accueil
|
contact
|
contributions
|
liens

ballets
|
cantates
|
divers
|
opéras
|
oratorios
|
pastorales
|
sérénades

Baldassare Galuppi

 

L'Oracle du Vatican

L’Oracolo del Vaticano
Livret de Carlo Goldoni
Baldassare Galuppi [? - ?]

 

les personnages:

Le Mérite
L’Humilité
La Justice


Partie I
|
Partie II
 

 

 

Première Partie

 

 

Récitatif

Le Mérite
Devant toi, descendue du Ciel
Vénérable déesse, Justice éternelle,
Qui as, dans le cœur de Clément,
Un asile sur terre ouvert à tes lois,
Le Mérite se présente, et demande qu’on lui fasse droit.

L’Humilité
Ah ! en l’entendant, déesse,
Ne m’oublie pas. Je sais que tu aimes
Voir l’Humilité
Unie au Mérite.
Si elle te montre la vertu
Pour laquelle le héros dont elle te parle est connu,
Ne prends pas ta décision sans moi.

La Justice
La Justice est bien connue, et il n’est pas permis
De douter de ma juste faveur. Malgré les viles
Et orgueilleuses insultes des mortels criminels,
Je règne encore sur la terre. Je suis maintenant
Plus que de coutume, redoutée et respectée par le monde,
Accompagnant sur son trône le Pasteur romain.

Le Mérite
Ce que nous te demandons,
On doit l’attendre de lui, mais le pieux Clément
Et la Justice, et la piété elle aussi
Sont au Vatican une seule et même chose.
Au milieu des pourpres sacrées
Qui sont réservées aux
vigoureux pivots
Du trône romain, j’en demande une,
Ce qui est nouveau, pour moi. Jusqu’à présent, la main
Du grand Pasteur, dispensateur des dons,
A été guidée par la Justice, tandis qu’à moi,
On ne voit réserver les grâces et offrir les récompenses
Que de son cœur.
À toi, avec ce droit
Que Clément m’accorde, tout autant qu’à lui
Avec sa même faveur, en la personne de mon cher Priuli,
J’offre le héros le plus digne
De la pourpre éminente,
Escorté par moi avec le plus constant engagement.

 

Air

Le Mérite

Je sais que parfois le Mérite
Est une escorte malheureuse et vaine;
Je sais que la Fortune insensée
Veut encore dominer.
Mais je sais que sur la rive du Tibre,
La Fortune elle aussi
Est écrasée par la Justice
Lorsque je ne la soutiens pas.

 

Récitatif

L’Humilité
Écoute-moi, ô déesse: est vrai
Que le Mérite peut avoir impunément des prétentions,
Faire son propre éloge
Et parler hautainement:
On ne doit pas blâmer celui qui dit la vérité.
Mais je ne puis tolérer qu’on parle ainsi
Devant moi de celui qui me cultive et m’aime,
Qui ne désire pas mériter ni obtenir:
Celui qui attache du prix à la vertu
Ne doit pas la faire rougir. Rappelle-toi
Avec quelle peine Clément lui-même,
Lorsqu’il accepta les fruits de son immense Mérite,
Eut à souffrir du courroux de l’Humilité.
De grâce, si la Justice incline
À couronner les qualités d’Antonio, seconde
Les désirs de son cœur. Il aspire
À se rendre grand aux yeux de Dieu. Tel est le seul don
Pour lequel il déploie ses efforts, l’unique but
Pour lequel il a rendu son cœur fertile en zèle;
Le Ciel le sait, et il se cache aux yeux du monde.

 

Air

L’Humilité

Le bon jardinier ne valorise pas
La plante superbe et altière,
Tout son effort vise à produire
Un beau fruit, une aimable fleur.
C’est ce beau fruit, cette fleur aimable
Qu’Antonio cultive dans son sein,
En y employant un cœur humble
Sans qu’il y ait de récompense à gagner.

 

Récitatif

La Justice
Belle Humilité, ne vois-tu pas
Que plus tu t’emploies
À rabaisser le Mérite, plus il reçoit
Venant de toi, force et vigueur ? Sans toi,
Il serait moins beau. Tu fleuris ses tempes,
Tu essaies de le diminuer, et tu honores ses qualités.
Que chacun fasse ses efforts
Pour obtenir ce qu’il demande en don.
Je vous écouterai, parce que
Je suis la Justice.

 

Air

La Justice

Non, elle ne suffit pas,
La lumière divine
Qui m’enflamme,
Cette lumière qui rend
Justes mes décrets,
Et mon cœur satisfait.
Je dois juger la cause
Des mortels,
Faire qu’ils trouvent en eux
La première source des biens,
La première source des maux.

 

Récitatif

Le Mérite
Douce amie et compagne,
Semence de toute vertu, sainte Humilité,
Laisse-moi dire...

L’Humilité
De grâce, ne me fais pas souffrir
Une telle peine pour toi. Tu sais pourtant si je t’aime,
Tu sais si je me soucie de toi; vante tes qualités,
Vante tes gloires là où je ne suis pas;
Mais, je t’en prie, ne les vante pas devant moi.

Le Mérite
Si tu es humble, tu dois céder.

L’Humilité
Et toi, si tu mets du prix
À la vertu, tu dois te taire.

Le Mérite
Je veux voir
La vertu récompensée.

L’Humilité
Mais mon humble cœur s’y oppose.

Le Mérite
Ton humble cœur ne suffit pas.

 

Duetto

Le Mérite
Tais-toi, ma douce amie,
De grâce, ne sois pas courroucée
D’un si juste engagement.
Laisse-moi tout essayer.

L’Humilité
Parle, mais qu’il ne soit pas dit
Que j’écoute tes paroles.
Laisse-moi partir, puis
Parle si tu veux parler.

Le Mérite
De grâce, ne pars pas, arrête-toi.

L’Humilité
Mais quelle est cette violence ?

Ensemble
Toi qui disposes de nous,
Sainte Justice, donne tes ordres.
De grâce, escorte-moi, dirige-moi
En accord avec tes lois.
De tes lèvres, ô déesse,
Dépend le jugement incertain.
Ou l’Humilité, ou le Mérite
Doit sortir victorieux.

Haut de page

 

 

Seconde Partie

 

Symphonie à quatre

 

 

Récitatif

La Justice
Votre litige n’est pas
De ceux dont l’issue incertaine
Doit faire pâlir le perdant. Entre vous, la vertu
A fait naître une noble compétition, et pour chacun de vous,
Qu’il soit débouté ou qu’il gagne,
L’honneur et la gloire doivent être égaux.

Le Mérite
Mais que je perde serait, ô déesse,
Une insulte à toi-même. Sans la récompense,
Je serai toujours le Mérite; mais si tu refuses
De couronner la tête de mes fidèles,
Tu ternis la gloire et le nom de la Justice.

L’Humilité
C’est une chose de refuser une récompense
À des comportements sans mérite, c’en est une autre
De ne l’offrir qu’à qui la demande. Astrée sait
Qui est méritant, c’est vrai, mais pour récompenser,
Elle n’a pas coutume de violenter l’Humilité; le prix des biens
Réside dans le désir humain. Si la Justice
Ne présente pas, n’offre pas le juste prix
À qui le refuse, elle-même a son excuse.

La Justice
Je vous ai suffisamment jusqu’à maintenant
Entendus exposer des maximes. Au tribunal,
De la part des orateurs obligés à discourir,
On attend des raisons, et non de brillantes formules.
Je sais que ma juste faveur
Est due au Mérite; je sais que l’Humilité
Limite mon pouvoir. Je connais le héros
Qui vous pousse à parler. Que le Mérite
Expose librement ses qualités, ses vertus.
Que l’Humilité, si elle peut,
Les nie et s’y oppose.

 

Air

La Justice

Que ma faveur pourvoie
Au zèle de la vertu,
Qu’elle refuse ou demande la grâce,
Cela est débattu avec mon cœur.
Je suis l’œil du Ciel,
La main droite du Dieu des hauteurs,
Le rayon de la lumière éternelle,
Un don du Saint Amour.

 

Récitatif

Le Mérite
Ce serait pour moi une charge longue et épineuse
Si je devais énumérer les qualités d’Antonio
À qui les ignorerait;
Et tu les as reconnues aussi bien que moi.
Mais rien que pour que soit convaincue
Cette illustre rivale qui s’oppose à moi,
Il me suffit d’en sélectionner une partie.
Si, dans des descendants distingués,
Le sang et la vertu des ancêtres sont des mérites,
Qui plus que lui, parmi les honneurs obtenus,
Peut faire montre de la gloire de ses ancêtres ?
Tu sais que l’illustre souche
A planté ses racines sur les vastes arènes
Du royaume d’Adria, le premier jour
Où la mer fut soumise à l’heureux empire.
Tu sais que la noble plante
Avec ses rameaux fertiles et ses vigoureux rejets
A occupé un large espace; tu sais quels fruits
On a vu produire cet arbre si utile
À sa patrie, à l’Église, au Ciel, au monde.
À tour de rôle, Venise et le Ciel
Ornèrent de pourpre les Priuli, et le manteau doré
Couvrit deux frères... Mais il est inutile
Que j’expose les qualités de héros défunts;
C’est de lui qu’il s’agit, ce sont les siennes que je dois révéler.
Ne te voile pas la face,
Belle Humilité; chasse la peur de ton sein,
Je ne raconterai que la moindre de ses gloires.
Sa piété est bien connue; qu’il veille, et qu’il se consume
Pour le culte divin; qu’il ne pardonne pas
À qui ose abuser
Du Caractère Sacré,
Et sait récompenser ceux qui servent le temple
Et imitent ses mœurs.
Saint pasteur, sur les rives du
Bacchiglione,
Par son vivant exemple et son zèle immortel,
Il comble de joie sur la terre son heureux troupeau
Tout en le conduisant vers le Ciel.

 

Air

Le Mérite

S’il est né grand,
Plus grand il s’est rendu,
Orné de qualités,
Enflammé de zèle.
Il a l’esprit
bouillonnant/sage,
Le cœur pieux.
Venise heureuse
Est fière de lui,
La sainte Église
Bénit son nom,
Et le Ciel même
Le bénit.

 

Récitatif

L’Humilité
C’est vrai, tu as peu dit, et pourtant ce peu
Me fait rougir. Je suis accoutumée
À écouter si souvent ce que pense Antonio
Que je peux dire ce qu’il dirait lui-même.
Quel misérable orgueil
Peut tirer argument des ancêtres ? Le sang noble
N’est qu’un don de la Fortune, et les ors et les pourpres
Sont des qualités étrangères, non nôtres.
Nous devons nous fatiguer
Pour le laurier immortel. Mais, hélas, quel soin
Pouvons-nous prendre,
Qui ne soit pas une obligation ? Quel mérite acquiert
Celui qui s’emploie à faire son devoir ? Père et Berger,
Quel mérite aurai-je à éduquer mon troupeau 
Dans le culte divin, dans la sainte loi ?

 

Air

L’Humilité

Non, il ne se soucie pas de la gloire,
Non, il ne demande pas de récompense,
Celui qui n’a pour escorte
Que son seul devoir.
Si le zèle de la foi et de l’honneur
Brûle dans mon sein,
Si mon espoir est en Dieu,
C’est un don de Sa miséricorde.

 

Récitatif

La Justice
Assez, assez ! pour autant que le Mérite
Tente de l’élever, et que l’Humilité s’efforce
De recouvrir d’un voile le héros souverain,
L’éloge est insuffisant, et l’occultation vaine.
Connaissez-vous mieux vous-mêmes, vous qui venez
Vers le trône de la Justice,
Belles vertus réunies dans son cœur.
Sans l’Humilité,
Il n’y aurait pas de mérite; sans un grand mérite,
L’humilité n’aurait pas lieu d’être.
L‘Humilité qui refuse
Obtient autant que le Mérite qui demande,
Et à tous deux, on doit prix et récompense.
J’ai été un jour contrainte
De surmonter un tel débat
Lorsqu’il s’est agi de couronner la tête de Clément.
À la fin, le Mérite a vaincu. Le voici sur le trône.
Je suis associée avec lui
Dans une parfaite amitié. Nous avons en commun
Vœux et pensées; qui parle avec moi
Parle à son cœur. C’est de moi qu’on attend
L’Oracle divin du Vatican,
Et voici le destin de votre cher Priuli.

 

Choeur

Le Mérite, l’Humilité, la Justice

La pourpre
Qu’on lui accorde
Sera la récompense
Du seul Mérite
Et l’Humilité devra
Accepter ce don.
Devant les belles œuvres,
Clément s’incline.
La Justice qui voit au loin
Le décide ainsi.
Le Monde et l’Éther
Applaudiront.

Haut de page

traduction: Jacqueline & Alain DUC