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Histoire du Riche
[Le Mauvais Riche]

texte d'après Luc 16, 19-31

Historia divitis
[Dives malus]

Giacomo Carissimi [1605 - 1674]

 


Récitant (Soprano I)

Il était un homme très riche,
qui portait des vêtements de pourpre
et festinait splendidement tous les jours ;
à l’entrée de sa maison se tenait
le pauvre Lazare,
couvert de gale et d’ulcères.
Pendant qu’il était étendu devant la porte,
demandant l’aumône, se désolant souvent,
le malheureux se dépérissait de faim,
et aurait souhaité se rassasier des miettes
qui tombaient de la table du riche avare ;
mais ses chiens n’étaient pas dépourvus de pitié,
ils léchaient ses ulcères
et le nettoyaient de sa crasse.


Récitant (Soprano II)

Or il advint
que Lazare le mendiant mourut
et fut emporté
par les anges dans le sein d’Abraham.
Mais le riche, par l’intempérance excessive de sa gloutonnerie,
tombant dans une maladie fatale
et se sentant proche de la mort,
vit à ses côtés
une horrible foule de mille démons,
qui criaient et disaient :


Choeur

Tu as assez mangé, tu as assez bu.
Tu as assez applaudi, tu as assez joué.
Tu as déjà suffisamment consommé de plaisir.
Tu as assez mangé, tu as assez bu,
et maintenant, il te faut mourir,
et, pour tes méfaits et pour tes péchés,
il te faut descendre avec nous
dans le chaos horrible,
où tu seras éternellement tourmenté,
et saturé de mille maux.


Le Riche (Ténor I)

Hélas, malheureux ! hélas, qu’entends-tu ?
O messagers exécrables,
ô messagers de désolation !
Il me faut donc mourir ?


Choeur

Il faut mourir, il faut mourir,
et laisser tes biens et richesses.
Il faut mourir, il faut mourir,
et descendre en enfer avec nous.
Il faut mourir…


Le Riche

Ô mes espoirs trompeurs,
ô mes plaisirs fugitifs,
ô forces trop rapaces de la mort !
Qu’ai-je fait, qu’ai-je fait de mal, misérable,
quelle faute grave ai-je osé commettre,
quels crimes, que je dois
expier par ma mort ?


Soprano I

Tu nourrissais tes chiens de pain,
tu ne rassasiais pas les pauvres.

Ténor II

Tu couvrais d’or des prostituées,
tu ne donnais rien au pauvre.

Basse II

Ni la terre, nulle part, ni les airs,
les lacs, les fleuves et les mers,
qui te fournissaient tes aliments,
ne rassasiaient ta vaste gloutonnerie.

Soprano II

Ainsi, par l’impiété de ton cœur,
par la voracité de ta gueule,
par la rapacité de tes mains,
tu as poussé Dieu à bout
et tu t’es préparé
une mort éternelle.


Le Riche

Ô mort affreuse,
violente et amère
pour un homme opulent,
qui se reposait parmi ses plaisirs.


Choeur

Meurs, malheureux, meurs.
Rends le dernier souffle,
meurs, malheureux, meurs !
Va, vomis tristement
ton âme exécrable.Meurs, malheureux, meurs !


Soprano II

Tu as eu assez de tables
pleines de mille mets.

Ténor II

Tu as entendu assez
de doux chants et de musique.

Soprano II

Tu as assez ri aux scènes plaisantes
en regardant les mimes.

Soprano I

Tu t’es assez endormi
en écoutant des sirènes trompeuses.

Basse II

Il faut que tu descendes
avec nous dans l’abîme.

Soprano II

Où tu seras dévoré par le feu,
et tourmenté dans des supplices éternels.

Choeur

Meurs, malheureux, meurs !


Soprano I

Les derniers moments
de ta vie sont arrivés,
qui aboutiront aux pires
tourments de l’Averne.


Soprano II

Dirige maintenant tes pas
vers les ombres silencieuses des défunts,
descends avec nous
vers les feux ardents.


Ténor II

Là t’attendent
horreurs et craintes,
là les joies se transforment
en larmes éternelles.


Le Riche

Hélas, malheur à moi !
Hélas, quelle douleur !
Hélas, je suis perdu !
O mes félicités
infortunées :
où irai-je, malheureux, où ?
Quels palais habiterai-je ?


Choeur

Les fournaises enflammées du Tartare.

Le Riche

Quels festins goûterai-je ?

Choeur

Des serpents, des serpents et des vipères.

Le Riche

Que boirai-je, que boirai-je comme vin ?

Choeur

De la poix, de la poix, de la poix et du soufre.

Le Riche

Sur quel lit coucherai-je ?

Choeur

[sur un lit] de fer et incandescent.

Le Riche

De quelle pourpre, de quelle pourpre serai-je couvert ?

Choeur

D’une pourpre de feu, pourpre de feu.

Le Riche

De quels spectacles jouirai-je ?

Choeur

[Du spectacle] des démons les plus affreux, les plus affreux.

Le Riche

À quelles plaisanteries, quels ris,
quels jeux prendrai-je part ?

Choeur

Larmes, gémissements et hurlements,
larmes, gémissements et hurlements.

Le Riche

Puisqu’il ne reste aucun espoir,
mourons, mourons…

Choeur

Meurs, malheureux, meurs, meurs !
Descends avec nous en enfer,
où tu dois être torturé pour l’éternité,
pour l’éternité, pour l’éternité.
Meurs, malheureux, meurs, meurs !


Récitant (Ténor II)

Donc, le riche mourut,
et fut enseveli dans l’enfer,
où, alors qu’il était au milieu des supplices,
levant les yeux,
il vit de loin Abraham,
et le pauvre Lazare dans son sein,
et il cria, disant :


Le Riche

Père, père Abraham,
aie pitié, aie pitié de moi,
et envoie Lazare
afin qu’il rafraîchisse ma langue avec de l’eau,
car je suis torturé dans cette flamme.


Abraham (Basse I)

Fils, rappelle-toi que tu as reçu
des biens dans ta vie,
et Lazare des maux ;
maintenant, celui-ci est consolé,
et tu es torturé.

Le Riche

Je te prie, père
de l’envoyer
à mes frères,
pour qu’il témoigne devant eux,
afin qu’ils ne viennent pas eux-mêmes
dans ce lieu de tourments.

Abraham

Ils ont Moïse et les prophètes :
qu’ils les écoutent.

Le Riche

Mais si quelqu’un d’entre les morts va vers eux,
ils feront pénitence.

Abraham

S’ils n’écoutent pas
Moïse et les prophètes,
ils ne croiront pas, même si
quelqu’un ressuscite d’entre les morts.


Choeur

Ô riche, très misérable,
ô riche, très pauvre,
ô riche, riche, très malheureux !
Où sont ces demeures si splendides ?
Où sont-elles, où sont-elles ?
Où sont les villas, où sont les palais ?
Où, ces immenses champs ?
Où sont-ils, où sont-ils ?
Où, où sont les plaisirs ?
Où, où, les joies et les voluptés ?
Où, où, les faveurs et les amourettes ?
Tous se sont transformés en calamités.
Où, où sont les délices des sens ?
Où sont les excitants de la gourmandise ?
Ils sont devenus des tortures.
Où est passé l’or qui apaise ?
Où, les délectations de la musique ?
Transformées en lamentations.
Où sont les jeux, où les amours ?
Transformés en flammes.
Où, où, les mimes et les danseurs ?
Transformés en chagrins.
Où, où, les applaudissements, où, où, les honneurs ?
Transformés en douleurs.
Où sont les fleurs, où les parfums ?
Transformés en puanteurs.
Où est la joie, où l’allégresse ?
Transformées en tristesse.


Soprano I

Qu’ils sont insensés, qu’ils sont vains,
ceux qui regorgent de délices,
mais s’élèvent jusqu’aux astres
par leur jactance sans fondement.

Ténor II

Aussitôt la mort cruelle
les dépouillera de tous leurs biens
et humiliera
leurs nuques orgueilleuses.


Soprano II

Au milieu des peines de l’Averne
et des supplices atroces,
dolents, gémissants,
ils seront dans le gouffre
et brûleront
dans les feux éternels.

Choeur

Au milieu des peines de l’Averne
et des supplices atroces,
dolents, gémissants,
ils seront dans le gouffre
et brûleront
dans les feux éternels.

 

traduction: Jacqueline & Alain DUC

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