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Oratorio Sacré
pour la Passion du Christ Notre Seigneur

Valencia, 1706


Oratorio Sacro
A la Pasion de Cristo Nuestro Señor
Antonio Teodoro Ortells [1649 - 1706]

 

les personnages:

Madeleine, soprano
l'Ange, soprano
Marie, contralto
Lucifer, ténor
Jean, basse

 

 


Choeur

Interrompez, célestes cadences, 
Voilez, reflets lumineux,
votre louange musicale !
vos flammes tremblantes !
car, quand souffre le Créateur du monde,
il est bon que meure le soleil, que gémisse le ciel ;
et vous, pour tant de crimes,
(oh, malheureux enfants du premier homme !)
en phrases tristes,
en funèbres échos,
accompagnez, au moins de vos plaintes,
celui que vous avez fait souffrir par vos excès.

 

Première Partie

Récitatif
Lucifer

Jusqu’à quand, infernales
colères de l’abîme,
votre rage féroce souffrira-t-elle en ce monde
cet Homme nouveau qui bouleverse mon empire,
pour le bien des mortels,
pour ma propre ruine,
sans que, irritée et implacable,
elle détruise les maximes
qui sont un affront pour moi et font sa gloire ?

Désormais, dans le large chemin
qui conduisait aux souffrances éternelles de l’enfer,
le sable immatériel ne présente plus de traces ;
et l’autre chemin qui mène vers la forteresse divine,
en suivant la loi qu’il établit par de nouvelles victoires,
veut se peupler d’âmes vertueuses.
L’orgueil, la gourmandise, la vengeance,
l’avarice, l’envie, la paresse
et ce honteux volcan, dont la férocité
ruina en riant la plus grande vertu,
sur une parole de lui (oh, malgré mes embûches !)
au milieu de l’angoisse et du malheur,
ont courbé leur sept barbares nuques.


Ariette
Lucifer

Eh bien, aux armes, aux armes, Colère !
Eh bien, aux armes, aux armes, Vengeance !
Et que celui qui fut notre ennemi
sache qu’il est notre proie.


Récitatif
Lucifer, Marie

Lucifer:
Mais, ah ! s’il est Dieu, comme je le présume,
comment ma rancœur ose-t-elle s’attaquer
à un pouvoir si grand, sans que, partie de travers,
la flèche vienne blesser le bras qui l’a décochée ?
En outre, s’il est Fils de Dieu,
il est certain que le même Dieu le délivrera
de mes colères, et j’essaie en vain de me faire à l’idée
que parmi les sièges du Royaume Céleste
(pour m’épouvanter davantage)
un homme occupera celui qu’aura perdu un astre.

Colère infidèle !
Rage mortelle !
Donnez-moi en mon mal
des armes contre Lui,
car dans la fatigue
qu’il m’oblige à ressentir,
aujourd’hui s’apprêtent à combattre, en bataille rangée,
Jésus et l’Amour, contre la Haine et Lucifer.
Colère infidèle !
Rage mortelle !
Donnez-moi en mon mal
des armes contre Lui !

Marie très sainte:
Chère Madeleine !
Disciple chérie
d’un fils dont la mort
me martyrise rien qu’à l’envisager !

Déjà de son âge parfait
Jésus a atteint la ligne ;
déjà il va, semant dans son enseignement
la part qu’il a reçue en héritage de la loi de grâce.
Déjà à le rechercher s’emploient
Pharisiens et scribes,
et l’immolation de l’agneau pascal
est une figure de son sacrifice.

Et ce qui m’angoisse le plus
c’est qu’en prenant congé,
il a laissé entendre que c’était
la dernière fois que je le voyais de mon vivant.

Refrain

Ah, triste absence !
Ah, spectacle affligeant !
Ah, mort injuste !
Ah, ma vie !
Avant, Seigneur, que Tu perdes une vie,
puissé-je en perdre mille, pour que Tu vives !
Ah, triste absence !
Ah, spectacle affligeant !


Tonada: Air, Chanson
Madeleine

Par ma seule faute, Dame,
le harpon sacrilège de la méchanceté,
forgé de mon
erreur,
conspire contre Jésus.
Mais que la Pitié Divine
paye pour la faute humaine,
comment peut le permettre
l’équité sacrée de la Justice ?
Mais, Dame, puisque Jean
s’en vient vers nous, peut-être pourra-t-il dissiper
le doute en nous annonçant les nouvelles.


Duo
Marie, Madeleine

Marie:
Disciple aimé !

Madeleine:
Heureux compagnon !

Marie:
… du maître de mon âme.

Madeleine:
… du bien de ma vie.

Marie:
Dis-moi où il va.

Madeleine:
Dis-moi où il demeure.

Les deux:
Dis-le moi, vite, dis-le moi vite.
Est-ce que contre lui, dans le peuple, continue
la perfide, l’ingrate rancœur de ses colères ?

Marie:
Dis-le moi !

Madeleine:
Dis-le moi !

Les deux:
Dis-le moi vite !
Mais non, ne le dis pas,
car déjà dans ton aspect,
ton angoisse, bien que muette,
en se taisant me renseigne,
et en pleurant m’avertit.

Marie:
Non.

Madeleine:
Non.

Les deux:
Ne le dis pas.


Récitatif
Jean, Marie

Jean:
Ton fils, Marie, est vivant, mais te fait savoir
qu’il n’y a pas de mort plus dure que sa vie.

Marie:
Expose-moi sa douleur, afin que, affligée,
je puisse lui ressembler dans une telle mort.

Jean:
Face à un sort si malheureux,
la poitrine se noie en angoisse contre laquelle elle lutte,
mais puisque tout aboutit à mourir, Dame, écoute.


Ariette
Jean

L’Amour est arrivé, chez mon Seigneur,
(quelle faveur !)
à son ultime excès
(quelle pitié !)
car à l’homme qui chemine
il donne son corps et son sang
déguisés en Amour.
Quelle pitié ! Quelle faveur !


Récitatif
Jean, l'Ange

Jean:
Mais, alors que face à cette générosité,
la nature heureuse aurait dû
brûler d’un feu de constante affection,
sa barbare dureté de diamant s’est encore plus obstinée,
depuis cette institution divine
d’un haut Sacrement,
mystère de la foi et accroissement de la grâce,
qui doit être un fortifiant et une médecine.
Jésus s’en va prier
dans la retraite d’un jardin,
où – mais comment réussirai-je
à dire sans outrager vos sentiments 
qu’il était dans l’angoisse, et moi endormi ?

L’Ange:
Placé entre des angoisses mortelles
sous le pressoir de la douleur,
son Amour a laissé s’écouler du sang
comme des torrents plutôt que de la sueur.


Ensemble
Jean, l'Ange, Marie, Madeleine

À quatre:
Oh, immense gravité d’une faute immense !
Qui n’angoisseras-tu pas si tu angoisses un Dieu ?

L’Ange:
Bouillant dans le feu de l’amour
la vie voulut sortir
devançant dans la mort
les effets du meurtre.

À quatre:
Oh, immense charité d’origine éternelle !
Qui ne vaincras-tu pas si tu as vaincu un Dieu ?

Jean:
Écoutez ! écoutez, Dame,
à cet excès d’amour céleste,
la réponse infidèle qu’obtint
le suprême Auteur de l’univers !

Judas, cet ingrat
disciple audacieux, homme pervers,
par un baiser, habilla son sacrilège
en costume d’amitié.

Madeleine:
Que fit alors mon maître ?

Jean:
Plus Ami loyal que dur Maître,
il lui aurait pardonné
si Judas avait su corriger son erreur.

À trois

Marie:
Hommes !

Madeleine:
Oiseaux

Jean:
Fleurs !

Les trois:
Cieux !
Comment peut-on s’employer à autre chose qu’à Dieu
si toute tâche sans Dieu n’est que ruine en ce monde ?

Jean:
Armée de ses troupes,
la colère emmena mon Maître prisonnier.

Marie:
Comment ne furent-ils pas arrêtés,
Jean, par son aspect ni son respect ?

Jean:
Même la force de sa parole,
qui, bien que douce, les jetait par terre,
ne put tempérer leur folie
illustrée par ces exemples :
comme l’abeille qui, près de sa ruche,
aiguise son dard, vole en zig-zag,
comme la brute à cornes qui veut
réduire de son pied l’arène en cendres ;
comme celui qui, loup affamé dans le troupeau d’autrui,
s’efforce d’ensanglanter griffe et dent, -
ainsi s’obstine la troupe perverse :
tel maltraite Jésus,
tel l’humilie, tel le frappe, tel l’attache,
faisant assaut d’audace et d’acharnement,
et face à tout cela, mon Dieu reste patient et muet.

Marie:
Qu’une telle patience n’ait pu les convaincre  !

Madeleine:
Je suis bon témoin de sa clémence,
car, après qu’il eut vu mon abattement à ses pieds,
son pardon fut sa réponse à mes larmes.

Jean:
Ainsi injurié et prisonnier,
Caïphe le reçut, lui et les témoins ;
inventant des crimes pour justifier les peines,
ils multiplièrent les pièces du procès,
mais leur fol excès ne put rien prouver ;
et dans une confusion pareille,
à une réponse paisible,
une main brutale sur son visage fut l’écho ;
de ce coup déloyal comme un tyran
il sentit moins (ah, douleur !) le mépris
qu’en voyant Pierre le renier trois fois.

Marie:
Dans la pierre la plus ferme
qu’il ait donnée à son Église,
un tel revirement ? Oh, inconstante
nature !
Hélas, fils de ma vie !
Si c’est ainsi, quand tu es outragé,
que te maltraite celui qui t’aime,
que fera donc l’ingrat ?

L’Ange:
Pleurant déjà sa faute,
il obtient que, rapides,
ce que la langue a blessé
les yeux le guérissent.


Choeur à 5

Confiance, pécheurs !
Cherchez à vous amender !
tant qu’il y aura des larmes,
il y aura de la clémence.


Récitatif
Jean, Marie, Madeleine, l'Ange

Jean:
Qui dira, de mon Maître,
ce qu’il a enduré cette nuit ?

Marie:
Ah, déjà peut en témoigner
mon cœur angoissé !
L’enfer a pris sa liberté,
que ne ferait pas sa fureur ?
Mais le peuple, pour sa défense,
qu’a-t-il fait alors ? Qu’a-t-il plaidé ?

Jean:
Ils ont renversé toutes
les lois de la raison,
et en graciant Barrabas,
ils ont condamné le Rédempteur.

Madeleine:
Quelle cruauté !

L’Ange:
Quelle folie !

Marie:
Ô Dieu saint !

Jean:
Ô Dieu saint !

Les quatre:
Que le peuple fuie la fontaine d’eaux vives
et cherche les abîmes d’abomination !
Ô Dieu saint ! Ô Dieu saint !

Marie:
Ingrats Israélites,
quel mal vous a fait son amour ?
Dieu n’est-il pas descendu du ciel,
se faire homme pour votre bien ?
Mais à tant d’insultes,
dis-nous, Jean, qu’a-t-il répondu ?

Jean:
Il n’a même pas voulu, par sa plainte,
qualifier la trahison.


Ariette
Madeleine, Jean

Madeleine:
Silence adorable !
Pitié suprême !
car si une seule de ses paroles
a rabaissé l’orgueil du monde,
s’il en prononce une autre,
le monde verra sa fin.
Silence adorable !
Pitié suprême !

Jean:
Tenu par eux pour fou,
le Gouverneur ordonna
que l’indignation boive ses vengeances
à grands gorgées d’injures.
Sur sa neige sacrée,
on fit pleuvoir tant de coups de fouet
que, sanglant, il ne put reconnaître
sa blancheur originelle.
Il n’y eut en son Divin Corps
aucune partie exempte de coups (ah, mon Dieu !) ;
il reste dans un tel état que rien que le voir
fait plus horreur que pitié.


Récitatif
Marie, l'Ange, Jean, Madeleine

Jean:
Goutte à goutte sur son visage
court le sang, rapide,
pour colorer d’une nouvelle teinte
la pourpre de dérision.

Madeleine:
Ah, infâme ingratitude ! Son désir ardent est venu
Vous gagner des couronnes pour le Ciel,
Et vous lui donnez une perfide couronne de joncs ?
Ô vigne infidèle, rebelle, épineuse !
puisqu’en rétribution de tant de soins mis à te cultiver
tu ne donnes comme fruit que des chardons !

Jean:
Le voyant ainsi, la méchanceté
n’abandonna pas sa rancœur,
mais la sédition irritée
cria « Crucifie-le ».
Le juge, craignant sa colère,
prononça la sentence,
car le désir de plaire
aveuglait la justice.

Marie:
Quel fut son verdict ? hélas !

Madeleine:
Hélas ! que décida-t-il ?
Qui pour le dire par mots ou par signes
peut avoir (ah, quelle tristesse !) accent ou action ?

Marie:
Hélas !

Madeleine:
Hélas !

L’Ange:
Hélas !

À trois:
Ah, quelle cruauté !


Trio
Madeleine, Marie, Jean

Madeleine:
Quelle fut sa sentence?

Marie:
Quelle fut sa sentence ?

Jean:
Qu’il meure, et meure cloué à un madrier,
avec un larron de chaque côté.

À trois:
Ah, quelle cruauté !

Marie:
Mille fois adorée
soit l’immense Providence de Dieu,
puisqu’elle veut que, dans une si injuste offense,
meure son Fils unique. Et puisque, dans sa colère,
la mort menace celui qui est mon âme,
allons, allons lui tenir compagnie !


Choeur à 5

Et, oh ! si seulement, audacieuse,
elle nous trouvait, nous,
pour que Lui vive !



Suit une homélie d’une demi-heure.

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Deuxième Partie

Choeur à 5

Jusqu’où nous conduit le tintamarre
de tambours funestes, de sacqueboutes ?
Avançons, angoisses ! Allons, anxiétés !
Et assistons aux œuvres de Jésus
qui est le Chemin, la Vérité, la Lumière, la Vie et la Grâce !
Avançons, angoisses ! Allons, anxiétés !


Récitatif
Lucifer

Nouvelle fureur qui révoltes ma poitrine,
nouveau fardeau qui me coupes le souffle,
comment ma sagesse ne réussit-elle pas
à ne pas passer cette fois pour ignorance ?
Si ce Jésus qui domine mon empire
n’est qu’un homme, dites-moi, traquenards :
comment, privé de son sang, conserve-t-il la vie ?
comment, sans se plaindre, supporte-t-il les affres ?
Si c’est un Homme-Dieu, comment tolère-t-il les outrages,
de la part de ceux qui le renient, l’offensent, l’insultent,
avec tant de fermeté qu’il les accompagne, au prix de ses blessures,
avec tant de douceur qu’il les aime, tout en voyant leur ingratitude ?
Comment, si c’est un homme, n’est-il pas mort de mes colères ?
Comment, si c’est un Dieu, ne châtie-t-il pas ma rage ?
Il est homme, sans aucun doute, puisqu’il subit mon offense ;
il ne peut être qu’un Dieu, puisqu’il s’est moqué de mes menaces.


Ariette
Lucifer, Marie, Madeleine, Jean, l'Ange

Lucifer:
Mais que d’un pôle à l’autre
sa mort effraye le globe ;
et si cet homme est un Dieu-Homme,
que meurent en même temps l’Homme et le Dieu !

Marie:
Quels tracés sinistres,
hélas ! chère Madeleine !
découvrent mes craintes et ma peur
sur la toile funèbre de la campagne !
Ne vois-tu pas que les empreintes
des pas de mon bien-aimé
tracent sur le dessin de la neige
des traits de nacre qui s’impriment en vert ?
Ah, sang ! si ma poitrine
ne se trouve toujours pas digne de toi,
comment, sans savoir que tu es mystère,
peut-il y avoir quelqu’un qui te rejette comme une souillure ?

Madeleine:
Tout ce que rencontre la vue,
Dame, effraye l’âme :
la montagne qui fait trembler ses cimes,
le cliquetis belliqueux des armes.
Contre un doux Agneau,
une telle colère, une telle escouade ?
Oh, méchanceté, reconnais dans ce que tu crains
la honteuse iniquité de ce que tu ordonnes.

Jean:
Deux hommes qui ont l’air de criminels
l’accompagnent avec des croix.

L’Ange:
Pour rendre crédibles les accusations,
le monde associe innocence et culpabilité.

Madeleine:
Déjà le héraut insolent
publie à voix haute
que c’est en tant que traître à César que meurt le Christ,
lui qui peut faire et défaire les monarques.

À quatre:
Saint ! Saint ! Saint !
Très Saint Dieu !
Qui a jamais vu pareille injure ?
Qui a jamais vu pareille erreur,
que de revêtir la pitié
de l’habit de la trahison ?
Saint ! Saint ! Saint !
Très Saint Dieu !


Récitatif
Marie

Esprits célestes,
créatures humaines,
pour qui, des hauteurs,
le Soleil est descendu se revêtir de lumières mortelles ;
dans une telle confusion, parmi de tels maux,
louez-le ! en rendant honneur et gloire
à ce qui est outrage et doit être victoire.


Ariette
Marie

Mais que vois-tu,
cœur fidèle ?
Que la mer s’immobilise !
Que le soleil s’étonne !
Celui-ci est mon bien,
Celui-ci est mon amour.
Et dans une telle souffrance,
que le soleil s’étonne !
que la mer s’immobilise !
puisqu’il avance comme criminel,
le Créateur suprême !
Que la mer s’immobilise !
Que le soleil s’étonne !


Récitatif
Marie, l'Ange

Marie:
Divine beauté des cieux,
qui vous défigure ainsi,
si tant est que les afflictions humaines
puissent défigurer tant de beauté ?
Vous, la Croix sur l’épaule ? Oh,
nouvelle offense !
Oh, charité immense !
Oh, condescendance de Dieu ! Permets-moi
de boire le calice, et si ta Croix m’admet,
Jésus, pour t’y accompagner,
fais qu’avant que tu meures, je meure moi-même.

L’Ange:
Le Seigneur t’accorde, à toi sa noble Mère,
qu’en toi les douleurs éclatent l’une après l’autre ;
mais sa pitié ordonne que tu vives
pour qu’Il mène à bien seul la Rédemption ;
ainsi, en ton affliction,
suis ses pas.

Marie:
Allons, ma douleur !
Et dans le tourment (ah, Dieu !) de son tourment,
que cette catastrophe rappelle
la faute que commit l’homme, faute sans fin,
puisqu’il renouvelle son crime,
là-bas avec un arbre vert,
ici sur un tronc desséché.


Séguedille
Lucifer, Madeleine, Marie

Lucifer:
Quoi ! cet Homme,
une telle foule de souffrances,
quand elles le martyrisent,
ne le perturbent pas !
Ha ! que ma colère sur la terre
s’abatte, et voyons
si les plaintes font écho
aux outrages.

Madeleine:
Ah, quel échange digne d’être aimé !
pour que l’homme s’élève,
son Créateur tombe.

Lucifer:
Puisqu’il est maintenant sur le Calvaire,
furies éternelles,
faites que les affronts
soient à la mesure de votre haine.
Ignominieusement dénudé,
accablé d’outrages,
cloué comme un criminel,
qu’il meure sur un tronc.

Marie:
Ah, Fils aimé !
les clous dans Ton corps
sont pour moi des flèches.

Madeleine:
Jésus ! mon Maître,
mon Époux, mon Amour,
dans une telle angoisse,
dans une telle affliction,
puisque je le mérite,
puissé-je le subir.


Récitatif
L'Ange

Regardez, anges, hommes, oiseaux, vents,
sphères, montagnes, astres et éléments,
la flamme de cette poitrine aimante,
si bonne qu’oubliant
quels tourments elle subit,
elle prie encore pour qui ne le mérite pas,
disant au Père Éternel, dans un tel conflit :


Ensemble
Choeur, Ange, Jean, Madeleine, Marie

Choeur à 5:
Seigneur, pardonne son crime à l’homme.

L’Ange:
La flamme de son amour
n’a pas encore épuisé ses élans fougueux,
puisqu’à un des deux scélérats,
parce que celui-ci le reconnaît et l’aime,
il a voulu donner en récompense
la sûre tranquillité du Paradis.

Jean:
Que ne fera pas un Dieu aimant,
avec un pouvoir infini, une telle bonté ?
Ne perds pas confiance, non, faiblesse mortelle,
puisque dans un instant,
tu pourras, bienheureuse,
si tu es en pleurs, te voir pardonnée.

Madeleine:
Celui qui nous a donné la vie, au larron et à moi,
invite aujourd’hui tout le monde avec sa pitié.

Marie:
Entends, Jean, il semble que l’amour
t’adresse, rapides, ses flèches et ses paroles.

Jean:
En une fortune sans égale,
si la douleur de mon tourment
n’atteignait pas à l’immortalité,
ce contentement serait capable
de consoler ce mal.

Qui suis-je pour qu’aujourd’hui,
quand l’amour me substitue à lui,
à la place que Lui occupait,
celle qui naquit pour être sa Mère
s’abaisse à être ma Mère ?

Dame, ne dédaignez pas
d’admettre mon être fragile
en sachant bien
qu’il nous faut à tous deux de la force,
à vous pour descendre, à moi pour monter.

Marie:
Oui, j’ai élu Jean comme fils,
bien que l’échange soit inégal,
puisque, dans une douleur si abondante,
disparaît un Fils immortel,
et c’est un fils mortel qui me reste.

En lui, mon amour admet
tous les hommes à des fins heureuses,
car les hommes, en toute rigueur,
étant fils de ma douleur,
doivent être mes benjamins.


Ensemble
Choeur à 5, l'Ange, Jean

Chœur à 5:
Oh, heureuse est l’humaine
nature !
Car elle a maintenant, pour Mère
de Grâce, l’
Ave,
alors qu’auparavant, dans la faute, elle eut
pour mère Ève.

L’Ange:
Heureux mortels !
puisqu’en Marie
vous vous levez, d’esclaves
de la disgrâce où vous étiez,
pour accéder au nouvel état
qui vous donne la félicité.

Jean:
Oh ! combien ces faveurs
sont accrues, quand on considère
que si l’homme doit
son soulagement à sa Mère,
le soulagement, pour son Dieu,
se paye par l’affliction.


Récitatif
Marie, Madeleine

Marie:
Mais quelle voix transperce mes entrailles ?
« J’ai soif », dit l’Amour ; et celui qui auparavant
était source d’eaux vives, aujourd’hui attend
qu’un trait de cette eau, au milieu de souffrances si extraordinaires,
rafraîchisse ses belles lèvres.

Madeleine:
Ô l’outrage infâme !
Au lieu d’eau, la haine, violente, donne
du fiel et du vinaigre à sa ferveur assoiffée.


Ariette
Marie

Seigneur, pardonnez à l’homme,
qui est aveugle dans ses erreurs !
car si son feu est amertume,
votre Nom est douceur.


Choeur à 5

Que ce spectacle effraye le monde :
bontés de Dieu, discordes de l’homme,
on ne peut faire la somme de ses miséricordes.


Récitatif
L'Ange

Maintenant que l’œuvre est consommée, il ne manque
que la bonté la plus haute
de l’Amour : au Père qui l’écoute,
le Dieu d’amour recommande son esprit.

Arrêtez, bêtes sauvages ! Arrêtez, hommes encore plus sauvages !
voyez donc : les sphères obscurcissent leur blanche face
de sinistres ténèbres,
Jésus est désormais mort.


Ensemble
Choeur à 5, Marie, Jean, Madeleine

Chœur à 5:
Jésus ! mille fois.

Marie:
Permets, ô Seigneur ! que mon âme,
quittant mon corps,
aille vers Toi, puisqu’il ne lui est plus possible
de vivre en moi si Tu es mort.

Jean:
Homme, comment ne meurs-tu pas ? et toi, monde,
comment ne finis-tu pas ?

Madeleine:
Puissé-je mourir, moi seule, puisque seules
mes fautes ont tout causé.

Chœur à 5:
Maintenant que du péché le tyrannique,
le diabolique empire, est éteint,
que seuls restent les souvenirs,
et qu’ils suffisent à servir de leçons.


Récitatif
Lucifer, l'Ange

Lucifer:
Oh, que je sois maudit ! Maudit sois-tu,
toi, mon esprit aux conceptions confuses !
puisque malgré moi, tu vois (cruel tourment !)
que Jésus est Dieu (que j’en perde le souffle !)
et me dépouille de mon ancien sceptre.
Oh, si je pouvais tuer mon angoisse !
Que l’abîme me dissimule, - bien qu’en moi-même
il y ait un autre abîme, plus profond, -
pour que je ne voie pas cet affront :
l’homme désormais entreprend d’être libre,
lui qui, dans une telle victoire,
sous son pied, se fait un escabeau de ma gorge.
Oh souffrance ! qui croira
que la nature humaine, désormais heureuse,
pourrait obtenir, avec orgueil,
le siège que j’ai perdu dans la voûte céleste ?

L’Ange:
Tu t’en aperçois bien tard, car déjà
le monde a été racheté ;
et l’homme voit ouverte devant lui
la porte du Ciel ;
déjà le sein d’Abraham est tout de gloire ;
déjà l’homme reste redevable
à la pitié de Dieu, avec sa mémoire ;
déjà s’est effacé le péché originel.
Et s’il n’est pas pire que toi, monstre sans frein,
il n’est plus possible que l’homme offense son Dieu.


Choeur à 5

Oh ! ainsi soit-il, mortels,
car Dieu expire
pour que, morte la Mort,
vive la Vie.


traduction: Jacqueline & Alain DUC

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