Airs de Cour
|
ballets
|
cantates
|
divers

opéras
|
oratorios
|
pastorales
|
sérénades

|
recherches
|
Tables des Airs de Cour
|

Alessandro Scarlatti

Arminius

 

 

Arminio

Drame en Musique, qui sera représenté dans la salle de l'Illustrissime Sign. Federico Capranica,
pour le Carnaval de 1722

dédié à l'Eminentissime et Révérendissime Prince, le seigneur Cardinal Nuno de Cunha,
inquisiteur général de tous les Royaumes du Portugal
Livret d'Antonio Salvi

Alessandro Scarlatti [1660 - 1725], directeur en premier de la chapelle royale de Naples

 

 

Avis au lecteur

« Arminius, prince des Chauques et des Chérusques, qui fut par sa valeur un rempart contre les conquêtes romaines en Germanie, est connu par le premier livre des Annales de Tacite et le livre IV de ses Histoires. Ce serait insulter le lecteur que de vouloir le lui remémorer avec un récit distinct pour l’intelligence du présent drame: son nom formant le titre en donne une suffisante connaissance.

On doit seulement avertir que l’érudit auteur du drame, pour y donner la part due à la faculté poétique, qui veut que les actions se représentent non comme elles furent, mais comme elles auraient dû ou pu être, a altéré en partie les détails historiques en introduisant, outre les personnages pris dans l’histoire, Sigismond, fils de Ségeste, et Ramise, sœur d’Arminius.

Si, par la suite, avec la licence que l’usage moderne autorise quand on fait reprendre au théâtre des œuvres déjà représentées, on a modifié ou abrégé quelques endroits pour la commodité de la musique ou pour la brièveté si désirée de nos jours, on s’est efforcé de le faire sans que soit altérée aucune partie essentielle du drame ; on espère que nul ne se plaindra de ne pas en retrouver toute l’ancienne beauté, de même qu’on espère que le respectable auteur pardonnera les petites variations accidentelles que lesdites nécessités ont amenées. Les mots de « divinité », « destin », « adorer » et autres du même genre sont des expressions poétiques employées par une plume qui exprime les sentiments de personnages idolâtres, mais que déteste le cœur de l’auteur qui se déclare hautement catholique. »

 

les personnages

Arminius, prince des Lauques (sic, pour Chauques) et des Chérusques
Ersina, son épouse, fille de Ségeste
Ségeste, prince des Cattes, auxiliaire de Varus
Sigismond, fils de Ségeste, amoureux de Ramise
Varus, général des armées romaines sur le Rhin
Ramise, sœur d’Arminius
Tullius, capitaine de Varus.

 

L’action se situe partie dans la campagne voisine du Rhin, partie dans le château de Ségeste.

 

Changements de décor

Acte premier

Campagne avec des pavillons et tentes militaires sur les bords du Rhin, avec un pont sur le fleuve. Château de Ségeste dans le lointain; suit une bataille entre les soldats de Varus et Ségeste, et ceux d’Arminius.
Cour dans le palais de Ségeste.

Acte II

Cabinet de Ségeste
Galerie.
Prison.

Acte III

Amphithéâtre.
Appartement d’Ersinda, avec une table.
Vestibule conduisant aux prisons et au parc.
Grand jardin.

Les décors sont de monsieur Francesco Bibbiena, architecte et ingénieur de Sa Majesté césarienne et catholique.

Les ballets sont de Monsù [Monsieur] Saro.

 

Acte I
Acte II
Acte III

 

 

Acte I

 

Scène 1
Campagne avec des pavillons et tentes militaires sur les bords du Rhin, avec un pont sur le fleuve
Château de Ségeste dans le lointain; suit une bataille entre les soldats de Varus et Ségeste, et ceux d’Arminius
;
puis Arminius, l’épée nue, Ersinda, soldats germains

 

Récitatif


Ersinda
Fuis, mon amour; en vain
Le Mars germain combat aujourd’hui
Avec le destin romain,
Et pour s’opposer au sort,
Mon cher époux, ton grand cœur ne suffit pas.

Arminius
Il suffit au moins pour mourir
En liberté, et ne pas voir le Rhin
Tributaire du Tibre;
Que le fer de l’ennemi verse
Jusqu’à la dernière goutte de mon sang,
Et qu’on ne voie jamais Arminius
Ou traître, ou déshonoré.

Ersinda
Tu ne peux disposer de ta vie
Sans trahir le salut commun; avec ta mort,
La liberté de la patrie perd tout espoir.

Arminius
Elle gémit déjà, presque écrasée
Sous le joug latin; laisse-moi mourir,
Et montrer à Rome et au monde
Que la Germanie elle aussi a ses Catons.

Ersinda
Ingrat: as-tu donc le cœur
D’abandonner Ersinda
Aux mains du vainqueur ?
Et tu pourrais souffrir que la femme d’Arminius,
Devenue le butin de l’orgueil romain,
Aille, liée au char de Varus,
Suivre son triomphe au Capitole ?
Tue-moi d’abord de ta main, et que commence avec moi,
Puis finisse avec toi,
La chute totale de l’Empire germain;
Voici mon sein; allons, frappe, mon époux,
Et dérobe au moins sa proie à l’ennemi,
Et à moi l’horreur d’une vile servitude.

Arminius
Il suffit, femme, il suffit; mon cœur,
Qui sait défier la mort,
Ne résiste pas à l’amour,
Qui est en moi plus fort que la mort même.
Fuyons donc, et allons, chère, là où m’attend
Le malheureux reste des Chauques et des Chérusques.
Criminel Ségeste, apprends de ta fille
À moins priser la vie que la liberté
Que tu as trahie en ta patrie et en ses fils.

Ersinda
Nos dangers, tes dangers,
Fuyons-les donc, ô mon époux;
Qu’ensuite Rome te voie,
Avec un bref répit,
Revenir, pour son malheur, plus vigoureux.

 

Duo


Ersinda
En fuyant, mon cher amour,
Ah ! ranime en nous l’espoir
De vaincre et d’être heureux.

Arminius
Rien ne peut mouvoir mon pied
Que la belle gloire, par désir
De vaincre et d’être heureux.

A deux
La rigueur d’un sort adverse,
La défaite et la mort,
Mon / Ton cœur ne sait pas les craindre.

 

Scène 2
Tullius et Varus, avec de nombreux soldats romains

 

Récitatif


Tullius
Seigneur, le camp d’Arminius est en ton pouvoir.
En prenant la fuite, il t’a laissé
Ses armes, et la gloire.

Varus
Mais par sa fuite, il a ôté à la Victoire
Le plus noble trophée.

Tullius
Arminius tente de fuir
Loin de tes filets, mais il tente en vain.

Varus
Ô dieux !

Tullius
D’où vient cette douleur ?
Le Rhin, blêmi, coule désormais tributaire,
Et adore ton pied,
Et dans ton sein, tu soupires après des victoires ?

Varus
Pourtant, dans ses triomphes, le cœur de Varus
N’est pas pleinement satisfait.

Tullius
Qu’est-ce qui gâche ta joie ?

Varus
Ersinda, Arminius, mon destin, l’amour.

Tullius
Qu’entends-je ? L’amour ? Un si bas sentiment
Trouve place dans un sein romain ?

Varus
Les Romains eux aussi ont un cœur dans la poitrine.

Tullius
Tu aimes donc, seigneur ?

Varus
J’adore Ersinda.

Tullius
L’épouse d’un ennemi ?

Varus
Ah ! Avant même d’être
L’épouse d’Arminius, elle était
La maîtresse absolue de mon cœur.

Tullius
Pourquoi ne l’as-tu pas demandée à son père ?

Varus
Ségeste était alors notre ennemi.

Tullius
Et maintenant, seigneur, qu’espères-tu ?

Varus
Aujourd’hui, dans la bataille,
J’ai cru pouvoir donner vie à mes espoirs
Par la mort d’Arminius.

Tullius
Comment Ersinda aurait-elle pu,
Devenue en un instant d’ennemie amante,
Accepter ta main,
Encore fumante du sang de son époux ?

Varus
Avec l’aide de Ségeste,
Qui a retourné en notre faveur ses armes et sa fidélité,
J’ai espéré que peu à peu,
Par mon esclavage, par les efficaces
Prières de son père, dans le sein d’Ersinda,
Arminius cèderait la place
À ma foi, à mon amour constant;
Mais, ô dieux !

Tullius
Secoue, seigneur, un joug si tyrannique,
Et que la gloire seule soit le seul noble objet,
Digne de ton grand cœur, et ton sentiment.
Regarde le ciel, tu y verras d’Alcide
Les armes guerrières, homicides,
Resplendir entourées d’étoiles.
Mais tu verras exclu des astres
L’indigne, l’ignoble fuseau
Avec lequel il a filé d’une main efféminée.

 

Scène 3
Varus seul

 

Récitatif


Varus
Jamais je n’ai vu astres plus lumineux
Que ces beaux rayons
Qui scintillent sur le visage de mon beau soleil;
Et jamais je ne pourrai atteindre de gloire
Aussi belle que l’est celui-ci.

 

Air


Varus

Devant le clair éclat de mon glaive,
Déjà l’ennemi cède sur le champ de bataille,
Sa valeur étant avilie.
Si mon étoile me fait vaincre
La rigueur de ma belle,
Mon cœur n’espère rien de plus.

 

Scène 4
Varus, Ségeste avec l’épée d’Arminius, soldats germains

 

Récitatif


Ségeste
En même temps que l’épée d’Arminius,
Seigneur, je t’offre
L’empire soumis de la Germanie.

Varus
Ségeste ? Oh dieux ! Qu’entends-je !

Ségeste
Il allait farouche, intraitable
Pour rassembler ce qui restait de ses hommes,
Troupe en fuite et désolée,
Quand je l’ai rencontré au bord du Visurgis;
En me voyant, il tenta de soustraire
Ses pieds aux chaînes par une mort volontaire,
Mais encerclé par les miens, et maîtrisé
Après une brève défense de la part d’Ersinda, ma fille et son épouse,
Honteux et frémissant, il se rendit enfin.

Varus
Ségeste, ton zèle ne sera pas sans récompense
Auprès du grand Auguste.
Il saura couronner ta loyauté et tes mérites.

Ségeste
Voici le superbe guerrier.

 

Scène 5
Varus, Ségeste, Arminius enchaîné, Ersinda, d’autres soldats

 

Récitatif


Arminius
Varus, tu as vaincu; et la Germanie, écrasée
Plus par la félonie que par la valeur,
A été conduite à combattre contre elle-même:
Baisse désormais vers le sol, Ségeste, tes yeux
Alourdis par la honte;
Voici ta patrie, voici ta fille,
Voici ton gendre assujettis, avilis
Par tes intrigues,
Prince traître, père infâme.

Ségeste
Aboie donc contre ta chaîne,
Chien enragé, dans ta servitude.

Arminius
Arrogant à cause de mes liens...

Ersinda
Oh dieux ! Assez:
Père, époux, pitié;
Pitié pour mon pauvre cœur:
Avec ces cruelles paroles,
Chargées de traits acérés,
Nature et amour le transpercent dans mon sein.

Varus
Même la douleur devient belle sur ce visage.

Ersinda
Arminius est ton ennemi;
Mais qu’il te souvienne, ô dieux, qu’il est mon époux;
Ségeste est rebelle,
Mais rappelle-toi, ô dieux, qu’il est mon père:
Ces outrages, ces paroles
De votre langue injurieuse
Sont des blessures trop douloureuses
Pour le cœur d’une fille et d’une épouse.

Varus
Qu’elle est ravissante à travers ses larmes !

 

Air


Ersinda

Pleurant, dolente,
Affligée, languissante,
Vois ton épouse, vois ta fille.
Père, tu es trop cruel;
Époux, tu es trop hautain;
Pitié pour mon cœur;
Dans une si cruelle douleur, qui me conseillera ?

Pleurant, etc.

 

Scène 6
Ségeste, Arminius, Varus, une partie des soldats

 

Récitatif


Ségeste
Arminius, je pardonne une telle audace
À ta fureur, à ta rage;
Soit par ruse, soit par valeur,
Tu es prisonnier d’Auguste
Et la foi que j’ai jurée...

Arminius
Tais-toi, parjure:
Comment parles-tu de foi, toi qui n’en as pas ?
Grâce à ta félonie,
Je suis prisonnier, mais je suis
Maître de moi-même;
Malgré l’indigne entrave
Que tu m’as mise au pied,
Je parle encore en souverain,
Je méprise Varus, et Auguste, et Rome, et le Destin;
Toi, avec l’acier en main,
Tu es plus esclave que moi;
Car sans honneur, sans foi,
Tu as l’esprit et le cœur enchaînés,
Et moi, seul mon pied l’est.

Varus
Arminius, tu dois tes plaintes
À ton sort, et ton farouche orgueil;
Contre qui se montre rebelle au Capitole,
Nos aigles sortent leurs fières griffes;
Mais pour ceux qui savent, en qualité de fils,
Chercher refuge sous leurs ailes,
Avec leur bec généreux,
Vrais pélicans d’amour,
Elles s’ouvrent le sein et leur font un nid de leur cœur.

Arminius
Varus, je suis né Germain
Et il n’y a ni loi, ni raison
Qui me soumette au César Romain;
Et avant qu’Arminius baisse la tête
Devant le trône latin, et qu’il renie
Sa patrie, son sang, ses dieux,
Tranche les heures pénibles de mes jours,
Et qu’un seul Ségeste suffise à la Germanie.

 

Air


Arminius

Assez d’un seul traître
À la patrie et à l’honneur,
À la foi, à la liberté.
Mon cœur constant et fort
A moins peur de la mort
Que de manquer de fidélité.

Assez, etc.

 

Scène 7
Varus, Ségeste et quelques soldats

 

Récitatif


Varus
Ségeste, je confie le prisonnier
À ta loyauté et à ta diligence.

Ségeste
Enfermé derrière de fortes murailles,
Dans une étroite prison, avec des liens serrés,
Il restera dans mon château:
Il faut briser le téméraire orgueil
Du farouche rebelle;
Car tant qu’Arminius vivra, le Capitole
Ne pourra vivre en paix avec la Germanie.

Varus
Donc, avec sa mort...

Ségeste
Ségeste jure au César romain
Qu’en ce jour, la guerre prendra fin;
Si aujourd’hui Arminius ne ploie pas sa nuque
Pour recevoir la loi et la paix de Rome,
Avec cette tête orgueilleuse,
Je trancherai l’audace obstinée de la Germanie entière.

 

Air


Ségeste

De ma rigueur
Doit naître la crainte,
L’orgueil doit cesser.
L’audacieux ne doit plus
Troubler la paix
Du Capitole.

De ma rigueur, etc.

 

Scène 8
Varus seul

 

Récitatif


Varus
Je sens dans mon cœur, en dépit du cœur,
Une secrète joie
De la ruine d’un autre,
Et avec de nouvelles séductions
Amour me parle en ces termes:

 

Air


Varus

« Dans mon royaume,
Qui sert en silence
Ma volonté
Jouit de la paix.
Et si un cœur désire
Réunir
Vertu et Amour,
Il n’en peut jouir. »

Dans mon royaume, etc.

 

Scène 9
Une cour dans le château de Ségeste
Ramise, Sigismond

 

Récitatif


Sigismond
Belle Ramise, ô dieux ! C’était un songe;
Et pour un songe vain,
Tu veux me quitter.

Ramise
Arminius est mon frère;
J’ai peur, et je me méfie;
Ce malheur est un malheur rêvé,
Mais je n’aime pas vraiment, si j’en ris.
Au milieu de spectres épouvantables,
La nuit dernière,
Mon frère m’est apparu
Le pied cerclé de fer, criant: Ramise,
Je vais à la mort, et tu reposes ? Et tu voudrais
Que je reste insensible à cet horrible avis ?

 

Scène 10
Les mêmes, Ersinda, des soldats

 

Récitatif


Ersinda
Ramise, ô dieux !

Ramise
Quelle malheureuses nouvelles
Lis-je sur ton visage ?

Ersinda
Arminius est prisonnier.

Ramise
Hélas ! c’était prémonitoire, et les malheureux,
Quand ils rêvent un malheur, rêvent la vérité.

Sigismond
Sœur adorée, hélas ! que dis-tu ?
Il est resté prisonnier
Du camp romain ?

Ramise
Cher frère,
Tu verras maintenant qui de nous t’aime le plus:
Ton épouse ou ta sœur.

[Elle veut partir.]

Ersinda
Arrête.

Sigismond
Qu’espères-tu ?

Ersinda
Où vas-tu ?

Ramise
Donner un rare exemple
D’amour et de fidélité; je vais,
Victime moi aussi, me sacrifier à Rome et à Varus.

Ersinda
Ramise, mon cœur,
Dans la perfection d’un pudique amour,
N’a pas besoin de ton exemple;
Ici, c’est ici que j’attends mon époux;
C’est dans ces murailles
Que l’amène prisonnier... ô dieux !

Sigismond
Qui donc ?

Ersinda
L’amène, prisonnier...

Ramise
Qui ?

Ersinda
Ségeste.

Sigismond
Qu’entends-je ? Mon père ?

Ramise
Et pendant que ton père
Enchaîne les pieds de mon cher frère,
Toi, fils de traître,
Tu prétends attacher le cœur de la sœur 
Avec les liens de la fidélité ?

Sigismond
Quelle part Sigismond a-t-il
Aux crimes de son père ?

Ramise
Et quelle raison veut
Que Ramise accepte
La foi et l’affection
Du fils d’un ennemi ?

Sigismond
Écoute, ô dieux !

Ramise
Laisse-moi; c’est mon sang
Qui parle maintenant, et je n’écoute que lui.

Ersinda
Arrête, Ramise; faisons, de nos deux cœurs,
Se dissoudre la douleur en multiples fontaines;
Pleurons ensemble, toi le frère, moi l’époux,
Et dans un flot de larmes...

Ramise
Ma douleur veut du sang, et non des larmes.

 

Air


Ramise

Quelques gouttes
D’une faible plainte
N’ont pas le pouvoir
D’éteindre l’ardeur de la vengeance.
Et le courage que je conserve
Dans mon cœur ne le souffre pas;
Mon frère intrépide
Attend de l’aide
De la forte valeur
De ma main.

 

Scène 11
Ersinda, Sigismond

 

Récitatif


Sigismond
Hélas ! Ramise s’en va, et s’en va avec elle
Mon âme, chère sœur, ô dieux !
De grâce, aie pitié, secours...

Ersinda
Ah, Sigismond,
Je compatis avec ton cœur; mais toi, pense au mien:
S’il ne languit pas, s’il ne défaille pas,
Ce n’est que par la tyrannie de ma douleur:
L’amour et le sang s’arment pour mon malheur,
Et l’époux trahi, et mon père.
Je vois mon époux esclave
Au milieu des troupes ennemies,
Je hais ses liens,
Je ne puis haïr l’auteur, parce que c’est mon père.

Sigismond
C’est ainsi que tu me réconfortes ?

Ersinda
Compare tes délires
Avec ma douleur, et console, ce faisant,
Ta vaine douleur avec mon supplice.

 

Air


Ersinda

Observe, et tu trouveras
Qu’au royaume d’Amour
Il n’est point de douleur
Égale à la mienne.
Peut-être alors diras-tu:
Cessez, ô mes larmes,
En comparaison d’elle,
Je ne suis qu’un sot.

Observe, etc.

 

Scène 12
Sigismond

 

Récitatif


Sigismond
Cruelle sœur, ô dieux ! C’est ainsi que tu me laisses ?
Du nom de délire,
Tu traites le dur martyre qui me tourmente ?
Et pourtant, tu m’as aimé, ou plutôt tu m’aimes encore.

 

Air


Sigismond

Il s’en va courroucé,
Ce visage adoré;
Ingrate, tu appelles
«Délire» l’amour,
L’angoisse, la douleur ?
Et tu tevantes de ton affection ?
Ou tu n’as pas de cœur dans la poitrine,
Ou tu n’aimes pas.

Il s’en va, etc.

 

Scène 13
Sigismond, Ségeste

 

Récitatif


Ségeste
Fils...

Sigismond
Père et seigneur...

Ségeste
Ma fortune
Change aujourd’hui de visage, et il te faut
Changer d’humeur et de penser.

Sigismond
Malheur ! Que va-t-il arriver ?

Ségeste
Tu sais qu’après que j’ai consacré
Mes armes et ma loyauté à l’empire romain,
Auguste, en récompense,
M’a accordé la dignité de citoyen;
Et il a élevé les espérances de mes désirs
Vers une plus grande fortune,
Vers de plus sublimes honneurs.

Sigismond
Mais le sceptre des Cattes,
Dis-moi, est-il plus vil, par hasard,
Que le haut rang auquel, seigneur, tu aspires ?

Ségeste
Posséder un étroit coin de terre,
Et avoir pour ennemie, à ses portes, une puissance supérieure,
C’est craindre en permanence, ce n’est pas régner.
Écoute maintenant : aujourd’hui,
Par mon œuvre, la guerre va prendre fin,
Et la Germanie soumise,
Tributaire de Rome,
Prépare à ma main, à ta chevelure
Un sceptre et une couronne de plus grande valeur;
Mais je veux un effort de ton grand cœur.

Sigismond
Il recevra de ton ordre souverain
Une nature si dure et si forte
Qu’il saura, si tu le veux, défier la mort.

Ségeste
Je n’en demande pas tant.

Sigismond
Ordonne:
Je ferai tout pour toi.

Ségeste
Tant que Mars
Avait suspendu, dans le ciel, l’issue de la guerre,
Ton amour pour Ramise
M’était bien connu, et il me plaisait tant
Que je l’ai nourri du lait de la douce espérance
D’un heureux hyménée; aujourd’hui, alors qu’Arminius
Gémit dans les chaînes, et se complaît
À tourner en dérision la victoire du Capitole,
Fils, je t’ordonne et je veux
Que tu élèves ton désir vers une plus sublime sphère
Et que ton respect et mon ordre
Éteignent dans ta poitrine ton amour pour Ramise.

Sigismond
Et cela, c’est moins que la mort ? Ordonne-moi, père
De faire front, seul, à mille troupes armées,
Et avec ma seule épée, de défier des armées entières;
Et tu me verras joncher le sol de cadavres de guerriers.
Le devoir, le respect, l’obéissance, la loyauté
Pourront tout en moi;
Mais que, de mon amour...

Ségeste
Une énergique vertu
Unie à la raison et à mon ordre
Peut, en un bref instant
Éteindre en toi les ardeurs
D’un Cupidon pacifique.

Sigismond
Au moins, père, consens
Que j’adore Ramise sans plus espérer.

Ségeste
Tu méprises donc ainsi...

Sigismond
Ô dieux ! Seigneur,
En quoi mon pudique amour t’a-t-il offensé ?

Ségeste
Il ne t’est pas permis de connaître
Mes hauts desseins; assez de résistance;
Que ton feu s’éteigne,
Ton père l’ordonne, et cela suffit.

Sigismond
Il est né sur ton ordre.

Ségeste
Sur mon ordre aussi, il s’éteindra.

Sigismond
Qu’il s’éteigne, ô Dieu !
Mais si c’est ce que tu veux,
Accorde-moi au moins une grâce.

Ségeste
Tu obtiendras tout de moi; parle, que veux-tu ?

Sigismond
Puisque je ne dois plus aimer
Ramise, mon idole, prends, seigneur,
Prends ton acier, et d’une main plus juste,
Ouvre-moi le sein, et arraches-en le cœur.

Ségeste
« Ouvre-moi le sein, et arraches-en le cœur ? »
Ah, quelle vilenie ! Efféminé ! Traître !

 

Air


Ségeste

Considère, insensé, qui tu es,
Change de cœur, change d’intention;
Cesse d’aimer cette femme,
Ou cesse d’être mon fils.

Considère, etc.

 

Scène 14
Sigismond seul

 

Récitatif


Sigismond
Ah, père ! Quelle injuste colère
S’allume en toi contre mon amour ?
Tu sais que l’amour est voulu par le destin, et qu’aimer,
Et ne pas aimer, ne dépendent pas de notre cœur.

 

Air


Sigismond

Quand le printemps
Revient vers nous,
Toute bête sauvage
Perd sa férocité.
La jolie prairie
Est pleine de fleurs;
Claires sont les eaux
Du petit ruisseau;
La mer est paisible
Et la force d’amour
Est le moteur de tout.

Quand, etc.

Haut de page

 

 

Acte II

 

Scène 1
Un cabinet
Ségeste, Tullius

 

Récitatif


Tullius
Comment, seigneur, tu voudrais...

Ségeste
Ce que je veux,
Je ne le sais pas encore; mon engagement demande
Que je conserve ma loyauté intacte
Envers César et envers Varus;
Et en faveur de la mort d’Arminius,
Conspirent en même temps l’envie et la colère,
La raison d’État, et la jalousie pour le trône.

Tullius
Qu’est-ce qui s’y oppose donc ?
Qu’est-ce qui plaide contre ?

Ségeste
La vertu, la nature, la justice, la raison,
Et, ô dieux, les larmes de ma fille.

Tullius
En lui faisant épouser Varus,
Tu sècheras les larmes sur ces beaux yeux.

Ségeste
Tullius, que dis-tu ? M’est-il permis
D’espérer si haut ?

Tullius
Il a été amoureux d’Ersinda
Avant Arminius, et en soupire encore.

Ségeste
Comment ? Qu’entends-je ? oh Dieu !
Que puis-je souhaiter de plus ?
L’alliance avec Varus
M’élève au plus haut:
Il est cher à César,
Gouverneur en chef
De la Germanie, illustre
Par le sang, la valeur, la dignité.
Oh ! Combien ma fortune
Va devenir prospère, si Arminius meurt !

Tullius
Décide donc.

Ségeste
Oui: il doit dans quelques instants
Décider de son sort:
Sujet ou d’Auguste, ou bien de la mort.

 

Air


Tullius

Dans le sein de Vénus,
Depuis le troisième ciel,
Amour a envoyé
Un trait perçant
Dans le cœur de Varus.
S’il fut pour lui une peine,
Douleur et larmes,
Sa douleur sera
À ton avantage.

Dans le sein, etc.

 

Scène 2
Ségeste, Varus

 

Récitatif


Varus
Seigneur, lis ce message,
Et comprends maintenant la volonté de César.

Ségeste
J’ai toujours adoré
Les ordres augustes. (Il lit.) « Varus,
J’apprécie au plus haut degré
Tes actions, par lesquelles
La Germanie est soumise à mon trône.
Je te demande seulement, et je le veux,
Que pour abattre l’orgueil des Chérusques,
Arminius disparaisse. Une fois coupée
La tête de l’hydre, nous avons vaincu. 
Auguste.» J’ai devancé
L’ordre de César, et en ce jour...

Varus
Tu sais qu’autour du château,
Son général Ségimère,
Ayant regroupé les fuyards, nous réclame
La liberté d’Arminius, et on le voit déjà
Résolu à tenter l’ultime épreuve
D’une audace désespérée.

Ségeste
Il faut que Tullius aille avec les phalanges
S’opposer à Ségimère; et qu’Arminius meure entre temps,
S’il refuse la paix, et que son âme hautaine
Écrasée, domptée, ploie
Son cou devant le fer, ou sa nuque devant Rome.

 

Air


Ségeste

Le chêne couvert d’ans, qui étend
Son ample masse ombreuse dans une forêt obscure
Élève tant sa tête altière
Qu’il ne craint pas la rigueur des nuées.
Mais si les beaux rayons du soleil sont couverts
Par l’horrible voile d’un épais nuage
Et qu’un éclair tombe du ciel,
Il devient sur le sol une froide cendre.

Le chêne, etc.

 

Scène 3
Varus seul

 

Récitatif


Varus
Varus, pourras-tu regarder
Les yeux du visage adoré
Affligés à cause de toi
Se dissolvant en un double ruisseau ?
Non: qu’il se conserve à Auguste et à mon amour !
Il ne faut pas que, par l’œuvre de Ségeste,
Arminius tombe par ma main, vidé de son sang,
Et qu’au milieu de ses pleurs, Ersinda
Puisse me reprocher ce sang,
Il faut que, contrainte par sa douleur,
Elle dirige ailleurs sa colère et sa vengeance.

 

Air


Varus

Vous êtes belles même en pleurant,
Pupilles de mon cher soleil;
Mais mon âme voudrait vous voir un jour
Me sourire, plus sereines et plus tranquilles.

Vous êtes, etc.

 

Scène 4
Une galerie
Arminius, Ségeste avec d’autres gardes

 

Récitatif


Ségeste
Arminius, dans mes paroles,
Par ma langue, c’est le Ciel qui te parle.
Le conseil est opportun,
Suis-le, et saisis en temps utile
Ta Fortune par les cheveux, au milieu du danger.

Arminius
Pourquoi couvres-tu tes ruses,
Ségeste, d’un semblant de zèle ? Je lis
Au fond de ton cœur, et je sais que Rome
A promis une grande récompense à ta cruauté
Si par ton ouvrage Arminius disparaît.

Ségeste
Tu es le seul artisan de ton sort,
Et dans ta main se trouvent
Et ta liberté, et ta mort;
Si tu refuses de t’incliner
Devant le monarque romain...

Arminius
Holà ! Quelles indignes paroles
M’adresses-tu, Ségeste ?
Pour que je continue à rejeter
Les lois de Rome, et la paix, et ses rites, et ses dieux,
Il me suffit de regarder
Celui que tu fus jadis, et celui que tu es maintenant:
Jadis souverain redouté,
Tu donnais des lois aux autres; maintenant, tu en reçois
En qualité de citoyen romain;
Et tu as consacré, malheureux,
À un si vil souvenir
Ta patrie, ton sang, ton nom, ton trône et ta gloire ?

Ségeste
Ma gloire, c’est celle-ci: Ségeste méprise
Cette souveraineté, cette grandeur
Qui rend misérables les vassaux;
Plus que tout faste pour moi,
C’est leur repos qui me préoccupe. Considère, ô dieux !
Ce que tu as fait par ton ambition.
Combien de sang as-tu répandu ?
Ici, des temples incendiés;
Là, des provinces désertes,
Des campagnes brûlées, des peuples égorgés;
Regarde l’Elbe et le Rhin:
Leurs eaux gonflées du sang de notre nation,
De rage contre toi, viennent mordre leurs rives,
Et c’est teints d’une écume vermeille
Que leurs flots courent au sein de la mer.
Est-ce là aimer sa patrie et ses vassaux ?

Arminius
Le peuple germain
N’a pas, ne possède pas
D’autre pompe, d’autre faste, d’autre richesse
Que sa liberté;
Si tu l’en prives, que lui reste-t-il ?
D’une tente grossière, d’une sombre forêt,
Il fait son palais et sa cité; sur le champ de bataille,
Accoutumées à l’éclair des épées guerrières,
Les femmes vont unies à leurs époux ;
Protégées par leur vertu,
Elles méprisent les risques et les périls,
Et nos fils, nés au milieu des armes,
Jouent avec leurs mains de lait
Autour des heaumes, des lances et des épées,
Et leurs premiers mots,
Tu le sais bien, sont «guerre» et «liberté».
Et tu aurais le cœur, cruel,
De traîner leur valeur sous un joug tyrannique ?

Ségeste
Au rapide torrent
De ta fureur égarée,
La digue de la raison s’oppose en vain.
Ou la servitude, ou la mort,
Choisis tout de suite.

Arminius
Ségeste, tu ne sais pas encore
Quel est le cœur d’Arminius,
Si tu veux qu’il balance
Entre la mort et l’esclavage;
Qu’Arminius meure, oui, sans autre examen,
Illustre, en liberté;
Que Ségeste vive dans une servitude infâme.

Ségeste
Qu’Arminius meure, oui, mais, malgré qu’il en ait,
En esclave du trône romain,
Et qu’avec sa tête tombe l’orgueil
Des Chauques et des Chérusques.

Arminius
J’ai l’espoir
Que mon sang répandu sur le sol germain
Sera la semence d’une plus belle liberté
Et que pour refuser au tyran romain
L’obéissance et la vassalité,
Pour un seul Arminius qui sera tombé,
Mille autres empoigneront leurs épées.

Ségeste
Avec de si douces illusions,
Marche donc à la mort.

Arminius
Toi, reste et vis
Avec un si beau nom; et que le sort fasse un jour,
Que pour diminuer ta honte,
Tu aies à envier la mort d’Arminius.

 

Air


Arminius

Je mourrai; mais le héros passe
De la mort
À une vie plus heureuse et plus noble.
Tu vivras; mais quoi ?
Mourir comme moi rendrait dans ton cœur
Ta faute plus supportable.

Je mourrai, etc.

 

Scène 5
Ségeste, Ersinda, une partie des gardes

 

Récitatif


Ersinda
Père, je n’aurais jamais cru
Devoir un jour pour une pareille raison
Répandre des plaintes, verser des larmes devant toi;
Comment pouvais-je craindre
Un sort si rigoureux,
Que je dusse un jour rester veuve
À cause de la même main qui fit de moi une épouse ?

Ségeste
Et moi, ma fille, je n’aurais jamais cru
Que tu dusses un jour
Être un objet de peine à mes yeux;
Porte ailleurs tes larmes; ta douleur ne fait
Qu’exacerber la mienne;
Si tu désires sauver d’une mort honteuse
Ton époux obstiné,
Va donc à son cachot, je te le permets,
Montre-lui tes prières et tes larmes. Il a son destin
Dans sa main, et en ployant sa tête altière
Devant le César romain,
Il peut la dérober au fer.

Ersinda
Ô dieux ! qu’espéré-je de plus ?
Dois-je attendre de sa crainte
La grâce que j’espérais
De la seule bonté de mon père ?

Ségeste
Mon amour a fait de lui
L’arbitre de son sort;
C’est tout ce que je peux faire.

Ersinda
Ah, père aimé !
Je te prie de ne pas m’enlever
Ce don, le plus agréable que m’ait fait ta main.
Par l’affection, ô dieux ! que tu m’as portée,
Par ces tendres embrassements
Lorsque tu me serrais sur ton sein, et m’appelais
Le plus cher gage de tes entrailles,
Par mes soupirs, ah, par ces plaintes funestes
Que je répands à tes pieds...

Ségeste
Tu perds ton temps, tes plaintes et tes soupirs
À mes pieds.

Ersinda
Tu perds d’un même coup
Un gendre et une fille.

Ségeste
Il est bien plus juste
Que je fasse plus de cas
De la foi que j’ai jurée, et de Rome, et d’Auguste.

Ersinda
Parfais donc ton œuvre, père inhumain;
Cette victime elle aussi
Est bien digne de ta rage; que la même main
Qui nous a unis dans la vie
Nous rassemble dans la mort. Eh bien, qu’attends-tu ?
Vois dans ta fille
Le même crime,
Et la même vertu;
Mon cœur brûle du même zèle
Qui enflamme mon époux
Et fait que je te demande
Ou sa liberté, ou ma mort.

 

Air


Ersinda

À la fureur qui te conseille,
À Auguste, à ses troupes,
Offre donc aussi mon âme.
C’est un crime d’être ta fille,
C’est un châtiment d’avoir pour père
Un si cruel géniteur.

À la fureur, etc.

 

Scène 6
Ségeste, Ramise

 

Récitatif


Ramise
Tourne vers moi ton front
Empli de ruses, empreint de rougeur,
Prince sans foi,
Père dépourvu d’humanité, traître.

Ségeste
Holà ! Quelle est cette audace,
Vile femelle !

Ramise
Et quel respect, quels égards
Sont dus à un déloyal ?
La raison veut-elle, par hasard,
Que je respecte en toi
L’éminente dignité de citoyen romain,
Pour laquelle, insensé, tu as perdu
Le lustre de ton sceptre ?

Ségeste
Je veux que tu respectes en moi
La puissance, que m’accorde le Destin,
D’abattre la superbe...

Ramise
Qui ne craint pas la mort, méprise tout;
Mais si Arminius tombe,
Ségeste ni Varus
Ne se riront de mes larmes amères.

Ségeste
J’ai trop de honte de me quereller avec toi.

Ramise
Vois, traître, si je sais frapper.

(Pendant qu’elle porte le coup contre Ségeste, Sigismond la retient.)

 

Scène 7
Les mêmes, Sigismond

 

Récitatif


(Ramise jette son poignard.)

Sigismond
Ah, Ramise !

Ramise
Ah, destin !

Ségeste
Ah, téméraire !
L’orgueil, même vaincu,
Conserve encore autant d’audace ?
Mais il faut qu’aujourd’hui, Arminius, par sa mort,
Rabaisse le caractère superbe
D’un esprit arrogant
Et que tombent en même temps
La tête de l’orgueilleux, et ton audace.

 

Trio


Ségeste
Qu’elles tombent, qu’elles tombent, et toi, orgueilleuse,
Tu cèderas à ma fureur.

Ramise
Non, non, mon cœur n’a pas peur.

Sigismond
Souviens-toi, père, ô D… !
Que Ramise est mon idole.
Et toi, souviens-toi de mon amour.

Ségeste
Je saurai abattre ton audace.

Ramise
Je n’ai pas peur de mourir.

Sigismond
Chère, conserve-moi ton cœur.
Père, réfrène ta rigueur.

 

Scène 8
Sigismond, Ramise

 

Récitatif


Sigismond
Mon amour...

Ramise
Tu oses encore, infidèle,
Me parler ?

Sigismond
Infidèle, celui qui t’adore ?

Ramise
Et quelles preuves d’amour, hypocrite, me donnes-tu ?
Mon sang veut la vengeance,
Et tu te fais le bouclier de mon ennemi ?

Sigismond
Il est mon père ; comment voulais-tu... ?

Ramise
Tu ne dois pas autant à ton père
Que tu dois à ta patrie, à tes aïeux,
À la justice, au Ciel, aux dieux de ta patrie.

Sigismond
Ainsi, tu présumes... ?

Ramise
Laisse-moi, trompeur.

Sigismond
Trompeur, un cœur qui est tout fidélité ?

Ramise
Ramise croit aux actes et non aux paroles.

Sigismond
Que dois-je donc faire ?

Ramise
Qui prétend à mon amour
Doit servir ma colère.

Sigismond
Contre un père ?

Ramise
Contre un infâme,
Ennemi de la patrie et de son sang.

Sigismond
Égorgé par la main d’un fils ?...

Ramise
Et quel respect mérite
Un géniteur qui s’applique à trahir
Les lois de l’amitié et celles de la nature ?

Sigismond
Sigismond, en son sein, n’enferme pas
Un cœur si barbare, une âme si infidèle,
Et tu ne pourrais aimer en Sigismond un parricide.

Ramise
J’aimerai alors en Sigismond
Le glorieux libérateur de la Germanie,
Le juste oppresseur d’un tyran,
Le généreux vengeur de mon sang.

Sigismond
Jamais je n’achèterai
La gloire au prix d’un crime.

Ramise
Pour un si beau crime, Rome conserve
Une noble mémoire en Brutus.

Sigismond
Ah, belle...

Ramise
Adieu.

Sigismond
Tu me laisses ainsi ?

Ramise
C’est à ce prix que je vends
La possession de moi-même, et de mon cœur.

Sigismond
Si le sang de Ségeste peut
Me rendre ton amour, prends, (Il lui tend son épée.)
Et étanche ta fureur dans mon sang,
C’est le sang de Ségeste.

Ramise
Ah, insensé ! Adieu.

(Elle lui jette l’épée et fait mine de partir; Sigismond la retient.)

Sigismond
Arrête ! Moi-même, cruelle,
Victime et ministre de ton farouche désir,
J’offre mon sein.

(Il court prendre l’épée.)

Viens, bois mon sang: je m’ouvre les veines.

Ramise
Arrête; tu délires.

Sigismond
Non.

Ramise
Arrête, si tu m’aimes.

Sigismond
Non: si tu veux me voir parricide,
Je ne veux plus vivre, je n’ai pas le cœur
De trahir mon sang et mon amour.

Ramise
Fils trop fidèle
D’un père sans foi, ô dieux ! pardonne
Si je n’ai plus l’usage de ma raison;
Un amour aux yeux bandés, une haine aveugle
M’ont privée de sa lumière.

 

Air


Ramise

La haine crie «À mort !» au cœur,
« Paix, paix », demande l’amour;
Et je ne sais ce que je dois faire.
Ainsi la nacelle accablée
Se trouve combattue par deux vents,
Dans une rude tempête au milieu de la mer.

La haine, etc.

 

Scène 9
Sigismond seul

 

Récitatif


Sigismond
Ô Ramise ! Ô Ségeste !
Trop durs tyrans, et trop chers,
Que voulez-vous de moi, que m’ordonnez-vous ?
L’un veut que je mette à mort mon pudique amour,
L’autre que je donne la mort à mon père.

 

Air


Sigismond

Que je te tue !
Moi, parricide !
Un tel penser
Ne saurait être,
Père cher, père aimé !
Mais Ramise, l’adorée,
Me dit, dans son courroux:
« Qu’il meure... »
Non.Ô dieux ! Je ne sais lequel
Est plus cruel, plus criminel,
De Nature ou d’Amour.

Que je te tue, etc.

 

Scène 10
La prison
Arminius seul

 

Récitatif


Arminius
Holà ! Gardiens !

[Entre un soldat.]

Que l’un de vous m’appelle
Varus; avant de mourir, je voudrais
Lui dire un seul mot, grâce auquel
Il vivra heureux, et je mourrai content.

 

Scène 11
Arminius, Ersinda en larmes

 

Récitatif


Ersinda
Mon époux ?

Arminius
Hélas ! tu pleures,
Ersinda; dis-moi si tu viens pour rendre aujourd’hui
Ma mort moins douce, ou moins pénible,
En fille de Ségeste, ou comme mon épouse.

Ersinda
Je viens en épouse pour suivre ton sort,
Et, si je ne peux plus être ta compagne
Dans la vie, pour l’être au moins dans la mort.

Arminius
Ah ! si tu me suis,
Je ne meurs plus glorieusement, et je porte avec moi
Le témoignage, ô dieux ! d’un grand crime.

Ersinda
Tu dédaignes donc qu’avec toi,
Ersinda vienne, et tu es si jaloux
De ta vertu et de ta gloire
Que tu ne veux pas que je l’imite, ô cher époux ?

Arminius
Non, vis, chère, et reste
L’unique héritière de mes purs sentiments.

Ersinda
Reste mon époux, et vis,
Si tu veux que moi aussi je vive.

Arminius
Que je vive ? et comment,
Mon nom terni par une honteuse paix,
Accepterais-je qu’un général romain
M’impose ses lois ? et j’aurais en vain
Rassemblé tant de troupes, répandu tant de sang ?

Ersinda
Alors que, accablé par le destin,
Tu as tout perdu, ô dieux, tu voudrais aujourd’hui,
Époux chéri, te perdre aussi toi-même ?
Avec un cœur intrépide, je souffre
Tous les outrages d’une cruelle fortune;
Elle peut, me persécutant, me ravir
La liberté, la dignité, les richesses, le rang;
Si elle me laisse Arminius, je lui pardonne:
Ce qu’elle donne est plus grand que ce qu’elle me ravit.

Arminius
Ah ! si par de tels discours
Tu veux me voir avili,
Ersinda, ou tu ne m’aimes pas, ou tu me mets à l’épreuve:
Mon âme n’admet pas d’être assimilée
À celle de Ségeste; je n’achète pas
La vie par une telle bassesse.

Ersinda
Donc, plutôt que d’être esclave,
Tu as résolu de mourir.

Arminius
Oui, je veux mourir, et par mon exemple...

Ersinda
Un si bel exemple, je veux moi aussi le suivre.

Arminius
Et à quoi bon, chère épouse...

Ersinda
Si tu m’appelles épouse,
Et que tu consens maintenant à ma servitude,
Arminius, ou tu me mets à l’épreuve, ou tu ne m’aimes pas:
Je ne veux pas que Rome
Me voie prisonnière, et, sur le rivage étrusque,
Être montrée du doigt, dépouille méprisée,
Par les jeunes mariées latines.

Arminius
Mon pudique amour, dans son ingéniosité,
A prévu un remède, et j’ai déjà pensé...

Ersinda
Quoi donc ?

Arminius
Tu le verras bientôt.

 

Scène 12
Les mêmes, Varus, des gardes

 

Récitatif


Varus
Arminius...

Ersinda
Quelle fureur aveugle
Te conduit dans ces ténèbres, dans un tel appareil,
Pour insulter un infortuné ?

Arminius
Ersinda, tu outrages à tort
Un mérite si rare:
Varus n’est venu ici qu’à ma prière.
Seigneur, bien qu’ennemi,
J’ai adoré la vertu, estimé la valeur
De ton noble et généreux cœur;
Possesseur d’un trésor
Dont je n’ai peut-être jamais été digne,
Aujourd’hui, ton mérite et l’amour exigent
Qu’en mourant, je t’en fasse légataire.

Varus
Qu’entends-je ?

Ersinda
Qu’est-ce ?

Arminius
Oui, il s’agit d’Ersinda;
Ni le passé, ni le présent
N’ont jamais vu vertu plus belle que la sienne;
Elle est digne de toi, et toi d’elle.

Ersinda
Et je l’entends ? Et je le souffre ?

Varus
Ô dieux !

Arminius
Seigneur, ne refuse pas
Un don si précieux,
Venant de la main de son époux;
J’étais informé que pour ce visage,
Tu as soupiré d’amour avant moi;
Et un si beau feu n’est pas encore éteint.
Chère, à l’heure de ma mort,
Verse quelques larmes sur ma cendre,
Puis voue à l’oubli
Tout souvenir, tout amour passé
Du malheureux Arminius,
Et que toute la foi de ton chaste cœur
Se tourne vers un successeur si digne, et plus heureux.

Varus
Hélas ! Varus, qu’entends-tu !

Ersinda
Et mon cœur résiste
À de si funestes paroles, et n’en meurt pas ?

Arminius
Qu’ainsi Rome te voie
Épouse du vainqueur, et non du vaincu.

 

Air


Arminius

Ne pleure pas, mon amour,
Mais tempère la cruelle douleur
De ton sein;
Car je suis content
De ma mort.
À toi, seigneur, je confie
Un si noble gage;
Chère, je t’embrasse, adieu.
Reçois l’ultime don
De mon amour.

Ne pleure pas, etc.

 

Scène 13
Ersinda, Varus

 

Récitatif


Varus
Ersinda, je suis confus;
Un noble cœur aimant
Peut bien sans douleur
Perdre la vie, certes, mais non son amour.
Pourtant, intrépide et constant,
Ton ingrat époux t’abandonne.
Moi, s’il m’était donné
De vous posséder un jour,
Yeux si lumineux...

Ersinda
Holà ! Varus, quelles images d’amour
Vas-tu imaginer dans le sein de la mort ?
Si Arminius mourant me cède à toi,
L’amour et la foi, encore vivants dans ma poitrine,
M’interdisent d’être tienne.
La mort peut séparer
Avec deux légers soupirs et quelques larmes
Les âmes viles, non les âmes nobles qui s’aiment.
Si ma douleur n’est pas aussi forte
Pour réunir nos âmes,
Que l’est le destin pour séparer nos poitrines,
Fers, lacets, poisons,
M’ouvriront la route à ma guise:
Non, Ersinda ne vivra pas,
Si tu ne peux empêcher qu’Arminius disparaisse.

Varus
Ainsi, mon espérance...

Ersinda
Non, non, ton espérance
Ne doit pas se fonder sur sa ruine;
Car ma constance a plus en horreur
Tes noces que la mort:
Si tu es généreux, obtiens sa vie de mon père.

Varus
Donc, je devrai moi-même...

Ersinda
Te faire l’appui et le soutien de ton rival;
Un effort si illustre et si digne,
On ne peut l’attendre que de la vertu de Varus;
Et fais qu’Ersinda doive à ton grand cœur
Ce qu’elle eut de plus cher.

 

Air


Ersinda

Tu te vantes de ton cœur blessé
Par l’aveugle dieu d’amour,
Et tu ne comprends pas, ô Dieu !
Ma cruelle angoisse,
Tu n’en as pas pitié ?
Ah, rends-moi mon bien-aimé,
Mes peines te le demandent,
Et ta gloire, et les dieux,
Et mes pleurs, et mes soupirs.

Tu te vantes, etc.

 

Scène 14
Varus seul

 

Récitatif


Varus
Ainsi, ma fortune,
Hostile à mon amour, dès sa naissance,
Égorge mon espérance encore dans les langes.
Varus, tu pourrais souffrir
Qu’un prince germain
Enseigne la vertu à un cœur romain ?
Et qu’une femme affligée
Te donne un modèle de générosité
Dans une passion si coupable ?
Ah, non ! Révoltez-vous, mes esprits,
Contre un vil Cupidon,
Et qu’Ersinda apprenne
Que Varus était son égal en vertu.

 

Air


Varus

Le cœur amoureux
Vaincu par un amour aveugle
Languit et souffre
Et ne peut
Briser sa chaîne.
Mais je sens en mon sein
Naître un sentiment
De noble gloire
Qui déjà me donne
La victoire sur l’amour.

Le cœur, etc.

Haut de page 

 

 

 

Acte III

 

Scène 1
Un amphithéâtre
Ramise seule

 

Récitatif


Ramise
Mes yeux, vos larmes
Sont lâcheté, et non douleur.
Se venger valeureusement,
C’est la noble fierté du courage.
Cruel théâtre de mort, scène horrible,
Qui, avec une pompe funeste
Donnez plus d’éclat
À la rage de Ségeste,
À la fidélité d’Arminius, et à ma peine,
Avant que, pieusement, je confie
Les os de mon frère à l’urne funéraire,
Je veux, et j’en fais serment,
Venger mon sang
Avec le sang de Ségeste et de Varus.
Mais, oh dieux, voici celui qui m’est cher,
Mon malheureux frère. Ah, ma douleur,
Tu m’as trahie... Ah, quel spectacle ! Ah, mon sang ! ah, mon cœur !

 

Scène 2
Ramise s’évanouit; Arminius, qui arrive enchaîné, la soutient

 

Récitatif


Ramise
Je meurs.

Arminius
Ah, ma chère Ramise ! est-ce donc là
Ton courage viril
Que la jupe n’arrive pas à dissimuler en toi ?
Tu me donnes un si vil témoignage
De ta constance, et tu me fais voir
Que la sœur d’Arminius, en fin de compte, est une femme ?

Ramise
Ah, non ! Si le courage, la vigueur
Défaillent, s’effondrent,
C’est en moi par la force de l’amour, non de la bassesse.

Arminius
Et quel mal te représente ta douleur ?
L’appareil que tu vois est mon triomphe,
Et cette pompe fatale est mon Capitole.

Ramise
Mon esprit reçoit
Un nouveau souffle de ton courage; grande âme,
Va-t-en donc, si constante, la joie sur le visage,
Vers tes bienheureux Champs Élysées; et si un jour
Sur la rive du Styx
Tu poses le pied
Et que tu voies y arriver
Deux ombres tristes, ensanglantées,
Dis seulement: Varus et Ségeste
Viennent d’être sacrifiés à la vengeance;
Et peu après, ô mon frère,
Attends ta Ramise sur cette rive.

Arminius
Ah, non ! Reste, et défends
La liberté de notre patrie, vis, et console
Ma chère Ersinda:
Elle, je la laisse héritière de mon amour, de ma foi,
Mais c’est à toi que je lègue,
En cet ultime adieu, ma valeur et mon esprit.

Ramise
C’est justement avec ta valeur et ton esprit
Que je veux te suivre aujourd’hui;
Comment pourraient m’être plaisantes,
Sans toi, la liberté ni la vie ?

 

Duo


Ramise, Arminius

Reçois, ô cher / chère, dans cette étreinte,
Reçois maintenant mon dernier adieu;
Si tu vis, / Si tu meurs,
Avec ton cœur, mon cœur
Vivra / Mourra en même temps.

Reçois, etc.

 

Scène 3
Arminius, puis Varus d’un côté et Ségeste du côté opposé

 

Récitatif


Arminius
Bourreaux, rendez-moi désormais
À ma mort, puis,
Portant ma tête à Ségeste...

Varus
Holà ! Défaites
Ces liens indignes !

Ségeste
Holà ! Arrêtez,
Et resserrez ces liens,
Tranchez cette tête !

Varus
Qui règne en Germanie ?

Ségeste
Auguste.

Varus
Auguste dédaigne
Un si vil trophée.

Ségeste
Il veut qu’Arminius meure.

Varus
Qu’il meure, mais en guerrier et non en criminel.
Qu’il retourne, armé de son acier,
Sur le champ de bataille, et que par sa mort, il accroisse
Sa gloire, et celle de Rome, et celle de Varus.

Ségeste
Et qui en décide ainsi ?

Varus
Ma juste volonté.

Ségeste
Et quel droit de regard
Peux-tu avoir sur mes conquêtes ?

Varus
Tu combats pour Rome, et ton butin
Est acquis à Auguste, et ne t’appartient pas.

Ségeste
Le prisonnier doit donc
Être conservé pour Auguste.

Varus
Oui.

Ségeste
Qu’on le remmène donc
Dans son étroit cachot.

Arminius
Ah, quelles péripéties !
Varus, ta générosité
M’offense trop, si elle pense, si elle croit
Qu’à défaut de la force, la courtoisie
Pourrait aujourd’hui m’amener
À trahir ma foi,
Qui est asservie à guider ma patrie.
Laisse, laisse que je meure, et mes mérites,
Avec ma mort...

 

Scène 4
Les mêmes, Tullius avec quelques soldats

 

Récitatif


Tullius
Varus, Ségeste, ô dieux !
Ségimère talonne
Les phalanges défaites, et rendu audacieux
Par nos pertes, il a fait aller son pied
Pour les poursuivre, jusque sur les rives de l’Elbe.
Cette onde en a sauvé quelques-uns, noyé beaucoup,
Et ce n’est qu’en nageant, oh Dieu !
Que ces quelques hommes et moi avons pu échapper.

Ségeste
Que décides-tu maintenant ?

Tullius
Oppose
Les légions romaines
À l’épée fatale de Ségimère;
Sors sur le champ de bataille, seigneur.

Ségeste
Et qu’Arminius meure.

Varus
Qu’Arminius retourne au cachot; je vais au combat.

Ségeste
Qu’il soit en vie pourrait bien un jour
Faire trébucher ta fortune.

Varus
La faveur de la fortune
Dépend de mon bras, et de mon cœur.

 

Air


Arminius

Je retourne dans les chaînes,
Sort, que veux-tu de moi ?
De si étranges tribulations,
Entre le cachot et la mort
Ne font que rendre ma foi
Plus ferme et plus solide.

Je retourne, etc.

 

Scène 5
Varus, Ségeste, Tullius, soldats

 

Récitatif


Varus
Toi, Ségeste, reste avec tes hommes
Pour défendre le château.
Tullius, tu me suivras.

Ségeste
Varus, tu dois devancer
L’audace ennemie, et avant qu’en ce lieu
Arrive l’incendie fatal,
Tu dois éteindre le feu par le sang d’Arminius.

Varus
Cette vilenie n’est pas permise
À une poitrine romaine, à un cœur guerrier.
Qui a défait aujourd’hui Arminius
Craindrait Ségimère ?

 

Air


Varus

Le hardi marin a déjà su fouler
Les ondes perfides dans la tempête;
Et pour un souffle de vent léger,
Il craindrait de se mesurer à la mer ?

Le hardi, etc.

 

Scène 6
Ségeste, Tullius

 

Récitatif


Ségeste
Tullius, comment est né en Varus
Un si soudain changement ?

Tullius
Je ne sais pas.

Ségeste
Il soupire pour Ersinda ?

Tullius
Oui.

Ségeste
Il souhaite et désire l’épouser ?

Tullius
Il est vrai.

Ségeste
Il n’a donc pas de raison
De s’opposer à la mort d’Arminius.

Tullius
C’est incompréhensible.

Ségeste
Que dois-je faire ?

Tullius
Seigneur, prends conseil de ton propre cœur;
Là, sur le champ de bataille, m’attendent
Notre gloire et le danger commun.

 

Air


Tullius

La victoire ne doit pas refuser
De suivre les armées romaines;
Veuille le Destin
Qu’aujourd’hui le Rhin vaincu
Accroisse l’empire et la gloire du Tibre.

La victoire, etc.

 

Scène 7
Ségeste

 

Récitatif


Ségeste
Varus, je te comprends: bien que l’envie et la ruse
Dissimulent tes desseins,
Tu ne veux pas que je sois l’arbitre
De la vie d’Arminius, mais son gardien;
Tu repousses l’idée que je puisse partager avec toi,
Sur le champ de bataille, le risque et la gloire;
Mais tu te trompes: Ségeste
Saura déjouer la ruse par la ruse.

 

Air


Ségeste

L’ennemi n’est pas vaincu
Bien qu’enserré par ses liens;
Ces cordes par lesquelles il est attaché,
La ruse ou la valeur pourront un jour les défaire.
Seule peut chasser la crainte
Sa mort si demandée.

L’ennemi, etc.

 

Scène 8
Une chambre avec une petite table, sur laquelle se trouvent un gobelet avec du poison et l’épée d’Arminius
Ersinda seule

 

Air


Ersinda

J’ai devant moi poison et fer,
Et pourtant je vis, et je souffre encore:
Deux morts ne sont pas assez
Pour mettre fin à ma douleur.

J’ai du poison, etc.

 

Récitatif


Ersinda
Je te tiens, illustre acier
De mon malheureux époux trahi.
Si déjà, aux dépens de Varus,
Tu as rendu un temps ton maître fameux,
Aujourd’hui, en me donnant la mort,
Rends éternelle la foi de son épouse;
Et qu’on ne puisse plus dire plus tard
Quelle est la plus grande de tes louanges,
Aux mains de l’époux ou de l’épouse,
Comme instrument de Mars ou comme instrument d’Amour.
Oui, je me transperce... Mais non, arrête. Ma mort

(Elle veut se frapper, mais se retient.)

Pourrait peut-être t’avilir. Oh dieux ! Qui sait
Si ma constance ne sera pas plus tard
Qualifiée par le monde de lâcheté ?

(Elle pose l’épée et prend le gobelet.)

Reste avec ta gloire,
Illustre fer, et que la Parque
Descende en mon sein, armée d’un poison mortel
Pour mettre fin à ma douleur.
Oui, oui, je bois la mort.

(Alors qu’elle veut boire, Ramise l’en empêche.)

 

Scène 9
Ersinda, Ramise

 

Récitatif


Ramise
Arrête, Ersinda,
Arrête, c’est de la lâcheté.

Ersinda
Laisse-moi: c’est là constance et fidélité.

Ramise
Si peu forte est donc l’épouse d’Arminius
Contre la rigueur du barbare destin ?

Ersinda
Mon époux vit-il ?

Ramise
Oui, il vit dans le danger.

Ersinda
Laisse-moi donc mourir.

Ramise
Oui, il faut mourir, mais pas encore.
Il faut d’abord le soustraire aux liens où il vit attaché,
Ou le venger une fois disparu.

Ersinda
Le soustraire ? Et comment ? Oh Dieu !

Ramise
Puissent Amour et le Destin sourire à notre noble désir:
Prends la coupe, laisse-moi l’acier,
Et suis mes pas;
Les dieux écouteront nos plaintes.

 

Duo


Ramise
Viens, et espère
Que le sort
Ne soit pas toujours sévère.

Ersinda
Je viens, ô Dieu !
Ma poitrine
Est la cible du sort.

Ramise
Que le cruel péril de mon frère...

Ersinda
Que le cruel péril de mon époux...

Ramise
Donne du courage à ma valeur.

Ersinda
Donne du courage à mon triste cœur.

Ramise
Si je peux briser ses liens...

Ersinda
Si je peux le serrer sur mon sein...

Ensemble
Je n’ai cure de la mort.

 

Scène 10
Un vestibule conduisant aux cachots
Sigismond, soldats

 

Récitatif


Sigismond
Arminius infortuné,
Tu devras mourir, puisque l’envie exige
De voir punies en toi trop de valeur, trop de foi.
Mais Sigismond peut-il être l’exécuteur
De l’ordre injuste
De son cruel géniteur ?
Ah, non ! je ne veux pas
Poursuivre une entreprise si criminelle;
Le Ciel nous astreint à la justice, plus qu’à l’obéissance.
Mais, ô dieux ! si c’est là du zèle,
Il présente à mon cœur un dessein importun:
Si aujourd’hui Arminius ne meurt pas,
Je verrai mis en danger
La vie et l’honneur de mon père.

 

Air


Sigismond

Une pensée dit à l’esprit:
« Tu seras toujours innocent,
Si c’est ton père qui ordonne. »
Mais la raison, hardie, répond:
« Tu dois sacrifier ta vie pour lui,
Mais jamais souiller ton honneur. »

 

Scène 11
Sigismond, Ersinda avec le poison, Ramise avec l’épée d’Arminius

 

Récitatif


Ramise
SigismonDieu

Ersinda
Mon frère...

Sigismond
Chère... Ma sœur...

Ramise
Rends à mes bras...

Ersinda
Et à mon sein...

Ramise
... Mon cher frère.

Ersinda
... Mon tendre époux.
Ou je bois la mort.

Ramise
Ou je me transperce.

Sigismond
Oh dieux ! Arrêtez, et écoutez d’abord
Les décisions de Ségeste. S’étant placé
À la défense des remparts, il m’appelle à lui
Et me parle ainsi: Fils aimé,
Tu vois en quel péril
Vont se trouver aujourd’hui notre vie et notre renommée.
Un coup à lui seul assure l’une et l’autre:
Va à la prison, et l’y ayant tranchée,
Rapporte-moi la tête du fier Arminius;
Avec celle-ci, oui, avec celle-ci,
Je veux épouvanter l’orgueil des Chérusques
Du haut de ces murailles.
Je sais que ton cœur en frémit,
Mais si tu refuses de regarder ce torse,
Vidé de son sang par ton œuvre,
C’est ton sang qui me paiera
Les outrages subis par Auguste, et les torts subis par moi.

Ersinda
Père barbare ! Cruel frère !

Ramise
Oh, fils plus criminel que son père inhumain,
Exécuteur plus injuste !

Ersinda
Oui, oui, tu veux me voir morte ? Je bois le poison.

Ramise
Non, non, tu ne veux pas que je vive ? Je m’ouvre le sein !

Sigismond
Arrêtez ! Oh, père ! oh, amour !
Oh, Ramise ! oh, sœur ! oh, sentiments ! oh, mort !

(Il jette le poison loin d’Ersinda, et enlève l’épée à Ramise.)

Vivez, oui, vivez:
Je ferai que dans tes bras, sur ton sein,
Le frère, l’époux, retourne aujourd’hui:
Au prix du danger couru par mon père, et de mon sang,
J’achèterai les jours de votre vie.

 

Air


Sigismond

Vivez, oui, vivez,
Je mourrai content;
Si vous êtes heureuses grâce à moi,
Je serai heureux de mourir pour vous.

Vivez, etc.

 

Scène 12
Ramise, Ersinda

 

Duo


Ersinda
Ah, ma Ramise, j’éprouve...

Ramise
Ersinda, je sens...

Ersinda
Que mon âme...

Ramise
Que mon cœur...

Ersinda
N’est pas pleinement consolée.

Ramise
N’est pas satisfait.

Ersinda
C’est la faute du sang en moi.

Ramise
En moi, celle de l’amour.

Ersinda
Voir mon époux,

Ramise
Embrasser mon frère,

Ersinda
Oh ! quelle joie ce sera !

Ramise
Oh, quel plaisir !

Ersinda
Mais il n’est point au monde...

Ramise
Il ne se trouve pas ici-bas...

Ersinda
...De bien sans mélange.

Ramise
...De jouissance parfaite.

Ersinda
Ah, vie !

Ramise
Ah, liberté !

Ersinda
Entre contentement et douleur...

Ramise
Joies et martyres...

Ersinda
... Je tire des soupirs de mon sein,

Ramise
... Des larmes de mes yeux.

Ersinda
Ah, mon époux !

Ramise
Ah, mon frère !

Ersinda
Tu es si cher à mon cœur !

Ramise
Tu me coûtes tant !

 

Scène 13
Ramise, Ersinda, Arminius, puis Sigismond et des gardes

 

Récitatif


Arminius
Mon épouse, ma sœur;
Désormais délivré de ces liens serrés,
Je vous étreins, je vous embrasse.
Mais vous pleurez ? Que je vive vous déplaît ?
Eh bien, voyez: dans ces indignes entraves,
Je retourne attendre la mort.

Ramise
Cesse.

Ersinda
Arrête-toi.

Ramise
Oh dieux ! ces souffrances...

Ersinda
Mes larmes...

Ramise
Je ne saurais dire si c’est joie ou martyre.

Ersinda
Je ne puis expliquer si c’est peine ou jouissance.

Sigismond
Seigneur, trêve de sentiments !
Ne t’attarde pas, hâte-toi de partir.

(Il lui rend l’épée prise à Ramise.)

Que retourne à ton bras
Le fidèle instrument de ta gloire
Et de la liberté du sol germain.

Arminius
Seigneur, comment Arminius
Pourra-t-il récompenser
Ton si grand zèle, et ta fidélité ?

Sigismond
Arminius, celui qui œuvre
Pour la justice et le devoir
Reçoit par son ouvrage même un digne prix.

Ersinda
Ô généreux frère !

Ramise
Ô illustre amant !

Sigismond
S’il advient que tu reviennes triomphant,
Chargé de palmes et de victoires,
Bien qu’il soit barbare et injuste,
Pardonne à Ségeste, et interdis
À tes troupes de verser son sang,
Car il est le père de Sigismond et d’Ersinda.

Arminius
Au prix de ma gloire,
Je défendrai sa vie, et dans le danger,
Mon glaive respectera
Dans le père criminel, le fils libérateur.

Sigismond
Par une chemin souterrain,
Qu’Ersinda connaît bien,
Va-t-en maintenant hors de ces murailles.

Ersinda
Mon frère, vas-tu rester
Exposé à la colère de ton père berné ?

Ramise
Ne veux-tu pas nous suivre ?

Sigismond
Non.

Arminius
Je ne partirai pas:
Si elle te coûte la vie,
Je dédaigne la liberté.

Sigismond
Ma fuite
Retire tout mérite à mon acte, et montre, oh Dieu !
Que j’ai été conduit à trahir mon père
Non par justice, mais par félonie;
Va-t-en; si ma vie
Importe à ton cœur, elle dépend de ton départ:
Va, combats, sois vainqueur: Sigismond
Attend désormais son salut de ton retour.

 

Quatuor


Arminius
De la valeur de mon épée...

Sigismond
De la valeur de ton épée...

Arminius
J’aurai en combattant, indissociable...

Sigismond
Aie en combattant, indissociable...

Arminius et Sigismond
La mémoire de celui qui reste.

Ersinda
Je suivrai l’époux aimé;

Ramise
Je quitterai l’idole aimée;

Ersinda
Mais l’inique destin me trouble

Ramise
Mais l’inique destin m’arrête

Ersinda et Ramise
Quand je pense à celui qui reste.

Arminius
Je vais !

Ramise
Combats !

Ersinda
Sois vainqueur !

Sigismond
Reviens !

Arminius
Je couvrirai de palmes ...

Ersinda, Ramise, Sigismond
Et couvre de palmes...

Arminius
...Ma patrie affligée et triste.

Ersinda, Ramise, Sigismond
...Ta patrie affligée et triste.

 

Scène 14
Ramise, Sigismond

 

Récitatif


Sigismond
Ramise, tu ne pars pas ?

Ramise
Et toi, tu restes ici
Comme victime de la sauvage fureur de Ségeste,
Et tu me rends mon frère
Pour que, dans ce don, je pleure le donateur ?

Sigismond
Qu’il fuie, celui qui est coupable; si la faute est mienne,
Je veux soutenir ma faute avec gloire.

Ramise
Et si c’est moi la cause de ta faute,
Je dois rester avec toi entre ces murailles,
Car il n’est pas possible que la faute
Soit mise en lumière, et que sa cause reste obscure.

Sigismond
Oh dieux ! Mon âme,
Qui est fière d’une si belle faute, et n’a pas peur,
Devant ton danger, chère !
Maintenant, s’effraye, et apprend à craindre.

 

Air


Ramise

Apprends à ne pas craindre
De mon constant amour,
Chère, douce espérance de mon cœur.
Pour vaincre la cruauté
De ton destin sans pitié,
Ma constance te servira d’exemple.

Apprends, etc.

 

Scène 15
Les mêmes, Ségeste, gardes

 

Récitatif


Ségeste
Ainsi, pendant que la vie
Et l’honneur du père sont en danger,
Au lieu d’exécuter mes ordres,
Tu t’attardes ici, fils efféminé,
Parmi les caresses de celle-ci ?

Sigismond
Désormais, seigneur, oublie
Les doux noms de fils et de père;
Tu es trahi, et je suis le traître;
Je m’avoue coupable, et ma faute me fait ressentir
De la joie, et non du repentir;
Voici le fer à tes pieds: condamne-moi,

(Il jette l’épée à ses pieds.)

J’estimerai que c’est une grande chance
Que de recevoir la mort pour un si noble crime.

Ségeste
Ciel, qu’entends-je !

Sigismond
Arrachée à ta fureur,
La victime innocente
A reçu de moi la liberté et la vie.

Ségeste
Arminius en liberté ? Et ma rage, ma fureur
Ne me tuent pas ?
Le sort se joue de moi,
Varus se dérobe, et mon fils me trahit:
Perfide, prends ton fer
Et d’un œil riant,
Ouvre mon sein, et sur mon corps inerte,
Rassasie-toi de mon sang;
Accomplis ton œuvre indigne, tes criminels desseins,
Monstre ingrat, infâme traître.

Sigismond
La haute vertu d’un si illustre guerrier
M’a conduit...

Ramise
Eh, non, ce n’est pas vrai:
Épargne ton sang; je suis la coupable.
Ségeste, tâche de passer ta colère sur moi;
En Sigismond, l’amour a vaincu la nature,
Et mon visage, dans le sein de ton fils,
A eu plus de force que le sang,
Que le devoir, que son père.

Ségeste
Qu’on les arrête tous les deux.

Sigismond
Elle te trompe:
Ce sont la patrie, l’honneur,
Mon devoir, la vertu d’un autre, la justice,
Ma haine pour Auguste,
Et ton injustice irraisonnée
Qui ont fait de moi un félon.

Ségeste
Ah, tais-toi, indigne !
Ma colère n’a plus de frein, rien ne la retient:
Traînez-les tous les deux dans le jardin;
À l’approche de ma mort,
Je devancerai le Destin par ma vengeance,
Et avant moi tomberont
Une femme orgueilleuse, un fils ingrat.

Ramise
Ah, mon amour !

Sigismond
Ah, mon cœur !

Ramise et Sigismond
Tu mourras pour moi ? Quelle douleur ! Adieu.

(Ils sont emmenés par les soldats, lui d’un côté, elle de l’autre.)

 

Scène 16
Ségeste seul

 

Récitatif


Ségeste
Arminius en liberté !... Mon fils l’y a mis ?
Rome, Auguste, Ségeste,
Varus, légions, troupes,
Nous sommes tous en danger...
Mais tu n’as pas été un fils, je ne suis plus père.
Avec ton sang... Hélas, non... Ce sang est le mien.
C’est de moi que l’ingrat est né,
Ce monstre dépourvu d’humanité...
Mais en lui, l’affection s’est tue; en moi, la nature
Ne doit pas parler, ou être écoutée.
Déjà, je vois, superbe, l’ennemi vainqueur
À l’intérieur de ces murailles;
Quels massacres il me prépare... Voici des francisques,
Voici des lacets, voici des roues... Malheur, que dis-je ?
Le plus grand ennemi
Est mon traître de fils;
Qu’il meure... la mort est peu,
Et la haine, la colère, la fureur doivent m’enseigner
Des supplices nouveaux, par la roue, par le feu,
Plus dignes de son crime et de ma vengeance.

 

Air


Ségeste

De Tisiphone et d’Alecto,
Pour tourmenter sa poitrine,
Du profond
Sein du monde,
Père offensé, j’invoque l’aide;
Mais tout le feu de l’Averne,
Pour punir un impie,
Un fils ingrat, c’est encore peu.

De Tisiphone, etc.

 

Scène 17
Un grand jardin
Ramise d’un côté, Sigismond de l’autre, gardes

 

Récitatif


Sigismond
Ramise ?

Ramise
Sigismond ?

Sigismond
J’espérais, pour unir nos âmes,
D’autres liens, plus doux et plus solides,
Un autre lit, d’autres flambeaux,
Que des chaînes et des cordes,
D’affreux cercueils, des torches funèbres.

Ramise
Dans la mort que le sort nous destine aujourd’hui,
Qu’une idée joyeuse
Réconforte mon âme avec ton cœur.
Nous mourrons contents,
Moi de ton fidèle amour, toi de ma foi;
Nous mourrons ensemble, et si tu tombes pour moi,
Ma chère vie, je mourrai pour toi.

Sigismond
Mon seul réconfort
Sera de te précéder dans la mort,
Et de ne pas voir tes beaux yeux
Fermés à la lumière avant les miens.

Ramise
Ah, non, mon doux amour,
La raison veut que la première à faillir
Soit la première dans le châtiment.

 

Duo


Ramise
Cieux, faites que je ne voie pas
Se décolorer les belles roses
De tes ravissantes joues
Avec la pâleur de la mort.

Sigismond
Cieux, faites que je ne voie pas
Éteintes au jour, ses amoureuses
Pupilles lumineuses
Par la fureur d’un sort cruel.

Ramise et Sigismond
Devant un si dur, un si cruel martyre,
Mon sein
Déjà défaille.
Et en te perdant, mon cœur,
Mon cœur, ô Dieu !
Est vaincu par la douleur.

 

Scène 18
Les mêmes, Ségeste, d’autres gardes

 

Récitatif


Ségeste
Soldats, holà ! Détachez
La main de Sigismond.

Ramise
Oh, quel bonheur !

Sigismond
Cher père, qu’entends-je ?

Ségeste
Prends l’épée... et que ta main même

(Il s’enlève l’épée du côté et la donne à Sigismond.)

Tranche la tête à celle qui a sauvé son frère.

Sigismond
Que moi, de ma main, je coupe
Le fil de ma vie ? Que je plonge
Le couteau dans mon cœur ? Ta fureur n’a donc pas
D’autres ministres ?

Ségeste
La peine doit être
À la hauteur de ton crime ; si tu tardes encore,
Tu verras combien de supplices, et quels,
Elle subira.

Ramise
Plus de délai:
Allons, frappe, voici mon cou dégagé;
Si ma mort vient d’une autre main,
Mon amour, elle sera plus cruelle.

Sigismond
Ah, barbare, inhumain,
Injuste père ! Ce sont donc ces...

 

Scène 19
Les mêmes, Tullius

 

Récitatif


Tullius
Fuis, fuis, Ségeste,
La colère et la fureur d’Arminius vainqueur;
Les légions détruites
Par la fureur des Germains,
À la première rencontre,
De la main de Ségimère
Varus a été tué,
Le château est pris, et le fier Arminius a vaincu.

Ségeste
Cruel destin, te voici satisfait.

Tullius
La fuite ou la mort
Me feront échapper aux liens.

(Il fuit.)

Ségeste
Tu ne jouiras pas de ma défaite,
Sort barbare et inconstant,
Et si Ségeste pleure, nul autre ne doit rire.
Lâche ce fer.

Sigismond
Non; je brandirai ton barbare acier
Pour ta propre défense.

Ségeste
Perfide, je veux suivre les traces de Varus.
Laisse.

Sigismond
Arrête, seigneur.

Ségeste
Ah, traître de fils ! ah, fils ingrat !
Tu veux me conserver en vie
Pour qu’Arminius devienne
L’arbitre de mon sort et de mon destin.
Cela ne sera pas. Je ne veux pas
Vivre assujetti à son superbe orgueil;
Je prendrai cette épée.

(Il prend l’épée d’un soldat.)

Mais avant que je tombe,
Puisse votre sang apaiser l’ombre de Varus;
Je veux qu’Arminius trouve
Son ami mort, et sa sœur privée de vie.

(Il veut frapper, mais voit fuir ses gardes et entrer les soldats d’Arminius.)

 

Scène 20
Ségeste, Sigismond, Ramise, Ersinda, Arminius, soldats germains

 

Récitatif


Arminius
Arrête, Ségeste, et vis.

Ségeste
Laisse-moi.

Ersinda
Ah, père !

Sigismond
Oh père, apaise ta fureur.

Ségeste
Scélérats, rendez
Le fer à ma main.

(Arminius lui enlève son épée.)

Arminius
Mets un frein à ta fureur égarée,
Ne crois pas lâcheté de céder au destin:
Si, infidèle à ta patrie, hostile envers moi,
Tu as jusqu’ici nourri un perfide désir
De nous voir, elle esclave, et moi égorgé,
Abandonne ta haine comme j’oublie déjà les offenses.

Ramise
Oh, généreux frère !

Ersinda
Oh, illustre époux !

Sigismond
Quelle grandeur, quelle élévation d’âme !

Ségeste
Arminius, ma faute,
Fille de l’ambition et de l’envie,
A toujours été accompagnée de douleur;
Maintenant que je te vois, oh Dieu,
Couronné d’applaudissements et de victoires,
En proportion de tes gloires,
Ma peine s’accroît, si cruelle et si forte
Que la mort serait pour moi un moindre mal.
Si tu veux que je vive,
Laisse un ingrat, et cherche
À mieux employer tes bienfaits, et à ne pas rendre par tes faveurs
Ma confusion toujours plus grande.

Arminius
C’est ainsi qu’Arminius venge les torts qu’on lui fait.

Ersinda
C’est ainsi que font les héros.

Ramise
C’est ainsi que le destin punit.

Sigismond
C’est ainsi qu’une âme généreuse
Triomphe de ses propres passions.

Arminius
Si tu aspires à rendre ton nom à la gloire,
Sois plus fidèle; ta patrie,
Ton sang et l’honneur l’exigent.
La puissance romaine
Ne doit pas t’effrayer; combattons, et espère
Que si un destin ennemi, hostile à la Germanie,
Nous guide vers la mort,
Au moins, nous mourrons libres.
Assurons notre gloire
Et laissons aux dieux le soin du reste.

Ségeste
Accablé par ta valeur et ta vertu,
Je te fais dépositaire de mon cœur;
Modèle tout mon être selon ton génie.

Arminius
Que ton sang et le mien soient attachés
Par plus de nœuds; que Ramise,
Digne récompense de ton fils,
À qui Arminius doit la liberté et la vie,
Lui soit unie par les liens de la foi.

Ramise
Oh, heureuses péripéties !

Ersinda
Oh, jour de fête !

Sigismond
Oh, ma Ramise !

Ramise
Oh, amant désiré !

 

Finale


Tous
Après une tempête tourbillonnante,
Le soleil répand une plus claire lumière.

Arminius, Ersinda
Ainsi la forte valeur

Sigismond, Ramise
Ainsi un amour fidèle

Tous
Nous conduisent au bonheur.

 

Haut de page

 

traduction: Jacqueline & Alain DUC