous deux des souffrances.
Voici venir le fils
Du souverain despotique.
Ce sera un plan plus sage
De taire la colère, et de dissimuler
langoisse.
Oronte, Euryllus avec larmure dOronte,
Pélops
Oronte Pélops Euryllus Pélops Euryllus [Il
lui met sur le dos une pièce de larmure
dOronte.] Oronte Euryllus Pélops Oronte Devenir le
jouet du feu damour,
Voici donc lÉthiopien muet
De ma belle idole,
De la noble Rosmène,
Pour lamour de qui les peines
Sont un vrai bonheur pour mon âme.
(Malheur ! Quentends-je !)
Tu me parais être lesclave
De la beauté que tu adores.
(Mon cur, dissimule et meurs !)
Je vais me soulager de cette charge
En me servant de lui.
Présente au plus vite
Ces armes à Rosmène, et explique à ma
belle
Que, puisquen une joute simulée,
Je défends le prix de sa rare beauté,
Elle ne doit pas refuser denrichir
Les armes de son champion, dune parure venant
delle.
Tout appliqué à te plaire,
Jexécute tes ordres à
linstant.
(Oronte lui aussi brûle pour mon
épouse !
Sort inclément, cest trop de
rigueur.)
Ne pas aimer et espérer jouir
Sont chimères dun cur austère;
Désirer sans amour des contentements,
Cest vouloir
Que les eaux de la mer soient douces, les ombres
lumineuses.
Cest rigueur pour une âme cruelle;
Un cur de glace, sil prétend jouir,
Veut voir
Les rayons du soleil obscurs, les serpents
bienveillants.
Une cour
Lysus, Alcée
Lysus Alcée Lysus Alcée Après
un siècle dexistence, Lysus Alcée [Elle
sort.] Lysus Combien
etc.
Cest ainsi, je suis résolu, dans quelques
heures,
À faire montre de ma valeur
En joutant dans la lice.
Et qui sera la déesse
Qui aura la chance de tavoir pour
champion ?
La plus que belle Alcée,
Doyenne de toutes les beautés à la cour;
Et je soutiendrai avec un noble engagement
Que le mérite le plus ancien est aussi le plus
digne.
En quoi tu nas pas tort, car de toutes les choses
Qui satisfont notre regard,
Le soleil, qui est la plus ancienne, est la plus belle.
Une statue, plus elle est vieille,
Plus elle obtient de crédit;
Mais si une femme vieillit,
Elle ne trouve plus de débit.
Lhuile se transforme en baume;
Mais la femme est dautant moins
appréciée
Quelle reste longtemps en vie.
Laisse-moi faire; ce sera ma tâche
Dapprendre à qui ne saurait pas
À vénérer en toi
lantiquité.
Ne tengage pas tant;
Finalement, je ne suis pas si décrépite
Et sil y a quelquun qui se gausse
De me voir en permanence équipée de
lunettes,
Quil sache que je ne les porte que pour
préserver ma vue.
Combien dAlcées on voit circuler
Tout le jour par la cité !
Jen connais plus de six,
Et je pourrais même les nommer;
Toutes ridées, elles croient être
La véritable Idée de la
beauté.
Rosmène, Euryllus, Pélops
Rosmène Pélops Euryllus Rosmène Si une
vile brise, par dinjustes outrages, [Elle
sort.] Euryllus Pélops Euryllus Brûler
et cacher la flamme dans son sein, [Il
sort.]
Réponds à ton seigneur
Que je ne me soucie pas de remporter
De vains trophées de cette beauté que je
méprise,
Et que sil croit devoir exalter
Quelque qualité en moi,
Que ce soit la belle pureté de ma foi
constante.
(Sage réponse !)
(Quel bonheur !) Au moins,
Avant que je retourne vers Oronte,
Daigne écouter ma douleur
intérieure.
Jécouterai tout, mais que son amour se
taise;
Si la vengeance des outrages que je subis
Est encore lointaine,
Cest quou bien le Ciel na pas de
flèches,
Ou bien les dieux dorment au son de la musique des
sphères.
Effeuille les lis et les décolore
Je dirai, dieux du Ciel, que vous êtes
Dinutiles rayons dorés par le
Hasard.
Puisque je vois Rosmène
Mépriser lardent amour dOronte,
Je me résous à dévoiler en cet
instant
La flamme de mon cur.
(Euryllus lui aussi, amoureux de mon épouse
!)
Aimer et feindre de ne pas aimer,
Cest vouloir demander de la flamme à la
glace;
Cest vouloir que les eaux de la mer soient
immobiles,
Les vents constants, le ciel sans astres.
Cest vouloir enlever sa lumière au soleil,
Cest vouloir que léclair que soit pas
fulgurant,
Cest vouloir que laigle soit lent dans son
vol.
Pélops seul
Pélops
Contre mon âme,
Combien de peines apporte
La tyrannique jalousie ?
La cruelle fortune est une hydre;
Si lune mort, lautre naît,
Et quand lune expire déjà, lautre
est au berceau.
Non, il est impossible
De résister à la rigueur
De ce serpent qui sans cesse dévore
lâme;
Mais mon terrible destin,
Pour que vive ma douleur, ne veut pas que je
meure.
Pélops, Lysus
Lysus [Il
lui donne une bourrade.] Pour moi,
je narrive pas à comprendre Pour
moi, etc.
Patron, patron ! eh, là-haut, de la tour !
Quel nègre mal élevé !
Patron, je vous dis, à vous, vous êtes
sourd ?
Je cherche Rosmène
Et je dois linviter de la part du roi.
Vous pouvez me dire où elle est ?
Répondez, parlez !
En résumé, ta patronne
Est la favorite du roi;
Qui voudra obtenir des faveurs
Sadressera à toi;
Et je tiens pour assuré
Que tout nègre que tu sois, on te donnera de
l« illustrissime ».
Tu ne réponds toujours pas !
Un usage en vogue aujourdhui,
Cest à qui entretiendra
Des Turcs, des muets, des Éthiopiens, des nains;
Alors que tant dautres pauvres gens
Qui sont croyants et qui sont sains,
On dirait que le monde aujourdhui les abomine,
Et il ny a personne qui les secoure.
Une galerie
Rosmène, Euryllus
Rosmène Euryllus Rosmène Euryllus Rosmène Euryllus [Euryllus
embrasse Rosmène.]
De tes amours trahies,
Malheureuse princesse, jai entendu les tourments;
Mais si jusquà présent tu ne
reçois pas
Les honneurs qui te sont dus
Et le soulagement de tes malheurs,
Généreuse Fidalma,
Tu ne dois en accuser que ton silence.
Mon âme espère, avec ton aide,
La fin de son supplice
Et ce sera grâce à toi si un cur de
fauve
Cède aux soupirs dun amour
infortuné.
Rassérène tes pensées.
Je ferai semblant dagréer lintention
dOronte
De soffrir comme mon champion;
Et jespère, par un beau stratagème,
Lobliger à respecter la foi quil ta
promise.
Toi, de ton âme oppressée,
Chasse dici là toutes les peines, et
console-toi:
Si tu pleures par amour, tu nes pas seule à
pleurer.
La tourterelle, qui damour
A le cur consumé,
Emplit le rivage de ses plaintes;
Le bel oiseau, damour blessé,
Lentend cependant
Et de son chant
Lui répond ainsi: Calme ta souffrance !
Tu pleures damour, et moi jen meurs.
Un si doux discours
Comble le cur de plaisir, et lâme de
bonheur.
Jespère te voir bientôt
Unie à ton aimé.
Le plaisir me force à tembrasser.
Les mêmes, Célidore, Pélops à
lécart
Célidore Pélops Rosmene Euryllus Pélops Célidore Rosmene Célidore Pélops Euryllus Rosmene Euryllus Rosmene Pélops
et Célidore,
à deux
(Quaperçois-je ?)
(Malheur ! que vois-je !)
Que ta douleur finisse !
Par toi je respire.
(Criminelle Rosmène !)
(Ingrat Euryllus !)
Lamour
Seconde le noble désir des âmes
fidèles.
(Ah, scélérate
Phryné !)
(Ah, Thaïs immonde !)
Je me repose sur ta foi.
Oublie ta douleur.
Oh, douceur !
Oh, vicissitudes !
Oh, jalousie !
Acte Troisième
Un jardin
Oronte
Oronte
Combien tu dois souffrir
Avant darriver à la jouissance, âme
aimante !
Un seul martyre ne suffit pas
Pour satisfaire
Le caprice du dieu enfant.
Armé de larc, de ses lacs, de son feu,
Amour, sans trêve, attaque toutes les âmes;
Il promet la paix au cur,
Mais son trait ne peut cesser de blesser.
Oronte, Euryllus
Euryllus Oronte Euryllus Oronte Euryllus Oronte Euryllus Oronte Prépare-toi
à la joie, mon cur, Prépare-toi,
etc.
À tes désirs amoureux
Sourient, seigneur, le sort et lamour:
La beauté que tu aimes
Soumet sa volonté à ce que tu
souhaites.
Combien, Euryllus, je te suis redevable !
Jespère te donner dans quelques instants
De plus grandes preuves
De mon amour sincère.
En adoucissant les rigueurs de Rosmène,
Tu me donnes les preuves les plus sincères
De ton innocente affection.
Seigneur, il est une dame
Qui, plus que tu ne crois, safflige et languit pour
toi;
Et elle estimerait que cest une chance pour elle
De prouver ses sentiments par le sang.
Dis-moi, cest Rosmène ? Quel
bonheur !
Il ne mest pas permis de ten dire davantage;
Mais tu sauras dici peu
Combien Oronte doit à la fidélité
dEuryllus.
Un amant constant
Satisfait le noble désir de ce quil aime:
Amour nest pas un tyran pour qui aime
vraiment.
Cur aimant qui as tant souffert;
Pour combler de bonheur ma poitrine,
Sen vient de loin un doux plaisir;
Si tu résistes à tant de douceur,
Mon âme, cest un prodige de
lamour.
Alcée, Oronte, Pélops, Lysus
caché
Alcée Pélops Oronte Alcée Se
faire courtier, etc. Il
nest pas donné à tous Il
nest pas donné, etc. Lysus Pélops Oronte Alcée [Elle
sort.] Lysus [Il
sort.] Pélops [Il
sort.] Oronte
De la joie, messieurs ! En somme, cest bien
vrai,
Ce que dit le proverbe,
Que chaque mal a son remède,
Et que toute citadelle se rend à un long
siège.
Rosmène, ta bien-aimée,
Taccepte pour son champion;
Mais taccepter pour champion, cest peu de
chose:
Convaincue par mes discours, elle brûle de ton
feu.
(Ah ! épouse déloyale !
Vomissure denfer !)
Ô joie, ô bonne fortune !
Se faire courtier damour
Nest pas métier facile:
Il faut du sang-froid, du sens politique
Pour vaincre le vouloir
Dune beauté revêche.
De gérer les bénéfices
damour;
Il faut de ladresse et de la pratique
Pour gagner lhumeur
Dune belle lunatique.
(Et en plus, elle sen vante !)
(Le ciel ne la foudroie pas ?
La douleur ne la dévore pas ?)
De tes obligeants services,
Ma satisfaction sera le doux fruit.
Laissons les compliments,
Je vous recommande seulement
Que de tout ce que je fais pour vous,
Ni Pélops ni le roi ne découvrent jamais
rien.
(Lintention de Lysus,
Cest de révéler au roi ces infâmes
tractations.)
(Jai entendu malgré toi tes
méfaits.)
Un éclair dor, qui découvre un instant
de lumière
Parmi lombre dune noire nuit
Luit plus agréablement que le soleil
Pour qui, épuisé, a perdu son chemin.
Un amant qui souffre et qui espère,
Sil arrive ensuite à jouir un moment,
Compense toutes ses plus rudes peines
Et en espérant, jouit dans sa souffrance.
Pélops seul
Pélops
Mon cur avili, tu vis et tu respires;
Tu vis, et tu tardes encore à te venger des
offenses ?
Comment, mes nobles esprits,
La douleur vous a-t-elle rendus si couards ?
Vous laissez, paresseux,
Les plus graves offenses
Encore invengées ?
Ah, non ! quil ne soit pas dit
Quun souverain tyrannique,
Un prince lascif,
Un esclave audacieux, une épouse infidèle
Tentent de ternir les exploits de Pélops !
Ils tomberont, les criminels, ils tomberont,
Transpercés de ma main, noyés dans leur
sang;
Et ils pourront bientôt,
Tous ces morts, immortaliser une vengeance unique.
La flèche que larc
A lancée du ciel,
Le torrent qui chargé
De neiges fondues
A inondé la plaine,
La tempête qui abat
Les troupeaux et leurs bergers
Feront pâle visage à côté de mes
fureurs.
Le destrier qui fuit,
Son frein relâché,
Le lion qui rugit
Transpercé dans son sein
Dune fièvre meurtrière,
Lincendie qui assaille
Quand déjà souffle lEurus,
Ne seront, auprès de ma colère, quune
ombre de fureur.
Une chambre
Rosmène, Euryllus
Rosmène Euryllus Mon
espoir, etc. Mon espoir
est une belle mer Mon
espoir, etc. Rosmène Rosmène
et Euryllus,
à deux Quil
fuie, etc.
Donne congé à tes soupirs,
Princesse trahie, et repose-toi sur moi;
La foi dOronte
Sera la récompense de ta longue
souffrance.
Mon espoir est une fleur qui naît
Aux souffles dune tiède brise;
Mais sil advient que soudain,
Borée glacial souffle en colère,
La froide gelée la tue au berceau.
Dont londe est calme dans son sein;
Mais si un voile de nuages
Trouble le ciel ou cache le soleil,
Elle change daspect et frémit de
colère.
Ce sera la fierté de Rosmène
Quaujourdhui, de ton beau cil,
Soient envoyés pour toujours en exil
Ces inutiles pleurs qui taffligent tant.
Amour ramène déjà le calme dans ton
cur;
Mais ma tempête croît de plus en
plus.
Quil fuie les pièges damour, celui qui ne
veut pas pleurer.
Par le cruel destin
Des malheureux amants,
Larcher enfant
Se nourrit de larmes,
Et la douleur ne peut enfreindre la rigueur de ses
lois.
Une cour
Lysus, Lyncée
Lysus Toute
femme aujourdhui fait la modeste, Toute
femme, etc. Lyncée Lysus Lyncée
La chose est ainsi:
Moi-même, à linstant,
Jai entendu dire, de la bouche
dAlcée,
Que Rosmène aime Oronte,
Et Votre Majesté
Balance encore, et ne veut pas le
comprendre ?
Montre en apparence
Rigueur et continence;
Mais si on voyait le cur, on serait
édifié 1;
Tu es fou, et tu divagues.
Bon, bon:
Je dis que Rosmène,
Cette dame respectée,
Qui, toujours retirée,
Fait la chaste Sibylle,
Est une femme comme les autres,
Et, éprise dOronte, elle brûle et lance
des étincelles.
Que Rosmène brûle damour, et que
Pélops
Ne soit pas la braise ardente de son sein,
Revient à dire que le soleil
Ne donne pas sa lumière aux astres, et sa
beauté au monde.
Sa fidélité vainc et décolore
Le jasmin parfumé
Qui, ouvrant au matin
La belle blancheur de ses pétales intacts,
Semble être le lait de lAurore.
Un roc exposé à une tempête
déchaînée
Est moins ferme que Rosmène;
Les soupirs dun cur enflammé
Sont dispersés dans la brise vagabonde
Quand lamour sy exprime.
Lysus seul
Lysus
Quelle façon de faire !
Il mordonne dobserver attentivement
Tous les actes, tous les déplacements de
Rosmène,
Et quand je lui raconte ses finesses,
Au lieu de me faire un cadeau,
Il crie après moi comme un fou et refuse de me
croire.
Quelle façon de faire !
Mais Sa Majesté verra
Que même la femme de Pélops
Bien quelle fasse la Pénélope,
A des caprices en quantité.
Avec le beau voile de la vertu,
Une dame qui a du jugement
Masque le vice sous la figure de lhonneur.
Alcée, Lysus
Alcée Lysus Alcée Lysus Alcée Lysus Alcée Lysus Alcée Lysus
Adieu, beau jeune homme,
Délices de tous les curs,
Tendre petit chapon
De la table dAmour.
Adieu, dame Vénus,
Aimant de toutes les âmes,
Beauté toute racornie,
Réduite en cendres au feu des soupirs.
Lysus, ne te moque pas de moi.
Me moquer de toi, charmante ?
Un soleil qui blesse, on ladore, on ne le raille
pas.
Telle que tu me vois,
Jen ai fait soupirer plus que tu ne crois.
Tu ne serais pas le premier
Qui, attiré par un de mes regards
Vers le fier trait de Cupidon
Sest retrouvé froide cendre.
Ce serait trop dhonneur
Que de languir pour une si belle cause;
Et je mestimerais chanceux
De devoir ma mort au squelette de la
beauté.
Tu es donc décidé à brûler
Au soleil de ma splendeur?
Si tu étais un peu plus jeune,
Qui sait, peut-être, qui sait ?
Jespère, par mes supplications,
Te gagner un jour.
Si tu étais un peu plus tendre,
Cela pourrait se faire, en effet.
Une galerie
Rosmène, Pélops
Rosmène Le Ciel
sarme, etc.
Le Ciel sarme toujours contre moi
De dureté, de cruauté;
Si une tempête sauvage
Vient à troubler
La mer inconstante,
Une étoile amie
Montre bientôt
Le rivage aux autres;
Mais pour moi, les astres tyranniques
Jamais ne sont pris de pitié.
Les mêmes, Cléante,
Lyncée
Lyncée Pélops Rosmène Lyncée Cléante Pélops Rosmène Cléante Rosmène Cléante
Combien, Rosmène, ô combien
Je suis affligé par la cruauté de ton
sort:
Pélops, ton époux,
Cléante men informe,
A expiré, victime inattendue
Dune mort soudaine.
(Ah, le menteur, le traître !)
Ô Dieu, quentends-je !
Tu peux entendre ce déplorable
événement
De la bouche de Cléante. (à
Cléante) Expose à Rosmène
Toutes les inventions que je tai ordonné de lui
raconter.
(Trahison imposée !)
(Oh, quelle tromperie !)
Oh douleur !
La triste nouvelle
Du décès de ton époux,
Le Ciel sait de quel cur je te lannonce, ô
beauté !
En femme sage, réfrène
Ta peine inconsolable,
Et crois bien que ces tragiques accidents,
Je te les raconte avec une douleur que tu peux
entendre.
Puisque lamour na pas suffi
À munir au sein de mon époux,
Viens, ô Mort, et en un instant,
Unis au moins nos cendres dans lurne.
(Je ne puis plus résister
À son douloureux tourment.
Révélons la supercherie,
Et puisque le roi ne mentend pas,
Je vais révéler sa ruse.)
La mort de Pélops
Qui tafflige ainsi...
Les mêmes, Oronte
Oronte Cléante Oronte Une
dépouille vide de sang dans des marbres
glacés Une
dépouille, etc. Rosmène Oronte Rosmène Pélops Rosmène
(Pélops est mort !)
(Mais voici le prince. Je révèlerai
À un meilleur moment que cette atrocité est
une invention.)
Belle, sèche tes larmes;
Souvent, un mal qui paraît une infortune est une
chance.
La mort de ton époux
Est un don du Destin ami,
Qui, tunissant à mon sein,
télève sur le trône.
Nest pas une cible pour les flèches
damour.
Cest la folie dun deuil inutile
De faire se répandre en vain sur le sol,
Dissoutes dans des larmes qui tombent,
Les richesses de la douleur.
(Puisque tous les martyres sont pour moi,
Quau moins Fidalma, qui a souffert
Les tromperies dOronte, et la honte,
Trouve un terme à ses soupirs.)
Prince, celle qui tadore
Attend de sunir à toi dans un doux
nud,
Et elle ressent le moindre retard
Comme un poison pour sa jouissance.
Le désir que nourrit mon cur
De te serrer sur mon sein, nest pas
moindre.
Quand, ceinte détoiles,
Pour triompher du jour, la nuit est sortie
(Qui peut comprendre des énigmes si obscures ?
Si elle pleurait ma mort, comment peut-elle
moffenser ?)
Si tu as versé de tes yeux
De chaudes rivières,
Il y a aussi quelquun qui a pleuré pour
toi.
Tu nas pas été seul à
souffrir;
Avec ta douleur
Soupirait une grande fidélité.
Oronte, Euryllus
Oronte Euryllus Oronte Euryllus Oronte Euryllus Oronte
Si mes paroles ont quelque pouvoir
Sur les ailes des instants,
Pour que jarrive au bonheur,
Volez, volez, heures rapides !
Prince...
Euryllus, le Ciel
Seconde le noble désir dun cur
constant;
Pélops est victime du destin; à la suite de
quoi Rosmène,
Par son doux hyménée,
Minvite à apaiser mes tourments.
Je suis heureux de ton bonheur.
(à part) (Évacuez mon cur, cruels
soupçons !)
Que bien vite le soleil cède
Le champ du ciel aux flambeaux de la nuit,
Le destin sourit à tes mérites et à mes
vux.
(La jalousie me tue !)
Amour, pour mieux embrasser
Deux poitrines,
Prends le cheveu dor
De ma belle idole,
Et formes-en un lien
Qui de deux âmes
Fasse un seul cur.
Euryllus seul
Euryllus
Pélops mort ? Et Rosmène
Avide dune destinée royale, aspire à
épouser un prince ?
Et celle qui à mon mal
Offrait un prompt réconfort,
Devenue ma rivale,
Me ravit mon époux ? Et je ne meurs
pas ?
Pour abattre mon âme,
Combien de peines ont ourdies les destins,
Combien de ruses, dexils, dinsultes,
defforts,
Ai-je trouvés ligués contre moi ?
Mais ils ne semblèrent pas des tourments
Tant que la Jalousie
Ninstilla pas dans mon sein
Son froid venin.
Rosmène, Lyncée, Pélops
Rosmène Lyncée Rosmène Lyncée Rosmène Lyncée Pélops Rosmène Lyncée [Il
sort.] Rosmène Pélops Rosmène
Laisse-moi, traître !
Arrête, Rosmène !
Laisse-moi; et si tu refuses
Découter les peines
Dun honneur attaqué, lascif amant,
Écoute au moins Pélops, ombre sans
sépulture,
Te crier ses menaces.
Un monarque na pas peur !
Je suis femme, oui, mais constante.
Choisis, ou de me complaire,
Ou de tomber transpercée à terre, vide de
sang.
Ou plutôt, pour quavec le sang,
Tu perdes aussi lhonneur, je ferai
Allonger à côté de toi ce vil esclave,
nu et égorgé.
(Roi barbare !)
Monstre de lAverne !
Et pour que ton déshonneur soit plus grand,
La rumeur bavarde publiera
Que pour punir les excès
De vos impudiques étreintes,
Tous deux, par mon ordre,
Avez subi la rigueur de mon juste glaive.
Réfléchis et décide; tu es en mon
pouvoir;
Que ton sage cur choisisse ce quil
préfère:
Ou bien sois moins cruelle,
Ou perds, avec la vie, également ta
gloire.
Je mourrai, cruel tyran !
(Combien, quand je mourrai, tomberont avec
moi !)
La mort neffraye pas
Ma constance énergique;
Mais la douleur qui me tourmente
Est de penser quavec moi meurt
La pureté de ma réputation
Dont la blancheur obscurcit lis et perles.
Euryllus, Rosmène, Pélops
Euryllus Rosmène [Elle
sort.] Pélops [Il
sort.] Euryllus
Rosmène, pourquoi si triste ?
Est-ce la funeste mémoire
De ton mari défunt
Qui endeuille ton cur ?
Tu devrais pourtant exulter, puisque,
Devenue épouse dOronte,
Le sort bienveillant tapprête une
couronne.
Princesse abusée, comment peux-tu
Mettre en doute ma foi ? Linfidèle
Oronte
Sera sous peu ton époux,
Et puisquà la chute du jour, il doit
Se transporter à mes appartements,
Toi, ayant repris ton nom et tes habits de dame,
Tu toffriras à lui, comme châtiment et
comme femme.
(Euryllus, une femme ! quentends-je !
Mon cur, libéré des liens du
soupçon,
Doit courir se jeter sur le sein de
Rosmène.)
Avec ton froid venin,
Répète-le toi en ton sein,
Tyrannique Jalousie, furie de lAverne:
Va tourmenter un autre cur.
Enfer glacé, à la fois crime et
châtiment de lamour.
Célidore, Alcée
Célidore Alcée Célidore Alcée Célidore
Alcée, donne-moi quelque nouvelle
Du bel Euryllus.
Que Votre Majesté mexcuse;
Je ne puis la servir, je le cherche moi aussi.
Et pour quelle raison ?
Rosmène ma ordonné de lui dire
Que dès que la nuit
Aura fait dune seule couleur les herbes et les
arbres,
Elle lattend dans ses appartements
Pour une affaire importante.
Tu ne sais pas de quoi il sagit ?
(Laisse-moi, Jalousie !)
Les mêmes, Lysus à
lécart
Alcée Lysus Célidore Lysus Quest-ce
que cest, cette honnêteté ? Si tel et
telle en un recoin Quest-ce
que, etc. Jen
vois beaucoup entrer dans la maison, Quest-ce
que, etc.
Je nen sais pas plus, mais je peux encore vous
dire
QuOronte, à la même heure,
Doit se trouver dans lappartement de
Rosmène.
(Et le roi ne veut pas mentendre quand je lui dis
Que lhonneur de Rosmène sen va à
vau-leau !)
Cruel Euryllus, comment peux-tu
Te jouer de ma foi constante ?
Si pour dautres tu as un cur de feu,
Pourquoi est-il pour moi de neige ?
La reine marmonne
Et je ne comprends pas ce quelle a.
Elle est peut-être enragée
De savoir que son mari
Est embéguiné de Rosmène.
Moi qui tiens le compte
Des actions de celle-ci,
Je maperçois fort bien
Que Sa Majesté fait une belle bourde.
Mais je veux, par charité,
Lui expliquer ce nouveau quiproquo.
Moi, je ne la comprends pas.
Je crois bien, mais je nose pas le dire,
Quelle est comme le Phénix,
Dont on dit
Quil existe, mais on ne sait pas où.
Entretiennent une conversation,
Je vois que cest en toute discrétion;
Si on joue à une table de jeu,
Le pied travaille de son côté;
Si on mange, lallégresse
Fait parler avec liberté.
Lun est parent, lautre est compère,
Lautre supervise les procès,
Tel fait des cadeaux, tel gère les biens,
Tel conseille, tel protège;
Tel sy connaît en musique,
Tel autre donne des leçons
décriture.
Une chambre
Euryllus en habit de femme, se faisant reconnaître
comme Fidalma, et Oronte
Fidalma Oronte Fidalma
Oronte, si tu as dirigé tes pieds vers ce seuil
Pour retrouver celle qui taime,
Fidalma, qui tadore,
Offre à tes regards une foi immuable.
Quentends-je ! Ô Dieu, que
vois-je ?
Écoute, barbare, écoute
Un amour outragé
Qui du fond de mon sein se libère en soupirs:
Regarde, barbare, regarde
Cette beauté méprisée, quel que soit
son nom,
Qui fut un temps la joie et les délices de ton
cur
Mais qui est devenue
Le misérable objet de tes trahisons.
Les mêmes, Lyncée,
Célidore
Lyncée Fidalma Lyncée Célidore Fidalma
Trahison ! Quentends-je ! Quel est ce
visage
Que je vois, et qui ne mest pas inconnu,
Dune charmante enfant ?
À tes pieds royaux,
Dolente et éplorée,
La fille infortunée
Du roi dAthènes
Vient en suppliante implorer ta pitié.
Lève-toi, belle, et expose
Ce pénible tourment qui afflige ton
âme.
Euryllus, une femme ? Quentends-je ? Ah, il
nest que trop vrai
Que lamour nest rien dautre quune
douce tromperie.
De ton fils infidèle,
Je réclame la foi dépoux quil
ma promise.
Dans un exil volontaire,
Loin des bords de ma patrie,
Sous un aspect déguisé,
Pour suivre celui qui me fuit,
Combien dangoisses jai souffertes,
Le Ciel le sait, Amour le sait, à qui je les ai
offertes.
Les mêmes, Lysus
Lysus Lyncée Lysus Célidore Lyncée
Avec votre permission, seigneurs ! Que dira
maintenant
Votre Majesté ?
Ce pudique jasmin,
Ce miroir de lhonneur, je veux dire
Rosmène,
Avec un beau jouvenceau
Quil me semble avoir déjà vu,
.
..
Que limmonde Phryné et son galant
Soient sur le champ, devant moi,
Amenés prisonniers par mes gardes.
Je vous les amène tout de suite, lune et
lautre,
Puisque me voici lexécuteur du tribunal
damour.
Regarde, seigneur, quelle est
Ton aveugle folie:
Tu ne fais aucun cas de mon amour constant,
Et tu brûles, amant bafoué, pour une
beauté coupable.
Montrer une force virile
Et nourrir des vux inconstants,
Est soit le destin de la beauté,
Soit le supplice des amants.
Les mêmes; Pélops en tenue de guerrier
et Rosmène, conduits par des soldats; Lysus,
Cléante, Alcée
Pélops Rosmène Pélops
et
Rosmène Rosmène Pélops Rosmène Pélops Rosmène Pélops Rosmène Pélops Rosmène
et Pélops Lyncée Pélops Lyncée Pélops Lyncée Oronte Fidalma Rosmène
Pélops prisonnier ?
Rosmène attachée ?
Outrages immérités, peines
injustes !
De quelle faute suis-je coupable ?
Quelle erreur ai-je commise ?
La vertu est-elle une faute ?
Le mérite un délit ?
Peut-être avoir conservé intacte
La foi due à mon époux...
Davoir souvent offert
Pour défendre ton trône
Ma courageuse poitrine à mille lances
ennemies...
...Ressemble à un méfait ?
...Devient une erreur ?
Outrages immérités, injustes
peines !
Et comment, de façon si imprévue,
Champion triomphant, te vois-je arriver ?
Pour éprouver la foi
Et la constance de Rosmène,
Sous un aspect mensonger
DÉthiopien muet, je suis venu en ce palais.
Ce que jai vu et supporté
Doit têtre bien connu; mais puisque jai
entendu
Que tu me menaçais de mort, je me suis
défait
De ma fausse apparence,
Pour mourir en guerrier et non en esclave.
Pélops, tout ce que j ai mis en uvre
Pour tenter le cur constant de Rosmène
Doit accroître sa gloire et ton contentement.
Les épreuves sont la pierre de touche de la
vertu.
Jai voulu voir si sa ferme affection
Cèderait aux séductions
dAmour ;
Mais puisque jai trouvé que de son
cur,
Les dispositions étaient aussi fermes,
Je lhonorerai autant que je lai
aimée.
Il me plaît despérer
Quun juste souverain, tel que tu ten
glorifies,
Ne souille pas, mais défende
Lhonneur de qui sest fait son
bouclier.
Si Cléante a osé publier ta mort,
Ce fut mon ordre exprès,
Et non linfâme excès dune
amitié trahie.
Plus de peines, plus de douleur ! Maintenant que
Fidalma
Se lie à moi dans un joyeux hymen,
Chacune de nos âmes brûlera damoureuse
passion.
Si mes vux baignent dans un océan de
plaisir,
Je dois tout à Rosmène,
Qui, généreuse et forte,
A adouci le courroux de mon destin cruel,
Et fait voir au grand jour linfidélité
fidèle.
Quand il semble pris de langueur,
Le blanc lis au cur de la prairie,
Un doux nuage de rosée
Tombe aussitôt,
Qui ravive toute sa corolle brûlée.
Sur la tige des tourments bourgeonne le bonheur.
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